V. - La polygamie ckez les Alormons
(d’après Raymond Duguet et Jules Rémy).
Rien dans ce livre n’étant laissé à la fantaisie de l’information plus ou moins exacte, nous allons demander la vérité sur les Mormons à deux auteurs consciencieux et impartiaux.
M. Raymond Duguet, rédacteur en chef du « Nouveau Mercure », qui fit un séjour de sept ans aux Etats-Unis, eut l’occasion d’étudier sur place la religion, l’histoire et les mœurs des Mormons, et il vient de publier, aux éditions du Nouveau Mercure (1), sous le titre « Les Mormons, leur religion, leurs mœurs, leur histoire », un livre remarquable, qui complète celui qu’avait précédemment publié le professeur Jules Rémy, sous le titre : « Voyage au pays des Mormons ». Puisons dans ces ouvrages de bonne foi une documentation sûre.
On sait que c’est au sein de la grande république américaine, dont la constitution non seulement défend le mariage plural, mais encore interdit à tout polygame l’accès des Etats-Unis, que vit ce peuple dont la religion est basée sur la polygamie. Cette religion fut fondée par Joseph Smith, le 6 avril
(1) 3, rue de l’Arc de Triomphe,
1830, et treize ans après, groupait 150.000 adeptes, — grâce en partie, il est vrai, à des persécutions répétées — puis, quelques années plus tard, un demi-million.
D’après la religion mormonne — qui est polythéiste — la polygamie est nécessaire au salut : Jésus-Christ, né de la polygamie, fut polygame luimême : les Noces de Cana étaient ses noces, Marie et Marthe étaient ses femmes et il put ainsi satisfaire à la loi imposée aux hommes et se créer une descendance avant d’être crucifié.
Quant au sacrement du mariage, la religion mormonne, qui admet le divorce, célèbre trois sortes d’unions :
L’union pour la vie terrestre, l’union pour la vie céleste, l’union pour les deux. Il arrive donc qu’une femme peut être mariée à deux époux : à l’un pour la vie actuelle — avec lequel elle vit, — et à l’autre pour la vie ultérieure, la vie céleste. Il est admis que si l’on n’a pu (pour l’homme ou la femme) vivre icibas la vie polygamique, l’union pour la vie future suffît pour que l’on soit sauvé.
La cérémonie du mariage peut revêtir deux caractères différents :
1° S’il s’agit d’un premier mariage, la cérémonie rappelle un mariage protestant ;
2° S’il s’agit d’une nouvelle union pour un homme déjà marié, le caractère de cette cérémonie est digne de retenir notre attention :
Tout Mormon déjà marié doit, avant de pouvoir contracter un nouveau mariage, et même avant de demander la main de la personne sur laquelle il a jeté son dévolu, obtenir le consentement de sa première épouse, du président suprême de l’église, enfin des parents de celle qu’il veut épouser.
Si la première femme refuse de donner son consentement, elle doit donner à l’autorité ecclésiastique mormonne les raisons de son refus. Si ces raisons ne sont pas reconnues assez sérieuses, on passe outre, et le mari est autorisé à s’unir à la nouvelle élue de son cœur. Si, au contraire, le refus de la première femme est fondé sur un motif reconnu valable, le mari n’est plus autorisé à contracter un second mariage.
Le Mormon polygame doit veiller au bien-être de toutes ses femmes : il doit toujours agir avec une impartialité et une justice absolues. Il doit, s’il est bon Mormon, se donner tour à tour à chacune de ses femmes, qui se considèrent comme sœurs. On regarde toutefois la première femme comme supérieure aux autres, comme une sorte de reine, dans cette vie comme dans la future ; c’est pourquoi beaucoup de Mormonnes ont vivement désiré être la première épousée. Toutes les femmes d’un même mari doivent aimer tendrement tous ses enfants, qui appellent mère leur propre mère, et tantes les autres femmes de leur père.
Notons en passant que les Mormons ont grandement augmenté le nombre des parents que l’on peut épouser, par exemple la mère et la fille, les sœurs nées du même père et de la même mère, une demisœur (consanguine sans doute), etc...
Jules Rémy écrit à ce sujet :
La procuration substitutive n’est pas la moins curieuse. Tout Mormon qui se rend en mission plusieurs années est, le plus souvent, obligé de se séparer de sa femme ou de ses femmes, quelquefois assez nombreuses pour atteindre la douzaine ; or cette séparation entraîne nécessairement une perte d’enfants et, par suite, un grand sacritice de gloire éternelle, d’après le principe admis *»<» 1« famille de l’homme constitue son royaume
dans l’autre monde. On aurait donc obvié à cet inconvénient, en substituant un agent ou fondé de pouvoirs qui remplacerait le mari absent auprès de sa femme ou de ses femmes. On prétend que plus d’un enfant a vu le jour de la sorte dans l’empire mormon. L’apostat John Hyde, que sa qualité de prêtre a dû initier aux mystères les plus cachés, nous informe que ce principe est encore tenu... sous le manteau de la cheminée, qu’on n’y fait allusion que par paraboles. Il nous informe aussi que les Mormons s’appuient sur le conseil antique de Moïse « d'élever des enfants pour le frère décédé », et qu’ils raisonnent de la manière suivante : « Puisque la mort est une absence temporaire, une absence temporaire équivaut à la mort ; or, dans le cas de décès , non seule • ment ce n'est pas un crime, mais c'est convenable ; donc, dans le cas d'absence, la chose est également légitime et extrêmement avantageuse . » John Hyde assure que ce principe était mis en pratique à Nauvoo...»
Il est intéressant, dit Raymond Duguet, de remarquer que si le devoir marital est absolu pour tout Mormon, il est toutefois un cas dans lequel il est non pas restreint, mais absolument interdit : pendant les périodes de la grossesse et de la lactation, les Mormons, en effet, considèrent cette abstention comme meilleure pour la femme et l’enfant, et plus digne pour la pudeur de la femme. C’est là, à côté des exemples tirés de la Bible, un argument fondamental mis en avant en faveur de la polygamie, celle-ci facilitant à l’homme l’abstention totale pendant les périodes que nous venons d’indiquer.
Examinons maintenant comment vivaient un Mormon et ses femmes (je parle au passé, car il est difficile de savoir ce qui se passe aujourd’hui, puisque les Mormons ne sont plus censés pratiquer la polygamie). Les trois cas suivants pouvaient se présenter :
1° Toutes les femmes sont réunies sous le même toit,
en une sorte de harem, chaque femme recevant la visite de l’époux suivant le bon plaisir de celui-ci, qui a son domicile personnel. Si le mari va en voyage, il choisit dans son harem une compagne qui le suivra ; s’il est malade, il mande près de lui, pour le soigner, l’une de ses femmes ;
2° Toutes les femmes sont réunies sous le même toit, comme dans le cas précédent, et le mari vit au milieu d’elles. C’est l’exemple le plus fréquent. La vie générale est en commun, mais chaque femme a sa chambre à coucher particulière, le mari se donnant à tour de rôle à chacune d’elles ;
3° Chaque femme a sa demeure particulière où le mari vient passer vingt-quatre heures.
Quoique la polygamie ne soit plus censée être officiellement pratiquée depuis le manifeste de Woodruff, nous verrons plus loin comment les Mormons y retournent en fait, et nous devons ajouter que la femme mormonne, qui a généralement conservé une mentalité absolument polygame, quel que puisse être son degré d’éducation et de distinction, est d’un fanatisme absolu dans sa sincérité.
Il en résulta que, dès le début, les Mormons prirent dans le christianisme l’amour du prochain, montrant toujours entre eux, depuis lors, le plus grand esprit d’égalité et de fraternité, s’enquérant toujours des besoins de leurs frères.
Au point de vue social, Raymond Duguet constate que :
Par la coopération , les Mormons donnent à chaque individu la possibilité de se développer autant que le lui permettent ses facultés ;
Par la contribution (obligation pour tout Mormon de donner 10 0/0 de ses revenus à un fonds commun), ils pratiquent la charité et suppriment la misère ;
Par V arbitrage, ils réduisent les litiges à leur plus
simple expression, leurs hauts conseils servant d’arbitres pour tous les différends quels qu’ils soient, et ceci sans frais aucun.
Absolument sincère, le Mormon est en général un homme d’humeur paisible, honnête, sérieux et laborieux. On ne voit, chez les Mormons, ni mendiants, ni oisifs, ni ivrognes : les plus riches viennent en aide aux plus pauvres, et quand ces derniers sont sans gagne-pain, l’Eglise mormonne leur fournit du travail, généralement payé en nature. Le travail, qui est pour chacun une obligation, fait des Mormons les plus intelligents et les mieux doués des hommes d’affaires merveilleux.
Au point de vue des mœurs, les Européens qui les ont visités à diverses époques s’accordent à vanter leur moralité, et il est intéressant de remarquer que tant que les Mormons furent les maîtres dans les régions où ils se sont établis, c’est-à-dire tant que la justice fédérale n’eut pas rendu caducs leurs règlements locaux, il n’y eut ni prostitution, ni bars, ni lieux de débauche. Et même aujourd’hui, où des éléments qui leur sont totalement étrangers ont introduit ces maux à leurs côtés, ils les combattent de leur mieux et en restreignent le plus possible les effets néfastes.
D’autre part, l’institution et la pratique de la polygamie, à laquelles les Mormons retournent peu à peu, ne semblent pas avoir fait baisser le niveau moral de ce peuple à la foi profonde et ardente. Nous verrons plus loin quelle peut être la mentalité des femmes mormonnes, dont l’honorable Read, alors chef de la justice fédérale dans l’Utah, louait hautement la moralité et disait : « Il me faut reconnaître que la très grande majorité des Saintes déclarent être heureuses et qu’un grand nombre
d’entre elles ont l’air d’être parfaitement satisfaites. »
C’est le 12 juillet 1843 que Joseph Smith aurait eu, en présence de son frère Hyrum et de Clayton, sa fameuse révélation instituant la polygamie, qui ne devait être rendue publique qu’après sa mort, en 1852, par Brigham Young, son successeur. Troublé, dit-il, par la question du concubinage des patriarches, il avait adressé une demande à Dieu, et reçut, au cours de cette révélation cette réponse : « Faites « les œuvres d' Abraham... Un homme qui épouse « dix vierges, si elles lui sont données par la loi, « ne peut commettre d’adultère, car elles lui appar- « tiennent... Il est donc justifié... »
Ses qualités donnèrent à Brigham Young, successeur de Joseph Smith, un ascendant formidable sur tous les Mormons ; sa vie privée fut conforme à sa vie politique et religieuse : pratiquant naturellement la polygamie (il eut vingt-et-une femmes), il était, au sein de sa famille, un bon patriarche dans toute l’acception du mot, ainsi qu’un père plein de sollicitude pour ses enfants qui furent très nombreux, puisqu’il eut quarante-six filles, sans parler des garçons, et que, dans une seule semaine du printemps de 1855, sa famille s’accrut de neuf enfants ; Joseph Smith n’avait-il pas dit de lui qu’il était « le plus gros mangeur d’œufs et le coq le plus « puissant de l’Etat d’Illinois 1 » Et Brigham Young, désirant que son exemple fût suivi, ne déclara-t-il pas dans un sermon : « Dépêchez-vous « de vous marier, je ne dois plus voir de garçons « de plus de seize ans, ni de filles de plus de qua- « torze / »
Vers 1850, le développement de la religion morïpoune continue à suivre un cours favorable et les
conversions sont nombreuses, tandis que des missionnaires sont à nouveau envoyés partout, même à Paris, où John Taylor et Curtis Bolton établissent leurs quartiers généraux 282, rue Saint-Honoré. L’année 1852, par exemple, voit arriver 10.000 nouveaux Saints, si bien qu’en décembre 1852, Great Sait Lake City compte environ 7.000 habitants, et l’ensemble de l’Utah, 30.000, tandis qu’au point de vue agricole, industriel et commercial, tout marche à souhait.
Ce fut le 29 août 1852 que, solennellement, fut proclamée par Brigham Young la révélation de Joseph Smith, du 12 juillet 1843, instituant la polygamie. Cette cérémonie eut lieu en grande pompe, après un discours d’Orson Pratt, où celui-ci avoua carrément que la polygamie était déjà admise chez beaucoup depuis un certain temps :
« Une partie de mes auditeurs sait bien , toutefois , « que les Saints des Derniers Jours ont compris dans « leur foi religi use la doctrine de la pluralité des f émit mes ... » Brigham Young parla ensuite, disant notamment : « Depuis longtemps on sait , comme on le savait « même de son vivant , que Joseph possédait plus d'une « femme... Il nous était impossible de faire connaître « plus tôt ce principe... Je suis maintenant prêt à « Vexposer... Sans la doctrine contenue dans cette « révélation , il n'est possible à personne , ici-bas, de cc s'élever jusqu'à pouvoir devenir un dieu... »
Cette révélation contenait 26 paragraphes, dont 25 seulement furent alors rendus publics, le 26e restant totalement secret, nous verrons plus loin pourquoi.
Faisons une analyse rapide de ces 25 paragraphes :
Joseph Smith cite d’abord comme exemples Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et Salomon,
afin de bien étayer cette nouvelle doctrine polygamique.
Le paragraphe 7, parlant de l’homme et de la femme, qui se seront bien conformés aux instructions données, dit : « Ils seront alors des dieux ... »
Ail paragraphe 13 : « Dieu ordonne à Abraham , puis « Sarah donna à Abraham Agar comme femme ... La loi « le voulait ainsi ... Moi , le Seigneur , je l'ai ordonné ... »
Au paragraphe 14 : « Abraham eut des concubines, « don# z7 ezzf des enfants et ceci lui fut compté comme « une bonne action ... // observa fidèlement ma loi ... »
Le paragraphe 24 dit enfin : « Si un homme épouse « une vierge et veut en épouser une autre avec le con - « sentement de la première, s’il s’unit à la seconde et « si toutes deux sont vierges et ne sont pas liées par un « vœu à un autre homme, il est dans ce cas justifié ; il « ne peut se rendre coupable d’adultère, car toutes deux « lui furent données ... et si cette loi lui a donné dix « vierges, il ne peut se rendre coupable d’adultère, puis - « qu’elles sont à lui ... il est donc justifié ... »
Cette révélation ne faisant que justifier une polygamie déjà pratiquée par certains, ne choqua pas les Mormons comme elle l’aurait peut-être fait si elle avait été imprévue, si elle avait amené un bouleversement subit dans le moeurs et les habitudes. Ce fut une évolution de la doctrine mormonne, voilà tout, mais de ce jour les anti-Mormons eurent une arme formidable entre les mains.
Jusqu’en 1862, on laissa les Mormons pratiquer en paix la polygamie, mais à cette époque les anti- Mormons, parmi lesquels on remarquait surtout les Méthodistes, réussirent à agir à ce point sur le gouvernement fédéral, que le Président Lincoln, le 2 juillet 1862, par un décret spécial (décret ayant un effet rétroactif de 3 ans), interdit soudain la pratique de la polygamie, sous peine d’une amende de
500 dollars et de 5 ans de prison. Mais comme les Mormons gardaient secrets les registres d’état civil tenus par l’Eglise mormonnc, ce décret fut inapplicable, car on ne put jamais prouver qu’une union polygamique avait été célébrée depuis moins de 3 ans. La polygamie continua comme par le passé.
En 1882, celle-ci avait pris une telle extension que l’on décida de sévir vigoureusement ; alors commencèrent des persécutions telles qu’on les désigna, par la suite, sous le nom de persécutions dioclétiennes. Comme on ne pouvait toujours pas faire la pr’euve des unions polygamiques, une loi spéciale contre la cohabitation fut votée le 22 mars 1882, d’après laquelle celui qui cohabitait avec plus d’une femme était passible de six mois de prison, de la perte du droit de vote et de certains droits civils. La chasse aux cohabs (cohabitants) devint l’occupation principale des anti-Mormons et des fonctionnaires. L’Utah fut alors le théâtre de scènes affreuses: il y eut des assassinats de cohabs, des condamnations de vieillards qui, brisés et malades, ne sortaient de prison que pour mourir, des emprisonnements de femmes qui, voulant sauver leur mari et rester fidèles à leur religion, observaient un mutisme absolu devant les tribunaux, ou se parjuraient sans hésitation. Telle jeune femme, son bébé dans les bras, affirmait ignorer le père de son enfant quand celui-là, le plus souvent, était à quelques pas à peine sur le banc des accusés ; tel enfant déclar rait ignorer son père ; telle vieille mère jurait ne pas connaître le père de l’enfant de sa fille, disant que cela regardait sa fille et non elle ; telle jeune femme, se sauvant dans la campagne pour éviter des poursuites à son mari, vit son bébé mourir dans ses bras et dut, creusant elle-même la terre en un
lieu sauvage et solitaire, ensevelir dans son châle
le corps de l’enfant.
En 1890, le nouveau président-prophète des Mormons, Woodruff, déclara avoir reçu une nouvelle révélation ordonnant de cesser de pratiquer la polygamie. Cette révélation était, du reste, assez ambigüe, et Woodruff, l’interprétant, déclara que non seulement il ne devait plus y avoir de nouvelles unions polygamiques, mais que toutes les relations polygamiques existantes devaient cesser.
Les Mormons se soumirent ou eurent l’air de se soumettre, les persécutions cessèrent et, enfin, en 1896, sur la promesse des chefs mormons d’abandonner la polygamie à tout jamais, le pouvoir législatif fédéral fit un Etat du territoire de l’Utah. Il fut toutefois stipulé que, dans la constitution du nouvel Etat, serait insérée une clause interdisant la polygamie d’une façon absolue, cette clause devant être irrévocable, — ce qui fut fait. De ce jour, le gouvernement fédéral perdit tout droit de juridiction sur toutes les questions relatives au mariage : il a donc sous ce rapport les mains liées.
Woodruff ayant, en commentant sa révélation, ou plutôt son Manifeste, comme on l’appelle, déclaré que, s’il fallait cesser toutes relations polygamiques, on devait toutefois subvenir aux besoins des femmes qui avaient été ainsi épousées, tout sembla d’abord marcher à merveille. Mais on s’aperçut, peu à peu, que le gouvernement fédéral avait été joué, et que certains Mormons retournaient à la polygamie ! Comme on devait l’apprendre plus tard, la fameuse révélation de Joseph Smith instituant la polygamie contenait, comme nous l’avons déjà dit, un 26e paragraphe que prudemment Brigham Young avait tenu secret. Ce paragraphe, en effet, déclare
qu’un Mormon qui pratique la polygamie ne peut commettre de péché, sauf en cas de meurtre : un Mormon polygame peut donc, si c’est utile au développement de sa religion, se parjurer devant les tribunaux, mentir aux Gentils ou à leur Dieu, pratiquer la polygamie et déclarer ou prêcher le contraire, sans pour cela commettre de péché !
Woodruff avait donc pu avoir l’air d’interdire la polygamie (puisqu’il était nécessaire pour le développement de la religion mormonne que l’Utah devînt un Etat), et les Mormons pourront, peu à peu, plus ou moins ouvertement, recommencer à contracter des unions polygamiques, sans commettre aucun péché, mais en faisant, au contraire, leur devoir de bons Mormons, — conformément à ce paragraphe 26 de la fameuse révélation de Joseph Smith !
Beaucoup d’apôtres mormons prétendirent avoir des visions et des révélations leur ordonnant* de pratiquer à nouveau et de faire pratiquer la polygamie — et l’on constata bientôt avec stupeur que si de vieux Mormons étaient restés polygames, beaucoup de jeunes le devenaient aussi. Au cours de la violente campagne anti-mormonne que la presse américaine dirigea en 1910, 1911 et 1912, et où se distinguèrent particulièrement, dans l’est des Etats- Unis, le Mc Clure' s Magazine et YEverybody’s Magazine, on publia les noms de cinq apôtres ayant célébré des unions polygamiques, ajoutant qu’il était prouvé que six apôtres avaient eux-mêmes contracté des unions polygamiques. Au grand meeting antimormon qui fut tenu, le 12 janvier 1912, au Carnegie Hall de New-York, le sénateur Cannon (un de ceux qui connaissent le mieux la question) alla même plus loin, déclarant entre autres choses, dans
son discours, que les apôtres mormons (qui sont une douzaine) ont chacun 4, 5 ou 6 femmes l
Le journal Sait Lake City Tribune avait déjà publié, en février 1911 (suivant ie Mc dure’ s Magazine de cette époque), une liste de 274 unions polygamiques contractées depuis le Manifeste de Woodruff. L’église mormonne n’a pas protesté, et, dans un ou deux cas seulement, les intéressés ont envoyé un simple démenti.
Beaucoup de polygames occupent de hautes fonctions religieuses, sont honorés par l’Eglise mormonne; plusieurs même ont été nommés à des fonctions publiques. Leur dernier président lui-même, mort il y a quelques années, Joseph Fielding Smith, pratiquait carrément la polygamie, et on pouvait lire, dans la presse française, à l’époque de son décès, le câblogramme suivant :
« New-York, 20 novembre, — M. Joseph-F. Smith, « président de la fameuse secte des Mormons, qui « reconnaît la polygamie, vient de mourir à Sait Lake « City, Etat d’ütah, à l’âge de quatre-vingts ans. Le « défunt, qui avait épousé six femmes, laisse cinq « veuves. Trente des cinquante-trois enfants qu’il avait <> eus sont encore vivants ; le nombre de ses petits- « enfants est très élevé. » (Radio )
Ce Joseph-F. Smith régnait spirituellement et temporellement sur environ 500.000 âmes.
Les Mormons retournant à la polygamie, il est extrêmement intéressant de voir quelle peut être la mentalité de la femme mormonne :
Elevée dans l’idée que le salut dépend de la polygamie seule, la femme mormonne regarde avec une sorte de dédain et de pitié les mariages monogamiques, considérant la nature de l’homme comme essentiellement polygame, elle déclare bien haut
préférer la polygamie à la monogamie, dont découle fatalement, affirme-t-elle, la prostitution.
Elle met dans sa foi ardente un mysticisme et une exaltation extraordinaires. Dès sa plus tendre enfance, on lui a enseigné que la polygamie est nécessaire à l'exaltation du mari : elle autorisera donc, facilitera même, au besoin, le mariage de celui-ci avec d'autres femmes, persuadée du reste que son propre bonheur doit en résulter.
Cette mentalité de la femme mormomie n'a guère changé depuis un demi-siècle, et ce qu’écrivait Jules Remy, en 1880, est toujours vrai :
Je dois avouer que l'immense majorité des Saintes se disent heureuses, et que beaucoup paraissent être tout à fait contentes... J’ai eu l’occasion de m’entretenir sur ce sujet délicat avec une femme distinguée parmi les Mormons, et qui le serait partout. On ne saurait croire avec quelle verve d’esprit, avec quel air de sincérité et de conviction elle défendait la doctrine nouvelle et relevait les objections qu’on lui faisait, et quelle pudeur de physionomie et de langage elle apportait dans cette mauvaise cause.
« Pourquoi donc », me disait-elle, « rougirais* je d'accepter le dogme de notre foi que la majorité des Chrétiens rejette avec tant de mépris et de hauteur ? N'ai-je pas la Bible pour moi ? Cette Bible, que je suis habituée à considérer comme sacrée depuis mon enfance, m est-elle pas polygainisie ? J'y vois, dans cette Bible, qu'un saint homme assurément, un ami de Dieu, un homme fidèle en toutes choses, un homme qui observa toujours les commandements de Dieu, qui est appelé dans le Nouveau Testament le Père des Fidèles, Abraham , en un mot, était polygame . Que quelques-unes de ses femmes fussent appelées concubines, il n'importe: elles n'en étaient pas moins ses femmes , et la différence du nom ne fait rien à la chose . Et Jacob, son petit-fils , n'était-il pas aussi un homme selon Dieu ? Le Seigneur ne le bénit-il pas ? Ne lui commanda-t-il pas de faire souche et de multiplier ? Or Jacob , si je ne me trompe,
posséda quatre femmes, dont il eut douze fils et une fille . Qui oserait dite que Dieu condamna ces alliances multiples U les fruits qui en provinrent ? Les douze fils que Jacob eut de ses quatre femmes devinrent princes, chefs de tribus , patriarches, et leurs noms sont conservés dans la mémoire de fautes les générations. Voyez encore : Dieu s'entretint fréquentes fois avec Abraham, Imac et Jacob ; ses anges aussi les visitèrent , s'entretinrent avec eux et les bénirent , eux, leurs femmes et leurs enfants. Faisaient-ils mal ? Dieu leur reprocha leur péché quand ils eurent vendu par haine Joseph leur frère; il ne les épargna par non pim quand il s'agit de l'adultère. Mais dans ses communications avec eux, il ne lui est jamais arrivé de condamner l'organisation de ta famille telle qu'elle existait parmi eux. Au contraire, il V approuve en toute occasion, et ne lui refuse jamais ses bénédictions . Il dit même à Abraham qu'il le rendrait père d'une multitude de nations , et qu'm lui et dam sa postérité toutes les nations de la terre seraient bénies. Pim tard, je vois la pluralité des femmes perpétuée, sanctionnée dam les lois de Moïse, et tout arrangé en conséquence . David le pmlmhte , non seulement avait plusieurs femmes , mais le Seigneur lui-même lui parla par la bouche du prophète Nathan , et lui dit que, puisqu'il avait commis V adultère avec la femme d'üri et qu'il avait fait commettre un meurtre, il lui reprendrait toutes les femmes qu'il lui avait données et les livrerait à un de ses voisins. Cela ne se lit-il pas en tonies lettres dam le XIIe chapitre du IP lime des Rois, versets 7 à 11 ? Ainsi , nom avons ici la parole de Dieu, et U ne sanctionne pas seulement la polygamie, mais de plus nom le voyons agir en quelque sorte , et donner à David les femmes de son maître Saiïl, puis lui enlever ses femmes et les donner à un autre homme. Voyez si le fait n'est pas concluant : dans cet exemple, Dieu blâme et punit l'adultère et le meurtre, tondu qu'il autorise et approuve la polygamie . Si Von croit à la Bible, il faut pourtant, ce me semble, tenir compte de cela .
Mais il ne faut pas croire que l'Evangile pense autrement que la Bible sur ce sujet. Voyez comme Jésus- Chris t, qui avait , lui aussi, épousé trois femmes sur la terre , parle avec avantage d'Abrakam et de $a famille s
* Beaucoup viendront de l'Orient et de l’Occident, et du Nord et du Midi, et s’associeront avec Abraham, haac et Jacob dans le royaume de Dieu, » Et remarquez encore ceci : « Si vous étiez de la semence d’Abrahain, vous feriez les œuvres d’Àbraham. »
L'apôtre Paul présente aussi Abraham et Sarah comme des modèles de foi et de bonnes œuvres, comme le père et la mère des chrétiens fidèles . Or rappelez-vous les œuvres pour lesquelles Sarah est présentée par Vapôtre à l'admiration et à l'imitation des femmes chrétiennes „ *
« Ici la dame morinonne me cita les trois premiers versets du seizième chapitre de la Genèse, » (1).
Ainsi, suivant Jésus-Christ et les apôtres , l'unique moyen d'être sauvé, c'est de se faire adopter dans la grande famille des polygames, et de suivre scrupuleusement leurs exemples ... Quel est donc le but du mariage? C'est sans doute de multiplier l'espèce, d'élever et de former des enfants . Or, pour atteindre ce but t la nature veut que le mari reste éloigné de sa femme à certaines époques, s'il ne veut pas l'exposer à de graves inconvénients . Quoi I la femme ne serait donc qu'un instrument de plaisirs et de désirs matériels ? La nature ne Va-t-elle pas faite pour un pim noble objet ? La moralité de la nature apprend à la mère que dans la phase du développement de l'enfant qu'elle porte dans son sein, son cœur doit rester pur, ses pensées et ses affections chastes , son esprit calme et tranquille ; tandis que son corps doit se livrer à toutes sortes d'exercices propres à entretenir la santé et les forces , et se soustraire à tout ce qui pourrait troubler, irriter, affaiblir ou épuiser les fonctions de F organisme. Oui, le mari , quand il est bon, doit
(1) Or Sarah, femme d’Abraham, ne lui avait donné aucun enfant ; mais elle avait une servante égyptienne, nommée Agar.
Et elle dit à Abraham : « Voici maintenant, l’Eternel m’a rendue stérile ; viens, je te prie, vers ma servante, peutêtre aurai-je des enfants par elle. » Et Abraham acquiesça à la parole de Sarah.
Alors Sarah, femme d’Abraham, prit Agar, sa servante égyptienne, et la donna pour femme à Abraham «on mari, après qu’il eut demeuré dix ans au pays d® Gam&sim,
nourrir t soutenir, consoler la femme de son cœur , par toutes les bontés , par toutes les sortes d’attentions que lui permet sa position , et tout cela avec toute V affection de la tendresse ; mais il doit se garder de ces associations kors de saison, qui sont interdites par les lois de la constitution féminine , lois que nous rencontrons aussi dans presque toute F économie de la vie animale . Hélas ! il n’y a que V espèce humaine qui fasse exception ! N’estce pas un de vos hommes d’esprit qui a dit que ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est qu’il boit sans soif et fait l’amour en tout temps ? C’est une monstruosité qui ne serait jamais venue à V esprit d’un polygamiste ou, du moins, dans l’homme , il n’ aurait pas compris la femme , comme l’a fait votre Beaumarchais, et il n’en aurait pas fait un caractère distinctif et comme un privilège de Vespèce La polygamie 9 contrairement à ce que Von dit chez vous , la polygamie pratiquée comme elle Fêtait sous la loi des patriarches t tend directement à la chasteté des femmes , à la bonne constitution physique et morale des enfants . Vous pouvez lire dans la loi de Dieu , dans votre Bible, les époques et Un circonstances dans lesquelles te femme doit être séparée de son mari...
La polygamie , quoique vous puissiez penser, place la femme de notre société dam une situation pim morale que celle qui lui est faîte par les sociétés chrétiennes, où l’homme, riche de ses moyens, est tenté de les dépenser en secret avec une maîtresse, d’un façon illégitime, tandis que la lof, de Dieu la lui aurait donnée comme une honorable épouse , Tout cela engendre le meurtre , V infanticide, le suicide, les remords , le désespoir, la misère, la mort prématurée, eu même temps que leur cortège inséparable, les jalousies, les déchirements de cœur , les défiances au sein de la famille, les maladies contagieuses , etc , ; enfin , cela conduit à cet horrible système de tolérance légale 9 dans lequel les gouvernements prétendus chrétiens délivrent des patentes à leurs filles de joie pour les autoriser , je ne dirai pas à imiter les bêles , mais â se dégrader bien au-dessous, car tous les êtres de la création , à l’exception de l’homme, s’abstiennent de ces abominables excès et observent dans leur repmdmttom les m§m lois de la mature*»
Chez les Mormons, <s dam l'ordre patriarcal du gouvernement de la famille, réponse est soumise à la loi du mari. Elle l'honore, elle l'appelle son seigneur. Elle vit pour lui, pour accroître sa gloire , sa grandeur, son royaume ou sa famille ; ses affections sont pour Dieu, son mari et ses enfants. Ses enfants aussi sont sous son gouvernement pour toute V éternité. Four lui, U doit garder les commandements de Dieu et observer sa loi. Il ne doit point commettre l'adultère ni prendre de libertés avec d'autres femmes que celles qui deviennent sa propriété d'après les institutions sacrées du mariage. Il s'ensuit que la loi df Abraham et des patriarches ne tolère ni la licence,, ni V adultère , ni la fornication , ni les maisons infâmes où $e fait un trafic de la femme . Dans notre société , l'argent ni le plaisir ne peuvent tenter la femme , parce qu'elle trouve toujours une porte ouverte à. des relations honorables de mère et dt épouse, au sein de quelque famille vertueuse, où die rencontre l'amour, la paix et le bien-être, où la pratique de la vertu lui donne des titres à la transplantation sur le $d de l'éternité pour y multiplier sa famille à l'infini, sam peine ni chagrin, et sam y être dès lors sujette é la mort Notre condition est aussi heureuse que peut l'être la condition mortelle ... J'ai pour mari un homme bon et vertueux que j'aime de toute mon âme et dont j'ai quatre petits enfants, qui nous sont chers au delà de toute expression , En outre , mon mari a sept autres femmes vivantes et i me qui est allée ver s um meilleur monde ; et avec cela il n'a pm moins de vingt-cinq enfants . Toutes ces mères et tous ces enfants me sont attachés par de doux liens, par une mutuelle affection, par nos rapport s et notre association. Les mères me sont devenues particulièrement chères à came de leur tendresse fraternelle pour moi et des fatigues- et des souffrances que nous avons partagées en commun. Nom avons chacuns nos petits défauts dam. cette me, mais je sais qu'elles sont de bonnes et dignes femmes , et que mon mari est. un bon et digne homme, qui gouverne sa famille comme un autre Abraham?., Il cherche à nous rendre toutes heureuses « Il nom enseigne la loi du Christ ; et noir et matin, U noms rassemble autour de lui pour' faire la prière m &
Jules Rémy ajoute d’alileiKrs :
Som l’inspirfttioa de la foi, beaucoup de femmes m Utah sacrifient leurs sentiments les plus, chers et donnent d’autres femmes à leurs maris. On a vu la femme unique d’un homme riche, poussée par le désir d’augmenter sa gloire, le presser spontanément de prendre une seconde femme, se donner toute la peine imaginable pour décider des jeunes filles à l’épouser, et pleurer sincèrement de n’y pouvoir réussir. Une autre fois, on vit une jeune fille anglaise devenir amoureuse de Brig* ham Young â première vue. Elle avait lu dans F Ancien Testament que Jacob avait servi pendant sept ans pour avoir une femme, et, dans le Nouveau Testament, qu’à l’époque des derniers jours toutes les vieilles choses passeraient et seraient changées. Elle interpréta ce dernier passage en renversant les rôles, et alla offrir à Mistress Young numéro 1, de la servir pendant sept ans pour avoir le droit d’épouser ensuite Brigham. Le pape mormon, instruit de cette singulière proposition, donna son consentement, La jeune anglaise remplit fidèlement ses devoirs de domestique et, à la Un, elle reçut. pour ses gages l’honneur de devenir la trentième épouse du prophète, à qui elle a déjà donné plusieurs enfants.,,
Raymond Buguet insiste (page 88) sur le fait « qu’il n’y a pas de prostituées chez les Mormons », après avoir rappelé, à la page précédente, que « le « vrai Mormon est an croyant, un. sincère , un hom- « me sérieux et doux, un homme incapable d’épou- « ser une femme de force ou par supercherie . »
Quelle réponse péremptoire au « Lac Salé » de Pierre Benoît !
Un article de V Information du jeudi 10 février 1921, signé « A. T’Serstevens », disait : « La secte des Mormons dispose d’un important service de propagande, ayant à sa tête une administration qui se nomme : le collège des douze apôtres. Cette propagande a semé la bonne parole dans le monde entier. Il y a beaucoup d’adhérents en Angleterre, plus
de mille en Allemagne, mais pas «a seul, croyonsnous, en France. Cette fois-ci, le collège des douze apôtres se propose d’offrir à ses nouveaux fidèles des terres et différents avantages matériels. Il est possible qu’il ait quelque succès. »
Ce livre, en tout cas, le leur souhaite.
Mais M. A. T’Serstevens eût pu ajouter que, s’il y avait peu d’adhérents en France, c’est que l’accès du sol français fut interdit aux prêtres mormons. Voici, à leur sujet, ce qu’écrivit, spécialement pour nous, notre aimable confrère M. Raymond Duguet, et que nous ne publions Ici, selon ses indications, que tous droits de traduction et de reproduction réserv és :
« Le but des missionnaires mormons est généralement d’emmener avec eux, dans i’Utah, les nouveaux convertis, surtout les femmes. Kimball, premier conseiller de Brigham lioung, recommandait en effet aux missionnaires mormons « de ramener à leur troupeau autant « d’agneaux femelles qu’ils le pourraient, mais de ne * s’en donner aucune à eux-mêmes, avant qu’elles ne « fussent arrivées au bercail »,
Nous devons toutefois remarquer que jusqu’ici, la propagande mormonne a eu très peu de succès dans les pays latins, où domine la religion catholique, et que presque tous les adeptes récoltés à l’étranger, dans les milieux les plus humbles et généralement les plus ignorants, proviennent soit des pays Scandinaves, soit des pays anglo-saxons, où la lecture de la Bible est plus pratiquée.
Il pourrait cependant arriver que cette propagande devînt actuellement plus efficace en Europe, car le collège des douze apôtres, qui la dirige, met dans l’Utah des terres à la disposition des nouveaux adeptes, leur promettant, en outre, de nombreux avantages matériels. »