EMPLOI DE LA MATINÉE
vait pas réglé sa dépense, si Ton avait cédé à ces entraînements dont vous parliez à F instant, comment céder plus tard à Fentraînement du cœur? où trouver la somme nécessaire pour venir utilement au secours de ceux qui souffrent, et comment alors ne pas reconnaître qu'on a mérité d'être compté au nombre des mauvais riches? »
Trouves-tu quelque chose à répondre à cela, Clémence? Pour moi, je suis restée muette.
Ma belle-mère m'a montré l'article : Aumônes jour" ndières; elle m'en a fait voir le chiffre pour l'année, en me disant que celui-ci varie aussi pendant le mois, suivant les saisons, et que presque toutes ces aumônes sont données en nature; ce qui les rend bien plus profitables aux malheureux, dont les besoins réels sont ainsi prévus et soulagés d'une manière certaine. Dans ce chiffre n'entrent pas les reliefs de chaque jour ni les vêtements, le linge qu'on réforme pendant l'année dansla maison; car, j'ai hâte de te le dire, ma belle-mère, très-économe, n'est pas avare : elle aime à donner ; elle dit que le riche doit dépenser autant que le lui permet une sage prévoyance, et, en donnant du travail aux gens valides, réserver toujours la part des vieillards, des infirmes, des enfants incapables de gagner un salaire.
Nous en étions là lorsqu'on est venu avertir madame Beaumont qu'elle était servie.
Je t'avouerai que, depuis notre entretien de l'autre soir, ma belle-mère me parait plus aimable. Sa figure, toujours grave, me semble exprimer plus d'affection pour moi, et j'ai cessé d'éprouver auprès d'elle cette gêne qui me glaçait, et qui venait, sans aucun doute, des dispositions peu bienveillantes dans lesquelles j'étais à son égard.
Après le déjeuner, je l'ai emmenée au salon en lui disant gaiement qu'elle n'était pas quitte, et qu'elle me devait l'exposé fidèle de l'emploi de sa matinée matinale; ordinairement, à la suite de ce premier repas, elle reste au salon à parcourir les journaux et à causer avec Edouard et moi ; ensuite elle va faire quelques visites, des emplettes, et le reste de la journée est consacré aux allants et venants qu'elle reçoit sans cérémonie et sans cesser un instant de coudre, de faire] de la tapisserie, du filet et du tricot ; elle a toujours un ouvrage d'aiguille ou bien un livre à la main.
« Où en étais-je? me demanda-t-elle du ton de l'affection.
— Vous aviez apuré vos comptes de la veille, ma mère.
EMPLOI.de la matinée. 17
— Alors le moment est venu de donner audience d'abord à ma cuisinière; n'est-ce pas? car il faut à déjeuner, à diner pour tout le monde. Je commence par demander compte de la desserte des jours précédents; compte toujours fidèle, parce qu'on sait que chaque matin je visite l'office et que je parais à la cuisine à l'instant même où Ton s'y attend le moins.
— J'ai entendu dire, ma mère, que les cuisinières de Paris ne resteraient pas dans une maison dont la maîtresse...
— Ne les laisserait pas complètement maitresseSj n'est-il pas vrai? interrompit madame Beaumont en souriant. Nos cuisinières de province «ont tout aussi despotes, mon enfant, 4.ans les. maisons dont la conduite leur est abandonnée par une femme légère, plus occupée de sa toilette et de ses plaisirs que de ses devoirs ; mais ici la règle est si bien établie, on sait si positivement que telle est ma coutume, que, lorsqu'il m'est arrivé de changer de domestiques, chose rare bien heureusement, des filles probes se sont seules présentées.
« Je donne de vive voix le menu de chaque repas lorsque nous sommes en famille ; je le donne par écrit lorsque j'ai du monde, et ces jours-là on me voit un peu partout.
« A la cuisinière succède la femme de chambre. Pendant qu'on m'habille, je m'informe des travaux de couture. Une fois la semaine, je fais visiter devant moi le linge qui a été mis de côté pour être réparé ; ceci est Tune des occupations du samedi ; le travail à faire se trouve ainsi tout prêt pour la semaine suivante. Je donne ensuite, et en compte, le linge pour la maison; je me fais rendre chaque lundi celui de la semaine précédente.
« Me voilà libre de recevoir quiconque a besoin de me parler seul à seul. Parfois j'ai bien de la peine à expédier tout mon monde avant l'heure du déjeuner; les gens de campagne surtout n'en finissent pas, et j'en reçois beaucoup; mais je me garde bien de les interrompre dans leurs récits; seulement, lorsque d'avance je sais l'affaire qui les amène, je les aide à arriver promptement au fait; la réponse est donnée en peu de paroles, et je puis enfin consacrer deux bonnes heures à mes enfants.
« Ainsi, ma fille, quatre heures chaque matin de travaux sérieux et importants; le reste de la journée, le coup d'œil de la maîtresse un peu partout, et la vie passe plus ou moins paisiblement et plus ou moins agréablement, suivant ce que la volonté de ' Dieu amène en jouissances ou en amertumes, en plai-