‹ La maitresse légitimeChapitre 7 sur 58 · LES PAYS ET LES AGES · texte numérisé non relu

LES PAYS ET LES AGES

« ... Et cependant il est certain , il est prouvé par la leçon de chaque jour, que Vamour est, avec la nutrition, le grand mobile, caché ou avoué, des actions humaines . Mais que deviendrait un Etat sans hypocrisie ? x

Il est loisible à un écrivain de dire ce que beaucoup pensent tout bas, mais eu parlant lui-même tout bas. On lui adresse un sourire d'intelligence et rien ne change. S'il parle haut, c'est un cynique, un gêneur, un fauteur de scandale. La terreur de mériter ces qualificatifs ne m'a sans doute point arrêté autant qu'il eût fallu. Cela vient de ce que je suis mal persuadé de la nécessité d'être défèrent envers une morale que beaucoup trouvent profitable et expédient de maintenir, mais qui me paraît, à parler sans fard, presque totalement illogique et révoltante. »

Camille Màuclair ( L'amour physique ) (1).

Si le lecteur a le droit d’exiger de l’auteur la bonne foi, l’auteur doit pouvoir revendiquer le droit

(1) Librairie Paul Ollendorff, éditeur.

réciproque pour lui d’exiger du lecteur la bonne volonté, celle de se débarrasser de tout le fatras de mensonges dont la prétendue civilisation et une fausse éducation ont imprégné, dès l’enfance, son cerveau trop malléable.

Pour pénétrer avec profit dans le domaine en friche que nous allons essayer de reconnaître, faisons-nous un esprit vierge et sainement chaste. Et pour laisser de côté toutes nos notions de pudeur, pudeur des mots, pudeur du corps, pudeur des actes, relisons quelques vieux et jeunes auteurs.

Montaigne, d’abord, notre Montaigne, au génie si français, et qui fut l’incarnation même de la plus forte vertu populaire de notre race : le bon sens, a, en quelques lignes, excellemment posé la question de la pudeur des mots :

« Qu’a donc fait aux hommes l’action génitale , si naturelle et si nécessaire, pour la proscrire et la fuir, pour n’oser en parler sans vergogne et pour l’exclure des conversations ? On prononce hardiment les mots tuer, voler, trahir, commettre un adultère, etc., et l’acte qui donne la vie à un être, on n’ose le prononcer ! O fausse chasteté ! honteuse hypocrisie !... ne sont-ils pas bien brutes, ceux qui nomment brutal l’acte qui leur a donné le jour ? »

Pudeur du corps ?

Lisez le fameux Tableau de V amour conjugal du bon docteur Nicolas Venette, qui devrait bien avoir sa rue à Paris, comme il l’a à La Rochelle :

« Les premiers hommes étaient tout autres que nous ; U étaient bien plus scrupuleux et bien plus raisonnables que nous ne le sommes. Leur nudité ne leur causait aucune émotion déréglée. La nature et la raison étaient les maîtresses de leurs mouvements amoureux, et l’amour même. La nudité d’un homme ou d’une femme ne faisait pas plus d’impression sur leur âme que les

filles de Lacédémone n’en firent autrefois sur l’esprit des peuples, lorsqu’elles dansaient toutes nues dans un carrefour, sans être couvertes que de l’honnêteté publique. Il semble que cette force d’âme ne se soit conservée que chez les sauvages, qui, en cela, sont bien moins sauvages que nous. »

Cependant, diront certains, il est naturel de cacher les parties sexuelles.

Où ça, naturel ? Chez les Chinoises, les Arméniennes et les Yakoutes de Sibérie, plaçant leur pudeur sous leurs pieds, qui sont leurs parties honteuses ? Chez les femmes Arabes ou Turques, qui ne doivent pas montrer leur visage ?

Et puis le culte que les Anciens professaient au Phallus, ou dieu Priape (1), ce culte que nombre de populations de l’Orient professent encore de nos jours en l’honneur du cléis et du lingam, était-il, et est-il si insensé ?

Les organes de la génération sont aujourd’hui les parties honteuses de l’individu. Je préférais l’espèce de vénération en laquelle les tenaient au contraire les Anciens, qui les appelaient les parties nobles ou sacrées. Car quoi de plus noble pour l’homme que la reproduction, qui, comme le disait Platon, « concourt à rendre les hommes immortels en laissant des enfants de leurs enfants après eux ? » Moins

(1) « ... Pendant les fêtes de Bacchus, ce membre indécent était placé avec grande cérémonie sur de petits chariots, et promené d’abord à la campagne, et finalement dans la ville. A Laviniuni, on consacrait au seul Bacchus un mois tout entier, pendant lequel tous employaient à l’envi les expressions les plus obscènes, jusqu’à ce que ce membre eût été promené sur la place publique et fût tranquillement remis à sa place, et il fallait que la mère de famille la plus respectable déposât publiquement une couronne sur cette image impure. « (August., De civit . Dei, XII, 21.)

pudibond d’ailleurs et plus logique que beaucoup de modernes, Saint-Clément déclarait franchement : « Je ne rougirai pas de parler, pour Futilité des lecteurs, des organes qui donnent naissance à F homme , puisque Dieu n’a pas rougi de les créer. »

Aussi bien dans son ouvrage La Création humaine (1), le docteur G.- J. Witkowski rappelle leur importance en citant à la fois Van Helmont : « Propter solum uterum, mulier est id quod est » (C’est par la matrice seule que la femme est ce qu’elle est) et Fernel : « Totus homo semen est » (L’homme est tout entier dans sa semence).

En tout cas, aujourd’hui encore, il suffit d’observer les mœurs des peuplades qui sont restées le plus près de la nature, pour constater les bizarreries invraisemblables de variations de leur notion ou de leur absence de notion de la pudeur*

Havelock Ellis, membre de la Société de Médecine légale de New-York, rapporte (2) qu’à Tahiti, la nudité était pour ainsi dire un geste religieux, que la danse des funérailles et celle du mariage se faisaient à l’état de nudité, et que le jour des noces, la consommation du mariage se faisait en public. Il ajoute que les indigènes de l’île de Nias, en Indonésie, ne font nulle attention ni à leur nudité ni à celle d’autrui ; que les Australiens centraux sont nus ; que les Maori, obligés par leur climat de bien se couvrir, ne voient rien de répréhensible à ce que les jeunes filles se mettent nues en public pour nager, que les hommes ne vont au travail ou au combat que nus ; que les femmes Mandurucu (Brésil), vont

(1) A. Maloine et fils, éditeurs,

(2) La pudeur . ~~ La périodicité sexuelle, — L’auto-èro tisme. (Edition du Mercure dé France )*

nues ; que les Indiens du Brésil central n’ont pas de parties secrètes ; que chez certaines tribus de l’Amazone, comme chez les Guaycuru, ce sont les hommes qui sont nus, tandis que chez d’autres, comme les Uaupà, ce sont les femmes ! que chez les Indiens Crow du Montana, où toutes les femmes sont des prostituées (se donnant à n’importe quel homme en échange d’un paiement), la présence d’un homme (blanc ou Indien, médecin ou non), est interdite à l’accouchement et qu’une jeune femme, après s’y être longtemps refusée, quoique en danger de mort, finit par accepter l’aide du docteur Hôlder, mais après s’être couvert les lèvres et l’aine de morceaux d’étoffe, de manière à ne laisser visible que l’orifice ; que les femmes Naga, de l’Assam, ne se couvrent que les seins, déclarant qu’il est absurde de couvrir celles d’entre les parties du corps que chacun a pu voir dès leur naissance, mais qu’il faut couvrir avec soin ce qui a poussé plus tard, à savoir les seins ; qu’on a, dans le vieux Calabar, un dédain général pour toute pudeur ; qu’entre le Niger et le Gabon, surtout sur le Cameroun’ s River et dans le delta du Niger, les filles vont nues avant leur mariage, comme les filles et les femmes dans le Swaziland, chez les Karivondo et même chez les pudiques Baganda, les femmes de leur roi paraissant toutes nues aux réunions et la nudité ne leur semblant blâmable que chez le mâle; qu’en revanche la nudité des hommes se rencontre au Nord-Ouest jusqu’à environ deux cents milles de Khartoum, c’est-à-dire dans la région habitée par les Nègres Nilotiques du groupe Dinka-Acholi ; que chez les Ja-Luo, les hommes non mariés sont nus, ceux qui ie sont ne devant parler à leur belle-mère, sous peine d’injure grave, que portant un minuscule mor-

ceau de peau de chèvre ; que les Masaï, qui ont un pénis énorme, regardent comme honteux de cacher ce membre et au contraire comme fort honnête de îe montrer, même avec ostentation ; que chez les Dinka de l’Afrique, ce sont les hommes qui vont nus, tandis que ce sont les femmes chez les tribus voisines : Bongo, Mittoo, Niam-Niam ; que chez les Wakonda, chez les Âwemba, les Alun gu, les Batambuka, les femmes sont nues et les hommes ne portent qu’un anneau de fil de laiton autour de la poitrine ; que les Angoni, comme les Zoulou, couvrent le gland de la verge avec un petit tube de bois ou une coquille de fruit ; que les femmes d’Upoto sont complètement nues, prétendant que « cacher , c’est fournir un aliment à la curiosité » ; qu’enfin dans le Gold Coast et les pays voisins, l’indécence et l’impudeur sont inconnues»

C’est que la pudeur change tellement d’une latitude à l’autre et d’un siècle à l’autre que rien que sur les variétés et localisations de la pudeur sexuelle, il y aurait un énorme volume à écrire. L’auteur pourrait prendre pour épigraphe la phrase de Stendhal : « Les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise . » Un exemple entre mille montrera combien cette pudeur est conventionnelle, par conséquent antinaturelle. Bmpnmtons-le à Rémy de Gourmont (1) :

« Un matelot anglais , lors des premières explorations , se fit conspuer par des femmes Maories, non parce qu'il se présentait nu, ce qui était au contraire exigé par la coutume , mais parce qu'il se présentait le gland découvert . Ce détail les choquait extrêmement . Exemple curieux de la localisation de la pudeur : toutes les

(1) Physique de l’Amour, — Mercure de France , éditeur

parties du corps se pouvaient et se devaient montrer , toutes excepté cette petite surface . A bien réfléchir , la pudeur des Européennes, au bal ou à la plage , est à peu près aussi saugrenue que celle des Maories, ou que celle des fellahines qui, à la survenue dfun étranger , relèvent leur chemise, unique vêtement , pour s’en couvrir la face ! »

Reste la pudeur des gestes et des actes, la convention non moins factice de cette fidélité conjugale à laquelle sera plus loin consacré un chapitre spécial, où nous passerons en revue la notion du mariage à travers les âges et les pays. Mais, dès maintenant, à défaut de Diderot, trop dix-huitième, consultons l’orthodoxe vicomte de Ségur :

« Au Pégu, à Siam, à Cambodge, l’adultère est une distinction honorable . Les habitants offrent leurs épouses aux étrangers et s’offensent du refus de s’en servir comme d’une insulte faite aux charmes de leurs femmes . Hérodote fait mention d’un peuple nommé Gendanes, dont les femmes faisaient gloire de leur impudicité. L’usage de leur pays les autorisait à ajouter un falbala ou bordure à leur vêtement par chaque nouvel amant qui sacrifiait au dieu de Cythère, et celle qui portait le plus grand nombre de ces bordures était la plus enviée de son sexe et la plus admirée du nôtre . Si cet usage révolte à la fois et la décence et la raison, au moins avait-il une sorte de conséquence qu’on ne trouve pas dans la conduite des hommes de ce siècle, qui emploient tous les genres de séduction pour corrompre les femmes en passant leur vie à les calomnier. »

La coutume que cite Hérodote et que rapporte avec indignation M. le vicomte de Ségur prouve, parmi beaucoup d'autres sèmbîahles, que, comme nous le verrons souvent, les « sauvages » sont plus près de la nature et de ses lois que les prétendus

civilisés, mais que, d’autre part, ils ont en revanche moins d’hypocrisie. On glorifie chez nous les femmes prolifiques et l’on donne primes et médailles aux bonnes pondeuses : se préoccupe-t-on de savoir si le total des enfants n’est le produit que d’un seul mariage ou de plusieurs unions successives ? Dans La magie de V amour (1), Camille Mauclair a souligné la fragilité d’un certain point d’honneur de notre civilisation ;

« La permission légale du mariage , avec son correctif — le divorce — dont en vérité il est incroyable que la création n'ait pas été instantanée ! — cette permission de V accouplement avoué et honoré a pour première et précieuse conséquence , pour primordiale utilité , de permettre aux dames soucieuses de leur bon renom de recevoir successivement dans leur lit deux , trois , quatre maris , et d'accomplir avec eux l'acte sexuel au su de tous , sans perdre ainsi une parcelle d'honorabilité, alors qu'elles y devraient renoncer si elles avaient reçu dans le même lit les mêmes hommes pour consommer le même acte , mais si, faute de l'estampille de la mairie , ces hommes n'avaient eu droit qu'à la qualification d'amants . »

Le docteur Toulouse rappelle qu’il y a, dans î’Inde, 250.000 petites filles de moins de cinq ans qui sont mariées, deux millions de moins de dix ans, six millions de dix à quinze ans. Et il ajoute :

« Ne croyez pas que ce soit tous des mariages diplomatiques . De dix à douze ans, la fille est livrée au mari — qui exerce ses droits — à preuve le nombre élevé (des millions) de fillettes-mères à treize ans et grand' mères à vingt-cinq ans . Chez nous , c'est un attentat odieux de prendre une fillette avant treize ans, et un crime de séduire une jeune fille avant quinze ans. La

(1) Librairie Paul Ollendorff, éditeur.

différence de précocité dans les deux pays n'explique pas la différence des mœurs. Les peuples n’ont pas tous les mêmes vues sur les choses qui nous semblent capitales ; et il serait vain de chercher toujours une justification de notre morale dans des sentiments naturels qui s’imposeraient à tous les hommes . »

Par ailleurs le même auteur précise ainsi sa pensée :

« Suivant l’esprit public , la morale ne saurait avoir d’autre fondement que la pudeur. Or les anthropologistes nous ont appris depuis longtemps que, chez certains peuples, c’est au contraire l’acte de ntanger qui est immoral Et de nos jours, les voyageurs qui sont allés au Japon, racontaient leur étonnement de voir les habitants se mettre partout nus » sans indécence, au sein d’une société qui a par ailleurs des vertus morales très hautes .

« Dans le cours d notre propre civilisation, la pudeur n’a pas toujours été aussi stricte que maintenant . Le langage de Rabelais, qui fut un ecclésiastique, celui de Brantôme, qui fui un gentilhomme de la Cour de Valois, nous renseignent suffisamment à l’égard de la liberté des mœurs en cette matière .

« Au xyie siècle, dans les milieux les plus raffinés, on devisait abondamment et sans aucune gêne sur l’amour , comme de nos jours on plaisante dans les meilleures réunions sur les divertissements gastronomiques ... Molière ne s’imposait guère de contrainte sur ce chapitre. D’ailleurs, les plus classiques en littérature se sont essayés dans le genre pornographique. Le plus moraliste de tous, celui que l’on donne aux petits pour former leurs sentiments et leur raison , La Fontaine, a fait des modèles de ce genre , réprouvé aujourd’hui.

« Les autres arts ont suivi la même évolution . Examinées sous notre angle étroit, les décorations des plus belles cathédrales sont de la plus grande immoralité . Les scènes les plus risquées sont figurées dans les portails et sur les chapiteaux des colonnes. Le xviii® siècle , autrement raffiné que notre époque en matière

de relations mondaines , n’était pas incommodé par les dessins lestes . » (1)

Et maintenant que nous voilà, j’espère, affranchis de quelques préjugés, en route vers les idées libres et les solutions rationnelles !

(1) La question sexuelle et la femme (Eug. Fasquelle, éditeur) .

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