LE CHANT DU HIBOU
Pour la première fois de sa vie, venons-nous de dire, Georges Malcolm éprouva un soudain éblouissement en regardant les pupilles de son père.
Mary et Héva Burtell n'étaient cependant douées ni l'une ni l'autre des perfections merveilleuses, inouïes, incomparables, que les romanciers accordent si libéralement à leurs héroïnes.
Mais elles avaient mieux que cette beauté correcte, typique en quelque sorte, qui laisse presque toujours le cœur froid, et ne fait naître dans l'âme qu'une stérile admiration. Elles possédaient la grâce et le charme! Je ne sais quoi de la fleur et de l'ange se mêlait en elles ; une sorte de flamme chaste s'échappait de leurs yeux candides... Une auréole virginale étincelait autour de leurs fronts purs.
Mary, l'aînée, venait d'atteindre sa dix-huitième année.
Elle était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne et de proportions irréprochables.
Son épaisse et soyeuse chevelure brune, naturellement ondée, formait un heureux contraste avec ses yeux d'un bleu profond et la blancheur rosée de son teint. Son visage, rayonnant d'intelligencej exprimait tout à la fois la franchise et la fermeté.
Héva, un peu moins grande que sa sœur, et comme elle délicieusement séduisante dans tout son ensemble, avait des yeux noirs et des cheveux blonds; l'expression de sa figure était aussi douce, aussi franche, mais annonçait moins de décision.
Georges Malcolm, immobile devant Mary Burtell et métamorphosé momentanément en statue par l'admiration, ne pouvait détacher ses regards de cette ravissante créature : il restait muet, et son extase manifeste avait quelque chose de tellement original, que la jeune fille se prit involontairement à sourire et à rougir en même temps.
Georges vit le sourire, mais la rougeur lui échappa. Il craignit d'être ridicule et, faisant un violent efi'ort, il domina son émotion, reprit son sang-froid et redevint ce qu'il était habituellement, un homme du monde empressé et sûr de luimême.
Mary et Héva avaient Tune et l'autre une timidité modeste, mais exempte de toute gaucherie.
Auprès de John Malcolm et d'Edward, elles se regardaient comme tout à fait en famille. — Georges était le fils de l'un et le frère de l'autre.
A ce double titre, il ne pouvait être considéré par les deux sœurs comme un étranger. Elles se
sentirent bien vite à leur aise en sa présence et lui prouvèrent par leur conversation, tour à tour sérieuse et brillante mais toujours naturelle, qu'elles étaient non seulement spirituelles, mais admirablement élevées.
Georges Malcolm avait littéralement reçu le coup de foudre, ainsi qu'on disait au siècle dernier.
Une soudaine et complète métamorphose s'était opérée en lui. L'image provocante et sensuelle de l'inconnue au masque de velours, qui tenait une grande place sinon dans son cœur du moins dans son imagination, s'était évanouie comme un songe, au moment oii ses yeux s'étaient reposés avec délices sur la chaste beauté de Mary Burtell.
Il ne se souvenait même plus de la Marguerite de Bourgogne indienne, et il se disait tout bas, en regardant celle dont la volonté de son père avait fait sa fiancée :
— C'est là qu'est l'avenir... c'est là qu'est le bonheur ! Aux pieds de cette vierge je passerai ma vie, et je mettrai mon âme dans ses petites mains d'enfant!
Vers deux heures de l'après-midi, les jeunes filles, fatiguées du voyage, éprouvèrent le besoin de prendre quelque repos, et regagnèrent leur appartement pour n'en sortir qu'au moment du dîner.
Georges se retrouva seul avec son père et son frère.
— Eh bien ! mon enfant, — lui demanda John Malcolm, — que penses-tu de mes deux pupilles?
— Ce sont de anges, mon père! — répondit Georges avec une exaltation manifeste.
Le magistrat se prit à sourire.
— Quel enthousiasme! — réplicjua-t-il.
— Oui, mon père, c'est do l'enthousiasme : et, depuis que j'existe, je n'en ai jamais ressenti qui soit plus légitime et surtout plus sincère.
— Tu conviens donc qu'en te parlant de Mary et d'Héva, je n'avais rien exagéré.
— Non, certes, et vous étiez même resté bien au-dessous de la vérité.
— Ainsi, pour que Mary devienne ta femme, tu n'auras pas besoin de te faire violence?
— Je serai le plus heureux des hommes en lui donnant mon nom.
— Tu aimeras cette chère enfant?
— Je l'aime déjà, mon-père, ou plutôt, — car le mot aimer n'est pas assez fort, — je l'adore... je l'idolâtre...
Sir John Malcolm prit les mains de son fils et son visage devint rayonnant.
— Ah ! cher Georges, — murmura-t-il d'une voix émue, — Dieu est bien bon, lui qui gardait une joie si grande aux années de ma vieillesse ! Voir Mary ta femme et Héva la femme de ton frère, c'était mon vœu le plus ardent ! il va s'accomplir et je n'aurai désormais rien à souhaiter pour le bonheur de ma famille. Daigne ensuite Dieu m'accorder une grâce suprême, celle d'achever l'œuvre commencée qui doit rendre invincible et inébranlable dans les Indes le pouvoir de ma patrie, ma tâche en ce monde sera largement accomplie et je pourrai mourir en paix !
Tandis que John Malcolm parlait ainsi, des
larmes d'émotion et d'attendrissement tombaient une à une de ses paupières et coulaient sur son visage aux lignes énergiques.
— Mourir, mon père! — s'écria Georges, — que parlez-vous de mourir? vous, dans toute la vigueur de l'âge, dans toute la force du corps et de l'âme ! Non ! Dieu est bon, vous l'avez dit. Et moi j'ajoute que Dieu est juste ! il vous laissera vivre longtemps, pour être heureux avec nous et par nous.
John Malcolm ne répondit qu'en attirant dans ses bras ses deux fils, en les serrant avec effusion contre sa poitrine et en appuyant tour à tour ses lèvres sur leurs fronts.
Le repas du soir réunit de nouveau les jeunes filles et leurs fiancés.
Mary et Héva, rafraîchies, ravivées en quelque sorte par quelques heures de sommeil et par de blanches toilettes absolument semblables, étaient plus charmantes encore qu'au moment de leur arrivée ; du moins ce fut l'avis de Georges et d'Edward ; mais il ne faudrait pas s'en rapporter outre mesure à l'opinion de deux amoureux, car on sait que, pour des cœurs bien épris, les perfections de l'objet aimé exécutent un crescendo perpétuel.
Le repas se prolongea longtemps. Il était près de neuf heures du soir quand John Malcolm, ses fils et ses pupilles quittèrent la salle à manger et descendirent les quatre marches du perron qui conduisait aux jardins du bengalow.
Une brise légère, toute chargée du parfum des
fleurs et passant avec un doux murmure à travers les massifs, faisait succéder une fraîcheur délicieuse aux ardeurs d'un jour brûlant. La déesse des nuits semblait avoir semé tous les diamants de son écrin sur le velours de son manteau. Les allées de sable blanc déroulaient capricieusement leurs méandres, ainsi que des ruisseaux argentés entre leurs sombres rives de gazon, sous la pâle clarté qui tombe des étoiles^ comme dit le poète.
Georges et Mary, Edward et Héva^ ces deux gracieux couples, marchaient lentement et presque en silence. A peine, de loin en loin, une parole vague s'échappait des lèvres de l'un des promeneurs, et n'obtenait qu'une réponse indécise. C'est que ces jeunes cœurs battaient à l'unisson, et qu'au milieu de ce silence apparent ces âmes si nobles et si pures se parlaient et se comprenaient.
John Malcolm, silencieux et charmé, suivait ses enfants. Il se plaisait à appeler par avance Mary et Héva / ses chères filles, et il les enveloppait d'un regard profondément ému.
Certes, en ce moment le magistrat envisageait l'avenir sous les couleurs les plus riantes ; il oubliait pour une heure les mystérieuses recherches au succès desquelles était attaché, croyait-il, le salut de la Compagnie des Indes ; il ne se souvenait plus de ce danger terrible suspendu sur sa tête comme l'épée de Damoclès, et qui pouvait, d'une minute à l'autre, le foudroyer à l'improviste.
Dans le lointain, l'horloge du palais de lord Sin-
gleton, gouverneur de la présidence de Bénarès, sonna dix heures du soir.
A peine les dernières palpitations du bronze venaient-elles de s'éteindre, que le cri du hibou retentit trois fois dans le chemin creux.
Georges Malcolm prêta l'oreille avec une sorte de terreur et tressaillit comme un homme qui s'éveille. Ce signal, par lequel l'inconnue l'appelait au rendez-vous , le remettait subitement face à face avec des souvenirs, si vivaces et si voluptueux quelques heures auparavant, et que l'apparition enchanteresse de miss Mary avait complètement efTacés depuis le matin.
D'habitude, nous le savons, la seule audition de ce signal suffisait à faire bondir le cœur de Georges et soulevait dans son âme toute une tempête de désirs.
En ce moment il n'en fut pas de même, et bien loin d'allumer la fièvre en ses veines, cet appel, si impatiemment attendu la veille encore, lui causa une sensation pénible, glaciale en quelque sorte, et fit passer un frisson sur sa chair.
— Je n'irai pas ! — se dit-il à lui-même. — Je n'irai plus î plus jamais !
Ce qui précède s'était passé en beaucoup moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter.
Miss Mary avait senti trembler tout à coup le bras sur lequel s'appuyait doucement le sien. Elle tourna ses grands yeux surpris vers le fils aîné de John Malcolm.
— Qu'avez-vous donc sir Georges? — lui de~ manda-t-elle avec une vague inquiétude.
— Je n'ai rien, miss, — murmura le jeune homme, rien absolument ; que pourrais-je avoir?
— Je ne sais, mais vous avez tressailli?
— En êtes-vous bien sûre, miss ?
— Oh! parfaitement sûre.
— C'était donc alors un mouvement nerveux et dont je n'ai pas eu conscience.
— Ce mouvement n'aurait-il pas pour cause le chant lugubre de l'oiseau de nuit qui vient de retentir à trois reprises, tout près de nous ?
— Ah ! vous avez entendu, miss?
— Oui, et j'en ai ressenti une impression pénible comme vous, sir Georges ; car, bien que vous soyez un homme, vous venez d'éprouver une faiblesse toute féminine. Vous ne le nierez point, n'est-ce pas? — ajouta la jeune fille en souriant.
Georges s'inclina.
— En effet, miss, je ne le nie pas, — répliquat-il, — vous avez deviné juste.
— L'oiseau de nuit que nous venons d'entendre «st, je suppose, une chouette ou un hibou? — reprit Mary Burtell.
— Un hibou, miss.
— On prétend que le hibou devine par instinct la mort prochaine, et qu'il l'annonce en poussant son cri funèbre sur le toit des maisons dont l'un des habitants doit bientôt quitter ce monde, — reprit la jeune fille.
— Je sais qu'on prétend cela, miss, mais il serait insensé d'ajouter la moindre créance à cette superstition populaire, absolument dénuée de fondement et dont je cherche en vain l'origine.
— Vous êtes un esprit fort, sir Georges ?
— Oh ! pas le moins du monde, miss. Tout ce que le bons sens permet de croire, je l'admets volontiers. Je ne me révolte que contre l'absurde.
— Pourquoi donc, tout à l'heure, avez-vous tressailli ?
— Sans doute par ce que ce cri funèbre, retentissant à l'improviste dans le silence, a produit sur mes nerfs l'effet d*une note fausse au milieu d'un concert.
— Et vous n'avez éprouvé aucune frayeur?
— Aucune.
— Pas le moindre pressentiment?
— Non, en vérité miss, pas le moindre.
— Dans ce cas, vous êtes plus brave et plus heureux que moi, car il me semble, je l'avoue, que ce cri sinistre, au sein de cette nuit si calme, est un avertissement suprême, et qu'il présage à quelqu'un de nous un malheur prochain et inévitable.
Les paroles de Mary répondaient d'une si étrange façon à la pensée secrète de Georges qu'il tressaillit de nouveau, et plus vivement que la première fois.
LA MAITBESSli: MASQUÉE 137
SAUGOR ET L INCONiNUE
Saugor, debout auprès des deux chevaux, à l'endroit où le chemin creux formait un coude brusque, s'appuyait au tronc d'un vieil arbre.
D'ordinaire, une minute tout au plus s'écoulait entre le moment où il imitait le cri du hibou et celui où le bruit des pas rapides de Georges Malcolm venait frapper son oreille.
Ce soir là, — nous le savons déjà, — le premier appel resta sans réponse, — rien ne vint interrompre le silence de la nuit ; — aucun pied ne foula le sable du sentier.
L'Indou, de sa nature, est patient. — Saugor ne s'étonna point d'abord d'un retard qui pouvait être naturel ; — immobile et impassible, il attendit. — Cependant, au bout de huit ou dix minutes, il lui parut étrange de ne pas voir arriver le jeune Anglais ; — il se dit :
— Sans doute il n'aura point entendu le signal...
Et, approchant de sa bouche une de ses mains, il fit retentir pour la seconde fois, avec une perfection rare, le hululement de l'oiseau nocturne.
Georges Malcolm se trouvait encore avec son père, son frère et les deux jeunes filles, dans les jardins du bengalow.
Il s'attendait à ce second appel. — Il n'en ressentit pas moins une émotion profonde et pénible. — Cette impression, que nous pourrions appeler un pressentiment, fut plus vive encore pour Mary Burtell. — La jeune fille, dominée par un soudain et inexplicable malaise, se prit à trembler de tous ses membres. — Sa poitrine se gonfla, son cœur battit à coups précipités, et elle balbutia d'une voix presque indistincte :
— Au nom du ciel, sir Georges, rentrons au logis... — Ces cris me font un mal affreux I... Vous pouvez railler ma faiblesse, mais vous n'effacerez pas de mon esprit la conviction qu'ils nous présagent un malheur...
En prononçant ces derniers mots, Mary sentit que ses forces s'anéantissaient et qu'une défaillance absolue s'emparait de tout son être. — Il lui sembla que le sol se dérobait sous ses pieds, et elle serait tombée à la renverse si Georges ne s'était empressé de la soutenir et de la soulever dans ses bras.
— Mon Dieu ! — s'écria sir John, en proie à la plus violente inquiétude, — qu'a donc cette chère enfant?
— Elle s'évanouit, mon père ! — répondit Georges avec angoisse. — Que faut-il faire?...
— Rentrons... rentrons bien vite... — reprit le magistrat. — C'est un malaise passager sans doute, et nos soins empressés le dissiperont.
Georges, toujours chargé de son doux et précieux fardeau, franchit avec une incroyable rapidité la distance qui le séparait du bengalow. — Héya, Edward et sir John avaient peine à le suivre.
Au moment où, après avoir gravi les degrés du perron, il entra dans la pièce du rez-de-chaussée qui servait de salon, Mary avait complètement perdu connaissance.
Ses longue* paupières s'abaissaient sur ses grands yeux, autour desquels se dessinait une ombre bleuâtre d'une délicatesse infinie. Sa tête pâle, noyée dans les boucles de sa chevelure dénouée, se balançait d'une épaule à l'autre.
Georges la déposa avec précaution sur une chaise longue que les coussins d'un divan métamorphosèrent en lit de repos.
Edward courut chercher un alcarazas.
Héva monta danâ sa chambre et en rapporta un flacon de sels anglais qu'elle plaça sous les narines de sa sœur, tandis que Georges Malcolm lui bassinait les tempes avec un mouchoir de fine batiste imbibé d'eau fraîche.
Ces diverses médications produisirent un résultat presque immédiat.
Mary poussa un long soupir, — elle ouvrit les yeux; et comme son évanouissement avait été de trop courte durée pour apporter dans son esprit une confusion même passagère, elle tendit les mains à ceux qui s'empressaient autour d'elle, et
leur dit avec une charmante rougeur et un adorable sourire : -
— Je suis bien ridicule... Oh ! ne niez pas ! ! Oui, bien ridicule ! ! Mais il ne faut pas m'en vouloir !
— Je ne sais ce que j'ai ce soir... je ne me reconnais plus moi-même... — Vingt fois, cent fois, le chant du hibou a frappé mon oreille sans me causer le plus léger trouble, sans même éveiller mon attention!... Pourquoi donc aujourd'hui m'a-t-il fait tant de mal ? — Je l'ignore, et je ne saurais le deviner... Peut-être est-ce la fatigue du voyage et la joie de me trouver dans la maison de mon cher tuteur qui me rendent ainsi nerveuse et impressionnable à l'excès...
— Oui, mon enfant, — répondit vivement John Malcolm ; — oui, c'est cela... n'en doute pas...
— Tant mieux, alors, — reprit Mary; — car, s'il en est ainsi, demain il n'y paraîtra plus.
John Malcolm appuya deux des doigts de sai main droite sur le poignet blanc et délicat de la jeune fille.
— Ai-je donc la fièvre? — demanda-t-elle avec un nouveau sourire.
— Un peu... mais ce ne sera rien, et quelques heures de calme sommeil suffiront à dissiper cetteagitation passagère... Seulement, ce sommeil réparateur, il faut le goûter le plus tôt possible!..,
— Héva et moi nous allons vous conduire à votre chambre... — Donnez-moi l'un de vos bras, chère fille, — et donnez l'autre à votre sœur...
Mary était déjà debout. — Un éclat de rire frais et harmonieux vint à ses lèvres, et elle répliqua :
LA MAITRESSli MASQUÉE 141
— Ah ! je suis plus forte que vous ne croyez ! — Je n'ai pas besoin qu'on me soutienne et je monterai bien toute seule...
En efiet la jeune fille, joignant l'action aux paroles, traversa le salon d'un pas rapide, quoique un peu chancelant encore; — arrivée sur le seuil, et au moment de le franchir, elle s'arrêta et se retourna.
— Pardonnez, chers amis, — dit-elle, — à l'insupportable Mary de ce soir... — Demain, s'il plaît à Dieu, vous retrouverez, au soleil levant, la Mary de tous les jours...
Elle tendit son front à John Malcolm, — elle serra les mains que lui tendait Georges et Edward, et elle gravit lentement l'escalier, sans presque s*appuyer à la rampe de bambou.
Le père et les deux fils restèrent ensemble quelque temps encore, et leur entretien roula sur l'incident bizarre qui venait de terminer d'une façon si brusque une soirée si bien commencée. — Georges, désireux de se retrouver seul, afin de pouvoir s'abandonner sans contrainte à ses réflexions, donna le premier le signal de la retraite, en demandant à son père la permission de regagner son appartement.
Là il s'enferma, ouvrit sa fenêtre, s'accouda à la barre d'appui du balcon , et, présentant sa tête brûlante à l'air rafraîchi de la nuit, il se mit à réfléchir profondément ; or ses réflexions l'afl'ermirent de plus en plus dans sa résolution de rompre à tout jamais avec la bacchante indienne.
Après avoir jeté pour la seconde fois aux échos
de la nuit le cri du hibou, Saugor avait attendu avec confiance.
Cette confiance fut remplacée par un étonnement indicible, quand il s'aperçut que son deuxième appel restait sans résultat, comme le premier.
L'idée lui vint que peut-être, ce soir-là, les hôtes du bengalow se trouvaient absents. Pour s'en assurer il laissa les chevaux sous la garde du nègre et, s'engageant dans le chemin creux, il ne tarda point à atteindre et à côtoyer la haie toufi'ue qui servait de clôture aux jardins.
Une éclaircie dans cette muraille de verdure permit à son regard d'arriver jusqu'au bâtiment d'habitation. — Il put constater que presque toutes les fenêtres étaient éclairées, et que les ombres de plusieurs personnes passaient et repassaient derrière les stores chinois de l'une des pièces du rez-de-chaussée. Parmi ces ombres, il lui sembla même reconnaître celle de Georges Malcolm, et nous devons à la vérité de convenir qu'il ne se trompait pas.
Donc le jeune homme se trouvait au bengalow, — donc il était impossible que le double signal n'eût point frappé son oreille; et s'il ne venait pas, c'est que quelque raison inconnue l'empêchait de venir.
Saugor avait l'habitude d'exécuter littéralement les ordres qu'il recevait de cette femme dont nous ne connaissons encore que l'étrange beauté et les caprices plus étranges encore, mais il ne les outrepassait jamais. — Son obéissance passive excluait toute idée d'initiative.
11 revint sur ses pas, rejoignit les chevaux, s'élança sur l'un d'eux, fit signe au nègre de monter l'autre, et reprit au galop le chemin de ce palais mystérieux dont Georges Malcolm n'avait franchi le seuil que les yeux bandés.
Il traversa d'un pas rapide l'enfilade de pièces somptueusement meublées à travers lesquelles il guidait habituellement le jeune Anglais en le tenant par la main, et il arriva jusqu'au boudoir où l'inconnue attendait.
En entendant le bruit des pas de Saugor dans le salon voisin, elle avait attaché vivement son masque sur son visage, tandis qu'une légère rougeur colorait ses joues pâles et qu'un éclair s'allumait dans ses grands yeux.
Saugor souleva la portière de satin de Chine qui séparait seule le salon du boudoir. — Il franchit le seuil de cette dernière pièce, et les mains jointes sur sa poitrine, le corps à demi courbé, la tête inclinée respectueusement, il s'arrêta.
L'inconnue jeta sur lui un regard et tressaillit.
— Seul? — s'écria-t-elle.
— Seul... — murmura Saugor.
— Est-il arrivé malheur à Georges Malcolm?... — demanda l'inconnue d'une voie tremblante.
L'indou secoua négativement la tête.
— Est-il absent?
— Non, maîtresse.
— N'a-t-il pas entendu le signal ?
— C'est impossible, car, ce signal, je l'ai répété deux fois, et j'entendais, moi, le bruit des voix dans le bengalow...
Par un mouvement brusque et violent, l'inconnue arracha son masque. — La pâleur mate et dorée de son teint était devenue livide ; — ses lèvres tremblaient.
— Et, — reprit-elle, — il n'a pas répondu?
— Non, maîtresse.
— Mais alors, — continua-t-elle avec un accent d'une indicible amertume, — c'est qu'il ne voulait pas te suivre! c'est qu'il est las des rendez-vous! c'est qu'il ne viendra plus !
Saugor n'avait aucune opinion à formuler à cesujet. Il baissa les yeux et garda le silence. •
Une grande glace de Venise, dans un cadre de filigrane d'argent, découpait l'un des panneaux du boudoir juste en face de la 'jeune femme.
Elle jeta par hasard les yeux sur cette glace qui lui renvoya fidèlement l'image de sa beauté souveraine et de ses formes parfaites, une flamme orgueilleuse brilla dans ses regards ; l'arc crispé de ses sourcils se détendit; ses lèvres contractées s'écartèrent en un sourire.
— Allons donc! — murmura-t-elle. — Est-ce que c'est possible? Est-ce que je n'ai pas comme Circé d'invincibles enchantements ? Est-ce que je suis de celles dont l'amour lasse, et qu'on quitte avant l'heure? Quelque raison puissante ne lui a point permis ce soir d'accompagner Saugor. Cette raison, je veux la connaître ! Je veux qu'il revienne ! Il reviendra, et, s'il le faut, pour le retenir, pour l'enchaîner à moi, je ferai ce que je n'ai jamais fait... Je laisserai tomber mon masque et je lui montrerai mon visage ! Oui, je ferai cela, car je l'aime.
Les paroles qui précèdent avaient été prononcées d'un ton si bas, qu'elles n'étaient arrivées aux oreilles de Saugor que comme un murmure indistinct.
L'inconnue se retourna vers l'Indou et lui dit à haute voix :
— Saugor?
— Maîtresse.
— Tu vas retourner là-bas...
— Au bengalow?
— Oui.
— Qu'y ferai-je?
— Tu trouveras un moyen de franchir les clôtures et de pénétrer dans l'habitation.
— Oui, maîtresse.
— Tu arriveras jusqu'à Georges Malcolm : tu lui diras que je l'attends; que je veux le voir; qu'il faut qu'il te suive ; qu'il le faut, entends-tu bien !
— Je lui dirai cela, maîtresse, mais... Saugor s'interrompit.
— Eh bien? — s'écria l'inconnue avec impatience,
— achève donc, Saugor ! achève !
— S'il refuse ?
Un fier sourire vint aux lèvres de la jeune femme, qui jeta sur la glace un nouveau regard.
— Oh! sois tranquille, Saugor, — répliqua-t-elle.
— Sois tranquille, il ne refusera pas.
L'iudou s'inclina; l'inconnue reprit :
— Va donc, mon fidèle serviteur ! va vite, et reviens plus vite encore. Les minutes, jusqu'à ton retour, me sembleront des heures.
A peine avait-elle achevé, que Saugor disparais- I. 9
146 LA MAITRESSE BtASQUÉE
sait avec cette rapidité silencieuse, particulière aux races indiennes.
Une distance d'une demi-lieue, tout au plus, séparait le palais du bengalow. Saugor, lorsqu'il servait de guide au jeune Anglais, lui faisait faire de nombreux détours, afin de le dérouter complètement et de lui persuader qu'il le conduisait assez loin de Bénarès.
Cette nuit-là, n'ayant aucun motif pour allonger sa course, il dévora l'espace. Les chevaux, lancés à fond de train, galopaient comme le coursier fantastique de la ballade de Burger.
L'Indou mit pied à terre à l'endroit habituel ; il se débarrassa de sa longue cagoule blanche dont l'ampleur aurait eu pour résultat inévitable de paralyser ses mouvements et de rendre impossible une escalade peut-être indispensable. Il s'engagea dans le chemin creux, à la découverte d'un endroit où la haie, moins touffue, présentât moins de résistance; puis, ayant promptemeut trouvé ce qu'il cherchait, il se glissa comme une couleuvre à Iravers les branches entrelacées, et sans bruit, presque sans secousses, il fit la trouée dans la muraille végétale et pénétra dans le jardin du bengalow.
En face de lui, de l'autre côté des pelouses plantées de grands arbres, se dressait le corps de logis dont plusieurs fenêtres étaient encore éclairées.
SAUGOR ET GEORGES
La prudence de l'Indou est proverbiale autant que celle du serpent, et nous sommes disposés à croire que, sous ce rapport, l'homme l'emporte de beaucoup sur le reptile.
Saugor, rusé comme ceux de sa race, se préoccupa tout d'abord du soin de ne laisser derrière lui aucune trace matérielle de son passage. En conséquence, au lieu de se diriger vers le bengalow en suivant les allées, dont le sable fin aurait gardé l'empreinte accusatrice de ses pas, il eut soin de marcher sur les gazons, sachant bien que l'herbe foulée pendant la nuit se relève sous l'action vivifiante de la rosée du matin.
L'Indou traversa donc les pelouses, franchissant d'un bond, quelle que fût leur largeur, les allées qui se trouvaient sur son passage, et il arriva, sans avoir donné l'éveil, jusqu'auprès de l'habitation.
Bon nombre de fenêtres, avons-nous dit, étaient éclairées. Au rez-de-chaussée, celles du cabinet de
travail de John Malcolm ; au premier étage, celles de l'appartement des deux sœurs et de la chambre à coucher de Georges.
— Edward, moins préoccupé que son frère, avait éteint déjà sa lumière.
Saugor ne pouvait songer à s'introduire dans le bengalow. Il n'en connaissait point les dispositions intérieures, et il aurait couru le risque, en s'aventurant au hasard, non seulement de ne pas arriver jusqu'à Georges Malcolm, mais encore de se trouver à l'improviste en face d'un serviteur qui donnerait l'alarme, le forcerait à prendre la fuite, et rendrait, par conséquent, inutile et sans résultat son expédition nocturne.
L'Indou, pour étudier les êtres, se rapprocha de l'une des fenêtres lumineuses du rez-de-chaussée, et appliqua son visage contre le store dont la demitransparence permettait de distinguer, tant bien que mal, l'intérieur qu'il abritait. Il vit un vieillard assis et feuilletant de volumineux papiers entassés devant lui sur un vaste bureau. C'était John Malcolm.
— Le père, — murmura Saugor en se retnettant à longer le bengalow pour continuer son investigation.
Il arriva ainsi au pied de la fenêtre ouverte de Georges. Le store était relevé.
Le bruit d'un pas inégal se faisait entendre. Evidemment l'hôte de cette chambre allait et venait avec une fièvre de mouvements qui témoignait d'une grande agitation d'esprit.
— Ce doit être lui, — pensa l'Indou.
Chacune des fenêtres du premier étage avait un balcon. Les plantes grimpantes dont la flore indienne offre une si grande variété grimpaient le le long d'une armature de fils de fer disposés à cet effet, jusqu'à ces balcons qu'elles métamorphosaient en véritables corbeilles de fleurs.
Saugor, malgré sa grande taille, joignait à la souplesse de la panthère l'agilité du singe. Il se fit un point d'appui de ces fils de fer qui semblaient trop faibles pour supporter le poids de son corps, et d'un seul élan il atteignit le balcon auquel il se cramponna des deux mains.
Aussitôt que sa tête arriva au niveau de la fenêtre, il put s'assurer par ses propres yeux qu'il ne s'était point trompé dans ses conjectures et qu'il ne lui fallait plus que faire un mouvement pour se trouver en présence de Georges Malcolm.
Il attendit que le jeune Anglais, dans sa promenade fébrile et saccadée, lui tournât le dos. Il en profita pour enjamber la balustrade du balcon, et le premier objet que Georges aperçut en revenant sur ses pas -fut l'Indou, debout et immobile devant l'encadrement de la fenêtre.
Georges n'avait jamais vu Saugor que sous les replis de la longue cagoule blanche qui le cachait de la tête aux pieds. Il ne pouvait donc le reconnaître à visage découvert, et nous devons ajouter qu'à cette heure nocturne la statue herculéenne et la physionomie farouche de l'Indou n'étaient rien moins que rassurantes.
Fort étonné et quelque peu alarmé de cette apparition inattendue, Georges s'arrêta. Il entr'ouvit les
loO LA MAITRESSE MASQUÉE
lèvres pour pousser un cri d'appel, en étendant la main vers une panoplie pour saisir une arme. Saugor l'arrêta du geste et murmura :
— N'appelez pas. Ne songez pas à vous défendre. Je ne suis pas un ennemi.
— Qui donc êtes-vous? — demanda Georges.
— Je suis celui dont la figure vous est inconnue, mais dont vous devez reconnaître la voix. Je suis celui qui vous a vainement attendu ce soir à l'angle du chemin creux.
— Mon guide! — s'écria Georges.
— Oui.
— Et que venez-vous, cette nuit, chercher dans cette maison?
— Vous.
— Dans quel but?
— Dans le but de vous conduire où l'on vous attend.
— Qui vous envoie?