VICTOR MARGUERITTE
Voici un très curieux et vivant livre, qui, présenté sous forme d’essai sociologique, est une importante contribution à cette perpétuelle tentative de réfection des codes, à laquelle s’acharnent les rêveurs, c’est-à-dire, au demeurant, les véritables réalisateurs, soucieux d’accorder le déséquilibre évident des lois et des mœurs.
Celles-çi sur certains points avancent, sur d’autres points retardent. Celles-là sont toujours à des lieues en arrière ! D’où le plus fâcheux tiraillement, pour les imprudents qui se mêlent de réfléchir en vivant. La masse se résigne et souffre. Honneur à ceux qui se révoltent ! C’est à ceux-là que le progrès doit de n’être pas un mot vide de sens, une bulle crevée, un rien désespérant.
Georges-Anquetil, directeur du Grand-Guignol , qui à sa courageuse manie de dire tout haut ce qu’il pense être juste dut l’honneur d’être, comme/ au grand siècle, embastillé, voire bastonné par des seigneurs mécontents, Georges-Anquetil, qu’on poursuivit sous le fallacieux prétexte d’outrage aux mœurs, pour avoir dit le triste état de$ Phynances de notre
troisième Mère-Ubu, est un de ces révoltés nécessaires. Avocat et journaliste» il manie» avec force, une plume acérée.
Il s’en est servi, cette fois, pour attirer l’attention des Parlements « sur F ampleur du problème sexuel et sur les dix-huit millions d'Européennes que le surnombre des femmes» le massacre des mâles et Fégoïsme de la monogamie condamnent aux misères physiologiques et morales du célibat. »
Et se basant sur cette exacte remarque du sénateur Hugues Le Roux : « D'après les résultats du dernier recensement
publiés à V Officiel, nous comptons , en France , quatre demoiselles à marier pour un homme en âge de les épouser dans les conditions d'avant- guerre », pour conclure, il réclame l’abrogation de l’article 340 de notre Code pénal interdisant et punissant la bigamie et» a fortiori , la polygamie.
Fort bien ! Et je n’y vois pour ma part nul inconvénient. Je souscris même, très volontiers» à la plupart des observations par quoi Fauteur» appuyé sur quantité de littérateurs, de médecins» de sociologues et de moralistes, dont il cite ingénieusement et abondamment les textes» vient aux fins de sa démonstration. Et je conviens que celle-ci, si elle s’en tenait à l’énoncé de la conclusion susdite, serait d’une irréfutable logique,
La polygamie masculine, ou, pour préciser, la polygynie, qui est le fait d’aimer, marié ou non, ensemble ou successivement, plusieurs femmes, est sans doute légalement interdite, puisque nos Gâtons estiment que le marié bigame est un véritable criminel passible des travaux forcés à temps. Ainsi, a orûorif comme le constate Georges-Anquetiî, après Molière:
La polygamie est un cas»
est un cas pendable*
Mais seulement lorsque notre polygame ou gÿne a commis l’imprudence de faire constater par M. le maire sa seconde union !... La loi, ici, est inflexible. C’est que, je Fai écrit cent fois, le mariage, aux yeux du législateur bourgeois, est une prison-forteresse. Triples murs bâtis autour de l’héritage I
La famille, cellule sociale, repose toute sur le roc stérile du patrimoine. Le coffre-fort, voilà le Saint des Saints.
Dans les mœurs, au contraire, licence totale. La polygynie foisonne, en plein et tranquille épanouissement. Il y a bien, de temps en temps, quelques brownings passionnels qui pétaradent ! Réflexe du temps des cavernes, aux mains de la maîtresse trahie ou de l’épouse abandonnée.
La femme qui tue n’a pas d’excuses. Aucun être humain n’a, sur un autre, droit de propriété. Il va de soi que le monsieur qui massacre m’apparaît plus répugnant encore. Une séculaire faiblesse peut donner parfois au meurtre commis par la femme un faux-semblant de circonstances atténuantes. L’antique usage de la domination et de la force rend le meurtre du jaloux le plus ignoble de tous les crimes.
Voilà l’article du Code à abolir, tout de suite, vous permettez, Georges- Anquetil ? L’article rouge, qui fait innocenter, par la sauvage sensiblerie des jurys, le mâle assassin.
Au surplus, c’est îà parenthèse. On tue de moins en moins, et l’on couche, à tort et à travers, de plus en plus. Résultat: enfants naturels, adultérins. Injustices et embrouillamini...
Et ce qui est pis : avortements, en veux-tu, en voilà ! Le grand voile d’hypocrisie, jeté par la société sur ces misères, est tout englué de traces de stupre et de taches de sang.
C’est à quoi pense remédier la proposition de Georges- Anquetil. Si la polygamie, et pour commencer la bigamie cessaient d’être (le bon billet !) une possible fourniture de bagne, — (je connais peu, pour ma part, de forçats bigames) — la loi et les mœurs cesseraient de nous offrir, du même coup, le risible assemblage de leur dissonance.
Au fond cela ne changerait pas grand’chose.
Je ne méconnais pas ce qu’a de logique le sentiment de l’auteur, ce qu’il a aussi de pitoyable et de généreux lorsqu’il évoque, au regard des milliers de femmes condamnées à tromper comme elles peuvent leur absurde et cruel célibat, les milliers d’escîave3 condamnées — par la police des mœurs.
ô ironie ! — au bon plaisir de i’haimnc, aux travaux forcé? de ia prostitution.
Je crois seulement qu’il y a des remaniements du Code plus urgents et plus nombreux, à effectuer sans retard. Et je songe, avec mélancolie, aux infructueux essais que j’ai tentés moi-même, bien avant la guerre, avec Henri Coulon et nombre d’autres pionniers de bonne volonté, aux efforts sans résultat de notre Comité pour la Réforme du Mariage. Nous avions rédigé, cependant, une bien sage proposition de loi... L’ouragan de 1914a balayé tout cela.
Félicitons donc Georges-Anquetil d’avoir, par la boutade de son livre, donné un utile coup de boutoir au mur épais des préjugés et du mensonge. Mais notons — d’après la volumineuse enquête qu’il publie en annexe et qui rassemble, en une soixantaine de lettres, les opinions, sur ce point, des écrivains les plus autorisés, — qu’il ne semble guère avoir fait brèche dans la lourde façade.
L’indifférence de la plupart n’a vu, sous la vérité, que l’apparent paradoxe. A quoi bon légaliser la polygamie, quand son usage est courant ? Et puis « trois femmes pour un mari 1 ». — passe, tant que cela ne sort pas du vaudeville quotidien ! Le jour où, par ces temps de vie chère, il faudrait les loger et les vêtir obligatoirement, et où, de surcroît, elles auraient droit au devoir conjugal — voilà de quoi refroidir les correspondants de Georges-Anquetil !
Je me suis borné, pour ma part, à lui répondre ceci :
La polygamie ? mais que voulez-vous de plus , et les mœurs actuelles ( celles qui du demi-monde ont gagné le monde) ne la consacrent-elles pas suffisamment ?... Non , je ne crois pas quil soit utile à la société de lui donner , de surcroît , V estampille des lois... A moins de refaire , au préalable , toutes les lois !... Pour moi , qui crois à la beauté d'une seule et durable union » il me suffirait pour remédier aux tristes maux que vous signalez , — enfants adultérins, prostitution , — de la réfection partielle du Code ... Tâche déjà pas commode , et qui , — soyez-en sûr — usera avant que d'être accomplie , bien des bonnes volontés . V ouloir légaliser la polygamie * oui, ce serait
franc / mais en l'état de civilisation {ou de barbarie) présent , impossible ! Commençons par abattre un pan de mur , ce sera déjà bien joli ..
A quoi Georges- Anquetü riposte :
Ce n'est aussi qu'un pan de mur que nous voudrions abattre avec la monogamie : celui du mensonge , de la tartufferie , de l'incompatibilité d'humeur et de leurs désastreuses conséquences. Et ça donnerait déjà rudement d'air sain et agréable à respirer ...
D’accord. Mais je le répète, il me semble qu’il y a, pour cette inévitable réfection du Code, des points plus vulnérables où frapper d’abord. Ce n’est que par une patiente et acharnée méthode de travail que nous viendrons à bout de l’écrasante bâtisse napoléonienne, où le ciment romain agglomère encore, tant bien que mal, les blocs de la vieille tyrannie masculine.
Et ici, il faut bien que j’aille jusqu’au bout de ma pensée! Georges-Anquetil, avec ses airs de démolisseur, est en fin de compte, lui-même, un simple tyran. Il décrète la polygamie, mais sous la seule forme de la polygynie. Il voit avec les yeioc du Vieil Homme.
Soyons aussi sincère que lui. Mais essayons d’être plus équitable. Au problème tel qu’il le pose, un corollaire s’impose: la polyandrie. Mêmes droits à la femme qu’à l’homme! Egalité des droits humains, dans l’égalité des sexes.
Mais voilà une discussion qui risquerait de nous mener loin. Sujet d’un autre livre, et d’une autre préface. C’est sur quelques affirmations aussi peu fondées, à mon sentiment, en science naturelle qu’en réalité économique, que Georges- Anquetil établit sa conception rigoureuse : polygamie légalement réservée à l’homme en tout temps et dans tous les cas; polyandrie accordée à la seule célibataire, la femme mariée devant subir une servitude comparable à celle du harem barbare. L’épouse volage, au lieu et place du bigame, punie des travaux forcés prévus par l’article 340 !... L’auteur va un peu fort, ne vous semble-t-il pas, dans ce renversement des rôles ?
Non, mille fois non ! Liberté réciproque. Répudiation, à volonté, pour l’un comme pour l’autre, Je seul crime étant de tromper, et la seule sanction étant celle-ci : la porte...
Georges-Anquetil invoque, à son actif, l’opinion d’un trio inattendu : Napoléon, Michelet et Jules Lemaître, adversaires (pour des raisons diverses) de la polyandrie. Soit ! On est féministe ou on ne l’est pas. Georges-Anquetil, Napoléon et Jules Lemaître ne le sont pas. Ils ont tort. Michelet, lui, l’était, mais ne voyait, dans la Femme, que l’étemelle blessée, une tendre et fatale victime... Ange du foyer, dont mille démons, depuis, ont saccagé, renversé l’âtre !
Elle travaille, et de plus en plus travaillera, comme un homme. Qu’elle jouisse des mêmes prérogatives ! Elle les exercera bien vite avec plus de mesure et de discernement.
Je compte sur l’élève pour en remontrer au maître, en tout ce qui est hygiène et morale, dans la société de demain, que façonneront à leur tour, inévitablement, les femmes. Société meilleure. Pourquoi ? Parce que le cœur les guide.
Donnons dorénavant à l’enfant le nom de la mère, voilà la révolution faite. Et la justice instaurée.
Victor MARGUERITTE.