‹ La maitresse légitimeChapitre 32 sur 58 · L.-B, Bokjeân · texte numérisé non relu

L.-B, Bokjeân

1) Un ménage royal polygamique :

Henri H, sa femme légitime et la dame de ses pensée iv Diane de Poitiers .

On a vu, au cours des premières méditations de ce livre, que, dans les Cours d’amour du moyen âge, comme chez les princes de la Renaissance, non seulement on reconnaissait aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes en matière d’amour, mais qu’on leur accordait la même liberté de développer leurs facultés. Car l’amour, dès qu’il s’élève, qu’il soit d’ailleurs avoué ou clandestin, est lié au développement psychologique de la femme, et par là il influe sur l’estime en laquelle l’homme la tient. Tandis qu’il n’avait vu d’abord dans la femme que le sexe et un instrument de plaisir, il reconnaît enfin en elle parfois de l’idéal et un infini dévouement. Chaque fois qu’une femme a dirigé la vie sentimentale d’un homme, l’amour de cet homme y a gagné en noblesse.

II en est ainsi d’Henri H, roi de France, grâce à ses relations avec Diane de Poitiers.

Jugeo ns-Ies par les actes, mais non selon les écrivains partiaux, soit qu’ils fassent plus ou moins imbus de préjugés religieux, soit qu’ils fussent amateurs da licences ou en quête de scandales.

Diane a trente-six ans lorsqu’elle vient à la Cour ; le futur Henri II n’a que dix-sept ans et il s’enflamme pour elle d’une passion subite et ardente : celle du jouvenceau pour la femme mûre. Mais quelle femme ! quelle reine dans le royaume des femmes I Elle esi grande, belle, majestueuse, imposante, avec une bouche très fine et le menton d’un ovale très pur. On connaît d’ailleurs la douce manie — assez excusable — de Diane de se faire peindre et sculpter un peu partout, au château d’Anet, à Versailles et à Paris. En tout cas, grâce à cette coquetterie et aux dessins de Clouet et autres, on sait que le visage trahit la nature froide, calme, positive, d’une personne qui calcule, sait ce qu’elle veut et ne se paie pas de mots. On a des lettres d’elle ; ces lettres ne révèlent aucune imagination sentimentale : elles sont posées, raisonnables, pleines de précision et de netteté, non dépourvues de sécheresse, mais totalement privées d'élan ou d’expansion : on y sent une personne intelligente, d’une intelligence maîtresse qui voit posément les choses et sait les élucider avec clarté et largesse d’esprit Diane de Poitiers apparaît pleine de sang-froid et d’une nature résolue.

Quant au dauphin, l’amoureux de dix-sept ans, le futur Henri II, il était d’une nature sombre et taciturne, et riait rarement ; les gens de la cour assuraient même ne l’avoir jamais vu rire une seule fois. C’était en somme un triste. Son père, François Ier, lui reprochait de ne pas travailler, de n’être qu\m paresseux. On ne lui parlait jamais d’affaires, on ne l’appelait jamais au conseil. Il aura donc besoin de directrices*

La femme du dauphin, elle, n’est pas jolie, avec sa figure poupine, mais intelligente et adroite. François Ier l’estime beaucoup ; il monte à cheval et chasse avec elle. II goûte et adore sa conversation. C’est la célèbre Catherine de Médieis. Elle aime à la folie mn mari, ce garçon

froid» mélancolique et cependant u distillé» déjà si royal.

Il saura, M, m servir de cea deux femmes d'élite, en vrai polygame d’instinct, de race, et de nécessité.

Diane fait tout son possible pour rapprocher Henri H de sa femme. Après être resté longtemps sans enfants, le ménage royal en a dix, coup sur coup* La Cour en était effrayée : « Leurs Majesté* étant encore jeunes, écrit un ambassadeur, craignent d’avoir plus d'enfants qu’il ne faut , car le roi voudrait bien laisser à chacun d’eux un héritage qui répondit à la grandeur de son mm. » Far les soins de la duchesse Diane de Valentinois, Henri II, qui estimait beaucoup sa femme (qui lui était d'ailleurs supérieure), se montra pour elle prévenant et attentionné. Et voilà le vrai polygame, qui aime â la fois et sa femme et sa maîtresse.

Aussi bien Diana fut toute dévouée et tendre pour toute la famille ; si Catherine de Médieis ou Fun de ses enfants étaient malades, elle les soignait avec affection, passant les nuits à leur chevet, simple, égale, très calme. Elle est ^incarnation de la femme intelligente et formée pour son rôle dans Funioca polygamique de plusieurs femmes avec un seul homme ou union polygynique.

Les auteurs, religieux ou autres, ont traité ses manières d'agir de « roueries sentimentales, machiavéliques et même diaboliques », faute surtout de comprendre ces deux amants dans leur manière de se comporter au point de vue de la Religion. Mais ils se regardaient comme liés devant Dieu par les lois intimes de la polygamie. Brantôme écrit de Diane « qu’elle était fort dévote et encline à Dieu, charitable et grande aumônière envers les pauvres . » ils priaient Fun pour l'autre. En campagne, dans les dangers de la guerre, Henri II mandait à son amie : « N’oubliez pas mes patenôtres . Je vous supplie d’avoir souvenance de Celui qui n’ai jamais aimé qu’un Dieu et une amie I » Sur les murs de la chapelle d'Anet, sur la porte même du tabernacle, on voit encore entrelacés le Croissant de Diane et FH. d’Henri.

Elle était vraiment la femme inspiratrice, telle que la

veulent et la rêvent les polygames. Femme de tête,

intelligtüte, de sens modéré et rasxift» elle était apte â donner de bons conseils. Aussi le roi Henri H la mettaii-

il au courant de tout et la consultait. Elle était un membre important et écouté du conseil du roi. H y a des lettres d'elle, écrites au connétable de Montmorency, le plus considérable des conseillers du roi : on y trouve l’entente et l'intimité d'esprit entre Diane et lui.

Souvent Diane et Henri II signaient s?ar ces lettres : « Vos anciens et meilleurs amis : Henri , Diane . »

L'influence de Diane était modérée, discrète, très saine. Le gouvernement d'Henri II a été le plus judicieux du siècle, le plus français. Diane a eu sa part dans le mérite de cette politique qu'elle a soutenue et conseillée.

Au lendemain du désastre de Saint-Quentin, Henri II, privé de ses conseillers habituels, faits prisonniers ou retenus au loin, lit preuve d'une décision et d’un sangfroid admirables. Il les dut sans aucun doute à cette seconde femme, inspiratrice qui le décida à Faction, lui maintint son état d'esprit élevé et l’empêcha de désespérer.

Aussi le roi Henri se comporte à l’égard de la duchesse Diane de Valentinois avec les égards et le respect dûs à une épouse « polygamique ». Les lettres du roi à sa femme en second, à sa favorite, ne contiennent rien qui passe les bornes d’un respect attendri, mais fort convenable. Il lui écrit : « Ma mie, Madame ma mie ». Les vers que ce roi poète compose en son honneur attestent une déférence, une tenue qui ne trahissent d’aucune sorte la liberté ordinaire, voire même la nuance de familiarité explicable entre amant et maîtresse. Son affection est uniquement chevaleresque et noble, à la manière des Cours d’amour :

«s Et si n'estime rien que sa bonne grâce ;

« Car autre chose ne veux ni ne pourchasse, »

Cette épouse seconde sut donc s’assigner cette noble mission et s’y cantonner : appliquer ses actes et ses conseils à la paix du ménage royal et à la bonne marche des affaires publiques, pour la gloire et le bonheur de celui qu’elle aimait, le roi de France, son époux devant Dieu et m conscience.

3) Uk moi FOL ,¥@AM! MME SES BEÜX FSM’KSS

LÉGITIMES ET BEAUCOl-P D’AUTBKS :

Le bon roi Henri IV et l'amoureuse Marguerite de Valois.

En examinant la ■ vie d'Henri 1Y et de Marguerite de Valois, sa femme légitime, on trouve un roi polygame par nature par tempérament physique et une reine qui, par le nombre de ses amants, est une fervente de la polyandrie.

Le premier homme qu’elle adora fut Henri de Guise, le grand Henri de Guise, le Balafré,

Marguerite de Valois avait logé si avant toutes les affections de son cœur en ce prince (qui avait d’ailleurs des qualités fort attrayantes) qu’elle n’aima jamais ou peu le roi de Navarre. Plus tard, elle-même en fera le triste aveu : « J'ai reçu du mariage tout le mal que j’ai jamais eu, et je le tiens pour le seul fléau de ma vie. Que Von ne me dise pas que les mariages se font au ciel ; les deux ne commirent pas une $i grande injustice ! » Quelle horreur du mariage et de la monogamie I Le 17 août 1572, mariage solennel de ces deux polygames : Henri de Navarre et la belle Marguerite. Elle a passé sa nuit à l’Evêché ; au matin, la Cour vient en grande pompe l’y chercher et le cortège se met en marche. La couronne royale sur la tête, sa robe resplendissante de diamants et de pierreries^ la longue traîne de son manteau bleu porté par quatre princesses, Marguerite s’avance, grave et digne, Charles IX la tenant par la main»

Devant le porche de Notre-Dame, un amphithéâtre avait été dressé, Henri de Navarre y prit place à côté de sa fiancée. Vint le moment où le cardinal de Bourbon demanda à Marguerite si elle consentait à prendre le roi de Navarre pour époux : Elle resta immobile et muette. Debout, à son côté, et dépassant de la tête tous ceux qui l’entouraient, Henri de Guise avait les yeux fixés sur Elle. Ils échangèrent un rapide regard. Charles ÎX s’en aperçut, et poussa brusquement la tête de Marguerite par derrière, pour lui faire donner ce signe de consentement, à défaut de celui de la parole. Ce fut en cet instant que le duc de Guise, qui s’élevai!

m âmmM âm antre* Saigneiirs pour ob&erver le Ykàgt et Im yeux d© Marguerite, reçut du Roi un coup d’œil *i animé et si menaçant, que c© Seigneur, au surplus très ému au cours de cette cérémonie, fut sur le point de perdre connaissance.

Trois jours après, la reine Mère veut la démarier. Elle interroge sa fille, désirant savoir d’elle si le mariage avait été consommé, et déclarant que si cela n’était pas, il y avait moyen de la démarier. Mais Marguerite, redoutant un mauvais dessein contre son mari, répondit à m mère qu’elle Ignorait totalement ce dont elle voulait lui parler, et qu’elle la priait d® lui épargner un© réponse aussi embarrassante pour une femme honnête et vertueuse : elle aime donc son mari.

Celui-ci va pourtant se livrer â tous ses goûts et penchants pour les femmes, du consentement tacite ou non de Marguerite.

Aussi bien Henri ns& qu’à choisir parmi les filles de l'entourage de la Reine, son épouse, et il ne s’en prive guère,. C’est la belle grecque, Mlle Dayelie, c’est la de Rebours, c’est Mademoiselle de Fosseuse, de la maison dé Montmorency, Une nuit, cette dernière est sur le point de mettre au monde le fruit de sa liaison avec le roi de Navarre. Elle fait venir le médecin de la Reine et le prie d’avertir le Roi de son état. La Reine, qui couchait dans la même chambre que ce Prince, entendit le rapport du médecin, qui jeta le roi dans un si grand embarras que celui-ci se détermina à s’en ouvrir à la Reine : « Ma mie », lui dit-il en ouvrant son rideau, « je vous ai cèlé une chose qu'il faut que je vous avoue: je vous prie de m'en excuser et de ne point vous souvenir de tout ce que je vous ai dit à ce sujet Mais obli gez-moi tant que de vous lever tout à cette heure , et allez secourir Fosseuse qui est fort mat Je m'assure que vous ne voudriez, la sentant en cet état, vous ressentir de ce qui s'est passé . Vous savez combien je l'aime ; je vous parle, obligez-moi en cela î »

Marguerite fit mettre la Fosseuse dans une chambre écartée et lui donna tous ses soins,

Henri IV multiplie le nombre de ses femmes et de ses enfants : c’est Charlotte des Essards, dont il a deux filles, c’est Martine Montaigu, Arnaudine, puis Gabriel!®

cPBstrées dont il a deux fils : César et Alexandre d* Vendôme, puis la mauvaise Henriette d’E^îrague. Et encore nous passons les « garces » ou femmes de basse origine I Enfin Henri IV pense au divorce : il est fou de la Gabrieiie. Mais U veut l’assentiment de Sully.

« Du côté de l'Espagne , dit-il, le repos de la France est maintenant assuré par la paix de Vervins , mais une chose m'inquiète : c'est d'être sans enfant légitime ; après moi, le royaume pourrait retomber dans les mêmes calamités . » Puis, avec cette pointe d'ironie qu’il maniait si bien, Henri IV passe en revue toutes les princesses auxquelles il pouvait prétendre. Rosny écoute sans sourciller. « Eh bien / Sire , dit-il, faites-vous amener les plus belles filles de France , causez avec elles, étudiez leur cœur, étudiez leur esprit ; pour le reste, remettez-vous *eh à des matrones expérimentées en ces choses-là ! * Le Roi l’interrompit brusquement : « Ah ça 1 vous voulez rire ! Qu'est-ce que Von dirait d'une pareille assemblée de filles ? Mais sachez bien que la femme que je cherche avant tout doit être une femme douce , bien faite et de taille à espérer des enfants . N'en connaîtriez-vous pas une qui réunisse toutes ces qualités ? *

— « Je n'y ai point réfléchi , répondit Rosny.

— Que diriez-vous alors si je vous nommais celle en qui je les ai toutes trouvées ?

— Ce ne peut être qu'une veuve, répliqua le ministre.

— Elle sera tout ce que vous voudrez, risposta le Roi ; mais, si vous ne pouvez la deviner, je vous ï a nommerai .

— Nommez-la donc , Sire, car je n'a i pas assez d'esprit pour cela .

— Ah ! la fine bête que vous êtes, reprit le roi, vous ne faîtes l'ignorant que pour me forcer à la nommer . Confessez donc que toutes les conditions que je désire , je les rencontre dans ma maîtresse, non pas que je veuille dire pour cela que je pense à l'épouser, mais pour savoir ce que vous en pensez si, faute d'autre, la fantaisie m'en venait. »

Effectivement Henri ÎV pensait épouser sa belle Gabrieiie : il l’aimait d’autant plus qu’elle le soigna, à Monceaux, d’une ièvre vioUente, avec un grand dévoua

ment. Il lui m adressa le tendre billet suivant, en quittant Monceaux: « Vous me conjurez * mes chères amours , d’emporter autant d’amour que je vous en laisse : Ah I que vous m’avez fait plaisir ! car j’en ai tant que , croyant avoir tout emporté, je craignais qu’il ne vom en fût point demeuré ! »

Ce bon prince aimait passionnément, car lorsqu’il apprit la mort tragique de Gabrielle, il pleura abondamment. Sa douleur faisait mal à voir: « Mon affliction, écrivit-il à sa sœur Catherine de Bourbon, est incomparable , comme le sujet qui me la donne . La racine de mon cœur est morte , et ne rejettera pim . »

Dès le premier jour, il avait pris le deuil en noir et le porta trois mois. Son chagrin ne cédant pas, ceux de son entourage commencèrent à craindre pour sa santé. On le pousse alors à prendre une autre femme légitime ou une maîtresse. Son goût de polygame lui fait prendre les deux : Marguerite consent au divorce nécessaire. Aux interrogations des préposés pour S’enquête canonique, elle répond: « Jamais je n’ai eu aucune volonté de consentir à ce mariage» J’y ai été forcée par le roi Charles et la reine ma mère . Je les ai suppliés à chaudes larmes ; mais le rot me menaça , si je n’y consentais , que je serais la plus misérable de son royaume . Il y allait du péril de ma vie , et bien que je n’aye pu porter aucune affection au roi de Navarre , j’ai dû obéir . A mon grand regret, l’amitié conjugale n’a pas été entre nous comme le devoir le requérait : durant les sept mois qui ont précédé la fuite de la Cour , du roi , mon mari , ayant eu la même couche , nous ne nom sommes jamais entreparlé . »

Henri IV, bon et affectueux, en lisant cet interrogatoire de Marguerite ne put retenir ses 'armes : « Ah l la malheureuse ! s’écria-t-il, elle sait bien que je Vai toujours aimée et honorée , et elle point mot » Il voulut que son ex-femme conservât le titre de reine et de duchesse de Valois. Pour sa nouvelle femme, Marie de Médicis, Henri IV, le polygame, toujours amoureux, lui écrit, alors qu’elle vient d’entrer à Lyon, le 2 décembre 1600 : « S’il était séant de dire qu’on est amoureux de sa femme f je vous dirais que je le suis entièrement de vous, mais j’aime mieux vous le témoigner en nn lieu

où U n*y ûura de témoim qu® von& et moÿ* * Et il tint parole : Arrivé à Lyon dans la soirée de § décembre, ce fut sans même attendre le sacrement qu’il demanda l'hospitalité à la nouvelle Reine et partagea sa couche. Détail piquant : si Fon consulte les dates, on voit que c’est peut-être à cette galante précipitation que nous devons Louis XIII.

On redoutait la rentrée de Marguerite à la Cour ; les courtisans étaient inquiets, Henri IV, lui-même, ne pouvait se défendre de certaines défiances,

A ion arrivée au château de Madrid, elle fut reçue par le Jeune duc de Vendôme, fils légitime de Gabrielle d’Estrées, qui lui souhaita, au nom du roi, la bienvenue, en si bons termes, d’une façon si gracieuse, que, restée sous le charme de ce sympathique enfant, elle écrivit le lendemain au roi : « On voit bien qu'il est d'une royale naissance , tant en corps, parfait en beauté, qu'en l'esprit qui surpasse son âge . »

Le 28 juillet, Henri vint à Madrid. Il ne reconnut d’abord pas son ex-femme ; arrivé à sept heures du soir, il n’en repartit qu’à dix heures. D’un ton amical : « Ma sœur, dit-il, en la quittant, soyez meilleure ménagère, et ne faîtes pas du jour la nuit , et de la nuit, le jour ! %

— « Que voulez-vous ? répondit-elle, cela me sera difficile et très mal aisé : â mon âge , on ne se réforme guère . »

Le surlendemain 28 juillet, Marguerite vint au Louvre rendre sa visite à son ex-mari. Henri IV alla jusqu’au milieu de la cour d’honneur pour la recevoir. Marie de Médieis, la seconde femme, se borna à l’attendre sur les marches du grand escalier.

Henri IV lui en fit d’ailleurs reproche. Marguerite avait demandé â voir le dauphin. Le samedi 8 août, le roi le lui envoya. Du plus loin qu’il aperçut l’ex-reine, il vint à sa rencontre en lui disant ; « Soyez la bienvenue, maman fille . C'est maman mère qui m'a recommandé de vous appeler ainsi %

Le lendemain, Marguerite vînt à Saint-Germain, où elle entendit la messe aux côtés du roi. Elle avait apporté un superbe présent pour le dauphin : un petit Cupidon, aux yeux de diamants, assis sur un daupb^*.

L'intimité s'établit et s© continua entre elle et le roi» son ancien mari, qui l'invita â venir passer quelques jouis au château de Saint-Germain.

Héroard, dans son curieux Journal, raconte qu'il vit un matin Marguerite à genoux devant le lit de la reine» et Henri IV dessus avec le dauphin, qui jouait avec un petit chien. .Le Bon Henri savait aimer ses femmes légitimes et les autres» ea véritable polygame. Hélas» sa grandeur d'âme et son affectueuse générosité n'étaient pas toujours payées de retour.

Henri continue d'aimer toutes les femmes qui lui plaisent et à se disputer avec la méchante « banquière » d’Italie» Marie de Médicis, comme l’appelait l’altière favorite la marquise de Moret. C’est jusqu’à la fin le Vert-Galant , avec la petite Paulette, qui dansait si bien dans les ballets, la petite Paulette â la chair blanche, polie et délicate, et qui mettait « en goust et appétit plusieurs de ceux qui la voyaient », surtout le roi polygame toujours amoureux. Henri chasse à courre avec la princesse Charlotte de Coudé. Le mari épouvanté se sauve avec sa femme en Flandre. Curieuse coïncidence : la princesse» après avoir tourné la tête d Henri IV, donna le jour au grand Coudé, le vainqueur de Kocroy.

Le 11 mai 1810. la reine Marie de Médicis est sacrée : Marguerite de Valois porte, elle aussi, le diadème de reine. Son manteau royal est tout entier recouvert d’un semis de Heurs de lis d’or, et die tient la première place dans le cortège.

De la haute tribune où il s’est placé, Henri voit passer ses deux femmes.

Dès le lendemain, polygame jusqu’au bout, le roi doit se rendre chez la 1141e du financier Paulet. Il a pensé à cette rousse pleine d’esprit, et à la voix charmeuse, véritable boute-en-train à l’unisson du Vert-Galant. Le roi a pensé à l’essayer avant d’en faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui Feût relevé, qui en aurait fait un homme, un Français, qui l’eût arraché à ses vilains goûts italiens...

Quand un fou eut tué ce prince» qui avait été un bon roi pour son pays, Marguerite» â la nouvelle de sa mort, pleura abondamment et fut profondément affectée. Elle prit à coeur de le venger et de découvrir les complices

de Ravaillac. Elle chercha par tous les moyens à faire entendre juridiquement la Comans qui désignait de bien hauts coupables, dont la reine elle-même.

De son côté, la reine Margot, digne épouse d’Henri, fut, comme lui, galante jusqu’à la fin. Elle aima et fut aimée et chantée avec passion par les poètes et les grands écrivains de son temps : Ronsard, Desporfes, Brantôme, les trois frères d’ürfé, Hilarion de Castes, qui la portent jusqu’aux nues*

... Qui sait si ce désordre de la vie d’Henri IV eût existé, si la loi avait autorisé et réglé la polygamie, ou tout au moins la polygynie, pluralité des femmes en vue de la propagation de la race. Car étant donné que ce polygame de qualité aimait vraiment ses femmes et ses maîtresses, qu’avec toutes il eut des enfants, ou ne s’y opposait point, pour sa part, on est en droit de penser à la vie intime splendide et heureuse qu’il eût menée avec toutes si, au lieu de cacher plus ou moins ses adultères, il avait pu, grâce aux lois et coutumes, avoir comme épouses officielles et légitimes toutes ces femmes qu’il choisissait pour leur cœur ou leur beauté.

Car, indépendamment de celles que nous avons nommées, il y eut bien d’autres « grandes dames , belles et douées de savoir , d'esprit et de religiosité », qui n’ont pas fui le commerce de ce prince, dont Madam§ de Guer cheville.

Madame de Rohan, elle, répondit aux poursuites du Vert-Galant : « Je mis trop pauvre pour être votre femme et trop élevée pour devenir votre maîtresse. »

On cite enfin, parmi les innombrables maîtresses de ce polygame, deux abbesses de couvent, qui lui laissèrent d’inattendus et cuisants souvenirs,

3} Un autre roï polygame ; Louis XV.

Il y a deux cents ans déjà et plus, le 29 décembre 1721, une enfant venait au monde à Paris, portant un nom vulgaire : Poisson Jeanne Antoinette, De très bonne heure, elle a l’intuition du grand rôle qu’elle doit jouer dans le monde et elle s’y prépare allègrement avec la complicité de son entourage. Vers l’âge de neuf ans, on lui prédit « qu'elle sera roîme* simm pim que mime »*

Hile est en effet, ne cesse de répéter sa mère* on * morceau de roi ».

Elle apprend tout ce qu’il faut pour être une dominatrice dans une société qui vit religieusement et civilement sous le régime monogamique, mais société qui en réalité est polygame et où, à côté de sa seule femme légitime, l’homme recherche les femmes les plus parfaites en beauté et en talent. Le roi Louis XV en offre un exemple marquant : il adore sa femme, lui fait quinze enfants, et proh tant en même temps du véritable harem que lui ont composé la Dubarry et la Pompadour, ses maîtresses officielles, se charme et se délasse dans les joies de la polygamie, à la mode de ses ancêtres Henri IV, Louis XIV et autres.

La femme remarquable par quelque qualité est alors l’objet des recherches, La petite Poisson sent ce qu’elle doit et devra être : intelligente, s’assimilant sans peine les questions les plus rébarbatives, dès qu’elle y voit quelque intérêt à les connaître, elle a « l’étoffe », qu’il suffit de broder. Les plus grands maîtres de l’époque vont s’employer et travailler à sa formation royale : Crébillon lui apprend la déclamation : Jelyoite* le chant et le clavecin ; Guibaudet, la danse ; l’acteur Lanoue, le maintien et le jeu du théâtre, Elle est d’ailleurs une élève remarquable : elle chante et danse à la perfection. Pour le plaisir des yeux, elle est belle, gracieuse et bien faite ; elle a des cheveux châtain clair, très beaux, avec une peau d’une grande finesse et d’une blancheur éclatante. Sa. physionomie est mobile, fuyante, insaisissable. Elle varie avec l’éclat de sa santé, la couleur cle sa robe, qu’elle harmonise aussi à l’heure du jour, sachant qu’il tant paraître toute autre à la clarté des lustres ou à la lumière du soleil. On sait le parti qu’elle en tirera.

Le roi Louis XV, bien que blasé sur la coquetterie féminine, dès qu’il eut aperçu Madame d’Etioles, tomba dans ses filets. La jeune femme, habillée de bleu et de rose, nonchalamment étendue dans son phaéton, sut attirer les regards du roi qm chassait dans la forêt de Sériant* proche du château de la belle. En 1745, Louis XV fait présenter officiellement à la reine sa femme, cette seconde épouse au sens polygamique, consacrant ainsi officiellement m nouveau mode de mariage

La Pompa&our est une adepte de ce code : plusieurs pour le bonheur d’un seul. En femme experte, elle ne songe qu’à distraire le roi, en lui créant des distractions ; en cherchant à Fintéresser à quelqu’un ou à quelque chose.

Lorsque sa beauté ne lui semble plus suffisante pour retenir ce blasé. Madame de Pompadour tolère des rivales, puis les choisit et les amène elle-même au monarque, elle en fait des épouses de ce roi polygame vivant en un milieu où Fon comprenait le principe naturel de la pluralité des femmes. Aime-t-elle le roi, défend-elle son influence ? Nous renvoyons le lecteur aux études des Concourt. Quant au « harem » du roi, voici ce qu’en dit la « Chronique de l'Œil de Bœuf » :

« Louis XV a vu passer tant de petites filles dam le « Parc aux Cerfs » en trois ans, et $a bouté royale envers ses jeunes sujettes a été si fécond « qu'on ne compte pas moins de soixante-douze bâtards provenant des fréquentations de ces mariages genre polygame » .

Cela n’empêchait pas Louis XV d’aimer la vraie reine Marie Leczinska, dont le président Hénault fait l’éloge en ces termes :

« Ce qui ne s'allie pas d’ordinaire , c'est que cette princesse si bonne, si simple , si douce, si affable, représente avec une dignité qui imprime le respect ; elle redevient reine et conserve dam la cour celte idée de grandeur telle qu'on nom représente celle de Louis XV . Elle n'est mêlée en rien dam les affaires, et aussi jamais le roi ne lui refuse les choses qu'elle lui demande , » Louis XV était donc un monarque véritablement polygame, pratiquant respect et culte pour chacune de ses femmes, légitimes ou non.

4) Un duc polygame sous Lotus XV :

Le duc de Richelieu , amant de toutes les femmes, et qui ne consentit jamais à être le fidèle mari de ses trois femmes légitimes »

A l’âge de quatorze ans, Louis-François-Armand Vigneron du Plessis, duc de Fronsàc, puis de Richelieu, parut à la Cour. B était filleul de Louis XTV et de la

duchesse de Bourgogne, qui rappelle « sa folie poupée ». Son premier mariage, contre son gré, avec Mademoiselle de Nouilles, qu’il ne pouvait souffrir, se fit par ordre de Louis XIY, qui avait trouvé le chapeau parfumé du jeune étourdi trop près du lit de Madame la duchesse de Bourgogne, la jolie marraine. Sa femme le trompa, et il se plut, lui, à plaisanter sur son infortune, jurant de prendre mille revanches* et d’aimer toutes les femmes en étant polygame à outrance.

Aussi Richelieu ne tarde-t-il pas à être embastillé, pour cause de galanterie et de séduction. L’austère Madame de Maintenon le fait sortir de prison. Sous la Régence, les trois Mes de Philippe d’Orléans affichent scandaleusement leurs intrigues avec le Roué des Roués, qui retourne deux fois encore à la Bastille. Le Régent en voulait à Richelieu qui semblait se complaire à lui enlever ses maîtresses, ou tout m moins à partager avec lui leurs faveurs.

Mademoiselle de Valois et Mademoiselle de Gharol&is» filles du prince, cessent d/être rivales pour adoucir la captivité de l’adorable prisonnier.

Le gouverneur de la Bastille permet à Richelieu de se promener sut la terrasse, à irae certaine heure du jour. De là, le gentilhomme voit passer en carrosse les femmes qui ont été ses maîtresses. Celles-ci lui témoignaient sans pudeur leur tendre intérêt, et ce ne fut qm pour obtenir sa grâce- que Mademoiselle de Valois se décida, à épouser k duc d& Modifie.

Par son esprit polygame et ses tendances à aimer toutes les femmes, Richelieu s’attira le dévouement de toutes les femmes qu’il séduisit. En secondes noces, il épouse Mademoiselle de Guise, princesse de Lorraine, à laquelle il ne garde pas davantage la moindre fidélité.

A quatre-vingt-deux ans, il épouse, m troisièmes

noces, Madame de Roothe.

On raconte qu’après la cérémonie de ce mariage, il rentra cher lui pour changer de vêtements, et que, jetant son cordon bleu sur son lit, il dit à son valet de chambre s « Va, le Saint-Esprit fera le reste ! *

Voici d'ailleurs comment il avait accompli ce dernier

exploit : Madame de Roothe et son premier mari pm» salent en Toiture sur le Pont Neuf devant un carrosse versé et cassé. Ils s'arrêtèrent pour savoir à qui l'accident était arrivé. C'était au maréchal de Richelieu, qu’ils ramenèrent chez lai.

Le lendemain, Richelieu s'en vint remercier M. et Madame de Roothe. Il trouva cette dernière Jolie et revint souvent. On ht remarquer à la dame que Richelieu était compromettant, malgré ses quatre-vingts ans, tant était mauvaise sa réputation. Madame de Roothe refusa de le recevoir. Peu après, elle devint veuve, très gênée et mit en vente ses chevaux.

Richelieu Rapprend, se déguise en maquignon, se présente pour acheter, dit qu’il ne saurait s’entendre avec les gens de la maison et demande à traiter avec la dame. Il est introduit, reconnu, et celle-ci, alors, affirme qu'elle a changé d’avis et ne veut plus vendre. Richelieu se retire, mais, pour être utile à la belle veuve, obtient du Roi, à son insu, un appartement pour elle aux Tuileries. Madame de Roothe apprend qu’elle doit ce bienfait à son adorateur et lui écrit pour l’en remercier. Richelieu arrive chez elle, tombe à ses genoux et lui dit : « Madame, si vous vous trouvez bien dans cet appartement , penne ttez-moi de trouver qu'il n'est pas digne de vous, et que l'hôtel de Richelieu vous conviendrait mieux ! *

La proposition fut acceptée et le mariage se fit : Madame de Roothe devint grosse. Mais le fils de Richelieu, le duc de Fronsac, furieux du tort que cette grossesse pouvait lui faire, gagna la femme de chambre de sa belle-mère. Celle-ci lui fît avaler, dans une tisane, une drogue abortive qui provoqua une fausse couche.

Richelieu trouvait tant de charmes aux femmes et les aimait tant qu’une heure avant d'expirer, sa bellefille s’étant approchée de son lit et lui ayant dit qu’elle le trouvait mieux, qu'il avait meilleur visage, il lui répondit : « Ah î c'est que vous me voyez à travers vos beaux yeux ! s

A cette époque, comme aujourd'hui, la monogamie était seule permise par la loi, mais c'était la polygamie qui régnait dans les mœurs...

5) Un autre polygame sous Louis XY :

Le financier Beaujon

Le financier Beaujon s’était constitué le Mécène des jolies artistes de Paris. Il possédait, en 1772, une maison de plaisance dans le faubourg Saint-Honoré, qu’on appelait la Folie-Beaujon.

Les jardins immenses qui l'entouraient avaient pour limites : l'avenue des Champs-Elysées, le faubourg Saint- Honoré, l'avenue YvTagram et la rue de Washington.

Cette demeure était un vrai paradis terrestre, fréquenté par une quantité de jolies femmes qui s'évertuaient à distraire le financier, obligé de suivre un traitement sévère pour la goutte, les rhumatismes et quelques autres maladies, généralement réservées à ceux qui vivent trop bien.

Des repas somptueux attendaient ces dames, pendant que lui, au milieu de cet essaim coquet et jaseur, savourant les mets les plus délicats, mangeait le maigre plat ordonné par les médecins,

À neuf heures, il quittait la joyeuse compagnie, se retirait dans une chambre voisine, ouverte sim les jardins, au milieu de laquelle un magnifique lit en corbeille le recevait ; alors on ouvrait les rideaux et toute rassemblée féminine s’approchait, devait le cajoler et lui dire des contes afin de rendormir sous les caresses de ses femmes qu’il appelait ses <i berceuses Cette fantaisie coûtait à Beaujon deux cent mille livres par an.

Lorsqu’il s’endormait, ces dames reprenaient leur partie à la table splendide, prolongeant îe souper jusqu’à quatre ou cinq heures du matin, moment où s’éveillait l’amphitryon, qui, en ouvrant les yeux, jouissait d’un spectacle charmant et peu ordinaire.

6) Un prince polygame : le duc de Berry

Le fils de Charles X adore sa femme , qui raide à élever

les enfants qu'il a eus avant et pendant son mariage .

Retenons bien la date qui suit : elle est absolument nécessaire pour prouver que le prince eut des enfants

légitimes et non légitimes, ainsi que des épouses à la mode polygamique pendant son union avec la duchesse de Berry.

Le 16 juin 1816, mariage, devant l’autel, à Notre-Dame de Paris... et encore autre part, écrit de Rémusat à sa mère , de Marie Caroline de Bourbon avec Charles-Ferdinand, duc de Berry, second fils de Charles X. Louis XVIII disait : « Le duc est amoureux de sa femme, mais il n'est pas le seul, et nous sommes tous ses rivaux. » De son côté, le duc de Berry vécut en vrai polygame, si l’on en juge par la liste de ses enfants, que voici :

Avant son mariage, il a trois enfants de Miss Brown : a) Thomas, né en 1805, b) Charlotte, en 1808 et c) Louise, en 1809. Il les recommande à la duchesse de Berry, à son lit de mort, et celle-ci répond sans hésitation : « Soyez sans inquiétude pour eux ; j'ai maintenant trois enfants ! »

Moins d’un an après son mariage, le duc de Berry a, en 1817, un fils (Charles Ferdinand), avec une belle blonde, aux yeux bleus, de bonne noblesse provinciale, la comtesse de la Roche. Le duc faisait amener le poupon secrètement à l’Elysée pour le couvrir de caresses. Cinq ans après le drame du 13 février 1820, l’enfant fut mis au collège royal de Versailles, par ordre du Dauphin. La duchesse de Berry, qui était fort bonne, s’écria, en le voyant pour la première fois : « Comme il ressemble à son père ! » Et elle l’entoura de sollicitude de même que les enfants de Miss Brown.

Plus tard, elle le prit comme secrétaire et chambellan et mit en lui toute sa confiance.

En 1820, le duc de Berry eut un autre fils de Mlle de la Roche.

De Virgine Oreile, le duc eut deux fils : Charles-Louis, né en 1815, et Ferdinand, né en 1820. Il eut aussi un autre fils, né en 1817 ; un autre en 1820, et une fille dont nous ne donnons pas le nom à cause de ses descendants. Ce prince était fécond et ne le cédaitien rien à la fécondité de sa femme Marie Caroline. Il fut, lui aussi, monogame selon les coutumes, et polygame selon la nature et les besoins du corps, du coeur et de l’esprit.

7) Napoléon polygame.

Joséphine - Marie-Louise - Marie Walewska (d’après Frédéric Masson, de l’Académie Française :

Napoléon et les Femmes ).

Le 1er janvier 1807, Napoléon se rendait à Varsovie.

Sur la route, il aperçoit une dame qui veut lui adresser la parole. Cette dame semble une enfant, elle est toute blonde avec de grands yeux bleus, très naïfs, très tendres, qui brillent à ce moment comme d’un délire sacré. Sa peau très fine, rose d’une fraicheur de rose-thé est tout empourprée par la timidité. Assez petite de taille, merveilleusement prise, si souple et si ondulante qu’elle est la grâce même, elle est vêtue très simplement, coiffée d’un chapeau sombre à grand voile noir. Elle porte le deuil de la Pologne.

La dame parle, Napoléon la regarde attentivement et, prenant un bouquet dans sa voiture, il le lui offre : « Gardez-le, dit-il, comme garant de mes bonnes intentions. Nous nous reverrons à Varsovie et je réclamerai un merci de votre belle bouche ».

La jeune femme se nomme Marie Walewska, de vieille noblesse polonaise et italienne. Ce sera l’épouse de cœur du grand conquérant, sa troisième femme.

Elle assiste à un bal donné par l’Empereur à Varsovie. Il l’admire et lui envoie ce billet : « Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatiente ardeur de Napoléon » .

Elle cède, parce que c’est la patrie, la famille qui lui ordonnent de céder. Elle a refusé à deux billets de l’Empereur. Elle reçoit celui-ci : « Vous ai-je déplu. Madame ? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti, tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh ! donnez un peu de joie, de bonheur à un pauvre cœur tout prêt à vous adorer. Une réponse estelle si difficile à obtenir ? Napoléon ».

Madame de Walewska se rend au dîner et au désir de l’Empereur. A table elle est placée en face de lui, et les yeux du Maître ne se détournent pas d’elle. Celle-ci

sur un signe, comprend qu’il s’agit du bouquet donné par Sa Majesté. Elle répond « qu’elle conservera religieusement les fleurs dont l’Empereur lui a fait don ». Et celui de s’écrier : « Maintenant nous allons cueillir des lauriers sur votre sol natal pour vous les offrir ».

A la sortie de table, Napoléon s’approche d’elle, et dardant sur elle ses regards dont nul œil humain n’a pu soutenir jamais la mystérieuse puissance, il lui prend la main, qu’il presse avec force, et lui dit tout bas : « Non, non, avec des yeux si doux, si tendres, avec cette expression de bonté on se laisse fléchir, on ne se plaît pas à torturer, ou l’on est la plus coquette et la plus cruelle des femmes. »

Duroc lui remet une lettre du Maître au moment où elle va quitter le palais.

Admirons l’amour qui brûle dans ce cœur, qui a régné sur Joséphine et sur bien d’autres, cœur de vrai polygame, qui cherche des femmes pour son cœur. « Il y a des moments où trop d’élévation pèse, et c’est ce que j’éprouve. Comment satisfaire le besoin d’un cœur épris qui voudrait s’élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par le poids de haute considérations paralysant le plus vif des désirs ? Oh ! si vous vouliez... Il n’y a que vous qui puissiez lever les obstacles qui nous séparent. Mon ami Duroc vous en facilitera les moyens. Oh î venez, venez ! tous vos désirs se sont remplis. Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre cœur ! N. »

Elle a 18 ans, une âme de feu, et un époux qui ne la satisfait guère. Elle rêve qu’elle va sauver sa patrie. Elle décide de ne pas écrire, mais de rester au palais. On l’y gardera la journée et le soir on la remettra à ceux qui doivent venir la prendre. On vient. Et la voilà en présence de Napoléon. Elle pleure. Il n’est pas habitué aux femmes honnêtes. Il en veut faire sa femme. Au moment du départ, il lui dit : « Ma douce et plaintive colombe, sèche tes larmes, et va te reposer. Ne crains pas l’aigle, il n’a d’autres forces près de toi que celles d’un amour passionné, mais d’un amour qui veut ton cœur avant tout , tu finiras par l'aimer, car il sera tout pour toi, tout, entends-tu bien ! » Et il lui fait jurer de revenir le lendemain.

Rentrée chez elle, le soir même ; elle reçoit un paquet, des fleurs, des bijoux et cette lettre :

cc Marie, ma douce Marie, ma première pensée est pour toi, mon premier désir est de te revoir. Tu reviendras, n’est-ce pas ? Tu me Pas promis. Sinon l’aigle volerait vers toi ! Je te verrai à dîner, l’ami le dit. Daigne donc accepter ce bouquet : qu’il devienne un lien mystérieux qui établira entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous environne. Exposés aux regards de la multitude, nous pourrons nous entendre, quand ma main pressera mon cœur, tu sauras qu’il est tout occupé de toi, et pour répondre, tu presseras ton bouquet ! Aime-moi, gentille Marie, et que ta main ne quitte jamais ton bouquet ! N. »

Napoléon n’aime pas la résistance, habitué qu’il est à ce que tout cède à tous désirs qu’il exprime. La résistance qu’elle lui oppose lui tient au cœur. Peu à peu, il s’exalte ; feinte ou vraie, la colère lui monte au cerveau : « Je veux, entends-tu bien ce mot, je veux te forcer à m’aimer. J’ai fait revivre le nom de ta patrie, ta souche existe encore grâce à moi. Je ferai plus encore. Mais songe que, comme cette montre que je tiens à la main, et que je brise à tes yeux, c’est ainsi que son nom périra et toutes tes espérances, si tu me pousses à bout en repoussant mon cœur et en me refusant le tien. » Bientôt la jeune femme, malgré sa résistance, devient la vraie femme de Napoléon, et désormais, il la traitera en femme légitime. Son aventure n’a rien de choquant pour la société polonaise et la société de son temps, qui parent simplement les habitudes de polygamie orientale du scepticisme élégant de mode de Versailles ; qui ont reçu et retenu les exemples de morale de Catherine la Grande, et qui trouvent, lorsqu’il leur plaît, dans le divorce, la sanction légale et même religieuse, de ses fantaisies extra-conjugales. En Pologne, on avait soin, en contractant un mariage religieux, d’y laisser subsister un cas d’annulation religieuse ; afin de rompre cette union sans blesser la conviction religieuse.

Nul grand seigneur, en ce temps-lâ, qui, à côté de sa femme, n’eût dans le monde une maîtresse attitrée et n’entretînt, en quelqu’un de ses châteaux une ou plusieurs Géorgiennes.

M ss«

Par suite, Napoléon apparaît aux chefs de la noblesse polonaise, comme un souverain singulièrement chaste, car il fait la guerre sans traîner un harem à sa suite ; il n’a point accepté les femmes qui, toutes, se seraient offertes à lui ; il n’en a désiré qu’une, et il a attendu qu’elle se donnât.

La conduite qu’ils ont tenue eux-mêmes, ces nobles, leur semble non seulement naturelle, mais strictement obligée. Il fallait que venant à Varsovie et y résidant, Napoléon eût une femme, et il fallait qu’ils lui offrissent celle qui pouvait lui plaire le mieux. Par bonheur, cette femme s’est rencontrée, telle qu’en cent ans, on n’eût point trouvé la pareille : simple, naïve, pudique, désintéressées, uniquement animée de la passion de la patrie, capable d’inspirer un sentiment durable , une passion vraie, incarnant ce qu’il y a dans la nation de plus aimable, et de plus généreux.

Elle ne sera pas pour Napoléon une maîtresse de passage, elle sera une sorte d’épouse à côté, qui ne participera, à la vérité, ni aux dignités de la couronne, ni aux splendeurs du trône, mais qui occupera un rang spécial, qui sera l’embassadrice de son peuple près de l’empereur, sa femme polonaise. Par un lien léger encore, mais qu’elle pourra resserrer plus tard, elle unira le cœur de Napoléon aux destinées de la Pologne.

Napoléon s’occupe de ses toilettes. C’est chez lui une prétention d’y être passé maître.

Il ne lui suffit plus de voir son amie tous les soirs en particulier, il faut qu’elle soit de tous les dîners, de toutes les fêtes, où il se rend pendant le temps qu’il passe à Varsovie, avant la campagne d’Eylau. Et là, point d’instant qu’il ne communique avec elle, par ce langage mystérieux et muet qu’il lui a enseigné. Elle comprend à présent ces gestes des mains, ces signes des doigts qui ne s’adressent qu’à elle seule, par lesquels elle seule suit une pensée d’amour pendant que Napoléon parle avec d’autres : « Sache donc, lui dit-il, que je dois remplir dignement le poste qui m’est assigné : j’ai l’honneur de commander aux nations ; je n’étais qu’un gland, je suis devenu un chêne. Je domine, on me voit, on m’observe, de loin comme de près. Cette situation me force à jouer un rôle, qui, quelques fois, peut ne

pas m’être naturel mais que je dois soutenir, pour rendre compte, bien plus à moi-même qu’aux autres, de cette représentation commandée par le caractère dont je suis revêtu. Mais tandis que je fais le chêne pour tous, j’aime à redevenir gland pour toi seule. Et comment ferais-je, quand la foule nous observe, pour te dire : « Marie, je t’aime ». Et toutes les fois que je te regarde, j’ai cette envie-là, et je ne puis m’approcher de ton oreille sans déroger ».

L’empereur est son véritable mari, elle le suit partout, elle prend un repas, tête à tête avec lui, servis par un seul valet de chambre en toilette.

Les heures lentes sont usées à des lectures ou à des tapisseries. La distraction est la parade, regardée par les jalousies closes : une vie de recluse, toute aux ordres et à la discrétion du Maître, sans nulle société, nul plaisir, nulle coquetterie ; et de cette vie elle est satisfaite. Elle réalise pour Napoléon le type de la femme telle qu’il a cru la trouver en Joséphine, la femme douce, complaisante, attentive, timide, qui n’a point d’ambition, ni même, à ce qu’il semble de volonté, qui est tout à lui, qui ne vit que pour lui, et qui, si elle attend de lui une grâce, c’est une grâce à ce point colossale, à ce point impersonnelle, qu’il est déjà d’une âme sigulièrement haute d’en concevoir la chimère, et que l’espérer d’un homme, c’est égaler presque cet homme à un Dieu.

M. Beaufils, qui a étudié Napoléon amoureux, montre bien que la comtesse Walewska était indispensable à Napoléon, c’était vraiment sa femme, celle qui le complétait et le perfectionnait « Cette finesse de sensibilité, cette intelligence des sentiments qui manquaient à Joséphine, Mme Walewska les avait au plus haut degré. C’était la confidente qu’il fallait à Napoléon, entre deux de ses besognes formidables. Il trouve en elle pour longtemps ce qu’il n’avait trouvé qu’un jour chez Joséphine : des bras qui fussent un berceau, un cœur qui fût un asile. Toute abnégation, toute tendresse, toute candeur, Mme Walewska était cet être idéal, cette femme pour qui son compagnon n’a point de pensée secrète, et des lèvres de qui la bonne parole attendue ne manque jamais de tomber.

Quant à Marie-Louise, sa conduite de la fin ne permet pas de dire qu'elle fut la véritable épouse. Ce qui est exact, c'est que Napoléon fut à son égard l'époux, au sens le plus grave du mot et avec tous les devoirs que comporte ce titre. Joséphine avait été la compagne du trône, mais par occasion ; Marie-Louise fut la véritable impératrice. La première n'avait jamais partagé le pouvoir, la seconde fut régente. Toutes deux furent aimées, mais du respect s'ajouta à l'affection pour celle-ci quand elle devint mère. Ce qu'on appelle l'esprit de famille — le sens de cette trinité, père, mère, enfant — n'a jamais été mieux compris que par Napoléon entre Marie-Louise et le Roi de Rome.

En 1809, Madame Walewska est à Vienne, près du palais de Schoenbrunn, elle y devient enceinte, et eu 1810 vient au monde Alexandre-Florian-Joseph Colonna Waiewski.

Elle vient à Paris. Tous les matins, l'Empereur envoie demander ses ordres. Elle a à sa disposition des loges dans tous les théâtres ; on ouvre devant elle les portes de tous les musées. Corvisart, le médecin de l’Empereur, est chargé de veiller sur sa santé. L'ami dévoué Duroo a pour mission expresse de satisfaire ses désirs, de lui procurer la vie matérielle la plus large et la plus agréable.

Aussi souvent qu'il peut s'échapper, l’Empereur vient paser quelques moments avec elle, ou bien il la fait venir au château avec son fils, auquel il a conféré le titre de comte de l'Empire.

Madame Walewska est contrainte, sur les invitations réitérées de Joséphine, d'aller à la Malmaison avec son fils, que l’Impératrice comble de joujoux et de cadeaux.

A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque Napoléon, abandonné de tous, vient chercher dans la mort un asile que la destinée lui refuse, Marie Walewska arrive, et, toute la nuit dans l’antichambre, elle attend qu'il la fasse appeler.

Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par cette crise physique qu'il vient de traverser, ne songe à la demander qu’une heure après qu'elle est partie : « La pauvre femme, dit-il, elle se croira oubliée I »

C'est la mal connaître : quelques mois plus tard, en

1814, avec son fils, elle débarque à File d’Elbe et passe une journée près de l’Empereur à l’Ermitage de la Marciana. En 1815, dès qu’elle apprend le retour de Napoléon à Paris, elle se hâte d’accourir. Il faut la citer la première parmi les femmes dont le dévouement survit à la fortune et qui se montrent les plus assidues à l’Elysée et à la Malmaison.

Son mari mort, elle épouse un cousin de l’Empereur. Ce mariage affecta vivement le captif de Sainte-Hélène. «L’Empereur, dit un de ses compagnons, avait toujours conservé une tendresse extrême à Mme Walewska, et il n’était pas dans sa nature de permettre à ce qu’il aimait d’aimer autre chose que lui, nous pouvons ajouter, à celle qu’il considérait comme sa femme ou sa maîtresse légitime. »

Madame Walewska mourut peu après, en 1817.

Quant à son fils, dont l’Empereur avait écrit dans son testament : « Je désire qu’Alexandre Walewski soit attiré au service de France dans l’armée », il remplit une brillante carrière : il fut un illustre soldat, un brillant écrivain, un habile diplomate.

Page 1