LITTÉRATURE ET THÉÂTRE
Sur quoi roule le livre de Pierre Benoit : le Lac Salé, d’une documentation d’ailleurs si fantaisiste et si fausse ? Sur la polygamie, puisque Sait Lake City est la capitale des Mormons.
Paul Reboux, l’âpre rédacteur en chef de La Charrette, le noble auteur des Drapeaux, annonce — on le verra plus loin — que son prochain roman Trio est à tendance et à conclusion polygamiques.
M. Frédo de Valay, qui vient de publier son premier roman « Trios », avec ce sous-titre : « De la monogamie à la polygamie », en annonce un second qui sera intitulé : « De la polygamie à la bigamie », et où l’on verra, dit-il, son héros, après moult exploits amoureux et bonnes fortunes passionnantes « préférer la vie à trois, le ménage avec deux femmes, prétendant, en affichant courageusement son « trio », avoir réalisé, par la réunion de deux sentiments isolés : tendresse et désir, l’amour parfait et le bonheur domestique. »
Théodore Valensi — je suis avocat : voyez ma robe ; je suis écrivain : voyez ma plume — m’annonce le cinquantième mille de son délicieux roman Yasmina. Quel en est le surtitre ? Parmi les encens du harem l
M. Jack de Bussy, de la Société des Gens de Let-
très, publie en feuilleton La seconde épouse, estimant que deux femmes sont nécessaires à un
homme.
Dès 1902, Daniel Riche montrait, dans l'Oiseau rare, que le serment de fidélité du mari est contraire à la nature masculine, essentiellement polygame.
Il est vrai que, dès 1834, George Sand avait courageusement reconnu la même témérité du serment de fidélité. N’est-ce pas l’un des héros de ses romans, Jacques, qui parle ainsi à sa fiancée :
« — La société va vous dicter une formule de serment ; vous allez jurer de m’être fidèle et de m’être soumise, c’est-à-dire de n’aimer jamais que moi et de m’obéir en tout. L’un de ces serments est une absurdité, Vautre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre cœur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes ; vous ne devez pas promettre de m’obéir, parce que ce serait nous avilir l’un et l’autre. »
« — Ah ! tenez, ne parlons pas de notre mariage ; parlons comme si nous étions destinés seulement à être amants. t
« — Pourquoi alors se marier ? »
« — Parce que la tyrannie sociale ne nous permet pas de nous posséder autrement », répond Jacques.
M. Pierre Grasset montre, dans le Don Juan Bourgeois, qu’il y a « dysharmonie dans le ménage actuel, la femme étant naturellement fidèle et le mari naturellement inconstant ».
L’étincelant Miguel Zamacoïs fait représenter L’homme aux dix femmes et m’autorise à en publier, en inédit, cet extrait de la scène IV de l’acte premier :
Le Rajah
... Les peuples monogames.
Le fait est bien connu, sont menés par tearr femmes l
Maxime
Oui , c’est leur unité qui les émancipa !
Plus de cinquante fois , je l’ai dit à papa.
Quand , après quelque scène affreuse de ménage ,
Restés seuls , fous les deux , nous parlions mariage .
C’est dans tout l’Orient la multiplicité Des épouses qui fait votre tranquillité .
Dans les sérails de l’Inde et les harems de Perse ,
Sur cent femmes l’amour du mari se disperse ;
Alors la concurrence et la rivalité Stimulent leur douceur et leur aménité ...
Au contraire chez nous la femme est tyrannique A cause de la loi qui nous l’impose unique ,
El la délivre de l’éternel cauchemar
Que la femme a chez vous de la mise au rancart 1
Pierre Frondaie nous montre, dans V Insoumise , un conflit de races, et nous fait, lui aussi, pénétrer dans le harem.
De La Garçonne (1), le célèbre roman de Victor Margueritte, dont on a lu la belle préface qu’il a bien voulu écrire pour ce livre, j’extrais cette page :
— J’étais en train de démontrer que le mariage, tel que nous le voyons pratiqué par notre société bourgeoise , est un état contre nature . Vous me pardonnerez, mesdames ! La faute en est à M . Blanchet qui me consultait sur la thèse qu’il prépare : a Du mariage et de la polygamie » ...
— Je prétendais , avec Léon Blum, que l’humanité est en fait polygame . Entendez par polygamie et pour étendre T acception du mot, l’instinct qui fait à thomme rechercher, ensemble ou successivement, plusieurs femmes, de même qu’à la femme plusieurs hommes, avant de trouver, chacun, l’être d’élection définitive ... Je m’empresse d’ajouter , mademoiselle, que la plupart des femmes et toutes les jeunes filles qui ne sont pas perverties avant que d’être nubiles, ont au contraire un senti -
(l) Flammarion, éditeur
ment, voire un sens opposé, celui de la monogamie . Elles ne demandaient qu'à devenir, et à condition d’être aimées, qu’à demeurer la femme d’un seul homme .
Elle approuva d’un signe :
— C’est justement de cette discordance séculaire entre l’idéal féminin et la bestialité masculine qu’est née, avec Vàharchie sexuelle, cette tendance à la polygamie, ou, pour être plus exact, à la polyandrie vers laquelle la femme à son tour évolue . Anarchie sans doute déplorable, mais fatale .
Blanchet reprenait :
— Mademoiselle a raison . La polygamie, du point de vue des femmes, est moins un instinct qu’un reflexe, une cause qu’un effet . Réflexe désorganisateur, effet fâcheux, mais dont, en stricte justice, nous ne sommes pas fondés à leur refuser le droit d’exercice . D’autant que — il faut bien le reconnaître — le mariage est une chose, et l’amour, c’est-à-dire l’instinct sexuel, une autre . Vouloir associer le mariage et l’amour, c’est conjuguer le feu et l’eau, c’est unir la tempête et la rade ! L’amour et le mariage peuvent coïncider, soit l Mais rarement, et, en tout cas, pas longtemps ...
— Ainsi s’accomplira l’étape vers une société plus juste. Sans compter que nous serons débarrassés les uns et les autres, chemin faisant, du monstrueux boulet de la jalousie... Dépouiller l’amour de sa manie de possession réciproque, de son prétendu droit de propriété éternelle, ne sera-ce pas, en défintive, tout bénéfice ? Ce sera la fin des crimes passionnels, de l’hypocrisie et des préjugés ; le retour à la nature , dont le mariage contemporain élude et méconnaît l’ordre... »
Le chapitre X d ’Antinéa ou La Nouvelle Atlantide, de Georges Grandjean (1) est intitulé : « De la polygamie à la polyandrie ».
Dans son délicieux petit chef-d’œuvre de parisianisme « Lolette » (2), mon aimable confrère J.-S.
(1) EcKtion « Roman Nouveau »,
(2) Eug. Fasquelle, extern*.
Marchand, vient de se faire, lui aussi, l’avocat de ta polygamie. Voulez-vous savoir en effet comment l’héroïne explique dans une lettre à sa cousine Suzanne qu’elle a décidé d’avoir un enfant ? Lisez, sinon tout le savoureux morceau, du moins cet extrait édifiant :
... « D'autres motifs, des raisons péremptoires ont pesé sur ma conscience : Jacques est intimement convaincu que la polygamie seule peut sauver la France de la dépopulation menaçante .
Je ne marche pas, ou plutôt, si, je suh toute disposée à marcher, car je ne me soucie nullement de voir des concurrentes s'implanter dans mon foyer. Lolette n'est pas partageuse.
C'est un grand chef arabe qui inculque à Jacques ces belles théories dont il se montre aujourd'hui le plus fervent adepte, et j'avoue que les arguments émis par le disciple de Mahomet, me semblent décisifs, ont eu le don de m'émouvoir ,
Jacques me fit dîner avec son ami, l'Agha Messaoud ben Sliman, un Arabe lettré, très décoratif, homme imposant et beau soldat . La conversation vint à rouler sur la pénurie des naissances, dont nous souffrons, et le Musulman, époux de cinq femmes, prêcha , avec éloquence, les bienfaits de la polygamie. Polygamie l Voilà qui est horrible. A ce moi seul, les vieilles douairières sentent leurs cheveux se dresser sur leurs têtes, les timides jeunes filles des nobles faubourgs inclinent leurs fronts pudiques vers la terre ; les magistrats de l'ancienne école se congestionnent et les prédicateurs des religions européennes fulminent du haut de la chaire !
Et pourtant apprends ce que nous disait l'Arabe l Jacques a pris des notes, je les ai copiées :
« Nous autres Musulmans ne sommes pas les inventeurs de la polygamie. C'est dans votre propre histoire qu'il faut en chercher les promoteurs : Abraham était polygame, Jacob aussi ; David s'en flattait, et les premiers chrétiens ont donné l'exemple de ce que vous appelez un scandale. Pour eux, la monogamie . a toujours
été V exception sur notre planète . Exception redoutable , phophétisent-ils, car la polygamie est le seul moyen de reproduire les races.
« Les nations sont soumises à la loi universelle. Rien ici bas ne reste stationnaire. Tout ce qui ne croît pas , décroît. »
Nous V écoutions, bouche bée . Jacques approuvait. Quant à moi , un peu agacée, je lui eusse bien envoyé mon assiette à la figure, si je n'avais pas craint de casser ma belle vaisselle.
Il continua ainsi et ce fut le bouquet : « La femme théoriquement, dans une existence entière, ne peut enfanter que vingt-quatre fois. L'homme peut procréer au moins trois cents fois . Artaxercès, Osman, Tamerlan et plusieurs tyrans orientaux ont démontré dans la pratique la véracité de cette assertion ».
Puis il conclut que si, pour une existence humaine, la femme peut procréer vingt-quatre fois et l'homme concevoir trois cents fois, î'homme a le droit et le devoir de posséder douze femmes au moins.
Au Sacré-Cœur, où j'ai été en pension pendant un mois, au temps où les torses nus de M. Rodin n'avaient pas encore pris la place des jeunes filles, quelques notions d'arithmétique m'ont été enseignées. Ces notions m'ont permis de juger parfaitement exact le résultat du problème de la repopulation , posé par notre ami arabe.
C'est immoral, c'est monstrueux, mais c'est comme cela, et tous les codes de tous les législateurs passés, présents et futurs n'y changeront rien.
Que faire, à moins de s'incliner devant la brutalité des chiffres ?... »
Enfin un adversaire résolu de la polygamie, M. Paul Bureau, professeur à la Faculté libre de droit de Paris et à l’Ecole des Hautes Etudes sociales, reconnaît loyalement dans son consciencieux ouvrage « L’ Indiscipline des mœurs » (1) la force
(1) Bloud et Gay, éditeurs. Paris 1923.
du courant propolygamique dans cette page intéressante :
« Nous assistons à un retour offensif des instincts polygamiques qui sommeillent toujours dans les profondeurs de notre animalité et que rien n'autorise à considérer comme abolis . On riait naguère lorsque quelques moralistes clairvoyants signalèrent la parenté qui relie la polygamie successive autorisée par le divorce à la polygamie concomitante, et les initiateurs de la réforme de 1874 se déclaraient fidèlement attachés à l'idéal du mariage monogamique . Mais le rire n'est plus possible , depuis que les réclamations polygamiques ont réussi à se faire accueillir par le législateur lui-même . Non seulement la pratique du double ménage s’est étendue, non seulement la loi du 15 décembre 1904 a supprimé l'interdiction portée contre l'époux adultère d'épouser son complice après le divorce , mais encore il est aujourd'hui possible à un homme et à une femme mariés de conférer les avantages de la filiation légitime à des enfants légalement considérés comme adultérins . Aussi bien la loi du 30 décembre 1915, votée à la faveur de la guerre et avec une incroyable légèreté , dit expressément qu'elle autorise dans trois cas la légitimation, par mariage subséquent, des enfants adultérins, et le troisième cas est aussi accueillant qu'on pouvait le souhaiter, puisqu'il autorise la légitimation des « enfants nés du commerce adultérin du mari, dans tous les autres cas, s’il n’existe pas, au moment du mariage subséquent, d’enfants ou de descendants légitimes, issus du mariage au cours duquel l’enfant adultérin est né ou a été conçu. » Ainsi plusieurs étapes importantes ont été franchies sur le chemin qui conduit à la répudiation ouverte de l’idéal monogamique et on se prépare à nous en faire franchir d'autres. »
L’idée est donc dans Pair.
Car si les jurys acquittent les bigames deux fois sur trois, si la bigamie croit en Angleterre, si de r Amérique du Sud à la Tchécoslovaquie on parff
d'autoriser — - voire d’ordonner — la polygamie, si elle préoccupe soudain nos romanciers et nos auteurs dramatiques, c’est bien que cette idée répond sans doute à des nécessités présentes, à des besoins peutêtre d’abord inconsciemment ressentis.
C’est le devoir de ce livre de les analyser et de les indiquer.
Aussi bien voici encore auparavant quelques informations récemment relevées dans la presse et qui prouvent que les exemples viennent de haut :
A sa mort , en 1883, V empereur Tu Bue , n'avait pas moins de cent trois femmes en son palais de la cour d'Annam. Le Cambodge , également , ne compte pas moins de cent reines authentiques I Les lois de son pays prescrivent, en effet, à notre vieil ami Sisowath, de s'allier en justes noces à cejit femmes au moins ! Les nombreuses épouses sont 1 classées en cinq catégories.
Il U a trois « grandes reines » qui ont été choisies parmi les princesses les plus rapprochées du trône par leur naissance, et quatre vingt-dix-sept « tépis », qui se subdivisent en c< piyôs », « meyous » et « trakauls », les premières issues de la fantille royale, ou de parents ayant été ministres, conseillers d'Etat et gouverneurs des provinces, les dernières, les « trakauls », recrutées dans le peuple, ce qui prouve qu'au Cambodge, comme en nos vieilles légendes, les bergères peuvent prétendre à tout.
Et le merveilleux, c'est que jamais aucune querelle ne s'élève à la cour de Sisowath, qui est le meilleur et le plus heureux des époux.
K. L. Carson, qui vient de mourir à Rochester, dans l'Etat de New-York, était un homme heureux : il n'avait pas moins de cent femmes légitimes — * deux ou trois par Etat
K* L. Carson mort, ses cent venues viennent de révéler leur existence au notaire chargé de la succession , et Von prévoit de grosses difficultés ... pour le partage .
M Taylor , le directeur de la Société des films Para mount , don/ l'assassinat défraya récemment la chronique américaine, était trigame . An cours de sa carrière mouvementée, il avait convolé en justes noces avec trois femmes, toutes vivantes, et quand il fut tué, il faisait encore ménage avec deux .
Le f ils d'un usinier millionnaire de Pittsburg, du nom de Grafton, vient d'être arrêté aux Etats-Unis sous l'inculpation de polygamie .
Il n'avait pas épousé moins de douze femmes, dont les trois dernières en dix-sept jours .
Une fois arrêté, il a demandé qu'on prévînt trois autres fiancées, avec lesquelles il devait se marier les jours suivants, de n'avoir pas à se déranger.
On vient d'arrêter à Indianapolis un nommé Isiah Moore juste au moment où il allait épouser sa douzième femme, lui aussi.
Ce polygame impénitent a été laissé en liberté sous caution .
Un brave Américain, nommé Frédéric Harris, vient, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, de se marier pour la septième fois.
Le fait est déjà remarquable ; mais voici qui le rend surtout singulier : le nonagénaire a épousé successivement les sept filles d'un certain Peter Yost, pêcheur des grands lacs.
Harris a commencé par épouser la fille aînée du papa Yost : il prouvait ainsi son goût pour la logique . Puis , U a a descendu la gamme » des six autres filles. Les ciiiq dernières demoiselles Yost qu'il a épousées n'étaietit , du reste , plus demoiselles : elles étaient veuves.
La dernière , à laquelle Harris vient d'offrir sa main et son nom , Mrs Gustave Eidelmcum, est âgée de 7 Ç ans
Abordons maintenant Fexamen complet de notre sujet. Nous verrons ainsi pourquoi, soudain, ce problème se pose, si impérieux, à notre génération.