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nourrir, nous ne retournerons pas à la ville cette année.
Combien les idées changent I ... L'an dernier, j'aurais regardé comme quelque chose d'impossible et d'effrayant même la seule perspective de passer Thiver dans cette grande maison, loin de tous les plaisirs que j'aimais alors aussi passionnément qu'au moment de mon mariage 1 . . . cette année, je rêve bien quelquefois encore aux joies du monde ; mais je sens
que je m'en détache de plus en plus. Il y ia tant à
faire ici !... Tu ne te figures pas avec quelle rapidité le temps coule ; je veux absolument me mettre en état de seconder partout ma belle-mère. La surveillance doit être de tous les instants. Heureusement Laurence fait des progrès marqués dans son service, ce qui allège un peu mes occupations de ce côté. Je me suis avisée, après avoir dressé pour elle un tableau de ce qu'elle doit faire chaque jour, d'en dresser un autre pour mon usage. Je suis encore bien étourdie, voistu, et si tu savais de combien de détails se compose cet ensemble du ménage et de la ferme ! ... Ma bellemêre m'a surprise absorbée dans ce travail ; elle s'est écriée, émue jusqu'aux larmes, et en m'embrassant: « Dieu soit loué ! mon Edouard trouvera en vous, ma fille, une digne compagne I »
Les larmes m'ont gagnée à mon tour. Ah ! c'est qu'un éloge de ma belle-mère est chose si douce !
Tu peux m'en croire, Clémence, et quoi qu'en dise madame Beaumont, notre ferme est digne de servir de modèle. L'ordre, l'économie, la propreté, la justice unie à la bonté, y régnent. Je n'ai qu'à regarder chez nos voisins pour comprendre tout ce que peut obtenir une femme uniquement occupée de ses devoirs de ménagère, les premiers de tous, je commence à le reconnaître.
Suzette, que je suis allée voir, m'a attirée à l'écart pour me raconter les obstacles que sa belle-mère apporte aux changements utiles qu'elle voudrait faire. L'esprit de routine commande là en maître, ainsi que la lésinerie et bien souvent la mauvaise foi; mauvaise foi qui naît chez les paysans d'une trop grande àpreté au gain et de l'étroitesse de l'esprit. Il y a eu des querelles avec les faucheurs pendant la fenaison ;
plusieurs ont menacé de laisser là le travail, parce que madame Simon, la mère, les nourrissait mal ; presque tous ont déclaré qu'ils ne travailleront pas pour Simon à la saison prochaine.
« Dieu sait, a ajouté Suzette les yeux humides, que ce n'est pas ma faute si ma belle-mère n'a pas voulu entendre raison... Et dire que j'en ai pour une
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aiinëe entière à ne pas être maîtresse au logis! Si tout va aussi mal aux moissons, je crains que Simon et moi, lorsque nous serons à notre compte, nous ne trouvions plus pour notre besogne que les ouvriers dont personne ne voudra, c est-à-dire les maladroits, les paresseux, les gens sans conduite... Ahl si madame voulait parler à ma belle-mère !...
— Je le veux bien Suzette ; mais alors elle se doutera que vous m'avez fait des plaintes, et les choses n'en iront pas mieux, tout au contraire !
— C'est vrai I a-t-elle répondu le cœur gros de soupirs.
— Écoutez, Suzette, je prierai maman de passer ce soir chez vous. Madame Simon ne manquera pas
de se plaindre des faucheurs, de vous peut-être
Maman en profitera pour lui donner quelques conseils. Moi, ma pauvre femme, je vous dirai seulement qu'il fautôtre patiente et soumise. Sans doute, vous avez vu pendant des années comment inadame Beaumont dirige tout; mais votre position n'est pas la même : vous n'avez ni son âge, ni son habileté, ni son expérience, et enfin cette ferme que vous tenez à loyer et où vous serez maîtresse l'an prochain a bien marché jusqu'ici... Laissez donc faire votre belle-mère sans la contrecarrer en tout, (lomme
moi, Suzette, vous avez beaucoup à apprendre!
— Que madame est bonne ! » s'est-elle écriée eu portant ma main à ses lèvres.
Je suis revenue au logis toute pensive. Moi aussi, ma Clémence, j'ai eu, dans les commencements de mon mariage, toute sorle d'idées qui n'avaient pas le sens commun, je l'ai reconnu depuis. Que de fois je me suis dit : Je changerai ceci, cela, et tout n'en ira que mieux... Vais aujourd'hui!... aujourd'hui j'admire, je vénère celle qu'en secret j'ai plus d'une fois osé blâmer, et mon ambition la plus chère est de devenir ce qu'elle est, l'ange du foyer !
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Femiiére et «hAfelalne*
Devine, chère amie, quelle est la personne dont j'ai reçu hier la visite!... C'est une de nos plus anciennes connaissances, et même une intime du temps jadis!... Tu ne devines pas?... Héloïse, ma Clé- Dfience, la brillante Héloïse! Tu dois te rappeler maintenant qu'il y a quatre ans Héloïse fit un riche mariage. Pendant assez longtemps elle se souvint de nous; elle venait nous visiter à la pension, et elle nous laissait éblouies de son élégance, ravies du fécit des fêtes où elle allait, de celles qu'elle donnait; elle regrettait, disait-elle, de ne point nous y voir, ce dont nous éprouvions une vive gratitude...
lOi LA MAITRESSE DE MAISON.
Puis, tout à coup, nous n'entendîmes plus parler d'Héloïse, la femme à la mode. A Tépoque de mon mariage, elle répondit à la lettre de faire part en m'adressant un petit billet parfumé, tout rempli de ces choses charmantes qui ne signifient rien du tout et qui font plaisir pourtant, surtout aux nàiues personnes, comme toi et moi, parfaitement dupes des banalités en usage dans le beau monde. Depuis ce merveilleux petit billet, Héloïse n'avait pas donné signe de vie.
Hier matin, pendant que j'étais occupée à la ferme où l'on essayait un nouveau hache-paille, Laurence est accourue tout en émoi pour me dire qu'une belle dame venait d'arriver à la maison, dans une belle voiture, attelée de deux beaux chevaux, avec un beau cocher et un beau domestique, et que cette belle dame m'attendait. Je n'étais pas habillée,- un peu de mauvaise honte s'empara de moi et je dis à Laurence qu'elle aurait dû répondre que je venais de sortir.
« Oh! cette dame a dit qu'elle est une des meilleures amies de madame, qu'elle vient de faire deux lieues tout exprès pour voir madame, et qu'elle attend madame avec grande impatience. »
Après avoir un peu hésité, je pris bravement mon
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parti, cherchant à deviner, tout en marchant vers la maison, qui ce pouvait être...
Héloïse vint à moi les bras ouverts, et nous nous embrassâmes cordialement, comme autrefois. Le moyen de bouder celle qui revenait à moi !
Mais qu elle est changée, la pauvre Héloïse !... Sa pâleur, sa maigreur m'ont fait peine, et lorsqu'elle s'oublie un instant, sa figure, habituellement sou- * riante, prend une expression d'amère tristesse qui navre le cœur.
Après une collation que ma belle-mère a eU la bonfé de faire servir, Héloïse et moi nous sommes montées dans mon cabinet de travail, et là nous avons retrouvé peu à peu l'intimité d'autrefois.
« Tu es heureuse, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit tout à coup. Oh ! oui, je le vois à tes fraîches couleurs, à l'expression de ton regard, à ces mille riens qui t'entourent et à l'ordre qui règne ici.
— Oui, chère Héloïse, je suis heureuse, parfaitement heureuse. . . Et toi?
— Moi aussi, a-t-elle répondu d'un ton qui disait tout le contraire. Voyons, raconte-moi tous tes bonheurs; j'en jouirai, crois-le bien, avec le cœur d'une amie. »
J'ai donc raconté* en peu de mots ma vie si douce
iM La HAltRESSE DE MAtSON.
pour tout ce qui touche au cœur, et en même temps si occupée.
c Et tout cela te plait? a dennandé Htioîse.
— Oh! pas toujours, ai-je répondu franchement; mais lorsque mon mari, ma belle-mère me témoignent cette affection pleine d'estime que j'ambitionne par-dessus tout, je me trouve si bien récompensée de mes efforts pour la mériter, que ce souvenir m'aide à vaincre ma légèreté naturelle et même des dégoûts involontaires... Mais parle-moi donc de toi, de ton fils...
<— Je l'aurais amené avec moi, chère Pauline, si sa frêle santé n'exigeait pas les plus grands ménagements... Ainsi ton mari a consenti à te laisser nourrir!... Tu seras mère complètement, au lieu que moi!... Tu ne sais pas ce que c'est que le monde, Pauline, ni jusqu'où vont ses exigences ! Moi, je me suis aperçue un peu tard qu'il donne infiniment moins qu'il ne le promet en plaisirs et beaucoup, beaucoup en chagrins ! . . . Oui, je l'ai reconnu un peu tard... mais pas trop tard, je l'espère I »
Aussitôt détournant l'entretien, elle s'est informée de toi, ma Clémence, de nos compagnes, de nos institutrices, s' excusant avec grâce d'un oubli qui n'a jamais été qxx apparenCt elle a .des manières char'
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mantes et on ne peut plus séduisantes; puis, elle m'a appris qu'avant peu elle sera ma voisine pour tout de bon : M. de Marmande vient d'acheter le château de Saint-Pierre, à deux lieues d'ici, et toutes les terres qui en dépendent. Les deux époux n'y sont que momentanément pour surveiller les réparations qu'ils font faire au château.
« M. de Marmande aime-t-il donc la vie des champs ? ai-je demandé à Héloïse.
-^ Oui, a-t-elle répondu avec un triste sourire, h la condition que cette vie sera celle de la ville, c'est-àdire que nous recevrons beaucoup de monde, que nous aurons des parties de pêche, de chasse, de jeu, des bals... Pendant les premiers temps de notre mariage , nous avons dépensé sans compter ; il était temps à* enrayer.
— Tu appelles cela enrayer! me suis-je écriée.
— C'est enrayer^ ma chère Pauline, sur la pente si glissante des jeux de Bourse, qui menaçaient de devenir la principale occupation de M. de Marmande. Une parente, dont il est Tunique héritier, a exigé quMl devînt seigneur châtelain et qu'il vécût désormais dans ses terres... et ainsi, nous nous trouvons préservés d'une ruine probable. Madame de Langeac a contribué à Tachât de cette magnifique propriété ;
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mais le séjour de la ville ne nous sera désormais permis que du !25 décembre aux premiers jours de mars, et cette ville ne sera plus Paris; me voilà donc devenue, comme toi, tout à fait provinciale, et je compte sur ta bonne amitié pour m acdimater . Nous sommes en tutelle; que veux-tu ? »
Je ne saurais te dire, ma Clémence, tout ce qu'il y avait de tristesse dans le ton d'Héloïse et dans son sourire. Elle n'est pas heureuse, je Tai vu I
« Tu viendras passer quelque temps avec moi, n'est-ce pas? a-t-elle ajouté. Il £audra, dès que nous serons installés, me donner au moins un mois.
— Un mois ! mais c'est impossible, Héloïse !
* — C'est au contraire très-possible, très-faisable et très-nécessaire. J'ai besoin de toi !
— Besoin de moi ! »
Sans me répondre, elle s'est levée et m'a demandé à visiter mes domaines, la maison, le jardin, la ferme. Ma belle-mère, sous un léger prétexte, s'est dispensée de nous accompagner ; elle voulait nous laisser la liberté de causer du temps passé et du temps présent. Au retour, Héloïse a parlé de ce qu'elle venait de voir avec ce tact, cette mesure qui conservent aux éloges toute leur valeur et les font accepter comme chose due. Ma belle-mère était sous le charme... C'est
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qu'en vérité Héloïse est bien séduisante!... Aussi at-elle obtenu de madame Beaumont la promesse qu'un congé d'un mois sérail demandé à Edouard pour sa ménagère.
« En second ! me suis-je écriée.
— En premier, ma fille, a dit obligeamment madame Beaumont, car, madame, notre chère Pauline mérite à tous égards. le premier rang.
— M. Beaumont pourra d'autant plus difficilement me refuser cette joie, a ajouté Héloïse, que M. de Marmande aura grand besoin de ses bons conseils, de même que j'ai grand besoin de ceux de Pauline. »
Quatre heures avaient passé bien doucement ainsi. Après le départ d'Héloïse, je me suis hâtée de m'habiller, et, prenant ma corbeille à ouvrage, je suis venue travailler auprès de ma belle-mère.
« Chère maman, lui ai-je dit, ne parlez pas à Edouard de ces petites vacances... 11 pourrait s'en trouver contrarié, et moi j'avoue que je redoute beaucoup la vie de château,
— Et pourquoi donc, ma fille?
— Parce que, ai-je répondu en rougissant un peu, je suis devenue trop... paysanne pour mè montrer au milieu du beau monde.
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— Ce que vous dites là n'est pour moi, ma fille, qu*un motif de plus de demander à Edouard ce qu'il vous offrirait de lui-même, j'en suis sûre ; ce voisinage de madame de Marmandeest ce que je pouvais désirer de mieux pour vous, maintenant que vous avez appris à aimer la vie intérieure et vos principaux devoirs de femme. •
— Mais, maman, songez donc qu'Hëloïse débarque tout fraîchement de Paris, qu'elle y a passé trois ans dans le grand monde, tandis que moi... je n'ai pas la plus légère notion de ce qui est de bon ton...
— Qu'entendez-vous, ma fille, par ces mots ban ton? »
Tout étonnée, j'ai regardé madame Beaumont sans savoir que répondre.
«t Le bon ton. . . est le bon ton, » ai-je dit lentement.
Madame Beaumont s'est mise à rire,
« Voilà, a-t-elle dit, une définition on ne peut pas plus claire... et qui pourtant laisse beaucoup à désirer. Madame de Marmande m'a paru posséder le ton de la bonne compagnie ; elle est polie, gracieuse dans ses gestes peu nombreux comme dans ses paroles; elle est simple et réservée : si je ne me trompe, vous êtes tout cela, ma fille. (Je rougis en écrivant ces paroles de ma belle-mère, comme j'ai rougi en
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les écoutant ; depuis quelque temps madame Beaumont semble heureuse de trouver une occasion de m'adresser des éloges... C'est qu'elle aime ton amie, ma Clémence... Je l'ai embrassée en l'appelant du doux nom de mère, avec un accent qui l'a émue). « Voyons, a-t-elle ajouté, ne me faîtes pas perdre le fli de mon discours. Vous voilà atteinte et convaincue de n'être pas aussi paysanne que vous vous l'êtes figuré bien à tort ; ainsi donc vous pouvez très-bien vous présenter au château de Saint-Pierre, et même y représente^' fort convenablement.
— Tout cela, chère maman, est très-agréable à entendre ; mais tout cela ne me dit pas positivement ce que c'est que le bon ton.
— Ma chère enfant, je ne suis pas experte en fait de définitions; je vous dirai seulement qu'à mon sens quiconque possède le sentiment des convenances, sentiment qu'on trouve naturellement en soi lorsqu'on est réservée et modeste ; que quiconque évite tout ce qui peut attirer les regards, soit par une toilette recherchée, soit par des airs d'étourderîe ou d'afféterie; enfin que quiconque est simple, naturel et s'oublie volontiers pour faire valoir les autres, possède le ton de la bonne compa-^ gnie, autrement dit le bon ton.
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— En ce cas, maman, rien de plus rare partout que le bon ton.
— Vous trouverez sujet, ma fille, de répéter cette remarque au château de Saint-Pierre. Bien des femmes croient faire preuve d'un ton parfait en se montrant minaudiéres, en prenant une petite voix enfantine, en traînant leurs paroles; bien des hommes, tout au ret>ours, se figurent que le sans gêne^ les façons cavalières avec les femmes sont de bonne compagnie ; ces femmes-là et ces hommes-là se trompent du tout au tout.
— J'en conviens, maman ; mais il ne suffit pas d'être réservée, polie, pour avoir bon ton.
— Ah! vraiment?
— Sans doute, ma mère ; il faut encore être au courant des usages que la mode impose... ou bien on s'expose à l'accusation de manquer de savoir-vivre au moins.
— Qu'entendez-vous, mon enfant, par les usages que la mode impose?
— J'entends... Eh bien, maman. Je vous parlerai, par exemple, de ce qui fait l'une des principales préoccupations de ma tante et de ma cousine, du service de la table...
— Et de la manière de s'y tenir, n'est-ce pas? »
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Nous nous sommes mises à rire toutes les deux, car nous nous sommes souvenues aussitôt du grand diïier où fiirent suivis si ponctuellement les enseignements donnés par un journal de modes, que nous eûmes le plaisir de voir toutes les dames répéter les mêmes évolutions pour faire montre, pendant le repas, de leurs bracelets et de leurs manches pagodes. « Pour ceci comme pour le bon ton, reprit ma belle -mère, un désir vrai de rendre sa maison agréable inspirera à une femme tout ce qu'il faut pour faire à propos et convenablement les honneurs de sa table ; que cette table soit servie à la mode d'hier ou bien à la mode d'aujourdlmi, peu importe ; l'essentiel est que les convives se sentent parfaitement libres d'accepter ou de refuser les mets qu leur sont offerts, que les prévenances ne se transforment pas en importunités, et que le service marche de telle -sorte qu'on ne puisse douter de la prévoyance aimable et polie qui a tout préparé.
« Les sots, toujours en majorité, ne manqueront sans doute pas, s'ils sont instruits de quelque usage nouveau, de trouver bien arriérée la maîtresse de maison dont la table est encore servie à la mode d'hier; mais en quoi ce reproche peut-il blesser une personne de bon sens? Quant à la manière de se tenir à
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table, elle nous est etiseignée par les lois les plus simples de la civiHté puérile et honnête; on peut ignorer de quelle façon nouvelle doivent fonctionner couteaux, cuillers, fourchettes, sans pour cela encourir le dédain de personne, si ce n'est des sots toutefois.
, — Ma tante et Anaïs ne sont pas de cet avis. L'autre jour encore, Anaïs m'a beaucoup vanté un journal de modes qui rend aux provindatix Téminent service de les mettre au courant, pour ^insi dire heure par heure, des us et coutumes de la bonne compagnie.
— C'est-à-dire, a répliqué madame Beaumont, que les bons ])rovineiaux s'imaginent que les gens qui écrivent ces belles choses font eux-mêmes partie du grand monde dont ils parlent ; ce qui n'est pas, du moins pour la plupart. Quelques femities apprennent par coBur cet enseignement ; mais ici, comme en tout, la lettre tue et ïespiit vivifie; c'est-à-dire que la leçon apprise est répétée maladroitement, mise en pratique gauchement, et qu'on se donne un ridicule de plus. Sachez-le bien, ma fille : la fréquentation seule de la bonne compagnie permet d'adopter sans dommage les usages nouveaux, parce que cette fréquentation enseigne en même temps l'art de les
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approprier à soi, à son entourage, aux circonstances ; plus ces usages sont extraordinaires, plus une femme raisonnable doit prendre garde de les suivre la première. Une occasion inespérée s'offre de vous dé'^ rouiller^ ma chère fille, et d'acquérir la connaissance de quelques-uns des usages à la mode ; vous remarquerez au château de Saint-Pierre des recherches qui vous étonneront, mais qui auront du moins ravantage d'être acceptées par une femme de goût; je ne m'opposerai pas aux changements heureux que vos découvertes en ce genre, aidées de vos réflexions, pourront amener dans notre maison bourgeoise ; d'avance, je suis persuadée que le simple bon sens vous dira ce qui convient et ce qui ne conviendrait pas à notre fortune modeste et au rang obscur que nous tenons dans le monde. Il faut être de son siècle, mon mfant, et il faut aussi qu'une jeune femme, même oelle qui a le bonheur d'être unie à un homme raisonnable, tâche de conserver l'élégance dans les manières, dans la toilette, qui Font charmée lorsqu'elle était jeune fille; c'est encore là un de nos devoirs. » Edouard, bien plus encore que maman, s'est moqué de moi lorsque je lui ai dit la peur que j'ai de passer pour une franche paysanne au château de Saint-Pierre.
« Sois ce que tu es toujours, m'a-t-il dit galamment : simple, naturelle et charmante... »
N'est-ce pas bien aimable de la part d'un mari, lorsque déjà l'on compte près de deux années de mariage?
11 est donc décidé que j'accepterai l'invitation dlléloïsc ; c'est-à-dire lorsqu'elle la renouvellera après nous avoir fait, avec M. de Marmande, la visite d'usage.
Ne va pas croire au moinfe que je ne suis pas avant tout préoccupée de la tristesse de notre pauvre amie. J'avais envie, puisqu'elle est venue la première, de demander à Edouard de me conduire ces jours-ci au château de Saint-Pierre, et de venir m'y reprendre après avoir fait un tour aux environs.
Bien m'en a pris de parler de cette idée à maman. Elle ne trouve pas convenable qu'Edouard ait l'air de faire ainsi une première démarche auprès du nouveau seigneur châtelain^ que tous.les flatteurs de la contrée vont courtiser afin de se faire inviter aux diners et aux fêtes. •
« Nous irons ensemble, m'a-t-elle dit. Madame de Marmande a montré pour moi tant de déférence, que je peux me regarder comme étant de moitié dans la visite qu'elle vous a faite, ma chère Pau-
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line; Je suis donc en droit de lui rendre politesse pour politesse. »
J'ai embrassé tendrement ma belle -mère, qui trouve toujours moyen de tout concilier ; . . mais , en pensant que nous arriverons à ce château dans notre vilaine carriole d'osier, j'ai ressenti au premier moment une sotte honte... Ne me gronde pas, amie, cela n'a point duré. Héloïse m'a dit qu'elle a besoin de moi ; je veux lui prouver que l'humble fermière est toujours la Pauline qu'autrefois elle préférait... Hélas ! elle possède un château, un élégant équipage, et elle est pâle, abattue , amaigrie par le chagrin... Moi, je n'ai qu'une grande maison mal bâtie et une vieille carriole d'osier... mais je suis aimée, gaie et heureuse ! . . . Pauvre Héloïse ! . . .
C'est à la fin de la semaine que nous ferons ce petit voyage ; je t'écrirai mes impressions au retour.
Je t'aime de tout cœur.