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DU MARIAGE

« Deux époux qui habitent des appartements séparés ont ou divorcé ou su trouver le bonheur. Ils s'exècrent ou ils s'adorent, »

(Balzac.)

Les opinions formulées sur le mariage reflètent généralement l’état d’âme d’époux désabusés.

Prenons Byron : « Le mariage vient de Vamour comme le vinaigre du vin ; c’est un breuvage de tempérance peu agréable et âpre, à qui le temps a fait perdre son céleste bouquet, »

Prenons Shakespeare : « Le mariage est une sottise faite à deux, puis une galère à trois et plus , »

Prenons Sophie Arnould : « L’Amour est le plus

agréable épisode du roman de la vie : Vhymen en est Véteignoir. »

Prenons Taine : « On s' étudie trois semaines ; on s'aime trois mois ; on se dispute trois ans ; on se tolère trente ans, et les enfants recommencent. »

Taine, dans sa boutade, semble n’avoir d’ailleurs que paraphrasé Montesquieu. Lisez plutôt les Lettres persanes :

« A peine trois ans de mariage , on en néglige l'essentiel : on passe ensemble trente ans de froideur; il se forme des séparations intestines, plus pernicieuses que si elles étaient publiques : chacun vit de son côté au préjudice des races futures . L'homme, dégoûté d'une femme éternelle, se livre aux filles de joie, commerce si contraire à la société, lequel ne remplit pas l'objet du mariage. »

Plus près de nous encore, prenons Alfred Capus : « Que d'époux ne sont séparés que par le mariage ! »

Bornons-nous à enregistrer, pour l’instant, la faillite du mariage de forme monogamique, et constatons qu’elle ne date point d’aujourd’hui. Aussi bien voici le célèbre jugement du tribunal d’amour de la comtesse de Champagne, qui date de ce xii* siècle où fleurissaient les Cours d’amour et où fut libellé le fameux code d’amour dont nous aurons par ailleurs occasion de citer des extraits.

C’est à André, chapelain du Roi, que nous devons de connaître ce curieux arrêt, que Stendhal ne jugea pas indigne de son livre « De V amour » :

Question :

Utrum inter conjugatos amor possit habere locum ?

Jugement :

Dicimus enim et a stabilito tenore firmamus amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntur, nul -

tins necessitatis rafione cogente ; jugaies vevo mutuis tementar ex dcbito uohintatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegarc ... Hoc igitnr nostrum judiciam, cura nimia moderatione prolatum et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum , pro indu bitabili vobis sit ac vevitate constandi .

Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend . maii, indicU tione VIL

TraJuction :

— Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées ?

— Nous disons et assurons par la teneur des présentes que P amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées . En effet les amants s'accordent tout mutuellement et gratuitement sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne se rien refuser l’iïh à Vautre. Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames , soit pour vous une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le troisième jour des calendes de mai, indiction VIL. »

De tous ees avis, conformes à travers les âges, il semble bien résulter que le bonheur soit incompatible avec la monogamie» Et pourtant le mariage est la clé de voûte de la famille et de la société. Nous avons d’ailleurs vu précédemment les méfaits du célibat, que combattent non seulement les auteurs, mais aussi les gouvernements de toujours.

« Le penchant pour le sexe, dit la Ferrière, est si naturellement implanté chez nous, que lorsqu'on n'a pas une femme à soi, on se laisse facilement aller à rechercher celle des autres. Et, comme, d'ordinaire , on parvient assez facilement aussi à s'emparer du bien d'autrui, il s'ensuit qu'on devient non seulement fripon, mais libertin. Heureux donc celui qui a chez soi tout ce qu'il aime : il ne vole point et il peut faire sans péché ce que les autres ne peuvent faire sans crime*

Les célibataires sont en effet les braconniers du mariage, dit le Dr Maurîgny (op. cit.). Les anciens avaient compris ce quç cette situation a d’anormal. Chez les Hébreux, le célibat était une sorte d’opprobre et un motif d’exclusion des assemblées du peuple. A Sparte, des lois très dures punissaient le célibat et, tous les ans, les femmes amenaient des célibataires dans le temple de Junon et les flagellaient devant la statue de la déesse. A Rome, en 403, les censeurs Cumilus et Posthumius frappèrent d’une capitation les célibataires. Sous l’empereur Auguste, les lois Julia et Papia Popœa édictèrent des incapacités contre les célibataires, qui se trouvaient privés, dans une certaine mesure, du droit de tester et de recueillir les bénéfices testamentaires. Les femmes non mariées ne pouvaient porter de pierreries ni monter en litière.

Un édit rendu par Louis XIV en novembre 1661 dispense de l’impôt de la taille jusqu’à l’âge de 25 ans tous ceux qui seraient mariés avant leur vingtième année, et en 1798 une loi décide que la valeur des loyers serait taxée au double pour la contribution personnelle et mobilière des célibataires âgés de vingt ans et au dessus. Enfin, de nos jours, il a été pratiquement établi un impôt sur ceux des citoyens qui se refusent aux devoirs et aux charges de la famille.

11 est légitime de traquer l’égoïsme des célibataires et l’Etat a cent fois raison de le faire, mais alors qu’il rende le mariage plus attrayant que ne nous le dépeignent tous les auteurs que j’ai cités ! Qu’il aille même, s’il le veut, jusqu’à interdire et frapper pénalement, dans certains cas, le célibat, comme nous avons vu que vient de le faire le Parlement d’Anatolie, soit, mais alors qu’il s’inspire jusqu’au

bout de ses principes, et sans aller jusqu’à rendre obligatoire la polygamie, qu’il en autorise du moins facultativement l’attrait pour ceux qui ne veulent pas se résigner au martyre monogamique.

L’ordre naturel, moral et social, tel que le conçoivent nos législateurs, — à commencer par la perpétuation de la race — repose sur le mariage, et celui-ci traverse actuellement une crise qu’atteste le nombre sans cesse croissant des divorces. Voici, à ce sujet, la statistique la plus récente, d’après une source digne de foi :

Alors qu'on ne célèbre que 300.000 mariages par an, on a enregistré, en 1913 ( donc avant la guerre ), 15.450 jugements de divorce, et ce chiffre atteignait presque le double en 1920 (29.156), pour le dépasser largement en 1921, en se fixant à 32.557, non compris l'Alsace et la Lorraine (Statistique officielle citée à la Chambre par M. le député Isaac).

Et encore il paraît que nous sommes favorisés auprès de nos bons amis Américains qui, toujours oublieux de l’allégorie de la paille et de la poutre, blâment nos mœurs. Voici en effet une première statistique pour les Etats-Unis :

En 1867, 9.937 divorces soit 28 par 100.000 âmes ; quarante ans après, en 1906, la proportion passe à 86 par 100.000 âmes.

En 1916, le nombre des divorces s’élève à 12.036, soit cette fois, 112 pour 100.000 habitants.

Bref, pour 3.666 âmes, il y avait un divorce, en 1867, tandis qu’en 1916, il y avait un divorce pour 895 âmes.

Or il faut croire que, depuis 1916, la crise du mariage n’a fait que s’aggraver aux Etats-Unis, car, au moment de mettre sous presse cette nouvelle édition (avril 1923), je découpe dans La Libettê cette information suggestive :

— us —

L'évêque protestant Manning , ému du nombre croissant des divorces aux Etats-Unis, vient d'adresser, à l'occasion du carême, une lettre pastorale où il condamne le péril qui, de ce chef, dit-il, menace la nation américaine.

« On compte au total, assure-t-il, un divorce pour huit mariages, et, dans certains Etals, un divorce pour deux mariages . »

« La facilité avec laquelle les gens fortunés obtiennent le divorce est accrue , ajoute-t-il, par la complaisance dont on fait preuve à leur égard dans le monde ». Et le prélat de s'élever contre cette idée trop facilement admise que le mariage ne doit pas excéder comme durée la période de V amour-passion, ce qui équivaut à l'adoption de l'union libre .

« Il est temps, conclut-il, que les ministres de toutes les religions prennent, de concert, des mesures pour éviter la dissolution du sentiment familial. »

La crise est donc mondiale. Mlle Hélène Miropolski en voit une cause « dans les pouvoirs limités conférés au mari comme chef de la communauté ». Mais Mlle Miropolski, qui est orfèvre, est également une avocate et une pince-sans-rire. Si les pouvoirs du mari étaient « illimités », il n’aurait plus, au contraire, besoin de divorcer : il lui suffirait de fouetter sa femme ou de la mettre au cachot.

Trêve de plaisanterie : cette crise du mariage est très grave, non seulement pour l’avenir de l’humanité, mais aussi pour notre propre bonheur. Aussi commence-t-elle à préoccuper les esprits soucieux de progrès. Mon aimable et distingué confrère Cecil Georges-Bazile, à côté de qui l’heureux hasard de nos noms et prénoms « trait d’unionnés » me fait voisiner dans les annuaires, a récemment traduit de l’anglais L'amour et le mariage (1) de Marie Carmichael Stopes, docteur-ès-sciences (Londres), docteur

(1) Attiüger frères, éditeurs. Paris. 1319.

en philosophie (Munich), membre de l’University Collège (Londres), membre de la Société Royale de Littérature et de Linnean Society (Londres). Et voici ce qu’écrit cet auteur :

«Ce serait une œuvre fondamentale d’essayer une élude sérieuse du mariage dans toutes ses variétés. Ceux gui l’ont même partiellement entreprise se sont perdus dans un labyrinthe d’anormalités. Toute vérité fondamentale concernant le mariage est rendue presque impossible à définir par suite de l’immense variété des êtres humains de la même race, dont beaucoup résultent des conditions artificielles et des stimuli contre nature qui prévalent tant dans ce que nous appelons la civilisation. »

Ne me bornant pas à critiquer le mariage actuel et à en montrer — comme je me propose de le faire au cours de la prochaine méditation — toute l’hypocrisie et toute la monotonie, aboutissant à la lassitude d’abord, puis presque fatalement au dégoût, je propose dans ce livre une solution, qui a le mérite d’avoir pour elle tant des siècles d’expériences que des précédents d’exception, d’être en conformité avec les lois inviolables de la nature, et de supprimer nécessairement de l’éducation toutes les fausses notions qui entretiennent ce poison qui a nom la jalousie.

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