DE LA JALOUSIE
« Une femme qui s'irrite change de sexe . »
(Mm* de Puisieux.)
Car la jalousie est bien le poison du mariage, mais elle est inhérente à la monogamie, elle en est l’aboutissant fatal.
Elevée dans l’idée de fidélité maritale, habituée aux gros mots de trahison, de félonie, la femme surtout est sujette à des accès de ce mal dont Diderot disait : « La jalousie est parmi les passions ce qu'est parmi les maladies la rage : la plus inconcevable dans son principe , la plus difficile à guérir , la plus funeste dans scs effets. »
Dans son livre De l'amour (1), Etienne Rey l’appelle simplement l’amour-propre de la chair. Au fond ce serait plutôt l’égoïsme stupide de la jument qui ne voudrait point qu’un étalon en couvrît d’au* très qu’elle.
Marmontel dépeignit assez exactement la jalousie en ces termes :
« Quelle passion ! quelle triste et cruelle passion que celle de la jalousie 1
D'abord ressemblant à Vamour dont elle a reçu naissance, elle est douce, tendre et timide ; honteuse d'ellemême, elle se cache et dévore en secret le fiel qui la consume. Mais, tout à coup, elle se dresse et s'élance, comme un serpent gonflé de son propre venin. Et qu'estce qui l'irrite ? Bien souvent on l'ignore. D'autant plus redoutable que l'apparence la plus faible et l'indice le plus léger en est le germe le plus imperceptible , et qu'une fois jeté dans> l'âme, ce germe empoisonné change tout en poison . »
Bélouino pousse plus loin encore sa pointe sèche, et si sombre qu’il soit, son tableau n’est hélas ! point exagéré :
« Quand une femme est jalouse, rien ne la fléchit, ni la vue des douleurs qu'elle fait endurer, ni les larmes, ni les protestations, ni tes prières. A chaque instant, elle épie les actions et les pensées. Le jour, la nuit, à toute heure, elle se forge des chimères, poignards qu'elle
(î) Bernard Grasset, édit mr*
aiguise pour les enfoncer ensuite dans le cœur de sa victime qu'elle aime pourtant , qu'elle aime trop . Mais hélas ! la pauvre folle n'a plus sa raison ; peu à peu son esprit et ses facultés se sont fait un besoin d'exaltation factice, qui ne rendent plus possible pour elle la vie commune, calme et tranquille, avec ses joies et ses bonheurs. Il lui faut du drame et de la tempête ; de jour en jour elle s'exaspère, elle devient furieuse, puis quelquefois il arrive un moment où, finissant par ajouter foi aux chimères qu'elle invente, elle croit vraiment criminel celui qui est l'objet de ses fureurs, et alors elle se change en haine, elle maudit et repousse le cœur le plus dévoué, le plus aimant, et cet amour qu'elle craignait tant de perdre, c'est elle qui le tue, sans s'inquiéter des souffrances de celui qui le garde dans son cœur. Parfois la jalousie la pousse au parjure, à la trahison, car elle a ses vengeances aussi absurdes, aussi exagérées que les chimères qu'elle se forge. Une femme exaspérée par cette passion est capable de tout : elle devient infidèle, sans amour, pour se venger des infidélités qu'elle suppose. D'autres fois même, elle ouvre son cœur aux séductions extérieures. »
Du point de vue médical et social, le professeur Auguste Forel juge la jalousie avec une sévérité méritée :
« La jalousie est un héritage des animaux et de la barbarie : Voilà ce que je voudrais crier à tous les héros qui, au nom de l'honneur offensé, veulent lui octroyer des droits et même la placer sur un piédestal. Mieux vaut dix fois pour une femme un mari infidèle qu'un m!ari jaloux. La jalousie transforme le mariage en enfer. Dans les asiles d'aliénés, dans les procès et dans les romans, la jalousie joue un rôle immense, car elle est une des sources les plus fécondes des tragédies et des malheurs de l'existence humaine. Les efforts combinés et persévérants de l'éducation et de la sélection sont nécessaires pour qu'on en arrive à l'éliminer graduellement du cerveau humain. La jalousie de la femme, tout aussi inefficace contre l'infidélité de l'homme, se traduit par des scènes, des piqûres d'aiguilles, des chicanes, de petites
tyrannies et toutes sortes de rases , qui empoisonnent Vexistence commune . »
Or je prétends que la jalousie, si déplorable dans ses effets, pourrait parfaitement et rapidement s’évanouir, comme elle avait disparu chez les femmes Mormonnes, quand Jules Rémy, qui les visita, il y a quelques années, écrivait ce qu’on lira plus loin, au chapitre consacré à la polygamie chez les Mormons. Non seulement aucune femme ne se plaignait, mais au contraire toutes disaient leur joie et leur bonheur.
C’est pourquoi le Dr Binet-Sanglé ( op . cit .) écrit avec sûreté :
« On pourra , sans inconvénient , instituer cette communauté des femmes que Platon recommande dans sa République et suivre , en ce qui concerne les pensionnaires et les clientes du haras, V exemple du socialiste John Humphrey Noyés, qui constitua, à Oneida Creek, dans les Etats-Unis d’ Amérique, un mariage groupé de plus de deux cents personnes (1). »
Je signale, en passant, cette indication à mon confrère Luc Dutemple, dont on lira la suggestion dans sa réponse à mon enquête.
En tout cas, aujourd’hui, non seulement la jalousie empoisonne le bonheur des époux, mais le perfectionnement des armes à feu et la création des revolvers-miniature, véritables joyaux ciselés, qui sont devenus l’accessoire de la garniture du sac de la Parisienne, ont exercé une fâcheuse influence sur la facilité avec laquelle une femme qui a ses nerfs supprime une existence humaine. Et comme l’incompréhensible faiblesse des jurys devant les
(1) Morris Hillquit. Histoire du socialisme aux Etats-Unis. Stuttgart, Dietz, 1906.
crimes passionnels fait que les héroïnes de ces drames d’amour ne risquent d’autre sanction que ie bénéfice d’une tapageuse publicité avec photographie retouchée en première page des quotidiens à deux millions de tirage, elles n’hésitent pas à assassiner un homme, comme si la guerre ne nous avait point déjà massacré suffisamment de mâles.
L’expérience est là pour attester qu’il n’y a de meurtres semblables ni chez les Mormons, ni chez les peuples qui pratiquent la polygamie.
La femme, chez eux, plus intelligente, mieux éduquée, comprend plus sainement l’importance toute relative de l’acte sexuel quand il n’a pas pour but la procréation, mais uniquement l’exercice normal d’une fonction sexuelle. C’est alors qu’il n’est en effet, selon le mot de Chamfort, que le contact de deux épidermes, sans plus.
D’ailleurs, même chez nous, avec de la patience, de la douceur et du raisonnement, l’homme qui le veut arrive, avec une relative facilité, à faire entendre cette vérité à sa femme, preuve de plus de la justesse de la pensée de Mirabeau, rappelée au début de cette méditation, que les femmes sont ce que nous les faisons.
Résumons-nous : la monogamie et son inséparable compagne, la jalousie, engendrent des heurts, des dangers et des maux incompatibles avec le calme, l’harmonie et la confiance indispensables à l’amour et au bonheur : nous allons voir qu’elle est génératrice ou responsable de bien d’autres fléaux, dont est exempte la polygamie.