‹ La maitresse légitimeChapitre 21 sur 58 · BUGÂTI08S ET DÉFENSES IMPOSÉES 102 FILLES PUBLIQUES · texte numérisé non relu

BUGÂTI08S ET DÉFENSES IMPOSÉES 102 FILLES PUBLIQUES

Les filles publiques sont tenues de se présenter, une fois au moins tous les quinze jours et à date fixe, au

dispensaire de salubrité , pour être visitées. Il leur est enjoint d'exhiber leur carte sanitaire à toute réquisition des officiers et agents de police . Elles ne pourront entrer en circulation sur la voie publique avant rallumage des réverbères et, en aucune saison, avant sept heures du soir, et y rester après minuit. Rien de provocant dans leur attitude ou leur mise ne devra attirer les regards. Défense expresse leur est faite de parler à des mineurs ainsi qu'à des hommes accompagnés de fem mes ou d'enfants et d'adresser à qui que ce soit des provocations à haute voix ou avec insistance. Il leur est défendu de stationner sur la voie publique, d'y former des groupes, d'y circuler en réunion, d'aller et venir dans un espace trop resserré et de se faire accompagner ou suivre par des « souteneurs ». Les abords des églises, temples, écoles et lycées, les passages couverts, les Champs-Elysées, les boulevards, les gares et leurs abords et les jardins publics leur sont interdits. Il leur est défendu de prendre domicile dans les maisons où existent des pensionnats ou externats. Il leur est également défendu de partager leur logement avec un concubinaire ou avec une autre fille. Elles ne devront jamais racoler par leurs fenêtres. Celles qui contreviendront aux dispositions qui précèdent, célles qui résisteront aux agents de l'autorité, celles qui donneront de fausses indications de demeures ou de noms, encourront des peines propor tionnéessà la gravité des cas.

Avis important* — La carte délivrée au moment de leur inscription ne constitue pas une autorisation et ne saurait être considérée comme un encouragement à la débauche, ni comme un obstacle au travail . La carte permet à l'administration de s'assurer si les filles publiques — dans leur intérêt personnel comme dans celui de la santé publique — se soumettent aux visites sanitaires qu'elles doivent périodiquement subir, tant qu'elles se livrent à la prostitution. La radiation des contrôles et le retrait de la carte peuvent toujours être prononcées sur la demande des intéressées, quand il est prouvé qu'elle ne tirent plus leurs moyens d'existence de la prostitution. Les vérifications nécessaires sont d'ailleurs faites avec réserve et discrétion «,

Et soixante-dix-huit mille femmes ont, en France, cette carte dans leur sac ! C’est le sauf -conduit de la racoleuse, l’estampille de cet Etat qui accepte de prélever sur les maisons de tolérance l’impôt sur le chiffre d’affaires et sur les maisons de rendezvous la taxe de luxe ! Ainsi, dans notre République civilisée, le bordel contribue au moins à payer nos ministres et nos généraux. Aussi voyons-nous la belle-sœur d’un ministre du Cabinet actuel tenancière d’une maison de rendez-vous proche de l’Etoile, comme nous avons vu, pendant la guerre, ces mêmes généraux soucieux de la prospérité du bordel. Voici, à ce propos, un document officiel et signé, qui est d’ailleurs de ceux qu’on n’invente pas :

127e division, état-major, 1er bureau, n° 3, 223/1, au Q. G. le 3 mai 1919. Ordre général d'opérations : IW partie .

Accaparement des maisons publiques par les tirailleurs

« Le général a reçu plusieurs lettres anonymes de « chasseurs, fantassins et cavaliers, se plaignant de ne « plus pouvoir pénétrer dans les maisons de tolérance « accaparées par les tirailleurs opérant en grandes « bandes . Ces derniers resteraient trop longtemps en « exercice et occasionneraient de fréquents embouteil - « loges .

« L'administration supérieure de la Sarre et les auto - « rités municipales se préoccupent d'augmenter notable- « ment l'effectif des filles de joie . Mais, en attendant « que cet effectif ait pu être renforcé, il faut que les « tirailleurs se montrent plus expéditifs dans leurs ébats . « Des théories leur seront faites à ce sujet .

« Le général commandant la 127e division, « Signé : Brissaud-Desmaillet ».

Mais, à côté de ces soixante-dix-huit mille filles soumises, possédant la carte, la dernière statistique du service des mœurs révèle le chiffre effarant de deux cent mille insoumises, arrêtées au moins une

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fois et inscrites à la préfecture sur le registre des passagères, sans préjudice de celles qui se livrent à la prostitution dans les maisons de rendez-vous ou les grands bars, et qu’officiellement on doit ignorer. A Paris, écrit le docteur P. Ravaut, médecin de l’hôpital saint-louis (1), « dix pour cent à peine des femmes vivant de la prostitution sont inscrites et seules atteintes par la règlementation. »

Or ce qui est déconcertant, dans ce domaine où tout est pour dérouter le penseur, c’est que cette énorme armée de trois cent mille femmes n’a jamais pensé, à notre époque où le prolétariat sait avec raison se syndiquer pour revendiquer ses droits, à constituer le syndicat du prolétariat de l'amour.

Camille Mauclair a été le seul, croyons-nous, à en esquisser l’idée, dont je ne demande qu’à aider la réalisation :

« Nous sommes, dit-il, au seuil d'une époque qui verra se modifier radicalement la condition et la mentalité féminine ... Les femmes qui se vendent relèveront la tête. Elles se syndiqueront pour se défendre contre l'injure du passant, le vol, le risque, la maladie, la domination de la tenancière, du logeur, de l'usurière et de l'apache . Elles obtiendront, d'accord avec les écrivains et les moralistes, l'abrogation des lois insensées, des mesures arbitraires, des chinoiseries cruelles de la règlementation périmée qui les opprime. Elles se feront reconnaître « d'utilité publique » autrement que peu* le ricanement et la honte de la police. Elles en finiront avec cette équivoque d'une vérité avouée tout bas, récriée tout haut, dont le jeu de la bascule les berne depuis des siècles. L'homme déclarera, par de nouvelles lois, que le mariage et l’union libre sont d’insuffisantes réponses au problème sexuel et que la prostitution est un mode nécessaire . »

(1) Les maladies dites vénériennes . — Collection Armand Colin. — Librairie Armand Colin, 1922

Je suis d’accord avec Camille Mauclair sur le fait que le mariage et l’union libre sont d’insuffisantes réponses au problème sexuel ; je suis d’accord avec lui sur l’opportunité de fonder immédiatement un syndicat de prostituées (1), mais seulement à titre provisoire et transitoire ; car je ne reconnaîtrai jamais la prostitution comme un mode nécessaire, alors que la polygamie suffit à la supprimer.

Et les deux considérations qui me feront toujours condamner la prostitution sont :

a) d’ordre moral, parce qu’il faut tendre à l’abolition de cet ignoble trafic du corps humain, de cette odieuse vénalité de l’amour ;

b) d’ordre physique, parce que je frémis devant l’extension croissante des maladies vénériennes, dont la prostitution est et sera toujours fatalement la meilleure propagatrice.

Sans même parler des autres maladies (dont la blennorragie, si grave pour l’homme et la femme — voir l’excellent livre du Dr Cattier (2), ne nous occupons un instant que de la syphilis. Elle est en train, écrivait récemment le Dr Toulouse, » de s’installer au sein de toutes les familles françaises ».

— « La guerre, écrit le Dr Ravaut (op. cit.), n’a fait qu’accroître ses désastres, car dans les pays belligérants elle a considérablement augmenté. Selon les statistiques l’on admet que de 10 à 25 pour cent des hommes ont acquis la syphilis et dans ces chiffres l’on ne tient pas compte de la syphilis héréditaire. Dans la suite, par ses fréquentes localisations, la syphilis est la cause directe ou indirecte de plus

(1) Voir page 233.

(2) « Traitement de la blennorragie chez l'homme et chez (a femme / la blennorragie dam l'armé® *. Baillière,

de 50 pour 100 des décès. Chez la femme enceinte, elle est le plus grand facteur d’avortements ou d'accouchements prématurés. » Et voici, au sujet de la syphilis, trois récents extraits de la presse parisienne : un de l’Œuvre , un du Journal du Peuple, sous la signature du Dr Pujade, et un de l’Humanité, sous la signature de Georges Levy.

Voici d’abord ce qu’écrit l’Œuvre :

C'est publiquement , c’est à pleine voix qu’il faut crier le danger .

Avant la guerre , uît savant sgphiligraphe, le docteur Leredde, avait établi qu’il mourait, en France 40.000 personnes par an de la syphilis.

Par des méthodes différentes, basées sur les statistiques d’assurances, les médecins allemands étaient arrivés au chiffre de 60.000 victimes par an en Allemagne. Concordance probante. On peut dire qu’avant la guerre la syphilis tuait annuellement 1.000 personnes par million d’habitants...

— Et depuis la guerre ? avons-nous demandé au docteur Leredde.

— Depuis la guerre, le chiffre minimum certain pour la France est de 85.000 victimes ...

« Et voyez-vous, le plus tragique peut-être est que les tout petits enfants sont les plus cruellement frappés.

« D’abord, sur 36.000 enfants mort-nés entre le 6e et le 9e mois de la grossesse, 50 0/0, soit dix-huit mille, sont victimes de l’hérédité syphilitique.

« Et dans presque toutes les maladies de ta petite enfance, l’entérite, l’atrepsie, la méningite tuberculeuse, la méningite simple, les convulsions, la cachexie, on retrouve la trace tragique. Quant aux enfants qui, marqués dès leur naissance , échappent à la mort, vous savez ce qu’ils deviennent : des dégénérés physiques ou mentaux.

« Et dans combien de cas la médecine n’a-t-elle pas encore su remonter à l’origine syphilitique l Je suid sûr de ne pas exagérer en affirmant que le chiffre minimum indiscutable que je vous donnais tout à l’heure devrait être presque doublé pour atteindre la vérité. La

syphilis tue cent cinquante mille personnes par an en France .

« On ne sait pas assez ce que la syphilis coûte à la collectivité . J'avais calculé avant la guerre qu'elle coûtait à la France 625 millions par an. Maintenant elle coûte un milliard et demi au moins. »

Voici, d’autre part, ce qu’écrit le Dr Pujade :

Le domaine de la syphilis ? Il est partout. Il domine toute la pathologie.

La plupart des affections nerveuses sont d'origine syphilitique. Voyez dans la rue ces malheureux à la démarche désordonnée et hésitante qui ne peuvent déambuler qu'à l'aide de deux cannes et dont le regard ne doit jamais quitter le sol pour qu'ils puissent « voir » où se pose leur pied. Ce sont des ataxiques. Ils sont tous syphilitiques.

Allez dans un asile d'aliénés. On vous montrera des vésanies sous toutes les formes. La plupart de ces pensionnaires sont syphilitiques ou alcooliques , quelquefois les deux à la fois.

Passez dans le quartier des paralytiques généraux, dans l'asile des rêves de grandeur ou des tristes dépressions : ce sont tous des syphilitiques.

La syphilis peuple nos maisons de fous. Elle constitue , pour le quart au moins, la clientèle de nos hôpitaux ordinaires. La plupart des affections viscérales reconnaissent une origine syphilitique à ce point qu'on a pu formuler de véritables lois : « Toute affection viscérale chez un syphilitique doit être soumise à un traitement d'épreuve, même si la syphilis remonte à 20, 30 et 50 ans. »

Quarante pour cent de cancéreux sont syphilitiques. D'une façon plus particulière, le cancer des fumeurs, le cancer de la langue, le cancer du larynx reconnaissent sans exception une origine syphilitique. C'est le trépomène pâle qui fait le lit du cancer. Et, par voie de conséquence, j'ajouterai : si vous guérissez votre syphilis dès son apparition, vous diminuerez de 40 0/0 la liste funèbre des cancéreux. Emportés par le raisonnement et la logique, vous direz avec moi : si vous suppri -

niez la syphilis — ce qu'on est en train de faire ... en Belgique — vous diminuez d'un quart la clientèle des hôpitaux et vous supprimez les maisons de fous . Par ces temps de difficultés financières qui ne peuvent que s'aggraver , pensez-vous que ce soit une petite chose ?

Voici enfin ce qu’écrit Georges Lévy dans l’Humanité , en citant d’indiscutables autorités et en montrant le progrès du mal :

La syphilis est avec la tuberculose et l'alcoolisme un des pires fléaux qui frappent actuellement la France. A Paris, avant la guerre, sur 100 hommes 20% étaient , d'après Fournier, infectés de syphilis; en 1914 il y en avait, d'après le professeur Gaucher, 30 % ; en 1910 c'était un tiers ou un demi ; en 1917 c'était les deux tiers. Pour le docteur Héricourt, un tiers de la population était frappé de syphilis avant la guerre. Dans le service du docteur Gaucher, du 1er janvier au 31 juillet 1914 dans les six mois qui ont précédé la guerre, sur 3.000 malades environ il y avait 300 syphilis récentes ; du 14 août au 31 décembre 1915, sur 4.912 malades civils et militaires, 793 syphilis récentes existaient . Le chiffre s'était élevé d'un dixième avant la guerre à un sixième. La syphilis a été aggravée par la guerre, après les trois premières années elle s'est accrue d'un tiers sinon d'un demi (professeur Gaucher).

La syphilis abrège la vie humaine de quatre ans en moyenne.

Elle cause 6% des décès de la mortalité totale, qui s'élève à 800.000 environ. Elle joue un rôle sur les avortements elles accouchements avant terme, sur la mortinatalité qui s'élevait, de 1911 â 1914, à 34.000 nouveaunés sur la totalité de la population, et, de 1915 à 1919 à 20.000 sur 77 départements non envahis ; dans sa clinique, le professeur Pinard accuse sur 100 morts-nés la syphilis d'en tuer 40 ; elle influe sur la mortalité générale des enfants de 0 à un an, qui donnerait de ce chef, d'après Fournier, 86% dans les services de syphilitiques *

Les hérédo-syphilitiques meurent dans la proportion 4e 72% avant six mois .

Sur 100 femmes syphilitiques 14% ont des enfants abso l u me n t n or maux.

La syphilis est , ainsi que nous venons de le voir, un facteur important de dépopulation .

Elle est un élément grave dans la dégénérescence : enfants idiots, épileptiques, etc. Elle joue un rôle dans l'aliénation mentale par son influence sur la paralysie générale. Devant tous ces méfaits dans un pays aussi éprouvé que le nôtre par la guerre, tout un plan de lutte antisyphilitique devrait être dressé et tous les efforts réalisés pour protéger la race. Quelques tentatives ont été faites depuis la guerre, mais combien insuffisantes encore. Au point de vue financier, dans le budget d'hygiène, chapitre 33 ( prophylaxie des maladies vénériennes) figure un crédit de 1 million 500.000 francs. Le rapporteur ajoute : « Ce crédit est maintenu au même chiffre qu'en 1921. C'est le moins qu'on pouvait faire pour lutter contre un des fléaux qui ont les répercussions les plus néfastes sur l'avenir de la race ».

Dans un budget de vingt-cinq milliards, pour sauvegarder l'avenir de la race, la bourgeoisie française sacrifie un million cinq cent mille francs ; pour préparer la destruction des meilleurs éléments de la race, les jeunes et les plus vigoureux, elle consacre aux dépenses militaires cinq milliards et demi.

Le nombre des prostituées syphilitiques étant de 60 à 75 0/0 d’après le Dr Commenge, médecin chef du dispensaire de salubrité à la préfecture de police (1) on voit combien d’hommes — célibataires et mariés — peuvent être contaminés par les cent •

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