UNE LESSIVE
la vapeur. Edouard a expliqué à mon oncle qu'il suffit d'une chaudière établie sur un fourneau économique pour donner de la vapeur ; un tuyau conduit cette vapeur au fond de la cuve remplie de linge trempé dans de Veau alcaline, et l'opération se fait tout aussi bien. Edouard compte ajouter à son outillage une des buandeiies baignoires de M. S. Charles afin de donner ici aux pauvres malades, des bains à domicile; il veut aussi s'adresser à M. Charles pour avoir une cuve à compartiments, dans laquelle se trouve séparé le linge de corps du linge de -table, le linge fin du gros linge; les perfectionnements peuvent venir après une réussite si complète '.
Les femmes de journée, qu'on employait les années précédentes, pendant six ou huit jours, à la lessive du printemps, n'ont pas trop murmuré, parce que les travaux des champs et du jardinage ont permis de les occuper pour notre compte ; c'est une chose à laquelle ma belle-mère et mon mari prennent toujours garde : ils disent l'un et l'autre que les inventions nouvelles ne sont réellement utiles que lorsqu'elles apportent une amélioration quelconque au sort des pauvres gens. M. le curé a déjà fait comprendre à
* Les magasins de buanderies a la vapeur sont maintenant quai de la Mégisserie et place du Cliàlelet.
quel(Jues-uns Tavanlage d'avoir leur linge blanclii chaque semaine avec une demi-journée de travail et sans qu'il leur en coûte ni savon ni bois ; j'espère donc que les plus obstinés en viendront à bénir mon Edouard.
J'ai aidé au repassage ; notre linge,.qui embaume,
est déjà rangé 4ans les armoires ; et j'éprouve une
sorte de contentement intime que tu partageras, ma Clémence, toi qui trouves tant de joie à l'accomplissèment d'un devoir, et qui comprends si bien quel bonheur on ressent à voir ceux qu'on aime devenir de plus en plus dignes de l'affection et de l'estime de tous !
Je voulais te parler de plusieurs de nos voisins ; mais ma lettre est déjà longue, et je dois aller avec ma belle-mère faire quelques visites» A bientôt, chère et excellente amie I
lies devoim ém velsfaiage.
Te souvieiiS'tu, Clémence, d'un autre de nosré\eS) ' là liberté des champs? Je ne sais pas si elle existe réellement cette douce liberté de sortir quand on veut^ de rester chez soi dans un complet négligé, de se promener à ses heures et de fermer sa porte aux ennuyeux ; je ne Tai pas trouvée ici ; et, bien plus, ici, autant qu'à la ville, règne Tétiquette, c'est*à-dire que nos aimables voisines se montrent avant tout préoccupées de prouver qu'elles sont au courant des • tnodes nouvelles et qu'elles possèdent un parfait 8ûvoir«vivre. Nos vdisins, au contraire, sous prétexte de dette liberté des champs tout à fait fabuleuse pour
moi, sont d'un sans façon, d'un sans gêne qui passent toute croyance. Ma belle-mère, avec une admirable résignation, rend ponctuellement les visites de cérémonie qu'elle reçoit, écoute sans paraître s'en ennuyer le détail des modes, les commérages (où n'entre point la médisance ; car sur ce chapitre elle est impitoyable et si bien connue pour telle, que personne nose, en sa présence, s'attaquer au prochain). On dirait même qu'elle prend un véritable plaisir aux non-sens de M. le maire qui discourt sur tout, à propos de tout, et qui en revient toujours aux pèches partielles ou générales qu'il fait dans son grand vivier; je s^is que, pour moi, j'ai du poisson d'eau douce par-dessus la tôte. Puis, c'est M. le notaire, qui vaut à lui seul deux ou trois gazettes des tribunaux ; M. le notaire m'ennuie moins que les autres, excepté lorsqu'il parle procédure, parce qu'il raconte quelquefois de ces histoires terribles que toi et moi nous aimions tant... quand nous étions petites^ et que toi et moi nous aimons encore assez aujourd'hui. Ajoute à ces impor^ tants personnages et leurs épouses^ un gros fermier qui a des prétentions au bel esprit, deux éleveurs dont la préoccupation unique est l'engrais du bétail, et tu auras un aperçu des jouissances intellectuelles qu'on trouve en ce pays. Il y a bien dans les efnvirons deux
OU trois châteaux où nous allons quelquefois ; mais hélas ! Tennui gourmé y règne sans obstacle. Pourtant la plupart de ces dames ont de l'instruction, les jeunes filles sont musiciennes et peintres, ou à peu près ; mais, comme ma tante et ma cousine Anaîs, elles ne comprennent pas qu'on puisse vivre sans fêtes , sans plaisirs, et que l'occupation ,de l'esprit fasse passer les heures avec la/apidité de l'éclair. Quand ces dames et ces demoiselles viennent nous voir à leur tour, elles ne cessent de s'émerveiller de ce que j'ai le courage de faire quelque chose en peinture, de lire de la musique nouvelle, et de ce que je ne regrette pas qu'il y ait dans Tannée une saison qu'on est décemment obligé de passer à la campagne. Quant aux messieurs qui accompagnent ces dames, ils ne parlent que de chevaux, de chiens, de courses et de chasses.
Edouard, en sa qualité d'homme, et d'homme oc-
cupé, échappe à toutes les corvées que nous imposent, à ma belle-mère et à moi, les devoirs de bon voisinage. Madame Beaumont les accepte sans sourciller; il n'en est pas de même de ton amie. Je me suis montrée tout à fait déraisonnable, j'en conviens, ces jours derniers, au sujet du grand dîner que devait donner M. le maire en l'honneur de la première
séance des comices agricoles que mon mari est parvenu à fonder en ce pays. J'avais en perspective un repas de cinq heures de durée^ l'avantage certain d'être placée à la droite de M. le maire, et de voir, à ma gauche, ce gros fermier qui ne parle que par calembours et rit aux éclats à tous propos ; en face de moi serait indubitablement madame la notairesse^ si roide, si sèche et qui éplucherait sans pitié ma toilette et ma personne... Enfin je devinais d'avance que pendant tout ce mortel diner il ne serait question que d'engrais, de fumier, de bêtes à cornes et sans conies, des soins du bétail, des marchés, du concours de Poissy... Et d'avance je pleurais sur moimêm'e du meilleur cœur du monde, lorsque ma belle- Hière m'a surprise dans ce beau désespoir.
« Eh! mon Dieu, ma chère Pauline, qu'avez-vous? ({u'est-il arrivé...? auriez-vous reçu de fâcheuses nouvelles de Paris? Madame votre tante serait-elle malade? Mademoiselle Clémence aurait-elle perdu quelqu'un de ses proches? »
Tu juges, chère amio, si toutes ces questions, qui lue montraient un tendre intérêt et la ferme crovance que je ne pouvais m'affliger ahisi que pour des douleurs réelles, me rendaient honteuse de hioi-meme î que répondre?..;
Voyant que je continuais à garder le silence, ma belle-mère me dit avec un peu d'émotien et en baissant la voix : « Edouard, sans le vouloir, vous auraitil fait de la peine?
— Lui! mon mari, le meilleur des hommes!...
non, non, ma mère... Je suis une folle, une folle, voilà tout... Et pour me punir je vous dirai que ce qui me fait pleurer ainsi... c'est... la nécessité... c'est la pensée... de cet... odieux repas de dimanche prochain.
— Est-il possible ! s'écria madame Beaumont avec Texpression de Tétonnement.
— Je suis lasse de m'ennuyer ! m'écriai-je du ton du dépit. Nous sommes plus esclaves ici encore qu'à la \ille. A la ville, nous pouvons quelquefois échapper à ces interminables banquets inventés par la sottise pour faire languir à petit feu les gens qui ont autre chose qu'un estomac ; à la ville aussi nous pouvons consacrer un jour, un seul jour par semaine, à recevoir les ennuyés et les ennuyeux, et un autre jour à leur rendre les visites obligées ; mais ici, c'est tous les jours, à toutes les heures du jour qu'ils vous écrasent de leur présence... Certes si l'on peut mourir d'en nui , j'en mourrai !
— Comment, Pauline, dit ma belle-mèro ei\ s îvs-
seyant auprë&de moi et en prenant une de mes mains qu'elle retint dans les siennes, vous aimez assez peu votre mari pour vous désoler à ce point, de ce qui est, en quelque sorte, la consécration de son succès? Avezvous donc oublié combien de peine il s'est donnée pour arriver à fonder ici des comices agricoles? Avec le secours de ces comices il parviendra à remplacer, par les procédés nouveaux, les procédés routiniers qui font que la terre, dans ce pays, est si loin de produire tout ce qu'elle peut produire ; les prix que sa générosité a presque seule fondés, exciteront l'émulation, et un jour son nom sera béni comme celui du bienfaiteur d'une conlrée d'où il aura contribué puissamment à faire disparaître la misère.
— Je ne dis pas non, ma mère, et certes personne n'admire plus que moi son dévouement et sa bonté éclairée... Mais n'est-ce donc pas assez que de donner à dîner à nos ennuyeux voisins, de les voir quand il leur plaît de venir faire peser sur nous leur oisiveté et d'aller leur rendre visite? Faut encore les supporter tous à la fois cinq heures durant !
— Mon enfant, reprit madame Beaumont, vous
reconnaîtrez, lorsque vous serez plus calme, que cinq heures d'un ennui supportable au fond sont bien peu de chose si vous les mettez en comparaison avec
tous les soins, toutes les démarches que rétablissement de ces comices a coûté à mon fils !
— Il peut du moins, quand il le veut, se dispenser de voir journellement nos assommants voisins et voisines. Mais moi...
— Et moi donc, ma fille ! reprit ma belle-mère, croyez-vous qu'ils me paraissent plus aimables qu'à vous? En ceci comme en tout, c'est notre devoir, à nous femmes, de verser goutte à goutte Thuile sur les mille rouages de cette grande macliine appelée société, afin que tous fonctionnent sans secousse et sans bruit.
— Ahl si la société était partout ce qu'elle est ici!...
— Elle est partout la même, ma chère enfant.
— Oh ! par exemple, maman !
— Eh! mon Dieu, nous connaissons, à la ville, des gens tout aussi discoureurs à vide que notre pauvre maire, et peut-être ne rachètent-ils pas, comme lui, leur faconde par la bonté du cœur ; j'en dirai autant du notaire, et de nos autres relations de ce pays ; la seule différence visible ou sensible, comme Vous voudrez, tient à ce vernis que donnent l'éducation et l'usage du monde.
. — Mais cette différence fait beaucoup !
— D'accord; mat«, dirai-je à mon tour, nous qui possédons, il me semble, plus que ce vaiûs ; nous à ((ui une éducation religieuse a enseigné les devoirs de la charité, l'amour du prochain, l'humilité et non l'orgueil, ne pourrons-nous rien pardonner, rien con- (*éder à ceux qui se trouvent moins bien partagés que nous? Les traiterons-nous du haut de notre grandeur parce qu'il n'a pas dépendu d'eui^ de devenir ce que nous sommes... ou ce que nous croyons être?... Ma liUe, ma fille, de l'indulgence toujours lorsqu'il s'agit des autres, et pour nous-mêmes une . sévérité dont nous avons grandement besoin I »
Encore cette fois je sentis que ma belle-mére avait raison, comme toujours; pourtant je ne pus m' empêcher de murmurer contre cette obligation à laquelle, nous autres femmes, nous nous trouvons soumises, de faire sans cesse les choses qui nous déplaisent le plus.
« Que voulez-vous, c'est notre^ lot ! répondit madame Beaumoiit. Les devoirs de bon voisinage se composent de mille détails dans lesquels l'homme ne peut pas entrer. Emporté par le Courant des affaires, et chargé de ttiaintenii* , de faire respecter les droits de la famille, il a besoin que quelqu'un s'occupe journellement d'aplanir c^oîlflines aspérités^ d'êmousser
LES DEVOIRS DU VOISINAGE. i<KS
certaines épines qui pourraient obstruer, la route ou produire des blessures difficiles à cicatriser; à la femme appartient ce soin; àelle il appartient d'entretenir, par le sacrifice de ses goûts, de ses plaisirs, les relations de bon voisinage ; grâce à son obligeance? grâce à sa bienveillante politesse, les discussions nées d'intérêts contraires ne dégénèrent pas en querelles et en procès : cachant soigneusement son ennui, elle parvient à faire supporter, sans trop d'irritation de la part des autres, ramour-propre,la supériorité incontestable d'un époux, d'un fils ; et non-seulement la paix règne partout , mais cet époux, ce fils rencontre moins d'obstacles lorsqu'il s'agit de conduire à bien une entreprise pour le succès de laquelle il a besoin du concours de ses voisins. C'est ainsi que notre Edouard a pu fonder ici des comices et surmonter des difficultés innombrables; c'est ainsi qu'il arrivera encoreàfonder une crèche et une école. Ma fille, ne sentez-vous pas maintenant tout ce que possède de puissance la femme pénétrée de l'amour de ses devoirs de femme ? Ne reconnaissez-vous pas avec une joie profonde limportance de ce rôle qu'elle est appelée à jouer, et qui n'est pas aussi secondaire qu'on se r imagine généralement 7 »
Four toute réponse j'ai embrassé ma belle-mère,
et je me suis.occupée de préparer une de ces simples toilettes qui sont si convenables à la campagne.
Les femmes, les filles de nos notables ont mis au contraire tontes voiles dehors^ après avoir consulté le seul journal de modes qui parvienne en ce canton; il en est résulté que seule j'avais une robe de mousseline à volants élégamment brodée, tandis que toutes ces dames paraissaient être en uniforme avec leurs
robes de soie brochée de la même couleur, couleur
donnée par le journal delà mode; seule aussi j'avais les cheveux en bandeaux; seule enfin je portais au cou un ruban rose de largeur ordinaire, formant un nœuA sage; tandis que le ruban cravate était du même bleu pour toutes ces dames, la couleur du ruban de la gravure de modes, et offrait deux énormes coques dans lesquelles disparaissait presque le menton. Enfin ce même journal ayant indiqué la manière dont les bras doivent s'appuyer au bord de la table, pour faire valoir les manches pagodes et les bracelets, cette manœuvre a été exécutée avec un tel ensemble qu'un régiment se mettant au port d'armes n'aurait pas mieux fait. Ah ! qu'on devrait bien se défier, en province, des enseignements de certjains journaux, et consulter avant tout le simple bon sens, en fait de modes comme en beaucoup d'au-
tre$ choses ! Le simple bon sens qui nous dit que suivant la figure, la tournure, les lieux, il faut modilier les modes et non se borner à les copier textuellement !
Anaïs et ma tante n'avaient pas plus échappé que les autres dames à la contagion de Tuniforme. Ma cousine montrait sur sa figure la contrariété que lui causait l'obligation d'assister à Y éternel banquet des comices. Quant à ton amie, elle a été gracieuse tout le temps, m'a-t-ondit. Il est vrai qu'au lieu du fermier bel esprit, j'avais à ma droite notre digne curé, qui ne dîne jamais, jamais hors de chez lui, et qui n'aurait point paru au banquet si Edouard ne lui avait pas fait comprendre que, membre des comices agricoles, sa présence était indispensable.
Nous avons causé pendant que tous les invités buvaient, mangeaient, péroraient et criaient. En vain Anaïs me faisait de loin des signes moqueurs en désignant telle ou telle personne parfaitement risible ; je n'ai ri de personne. Le moyen, auprès de notre * respectable curé, si indulgent pour les petits ridicules ? Grâce à lui, j'ai compris l'importance de cette fondation de prix pour l'agriculture et pour l'élève du bétail que vient de faire mon mari ; et grâce à lui encore j'ai compris aussi qu'il faut amadouer M. le maire pour obtenir le local nécessaire à urte
imi LA MAITRESSE DE MAISON.
crèche, et celui, non moins utile, dont nous avons besoin pour une école. J'y ai travaillé de mon mieux ; aussi M. le maire raffolet-il de moi. J en , peux dire autant des autres notables et de leurs épouses ; il parait que décidément j'ai été charmante. Enfin ma proposition de clore la journée par un bal dans la prairie m'a conquis les cœurs des jeunes filles et des jeunes gens.
Tu sauras, chère amie, qu'on était venu de dix lieues à la ronde pour assister à Fouverture de nos comices ; nous avons donc eu. une salle de danse très-animée. Les dames des châteaux des environs ont bien voulu prendre leur part de ce bal impromptu, qui a duré jusqu'à deux heures du matin... Te l'avouerai-je ? xnoi qui avais eu tant de peur de cet ennuycTux banquet et qui m'étais effrayée des dix ou douze heures à donner à toutes ces cérémonies, je me suis réellement amusée, et je me suis fait des amis de tous nos voisins.
Maintenant il s'agit, pour les conserver, de les endurer journellement miette à miette; et depuis trois jours ma patience a été mise à plus d'une épreuve ; mais je sens la nécessité de ces relations de bon voisinage, car j'ai reconnu que mon mari, si supérieur à tout ce monde-là, a besoin de se faire pard^onner
sa supériorité, et que sa mère et moi nous devons travailler à changer en amis les ennemis que pour- > raient lui susciter tant d'amours-propres blessés. Et puis, c'est si bon la paix ! c'est si doux de ne rencontrer partout que des visages bienveillants ! Cette bienveillance cache souvent de mauvais sentiments, je le sais; mais si de bons procédés et une constante politesse les empêchent d'éclater, n'q|t-ce pas avoir déjà beaucoup obtenu ?
Ma belle-mère a raison, il faut savoir sacrifier quelque chose de nos goûts, de nos habitudes, pour nous faire tolérer au moins, aimer un jour peut-être. Je me répète sans cesse que mon devoir est d'aplanir pour mon mari les difficultés qui pourraient contrarier ses généreux projets; aussi j'accueille gracieusement les plus ennuyeux, aussi j'espère parvenir, avec le temps , à les supporter sans trop de fatigue... Ah! Clémence! Clémence! que la vie réelle est loin de ressembler à la vie telle que nom l'avons rêvée !
DcToini de rhospiUOIté.
Tu te plains de la rareté de mes lettres, ma chère (i'iémence, et tu as raison, en apparence, du moins ; mais tu me pardonneras lorsque tu sauras de quelle manière je \iens de passer trois semaines entières.
Un peu étourdiment, je Tavoue ; j'avais invité, en quittant la ville, plusieurs personnes à nous donner deux ou trois jours dans notre maison des champs ; lu sais comme bien des fois nous nous sommes promis, lorsque nous posséderions une campagne, d'y attirer du monde, sans cesse du monde, parce que nous ne nous figurions pas que le séjour de la campagne pût être tolérable sans cela pendant toute une saison ; d'un autre côté, chaque année des amies de
ma belle-mère, quelques amis de mon mari, viennent passer ici tour à tour une semaine, quinze jours, et ma tante, ainsi que ma cousine, qui aiment le plaisir de passion, profitent de l'occasion pour s'installer dans la maison aussi longtemps que durent les visites. Eh bieni tout ce monde-là nous est arrivé presque à la fois, et la plupart des joies que je m'étais promises de ce qui allait rompre la paisible uniformité de ma vie se sont changées en de véritables corvées. Tu vas en juger.
Notre maison est fort grande, mais très-mal distribuée et fatigante pour les domestiques. Nous n'en avons quedeux qui s'entendent bien au service, la cuisinière Geneviève, et Suzette la femme de chambre, puis un domestique qui suit Edouard dans ses voyages. Il a fallu loger et faire servir aussi bien que possible dix personnes étrangères. Madame Beaumont ne quitte jamais son appartement, situé au rez-dechausséC) et cela se conçoit : elle est âgée, souffrante. Mais moi, j'ai dû céder le mien à deux étourdies qui ont tout bouleversé, déménagé et emménagé à leur guise, salon, chambre à coucher et cabinet de travail : c'était ma faute, je les avais invitées, ne me doutant pas que j'attirais chez moi les personnes les plus indiscrètes du monde. Ma tante et Anaïsse sont
montrées très-mécontentes de n'avoir pas leur logement ordinaire; elles ont boudé pendant deux jours, ce qui a mis Edouard de fort mauvaise humeur. Et ce n'est pas tout. Tu comprends que le service devient difficile lorsqu'on a pour hôtes des gens accoutumés à avoir leurs aises ou bien à les prendre, et des domestiques habitués à la direction de bons maîtres, justes, indulgents et qui veiUent à ce que Tordre établi règle tout, en même temps qu'ils ne demandent jamais que les choses possibles. Aussi, quoique ma belle-mère eût adjoint à Geneviève deux filles de basse-cour déjà au fait des travaux de la cuisine, mademoiselle Geneviève a laissé deviner plus d'une fois qu'elle était fort ennuyée d'avoir tant à faire, et un jour surtout, où nous avons toutes voulu pétrir des tartelettes et des gâteaux, elle a été tellement maussade en voyant sa batterie de cuisine mise au pillage, ses tables envahies par nos provisions de farine, de beurre, d'œufs et de fruits, que j'ai dû, pour ne pas lui dire ce que je pensais, faire un violent effort sur moi-même. Cet effort tti'a d'autant plus coûté, qu'Anaïs tn'a dit en ricanant : « 11 me parait que les domestiques sont maîtres ici!... » Mais j'ai tenu bon. Ma belle-mère m'a tattt de fois recommandé de ne pas compromettre mon autorité Hais-
santé en réprimandant avec impatience mes domestiques exaspérés par un surcroit de travail ! Je sais bien que, si j'avais suivi mon envie, j'aurais ordonné à Geneviève de sortir de la cuisine, et même de la maison, pour peu qu'elle m'eût répondu avec impertinence, et nous nous serions trouvées dans un bel embarras 1... Heureusement madame Beaumontest arrivée au moment même où Anaïs m'excitait à une sotte impatience; un coup d'œil lui a suiQ pour voir ce qui se passait, et, avec un sang-froid que j'ai bien admiré, je t'assure, elle a dit à Geneviève : « Si vous faisiez chauffer le four pendant que ces dames préparent leurs gâteaux, tout serait terminé avant l'heure où vous devez commencer le dîner. »
La figure de Geneviève est restée rechîgnée, mais elle a obéi sans dire mot, et elle e^t même venue au secours de l'inexpérience de quelques-unes qui avaient de grandes prétentions à donner des formes nouvelles à leurs compositions cidinaires.
La plupart des gâteaux n'étaient pas mangeables; Geneviève le savait d'avance, aussi a-t-elle pris sa revanche par quelques moqueries que j'ai entendues à l'instant où Suzette, après le dîner, achevait de porter la desserte à la cuisine. Ceci m'a encore impatientée, et lorsque le soir je me suis trouvée seule
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avec ma belle-mère, je n'ai pu m'empècher de lui parler avec un peu d'animation de la petite scène du matin et de dire que j'espérais bien ne pas la voir se renouveler.
« Ma fille, a répondu doucement madame Beau* mont, Geneviève va venir prendre nos ordres pour demain; nous lui parlerons. Mais, je vous en prie, rendez-vous maîtresse de cette impatience que vous venez de me montrer, et n'en laissez rien paraître.
— Pourtant, ma mère, me suis-je écriée, il serait un peu fort que les maîtres fussent obligés de n'inviter chez eux que les gens qui plaisent à leurs domestiques I
— Toujours de l'exagération! a répondu madame Beaumont ; et avec l'exagération on fait beaucoup de mal à soi comme aux autres. A quoi nous serviraient, en ce moment surtout, l'humeur, la colère même, qui n'est jamais bonne à rien, que je sache?Vous voulez, n'est-ce pas, remplir envers vos hôtes les devoirs de l'hospitalité; c'est-à-dire leur rendre aussi agréable que possible leur séjour ici, séjour que nos invitations ont provoqué. Le pourrez-vous, si vous vous privez, par une injustice, du secours de l'une des personnes dont vous avez le plus besoin*^
— Par une injustice, ma mère !
— Voyons, parlons paisiblement. C'est pour votre plaisir que vous avez invité madame Dametal et mademoiselle Marans à venir passer quelques jours ici, n'est-ce pas?
— Sans doute; mais si j'avais su combien toutes les deux sont exigeantes et tracassières. . .
— Ma fille, ce sont vos hôtes; il ne vous est pas permis de juger sévèrement des personnes qui sont sous votre toit et que vous y avez attirées; mais revenons. Que vous vous soyez ou non trompée dans l'attente du plaisir que vous espériez de leur séjour ici, là n'est point la question; leur présence, comme cçUe de tous nos hôtes, trop nombreux peut-être, augmente le travail de nos domestiques ; vous vous pardonnez quelquefois d'avoirun peu d'humeur lorsque quelque chose vous fatigue ou vous contrarie, mais l'éducation que vous avez reçue vous enseignant à la dissimuler, vous parvenez à l'empêcher de percer au dehors; il n'en est pas de même de nos domestiques. Dérangés dans leurs occupations habituelles, obligés de veiller tard pour faire face à tout, très-naturellement ils ressentent cette lassitude et cette contrariété qui excitent la mauvaise humeur; et lorsque le caprice de jeunes étourdies vient augmenter leurs
fatigues, entraver leurs travaux, comme il est arrivé ce matin, cette humeur augmente; et tout naturellement aussi ils la montrent, parce que l'éducation ne leur a pas appris à la cacher. Ne concluez-vous pas avec moi de tout ceci qu'il y aurait tnjttôtic^ de notre part à punir, par des paroles dures, un mécontentement que la lassitude justifie jusqu'à un certain point, et dont Ife manque d'éducation peut rendre la manifestation excusable ? »
J'allais répondre, mais Geneviève entrait.
A sa vue, j'ai senti mon sang bouillonner.
Madame Beaumont, toujours calme, a réglé les comptes de la journée, puis elle m'a consultée pour l'ordonnance des repas du lendemain, et enfin elle a dit à Geneviève : « Vous avez beaucoup à faire en ce moment, Geneviève; si une troisième aide pouvait vous être nécessaire...
— Madame est bien bonne, a-t-elle répondu d'un ton bourru; si seulement on voulait me laisser tranquille dans ma cuisine, tout irait bien, mais quand je vois gaspiller tout, l'humeur me prend malgré moi.
— Je le conçois, a répondu madame Beaumont; cependant vous savez que le grand plaisir des personnes qui n'habitent pas ordinairement la campagne
est d*y faire ce qu'elles ne feraient pas à la ville, de se mêler de pâtisseries, par exemple...
— Avec cel^ qu'elles s'y entendent !
— Qu'importe, si cela les amuse? Puisque nous les invitons à venir nous visiter, c'est afin qu'elles prennent du plaisir. Lorsque, chez votre père, on invite des parents, des amis, tout n'est-il point par les places comme vous le dites quelquefois?
— Je le crois bien !
— Ma fille et moi nous désirons qu'il en soit de même ici; et je vous prie, Geneviève, de ne point gâter les amusements de nos hôtes et le nôtre par des tons d'humeurs qui ne servent absolument à rien, vous devez le savoir (Geneviève baissa la tête d'un air confiis), tandis que la bonne humeur, les prévenances, ajouta ma belle-mère, sont comptées pour beaucoup, vous le savez encore, par des maîtres justes au moins.
— Et généreux aussi ! ajouta la bonne fille avec un élan plein de cœur.
— Oui, Geneviève, dis-je à mon tour, nous tenons compte de la peine que vous avez en ce moment, et, si vous l'acceptez de bonne grâce, mon mari et moi nous saurons vous en récompenser.
— Madame peut être tranquille I aujourd'hui j'é-
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tais si lasse d'hier 1 ... et quand j*ai vu tout ce gâdiis, toutes mes casseroles, toutes mes terrines en branle pour faire des rien qui vaille... c'a été plus fort que moi. Je m'en suis repentie tout de suite après...
— Sans qu'il y ait paru 1 me suis-je écriée étourdiment.
— Madame verra qu'il y paraîtra demain et les autres jours, » a répondu Geneviève d'un ton de douceur qui m'a touchée en me faisant rougir du peu d'empire que j'avais sur moi-même.
Après le départ de Geneviève, ma mère m'a grondée; je le méritais, et je suis remontée chez moi trèsennuyée de la journée.
Ce n'est pas chose toujours possible, ma Clémence, d amuser pendant trois semaines entières des hôtes dont les habitudes et les goûts sont si différents. Les uns aiment le mouvement, les jeux bruyants, ces jeux surtout qui mettent toute une maison sens dessus dessous; les autres prétendent vivre à la campagne comme à la ville, avec une régularité parfaite. Ma belle-mère s'est chargée d'amuser ceux-ci et de leur faire prendre en patience les cris, les rires que suscitent les attrapes imaginées par les jeunes gens, et qui ne sont pas toutes du meilleur goût; moi j'ai dû me charger d'entraîner le plus possible loin du lo-
gisla troupc1>ixiyante, à laquelle \ieiment souvent s'adjoindre nos voisins et voisines. Les premiers jours, j'ai ri de bon cœur et j'ai pris grand plaisir à nos courses lointaines, à nos danses, à nos repas sur Therbe; il me semblait que c'était vivre réellement que de passer sa vie ainsi, toujours en char-à-bancs, à cheval, en bateau, toujours en mouvement, en fêtes; mais je sentais qu'Edouard, obligé par politesse d'accompagner nos hôtes si bougeants, ne s'amusait pas du tout, et petit à petit son ennui m'a gagnée. Au fait, gaspiller constamment le temps devient fastidieux à la longue, surtout pour des gens qui savent l'employer. Et puis, quand je rentrais, il fallait m'occuper du service et me résigner, quoique très-fatiguée, à me servir moi-même. Suzette oubliait souvent de préparer dans ma petite chambre, la phis vilaine de la maison, ce dont nous pouvions avoir besoin, et il me fallait suppléer à ces oublis sans qu'Edouard s'en aperçût. Edouai;d est excellent, mais il est
vif, mais il est accoutumé à trouver prêtes les choses matérielles qui sont partout du ressort des femmes, ot il aurait grondé Suzette s'il s'était douté de ce que, sang le vouloir, elle me laissait à fkire. La pauvre flllel elle ne gavait à qui entendre, et plus d'une fois j'ai admiré la bonté de son caractère. Anals 6t una
iante V occupaient à elles seules plus que toutes les autres jeunes femmes, tandis que ma belle-mère engeait, de son côté, que les personnes âgées fussent ponctuellement servies . »
Non, recevoir du monde à la campagne n'est pas aussi facile ni aussi amusant, tu le vois, que nous nous Tétions figuré jadis; moisurtout qui me souviens encore de la charmante semaine que je suis allée passer avec ma tante chez une vieille dame fort riche, madame de Cérisay. En partant, ma tante m'avait dit ; « Madame de Cérisay reçoit beaucoup de monde à sa terre qu'elle habite toute Tannée; elle a un nombreux domestique habile au service, une femme de charge non moins habile, et elle laisse à ses hôtes la plus grande liberté. Je Tengage à observer la conduite de tous et de chacun. Tu verras là des gens de bonne compagnie, usant, mais n'abusant pas de Tindulgence de la maltresse de la maison, ponctuels à l'heure des repas, soigneux de ne point déranger l'ordre établi, évitant les jeux bruyants et se souvenant toujours que la maison ou ils sont invités n'est pas une hôtellerie.»*- « Mais, ma tante, si Tétîqueite règne chefe madame de Cérisay, on doit s*y ennuyer? »
Ma tante sourit et me répondit simplement : « Tu verras. »
iSO LA MAITRESSE DE MAISON.
Le premier jour, je fus un peu embarrassée; j'avais peur de commettre quelque étourderie au milieu de tout ce monde instruit du vrai savoir-vivre : madame de Cérisay m'imposait malgré moi, quoiqu'elle fût bienveillante pour chacun et charmante pour la jeunesse surtout. Le lendemain, j'étais à l'aise sans trop savoir comment ni pourquoi , et enfin, le troisième jour, je compris qu'on pouvait s'amuser réellement sans jeter des cris et sans rire aux éclats. Plus tard, j'appris que madame de Cérisay, lorsqu'elle avait reçu par hasard de ces gens qui font consister le plaisir dans une gaieté bruyante ou dans la mystification des personnes réservées ou timides, avait soin de ne plus les inviter.
C'est un grand art que de réunir chez soi seulement les personnes qui se conviennent ; ma bellemère dit que c'est en outre un devoir ; et ce devoir, elle le remplit avec le plus grand soin, comme tous ses autres devoirs, du reste. Madame Darnetal est partie ces jours derniers avec mademoiselle Marans; je me suis promis de ne jamais leur faire de nouvelles invitations, ainsi qu'à deux jeunesgens qui ont manqué, Tun de nous faire chavirer lors d'une partie en bateau que nous avons faite, l'autre de mettre le feu aux moissons en tirant des fusées au milieu des
champs, ce qui nous a causé à toutes une vive frayeur, car personne n'avait été prévenu de V aimable surprime. Je m'arrangerai aussi pour qu'à lavenir il ne nous vienne pas tant de monde à la fois. Il faut bien le reconnaître, une maîtresse de maison qui n'a pas de femme de charge doit être elle-même cette femme de charge, sur laquelle reposent tous les soins à prendre pour que chacun soit servi, pour que rien ne vienne troubler les plaisirs de ses hôtes, et, en outre, elle doit varier ces plaisirs et ne montrer jamais ni fatigue ni ennui de ce qui peut leur plaire... C'est une corvée, cela, Clémence, bien plutôt qu'une jouissance. Il faut donc que cette corvée ne dépasse pas les forces et ne se renouvelle pas souvent. Maintenant je comprends le mot que me dit ma bellemère lors de notre départ de la ville : « Heureusement notre campagne est assez loin pour que nous n'ayons pas à craindre les yiûtes journalières des importuns.» Dans ce temps-là, je trouvais que c'était un malheur et non pas un bonheur ; aujourd'hui je ne suis plus du même avis. Vivre pendant toute la belle saison comme nous avons vécu depuis trois semaines, mais ce serait à n'y pas tenir !
Ha tante et Anaîs nous ont quittés les dernières. Elles sont invitées dans je ne sais combien de châ-
i^ LA MAITRESSE DE MAISON.
teaux, et à je ne sais combien de fêles ; elles recevront à leur tour vers l'époque des vendanges. Pendant leur absence, la maison n'en va pas plus mal, je suppose... Chut \ il est convenu qu'on ne parlera jamais de ce qui ne peut qu'amener tôt ou tard la ruine de mon bon oncle. Toutes deux m'ont adresse de grands compliments sur la manière dont je fais les honneurs de ma maison, et elles ont bien voulu dire qu'on ne s'amusait pas si bien ailleurs. « Vous aurez encore du monde, sans doute, cette année, a ajouté Anaïs ; j'espère, ma cousine, que vous ne nous oublierez pas. x>
Encore du monde !... non, non I L'ordre n'est pas rétabli ici, il s'en faut, et, lors même que'j'aurais pris beaucoup de plaisir pendant ces trois semaines, je me garderais bien d'imposer à ma belle-mère et à mon mari un genre de vie qui ne leur va pas du tout. Madame Beaumont a plus de courage que de force, Edouard a plus de politesse que de patience ; je préfère le repos de ma belle-mère et la satisfaction de mon mari à la société de tout ce monde qui ne vit que de plaisirs, au fond toujours les mêmes.
Oui, Clémence, oui, il faut bien le reconnaître, le rôle de la femme est tout de sacrifices ; ceux qu'elle ftiit au monde ne lui apportent que déceptions, mais
DEVOIRS DE L'HORPITALITft. i'r>
ceux qu'elle fait à sa famille trouvent dans une tendre affection une récompense bien douce et bien chère.
Aime moi comme je t'aime.
Use réTolntioii de méiiaife.
Ma chère Clémence, il t'est bien facile à toi, qui n'as d'autres soucis que tes devoirs de pensionnaire, d'autre embarras que de te mettre à table pour prendre tes repas, de m'écrire lorsque bon te semble et de me dire : Écris-moi ! Quelque jour tu sauras à ton tour ce que c'est qu'un ménage, et tu verras si ce monstre dévorant te laissera, pendant des semaines entières^ la libre disposition d'une seule heure dans la journée ! Et nos tracas vont doubler, tripler d'ici à un mois ; car Suzette nous quitte, Suzette se marie! Oui, cette Suzette que ma belle-mère a mis dix années à former et dont elle a fait une femme de chambre modèle !
lie LA MAITRESSE PE MAISON.
Dans le premier moment, en apprenant cette nouvelle, j'ai été un peu vive, je le reconnais, et j'ai reproché à Suzette son ingratitude... je reconnais aussi qu'il m'a fallu les remontrances de ma bcUc-mère, les sages raisonnements de mon mari et une foule de débals avec moi-même, avant d'arriver h reconnaître qu'au fond Suzette n'est pas ingrate. . . Aussitôt je me suis reproché de l'avoir fait pleurer, je le lui ai avoué en la priant de ne pas m'en vouloir de ma vivacité. Elle m'a répondu avec naïveté : « Si madame se souvient qu'elle a songé bien des fois au mariage avant de se marier, elle me pardonnera d'y penser à trente ans passé's. L'envie que j'ai d'être chez moi, après avoir servi si longtemps chez les autres, est bien naturelle ! »
Les premiers motsde Suzette m'avaient un peu embarrassée; mais, ne voulant pas le laisser paraître, je répondis : « Vous faites u!ie folie à trente ans, voilà tout. Sans doute, vous êtes en service, vous êtes chez les autres, et, en devenant la femme de Simon, vous allez vous trouver fermière, dame et maîtresse chez vous. Mais aussi que de soucis ! Vous n'en avez aucun ici : vos gages sont bons ; chaque année ma belle-mère, mon mari et moi nous plaçons quelque rhosi; pour vous à la caisse d'épargne ; ce quelque
chose monte à plus de cent francs, que vous gagnez bien par Tordre que vous entretenez dans tout ce qui vous est confié, par l'économie que vous apportez en tout dans rintérét de vos maîtres. A peine avezvous quelques dépenses à faire pour votre entretien. . . Quand vous serez madame Simon, vous aurez à craindre de mauvaises années, vous aurez des non-valeurs; vos économies ne s'augmenteront point ; et qui sait si la grêle, en hachant vos blés, ne vous obligera pas de les donner, ces économies, pour acquitter une partie de votre fermage.
— On fera comme font les autres, répondit Suzette ; et puis, madame ne parle que de malheurs... Mais il y a aussi bien de petits bonheurs qu'il faut compter. . . et pour une pauvre fille comme moi qui ai toujours obéi....
— Bon! vous vous imaginez que vous serez la maitresse ! . . . Mais votre mari ?
— Mon mari, madame, sera le maître comme de juste, et comme Test monsieur ; moi, je serai la maîtresse après lui. . .
— Comme moi, n'est-ce pas?
— Oh ! je ne me permettrais pas d'établir une comparaison...
— Vous l'avez bien fait pour mon mari ! . . . Ensuite,
ma pauvre Suzettc, avez-vous réfléchi que vous aurez une belle-mère qui ne ressemble en aucune façon à
madame Beaumont?
— Mon beau-père et ma belle-mère ne resteront
avec nous que la première année pour nous mettre au iait comme madame le sait; ils iront ensuite vivre sur leur petit bien... Ce n'est donc que douze mois
à passer.
— Madame Simon vous trouve un peu pimpante^
Suzette I
— On prendra les vêtements de son nouvel état. Si j'osais dire une chose...
— Dites, Suzette.
— Eh bien ! madame n'est plus aussi occupée de sa toilette qu'elle l'était dans les commencements de son mariage... Ces goûts-là... cela passe quand on a en tête des idées plus sérieuses.
— Allons, vous avez réponse à tout, ce qui me prouve que c'est un parti pris.
— Madame comprend qu'il faut bien faire une fin, et que moi, pauvre fille sans dot, je ne pouvais guère obérer de trouver à épouser un fermier.
— Sans dotl me suis-je écriée. Suzette, vous en avez une qui vaut mieux que plusieurs sacs de mille francs I Vous êtes laborieuse, vous possédez un es-
UNE RÉVOLUTION DE MÉNAGE. i29
prit d'oi^re très-rare... Madame Simon sait bien ce quelle fait en vous préférant à la fille de Thomas, qui apportera de l'argent à son mari, mais qui n'est
bonne à rien qu'à faire la demoiselle le dimanche à Tèglise et à la danse... Je vous promets une belle noce, Suzette ; vous pensez bien que nous saisirons avec plaisir cette occasion de prouver le cas que nous faisons de vous, et combien nous vous regrettons.
— Ah! madame I madame!» s'est écriée la pauvre fille en fondant en larmes; et elle couvrait mes mains de baisers; je l'ai embrassée, me sentant presque aussi émue qu'elle, puis je suis allée marcher pendant près d'une heure dans la grande allée du jardin ; pour la première fois de ma vie je réfléchissais avec une ténacité singulière à une foule de choses qui, jusqu'alors, ne s'étaient pas présentées à mon esprit.
C'est pourtant vrai, Clémence, qu'une pauvre servante qui se marie n'est pas ingrate envers les maîtres aux soins desquels elle doit les bonnes qualités qui lui servent de dot. . . Si nous appelons cela de l'ingratitude, que dire alors de nous qui nous séparons, et souvent avec une joieblessante,de nos institutrices, de nos parents eux-mêmes, pour nous marier? Ces pauvres filles appellent cela faire une fi$i ; et cette
fin est souvent bien malheureuse I Pour nous, au contraire, c'est commencer à vivre, car nous n'appelons pas vivre l'existence paisible passée sous la tutelle protectrice à laquelle nous sommes parfois si impatientes d'échapper, pour prendre un joug bien réel et plus ou moins lourd 1 . . .
Edouard étant parti ce matin, ma belle-mère et moi nous avons dinè en tête-à-tête, ce qui ne nous était pas arrivé depuis longtemps ; puis nous sommes allées au presbytère nous entendre avec notre vénémt^le curé au sujet d'une œuvre dont nous sommes tous bien préoccupés, l'extinction complète de la mendicité dans le pays, et nous avons terminé doucement une délicieuse soirée d'été sous la tonnelle de notre jardin.
Ma belle-mère s'est montrée charmée de me trouver juste envers Suzette.
« La justice comme la Yérité,m'a-t-elledit, est ce qu'il y a de plus beau en ce monde après l'amour du prochain, après lacliarité ; et la charité, l'amour du prochain, conduisent naturellement 'a la justice. Suïette, je le crois, nous regrettera plus d'une fois j Vous savez par vous-même, ma fille, que tout n'est pas roses dans le ménage \ mais elle ne Tait point une iolie cil épousant Un homme rangé qu'elle secondera
UNE RÉVOLUTION DE MÉNAGE. 13i
activement. Quant à nous, nous allons avoir à former une autre femme det chambre, et si vous ne me secondez point en y mettant bien de la patience, ce travail sera difficile.
— Maman, me suis-je écriée, prenez, Je vous en prie, une jeune fille, d'un extérieur agréable et d'un bon caractère.
— Mon enfant, a répondu madame Beaumont, un bon caractère est chose fort rare et passe à mes yeux avant les agréments extérieurs.
— Oh ! quand on a le caractère bien fait, la physionomie le dit de suite. Suzette ne sera pas facile à remplacer sous ces deux rapports. Jamais d'humeur sur sa figure, tandis que Geneviève...
— Geneviève, ayant des relations moins répétées que Suzette avec vous et moi, a conservé quelque chose de sa rudesse native ; mais je la remplacerais encore plus difficilement que Suzette.
— Pourvu que Geneviève ne tourmente pas trop la nouvelle femme de chambre!... Maman, je ne comprends pas comment, chez votre père qui recevait du mondO) vous avez pu vous contenter si long^ temps d'une seule domestique !
— 11 le fallait bien ; je faisais la moitié de la beso-^ gne, et j'ai appris ainsi, mieux que par tous les en-
seignements qu'on aurait pu me donner, ce qu'il est raisonnablement possible d'exiger des domestiques. Kn ceci encore M. Corbin fut mon conseil.
« Dans les premiers temps de mon règne^ comme maîtresse de maison, je gardais une bonne un ou deux mois à peine. Sans cesse on voyait à la maison un nouveau visage, et sans cesse j'avais à mettre une {personne nouvelle au courant de nos habitudes. M. Corbin m'avertit un jour que je me donnais à iDoi-mëme une très-mauvaise réputation dans le voisinage, et que, si je continuais delà sorte, pas une servante un peu capable ne voudrait entrer en condition chez mon père.
— Mais comment faire ? demandai-je avec douleur. Mon malheur veut que je ne trouve jamais que des filles sans propreté, sans ordre, sans activité...
— C'est-à-dire, mademoiselle Emma, répondit paisiblement M. Corbin, que vous avez trop de tout cela, et que vous en exigez tout autant d'une servante, ce qui n'est pas juste. La maison de votre père vous intéresse depuis la cave jusqu'au grenier; c'est naturel ; plus vous apporterez d'ordre, d'économie dans votre gouvernement, plus la maison prospérera. Mais à cette servante que vous voulez trou*
ver déjà toute faite à votre main, que lui importe la prospérité d'une maison dans laquelle elle n'a aucune certitude de rester? Donnez-lui cette certitude...
— Le puis-Je, m'écriai-je, avant de savoir si ma nouvelle domestique a la capacité nécessaire?...
— Là ! voyez comme vous êtes prompte !... Vous dites à la nouvelle servante : Vos devancières ne sont point restées par telles et telles raisons ; si vous tombez dans les mêmes fautes, vous ne resterez pas non plus ; si au contraire je vous vois désireuse de bien faire, s'il y a progrès chez vous, à la fin de Tannée, je vous donnerai, en sus de vos gages, tant^ que je placerai pour vous à la caisse d'épargne. Si, Tannée d'ensuite, vous êtes devenue économe, pour la cuisine surtout, je calculerai les économies que vous aurez faites, et j'ajouterai à vos étrennes la moitié de la somme économisée; à la troisième année, sachant que je peux compter sur vous, que vous avez à cœur les intérêts de la maison, je fixerai d'une manière définitive la somme qui vous sera allouée en sus de vos gages ; et j'augmenterai ceux-ci, si votre besogne augmente, jusqu'à tel taux. »
(Je te dirai, ma Clémence, entre parenthèses, que notre maison de ville et notre maison des champs
sont ainsi installées : jusqu'aux filles de basse-cour, jusqu'aux garçons de labour, trouvent leur intérêt à aider à la prospérité des deux maisons ; il y a bien par-ci par-là encore quelques petits abus ; mais ma belle-mère, usant tour à tour d'indulgence et de sévérité, vient à bout de les déraciner peu à peu. Maintetenant, je ferme la parenthèse, et je laisse parler madame Beaumont.)
« L'idée de M. Corbin me parut excellente; mais il fallait obtenir l'assentiment de mon père. U m'écouta gravement, puis un sourire effleura ses lèvres. c( Corbin a raison, dit-il. Je ne l'aurais pas cru capable de s'occuper d'autre chose que de sa caisse... J'ai eu tort. Soïi conseil est bon. La domesticité n'est pas autre chose qu'un métier; si les domestiques trouvent leur intérêt à l'exercer en conscience, si leur prospérité s'accroît du concours qu'ils apportent, en ce
qui les regarde, à la prospérité du maître, nul doute que tout en ira mieux. Faîtes, ma flUe, et tâchez de mettre un terme à cette revue de toutes les servantes des environs à laquelle vous m'obligez depuis quelque temps. »
— De ce tndment tout marcha bicn^ n'est-ce paSj tnainan ?
-i- Ah î ina fille j reprit madame Beàuniont en sou-
riant, vous êtes plus prompte encore que je ne Tétais à votre âge ! Non, tout ne marcha pas bien, car moi qui devais enseigner à une servante ce que je savais à peine, Tordre, Téconomie du temps comme du reste, je faisais bien des écoles. Heureusement M. Cor* bin m'avait découvert je ne sais où une brave fille qui, ayant été fort malheureuse dans la maison d*où elle sortait, se trouvait, disait-elle, chez mon père, comme en paradis. Elle avait tant de bonne volonté, tant de zèle, que je mettais dans mes enseignements plus d'indulgence que je ne Tavais fait jusqu'alors ; et le service se réglait , et j'apprenais par expérience que le sang-froid est de beaucoup préférable à Timpa* tience, à l'humeur; qu'il faut donner aux intelligences peu développées le temps de comprendre ce qu'on exige d'elles; qu'il faut aussi, sans cesser un instant de montrer de la fermeté, savoir fermer les yeux sur quelques maladresses... Enfin, ma chère enfant, j'arrivai insensiblement, par Teffet des conseils de M. Corbin et par le résultat de mes propres observations, à comprendre que nous, femmes, nous devons apprendre à commander; que cet apprentissage n'est pas l'affaire d'un jour; que nous n'y parvenons qu'en mettant, comme on le dit vulgairement, la main à la pâte. J'avais eu des servantes qui riaient en dessous
lorsque je manquais le plat que j'avais entrepris de la faire avec le secours de la Cuisinière bourgeoise ; au lieu de ne pas m'en apercevoir, je m'étais fâchée, et Yinsolente avait été renvoyée. Jeannette, elle, ne riait pas de mesessais malheureux; elle les déplorait, parce que c'était une perte pour la maison, et quoique ses doléances, en se prolongeant et en se répétant, m'inipatientassent souvent, je n'en témoignais rien. Faible d'intelligence, elle était bonne, et la bonté, ma chère Pauline, est quelque chose de si précieux, que cette qualité seule fait pardonner bien des défauts... Mais la rosée commence à se faire sentir. Rentrons, mon enfant : nous reprendrons une autre fois ce sujet très-important, les domestiques. On a dit il y a longtemps que c*est/a plaie de la plupart des maisons; le mot est dur et vrai trop souvent. Mais à qui la faute? Les maitres, les maîtresses de maison surtout n'ontelles jamais rien à' se reprocher en ce qui concerne ces pauvres gens dont la plupart ne sont et ne seront jamais que des enfants privés d'éducation ! »
Suzette en ce moment arrivait avec une pelisse pour ma mère et un châle pour moi... Ah! Clémence, tu sauras un jour quel chagrin peut causer là perte d'une bonne domestique, douce, attentive... Enfin elle veut se marier ! . . .
Au revoir, mon amie, à bientôt I Je profiterai pour l'écrire un peu longuement de l'absence d* Edouard, et du temps pendant lequel Suzette nous reste encore.
Le choix iFune domestique.
Comme tu n'as pas, ma chère Clémence, la plus légère idée des mille détails d'un ménage, je crains parfois de t'ennuyer en te parlant de ce qui est devenu, malgré moi, jeFavoue, ma principale occupabon; mais presque aussitôt je me dis que, si tu lis à présent en diagonale ce que je t'écris à ce sujet, fitis tard tu reliras mes lettres conseiencieusement et peut-être me remercieras-tu, quand tu te trouveras à la t^te de la maison de ton oncle, de f avoir prévenue d'avance de certaines difficultés. Pauvre amie! tu n^auns pas comme moi pour te guider unefbmme vraiment femme et qui fait passer avant tout les de- '
\oirsde femme ! Plus je vois agir ma belle-mère, plus j'admire son bon sens et sa droite raison.
Ma tante nous a adressé, avec les plus vives recommandations, une femme de chambre incomparable; a son bien grand regret, et par Teffet d'une mesquine économie de cent francs, mon oncle n*a pas voulu lui permettre d'acquérir pour elle-même ce véritable trésor. Mademoiselle Julie n'a servi encore que dans deux maisons; elle a d'excellents certificats, d'après lesquels non-seulement cette fille est la probité même, mais elle possède tous les talents. Adroite couturière, modiste au besoin, elle sait remettre à neuf les dentelles, elle repasse dans la perfection, et elle coiffe admirablement.
Les exagérations habituelles de ma tante m'avaient peu disposée en faveur de mademoiselle Julie. Sans doute une femme de chambre si habile me plairait fort... à la ville; mais nous passons les trois quarts de l'année à la campagne, et il s'agiticide touteautre chose que de dentelles mises à neuf, de bonnets montés, de coiffures en cheveux; d'ailleurs, j'ai en tête une jaune fille qui me plait beaucoup et qui sera plus attentive, je crois, auprès de ma belle-mère, pres^ que toujours souffrante, qu'une véritable femme de • chambre.
Mademoiselle Julie est tout à fait convenable, et j'ai craint un moment pour ma protégée ; mais, sans le savoir, madame Beaumont m'a bientôt rassurée.
« Voilà, a-t-elle dit, après avoir fait subir à mademoiselle Julie un assez long examen et l'avoir congédiée en promettant une prompte réponse , voilà une fille dont le service doit être fort attrayant pour des femmes qui ne se mêlent qu'à regret de leur domaine, le ménage.
— Alors elle conviendrait parfaitement à matante! me suis-je écriée.
— Et par conséquent elle ne peut nous convenir, a repris ma belle-mère.
— Oh ! tant mieux I
— Vous déplaît-elle donc, ma chère Pauline ?
— Non, maman... Et pourtant je ne saurais dire qu'elle me plaît. Il y a en elle un certain quant à moi qui me fait présumer que, si son service doit être agréable sous certains rapports, il peut devenir fort désagréable du moment qu'on se pei^mettrait non une réprimande, mais une simple observation.
— J'ai fait la même remarque, a repris madame Beaumont qui sourit, et, en la regardant, j'ai cru retrouver quelque chose de la manière d'être d'une excellente domestique que j'ai gardée cinq ans à mon
us LA HAITRBSSB DE MAISON.
service, et que j'ai plus d'une fois regrettée. Tous, ma chère Pauline, petits ou grands, pauvres ou riches, ignorants ou instruits, nous avons les défatUs de nos qualités^ voilà ce qu'il faut bien se répéter à soi-même, et tous, gens d'esprit ou sots, nous sommes possédés de l'esprit de domination : or, cet espritlà est plus développé encore chez les personnes douées d'une grande capacité ; y résister n'est pas facile, je l'ai éprouvé. Lorsque je me mariai, je laissai à mon père cette excellente Jeannette dont je vous ai parlé et que j'avais formée, non sans peine, et je pris une apprentie , c'est-à-dire une jeune fille dont le langage, les manières pleines de vivacité, me promettaient l'activité dont j'avais grand besoin, puisqu'il fallait désormais me partager entre mon ménage et la surveillance d'une ferme. Je ne m'étais pas trompée dans le jugement que j'avais porté tout d'abord de l'activité et de l'intelligence de Prudence. Levée tous les jours à quatre heures du matin, été comme hiver, elle avait pris en fort peu de semaines les habitudes de la maison en même temps qu'elle semblait deviner mes goûts; aussi me donnait-elle la joie d'avoir une maison bien tenue. Ne sachant ni lire ni écrire, elle possédait à un degré surprenant la mémoire locale^ ou des lieux et des choses; il me suffisait de lui lire
deux fois tel ou tel chapitre de la Cmsiniire bou»-^ geoUe^ pour qu'elle exécutât un mets dont jusqu'alors elle n'avait jamais entendu parler. Propre, prompte, travailleuse infatigable, elle ne se couchait jamais avant minuit, et si à cette heure-là sa besogne n'était pas terminée, elle prolongeait la veillée. A l'heure fixée, les repas étaient prêts; à l'heure indiquée, chaque chose était faite et bien faite. Aux époques de grands nettoyages, elle me disait : Si madame veut me donner les rideaux et les housses, madame pourra travailler tranquillement dans le bureau, que je nettoierai à fond demain avant le lever de madame. Et ces jours-là, comme les jours de lessive, comme à l'époque des foins, des moissons, des vendanges, rien ne souffrait de ce surcroît d'occupations; mon mari et moi nous étions servis avec la même ponctualité que de coutume»
— Quel trésor I me suis»je écriée tout émerveillée.
— Je vous ai montré le bon côté de la médaille, reprit madame Beautnont; en voici le revers. Active mais irascible, pleine de zèle et de courage, mais Violente^ mais emportée, Prudence me faisait payer chèrement, par ses humeurs, par ses colères, un excellent service. Elle ne souffrait pas la moindre observation, ni au sujet du ménage, ni au sujet de la cuisiiiii
OU de son travail de couture. Devant mon mari, elle se contenait, mais devant moi elle se laissait aller à des emportements qui étaient de véritables accès de folie. Dure au mal, elle travaillait toujours, malade ou non. Il ne fallait pas la plaindre, s'inquiéter si elle passait plusieurs jours de suite sans boire ni manger; représentations, prières, ordres même, rien ne pouvait la décidera se laisser soigner, et comme elle ne se ménageait pas,elle se montrait sans pitié pour les filles de ferme et de basse cour; aussi toutes la détestaient quoiqu'eUe les aidât souvent, sans que jamais il fût besoin de lui donner même à entendre que telle ou telle chose était en souffrance. Chaque soir, pour les comptes de la journée, j'avais à endurer des impatiences et un déluge de larmes. Elle ne voulait pas que rien manquât jamais à ses comptes, et lorsque j'avais le maliieur de trouver un total différent de celui de la dépensé faite, soit en plus, soit en moins, c'étaient des désolations ou des colères sans fin.
— Et vous avez enduré ce supplice pendant cinq ans, ma mère ?
— Oui, pendant cinq ans, a répondu madame Beaumont. Cette fille, en dépit de si graves défauts, était d une probité à l'épreuve, et réellement bonne; il y avait en elle un amour de la famille qui me fai-
sait beaucoup pardonner ; le dévouement qu'elle professait pour les siens, elle le montrait pour ses maîtres. Mon mari avait été malade : jamais gardemalade plus attentive, plus douce, plus patiente, ne m'avait mieux secondée. J'avais été très-malade moimême ; Prudence m'avait soignée avec le même zèle, la même douceur... Mais, du moment que j'avais pu reprendre la direction de ma maison. Prudence avait repris, elle, son affreux caractère. Vous l'avoueraije, ma chère Pauline ? cette fille me dominait, et par ses qualités et par ses défauts mômes. Cent et cent fois je m'étais dit : Il faudra finir par la renvoyer... Mais comment la remplacer? chez qui trouver tant de qualités réunies?... Elle sentait le besoin que j'avais d'elle ; elle comprenait sa valeur, et, avec la rudesse d'une personne à qui toute éducation a manqué, elle appesantissait le joug auquel sa capacité bien réelle m'avait soumise : car, mon enfant, nous avons en . nous un penchant inné à l'indolence, à la paresse, penchant qui nous fait supporter bien des choses, pourvu que cette indolence, cette paresse, y trouvent leur compte... Le hasard ayant rendu mon mari témoin de l'une des scènes de violence que je saisissais plusieurs fois par' jour, il voulut renvoyer Prudence à l'instant même. Elle eut une attaque de nerfs si vio-
lente, elle versa des larmes si abondantes, que j'obtins pour elle de n'être pas traitée avec tant de rigueur; il fiit convenu qu'elle resterait une semaine encore... Mais, dès le lendemain, aux pleurs, aux supplications, avaient succédé de nouveaux emportements... Elle partit. Bien des fois, depuis, elle me fit demander à rentrer chez moi ; chaque fois je refusai de la reprendre, mais je Tai regrettée souvent, cette terrible Prudence. Lorsque tout à l'heure mademoiselle Julie m'a dit qu'une fois au fait de notre service elle se faisait fort de ne mériter jamais la plus légère réprimande, j'ai frissonné en me rappelant jusqu'où peuvent aller Jes domestiques capables et qui ont le sentiment souvent exagéré de leur capacité.
— Ainsi nous ne prendrons pas mademoiselle Julie ! Tant mieux, ma mère. Je crois qu'elle aurait jugé au-dessous de sa dignité d'aider Geneviève à la cuisine lorsque nous avons du monde^ de se mêler de la lessive....
— Et surtout, a ajouté ma belle-mère, de se prêter, lors des grands travaux des champs, aux soins qui ont pour objet les faucheurs, les moissonneurs^ les vendangeurs. Il nous faut une fllle née et élevée à la campagne ; notre manière de vivre l'exige.
*- Alorsj maman, prenons Laurence.
— Laurence, je le sais, est votre protégée, ma dière Pauline ; mais c'est une apprentie à former. En aurez-vous la patience ? •
— On la dit très-douce de caractère.
— Alors elle doit ètre-lente.
— Ah I j'aime encore mieux un peu de lenteur qu^une activité orageuse comme celle dont était douée Prudence.
— Mais vous êtes vive, impatiente....
— Je me modérerai, maman, je vous le promets.
— Ma chère Pauline, je vous en prie, réfléchissez bien à la tâche que vous voulez vous imposer! Madame Darville me propose une femme de chambre déjà formée....
— Ah ! chère mâmati, elle vous a déplu comme à inOi par son air décidé. Prêtions Laurence, je vous en prie ! Songez que ce sera en outre faire une bonne action, aider une hotincte famille à sortir de la mi-
-=— Ma ilUe, commeticer tme bonne action sans être cerlaiti de pouvoir l'achever, c'est courir le risque d'augmenter la misère qu'on a voulu soulager. Lorsqu'on prend une apprentie servante^ cotame le àhdiit 31; Oorbin^ oii s'impOseJa loi de faire d'abord par soimême afin de pouvoir dire : Il vous faut une hcurc^
deux heures, pour faire bien cet appartement ; pour tel travail à Taiguille, il vous faut tant d'heures; pour tel ou tel mets, vous emploierez telle quantité de tels et tels ingrédients, la cuisson exigera tel laps de temps et telle quantité de combustible....
— Mais, maman, je n*ai pas à me mêler de cuisine I
— Comment cela, ma fille 7 Voulez-vous donc faire perdre à Geneviève la bonne habitude de vous voir, ainsi que nloi, aller et venir dans sa cuisine? Voulezvous donc lui confier la direction de la nouvelle femme de chambre dans tout ce qui regarde Toffice? Mais ce serait vous mettre vous-même entre les mains de Geneviève ; ce serait vous livrer pieds et poings liés à Tesprit de domination que je ne contiens chez elle qu'en lui faisant sentir sans cesse le frein. Sachezle bien, mon enfant, une maîtresse de maison doit conserver soigneusement le droit de se mêler de tout, de surveiller tout. Lorsquelle est contente du service, elle peut laisser quelque latitude à ses domestiques; mais cette latitude ne doit jamais aller jusqu'à les conduire à l'oubli d'une autorité qui domine partout, et passe, dès qu'elle le veut, de l'ensemble aux plus petits détails. Si, d'après votre désir, nous prenons Laurence, vous aurez, pendant
les premiers temps, à faire le ménage avec elle, ou plutôt à lui montrer, dix fois, vingt fois, s'il est nécessaire, comment il faut s'y prendre; et ceci avec douceur, avec patience, et en faisant faire bien plutôt encore qu'en faisant vous-même.
— Oh ! montrer, montrer !
— Oui, ma chère Pauline, montrer, enseigner sans cesse, et non pas exécuter soi-même. Vive comme vous Têtes, ceci vous sera difficile, je le comprends ; mais agir autrement, ce serait favoriser T indolence de la personne que vous devez former à vous servir. Et ce n'est pas Taflaire d'un jour que d'accoutumer une domestique à la propreté réelle et non pas apparente seulement ; à voir d'un coup d'œil dans quel ordre doivent être rangés les meubles, les bagatelles qui décopent un appartement. Le besoin de la symétrie ne se développe pas de suite, et si un goût naturel ne se fait pas sentir à votre apprentie^ les leçons devront être bien des fois répétées. Vous aurez aussi à lui en-; seigner le service de la table ; service qui doit être fait avec autant de ponctualité et de soin lorsque nous sommes entre nous que lorsque nousavons du monde. Vous dinrezkV enseigner encore pour les entre-mets, qui dépendent surtout de l'office. Peu à peu, et à mesure que la saison avancera, vous aurez beaucoup
d'autres leçons à lui donner. M. Corbin me disait souvent, bien souvent, quune maîtresse ne sait commander que lorsqu'elle est en état d'exécuter elle-même ce qu'elle commande ; alors seulement elle ne demande jamais que des choses possibles ; et ces choses, elle est en droit de les exiger. »
Je te l'avouerai , ma chère Clémence, à mesure que ma belle-mère parlait, je sentais mon penchant pour lidurence se refroidir un peu. Laurence est ouvrière de village, il est vrai; mais elle est douée de goût et d'adresse ; elle coud finement et elle fait bien les reprises. Elle espère, dit-elle, se trouver bientôt en état de nous servir, parce qu'en allant travailler dans le très-petit nombre de maisons bourgeoises des environs elle a observé, à ce qu'elle assure, comment se fait le service des chambres et de la table. Et puis sa mère est une pauvre veuve qui a grand' peine à sufiSre aux besoins de quatre autres enfants plus jeunes. Les journées d'ouvrière ne vont pas, ici, au delà de cinquante centimes, et encore faut-il, pour arriver à ce chiffre, être habile dans son métier...
c( Oh ! pourquoi , me suis-je écriée après avoir pensé à tout cela un instant, pourquoi cette idée de mariage est-elle venue à Suzette? Tout marchait si bien. . . Et nous voici dans des embarras sans fin !
— Ma fille, a répondu madame Beaumont, l'idée d'un affranchissement ou d un établissement quelconque doit venir nécessairement tôt ou tard aux personnes qui exercent le pénible métier appelé domesticité. De votre aveu même, la condition de ces pauvres gens condamnés à toujours obéir, à n'avoir jamais de volonté, est bien rude... Ne vous étonnez donc pas si leur principale préoccupation est d'en sortir, et réjouissez-vous en chrétienne d'avoir, avec l'aide de Dieu, concouru à amoindrir leurs défauts, à développer en eux l'amour de l'ordre, du travail, ces sources fécondes de prospérité pour toutes les classes ! . . . Cette pensée vous soutiendra dans les enseignements que vous donnerez à Laurence, si vous persévérez à la prendre de préférence à toute autre. Vous ne croirez pas, en la formant, avoir acquis des droits à sa reconnaissance, puisqu'en réalité vous aurez travaillé d'abord pour nous, pour vous, et vous ne crierez pas à l'ingratitude si, lorsque votre élève aura été mise en état par vos sx)ins de gagner au delà de ce que vous lui donnez, elle cherche, sur votre refus d'augmenter ses gages, à se placer ailleurs.
— Pourtant , ma mère ...
— Ma chère Pauline, grâce à mon vieil ami, M. Corbin, j'ai compris de très-bonne heure, je vous
l'ai dit déjà, qu'il ne sort rien de bon de Tinjustice. Vous payez peu la jeune servante que vous voulez former; elle, en vous donnant pour si peu tout son temps, elle paye de son côté son app^'entissage. Elle , vous doit sans doute, en grande partie, les capacités qu elle acquiert ; mais voiis, vous lui devez d'être servie à bas prix. Eh bien , par Teffet d une sotte économie, beaucoup de ménagères laissent aller ailleurs la bonne domestique qu'elles ont formée; elles renoncent ainsi à profiter des peines qu'elles se sont données. De nouyeau, en prenant une nouvelle servante à former, elles travaillent pour autrui; pour autrui elles développent de bonnes habitudes d'ordre, d'économie, et elles s'indignent lorsque V apprentie devenue ouvrière leur dit : J'ai payé en temps mon apprentissage ; il faut, à présent que me voici ouvrière, qyc ce temps me rapporte assez pour que je puisse m'assurer quelque chose pour mes vieux jours! »
Nous en sommes là, ma chère Clémence... Que d'ennuis dès à présent, sans compter tous les ennuis que je prévois ! ... La vie de pensionnaire est bien monotone sans doute, mais on a de moins les tourments que donne un ménage, et c'est bien quelque chose. Adieu, et aime-moi.
La grande affaire est terminée, chire amie ; diraîje à ma saUsractioa? je o'eo sais trop rien encore. Madame Beaumont a consenti à prendre Lauarence. Celle-ci me parait être moins intelligente que je ne me l'étais imaginé ; la timidité, l'excès de zèle, peuvent au reste contribuer a paralyser momentanément ses facultés. Sa figure si agréable m'a séduite, je l'avoue, et ma bcUe-mére s'en inquiète.
« N'allez pas la ^ter, me disait-elle hier au soii-. C'est dans les commencements surtout qu'il faut montrer une vo'ontè inflexible. Pardonnez une |>n-miérc faute, maïs réprimandez-avec calme, quniciiie
sévèrement, si la même faute se renouvelle. J'ai cédé bien à regret à vos instances et à celles de Suzette , qui a sollicité la faveur de dégrossir Laurence. Suzette n'est point parfaite, personne ne Test ici-bas. Presque toujours on a lieu de se repentir d'avoir mis en contact journalier deux domestiques, dont Tune se retire et dont l'autre doit la remplacer.
— Et pourquoi donc, maman? Cette marque de confiance...
— Est mal placée, mon enfant. Vous-même vous avez remarqué que depuis quelques mois Suzette se négligeait dans certaines parties du service.
— Elle avait le mariage en tête.
•^ Aujourd'hui, continua madame Beaumont, elle a en tête son trousseau, les cadeaux que nous pouvons lui faire, le repas de noces. . . que sais-je? Croyezvous qu'avec des préoccupations de ce genre elle soit bien attentive à remplir la tâche qu'elle s'est imposée? Croyez-vous aussi que dans le fond de l'âme elle ne désire pas, sans croire commettre une faute, que nous sentions la différence qu'il y a entre une fille comme elle et une enfant de vingt ans telle que Laurence? Elle nous quitte de son plein gré, mais Famourpropre est là ; il lui souftle tout bas plus d'une mau-
LE DOUBLE APPRENTISSAfiE. 155
vaise pensée : elle ne serait pas positivement fâchée que Laurence se montrât incapable ...
— Ah ! maman, comment pouvez -vous avoir des idées semblables ?
— Ma chère Pauline, elle est triste, l'expérience journalière du cœur humain ! je l'ai acquise , cette expérience, à mes dépens. Remarquez de quel air Sujette regarde Laurence. Il y a de la jalousie dans cet air-là; jalousie injuste comme toujours, puisque enfin c'est volontairement que Suzette renonce à notre service. Mais elle ne peut supporter l'idée d'être remplacée^ et, en se souvenant de nos bontés pour elle, son cœur se serre, car une autre va en devenir l'objet. Remarquez aussi de quel ton elle parle à notre jeune fille ; elle la traite du haut de sa grandeur de femme de chambre émérite; et I-aurence perd la tête , et Laurence pleure, quand elle croit n'être point vue , désespérant de pouvoir jamais arriver à la perfection de celle qui se pose en modèle,
— Kh bien, maman, je vajs dire à Suzette que je veux qu'elle travaille uniquement à son trousseau afin que tout soit prêt pour le jour de la noce, et je prierai Edouard de fixer celui-ci au plus tôt possible. Laurence recevra l'ordre de m' éveiller demain de grand matin, et ce sera moi qui la mettrai au fait de
tout ce qui a rapport à vous et à notre service particulier, afin que mon mari, en arrivant, voie régner partout Tordre accoutumé.
— Si vous avez ce courage, ma chère Pauline, a répondu madame Beaumont, vous agirez sagement. Un peu de nonchalance peut-être vous a fait prêter Toreille aux supplications de Suzette. Hélas! ma fille, je vous Fai prouvé par mon propre exemple : la nonchalance de la maltresse de maison fait la puissance de ceux qui la servent. »
Oui, Clémence, Madame Beaumont a deviné juste. En véritable étourdie que je suis, jam'étais mis dans la tête que Suzette apporterait le plus grand zèle à ense^igner Laurence, et que celle-ci, au bout d'un mois, serait ce que Suzette n'est devenue qu'au bout de bien des années. Tout cela n'est pas possible, je l'ai compris, et depuis huit jours je fais mon apprentissage en faisant faire le sien à Laurence. Ce n'est pas ammant du tout; je ne le dis qu'à toi, car tu te souviens du sermon que m'a valu une plainte de ce genre exhalée devant ma belle-mère ; mais mon mari, à qui j*ai exposé mes raisons pour avoir préféré Laurence, m'a donné une approbation si douce et en termes si flatteurs, que me je sens armée, non de patience positivement, mais de persévérance.