‹ La maîtresse masquéeChapitre 11 sur 26 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

Georges eut aux lèvres un sourire empreint d'une certaine fatuité.

— Celle dont nous parlons, — reprit-il, — sait-elle déjà qu'à deux reprises, ce soir, vous m'avez appelé et qu'à deux reprises, je n'ai pas répondu?

— Elle le sait.

— Et malgré cela, elle vous a donné l'ordre de revenir?

— Oui : — « Va ! m'a-t-elle dit ; il faut le voir et lui parler ! 11 faut qu'il apprenne que je l'attends, et il viendra. »

LA MAITRESSE MASQUÉE loi

Georges garda le silence pendant une ou deux secondes.

— Venez, Sahib, — continua Saugor. — Nous trouverons les chevaux à la place habituelle, et nous dévorerons l'espace.

— Partez sans moi, répondit Georges, je ne vous suivrai pas.

Saugor fit un mouvement brusque, et son visage exprima la plus complète stupeur. Evidemment il ne pouvait en croire ses oreilles, et la pensée d'une résistance sérieuse, opposée à l'une des volontés de l'inconnue, lui semblait tout à fait inadmissible.

— Je suis venu, — murmura-t-il, — pour emmener le Sahib avec moi...

— J'ai parfaitement compris que telle était votre intention, — répliqua le jeune Anglais. — Mais toutes les intentions ne se réalisent pas ! Vous êtes venu seul, et seul vous partirez.

Saugor secoua la tête avec une incrédulité manifeste.

— C'est impossible, — dit-il.

— Pourquoi donc?

— La maîtresse a commandé, il faut obéir ! — s'écria Saugor avec un enthousiasme mystique.

— Vous qui lui devez obéissance, vous faites bien de parler et d'agir ainsi ! — répliqua Georges ; — vous êtes un fidèle serviteur et vous méritez d'avoir un bon maître... Si par hasard la place que vous occupez en ce moment vous manquait, venez me trouver, je vous prendrai volontiers à mon service.

Ouvrant un tiroir dans lequel il prit une dizaine de guinées, le jeune homme ajouta :

— A maintes reprises vous m'avez servi de guide pour me conduire au rendez-vous et, ce soir encore, vous venez de vous exposer à un péril sérieux, afin d'arriver jusqu'à moi... Ceci mérite une récompense, et cette récompense la voici.

En disant ce qui précède, Georges plaçait les pièces d'or dans l'une des mains de l'Indou.

Ce dernier, pendant une seconde, regarda avec une sorte d'étonnement naïf le brillant métal, puis une expression d'indicible dédain se peignit sur son visage bronzé. Il secoua sa main comme pour se la débarrasser d'un contact qui lui répugnait, et les guinées roulèrent sur la natte indienne qui servait de tapis.

— Que faites-vous donc? — s'écria Georges.

— Sahib, — lépondit Saugor avec une étrange dignité, — celle à qui j'appartiens est plus riche que les mines de diamants de Golconde etplus généreuse que le dieu Wichnou lui-même ! L'or ruisselle entre ses doigts comme l'eau coule d'une source? L*or est si commun dans ses palais que les plus pauvres de ceux qui la servent en arrivent à mépriser l'or.

— Étrange race î — murmura Georges à voix basse, en regardant l'Indou. — Jusque dans la servitude, quel orgueil !

Et il ajouta tout haut :

— La coutume, dans notre pays, est de reconnaître de son mieux les services rendus... Je ne croyais pas vous offenser en agissant avec vous comme avec un compatriote.

— Le Sahib n'a point offensé son serviteur répliqua Saugor en s'inclinant respectueusement. Le Sahib s'est trompé, voilà tout.

11 s'approcha delà fenêtre, regarda au dehors, et voyant que le croissant aminci de la lune émergeait à l'horizon, au-dessus des cimes des grands arbres, il reprit:

— L'heure se passe ! La maîtresse attend ! Pour la dernière fois, Sahib, venez-vous?

— Je vous ai répondu déjà, —reprit Georges avec une fermeté qui ne devait laisser à Saugor aucune espérance. — Ma résolution est prise irrévocablement, je ne vous suivrai pas...

— Pourquoi ?

— Je n'ai de compte à rendre qu'à moi-même. Ceci fut dit d'un ton de hauteur, et c'est avec une

hauteur non moins grande que Saugor répliqua :

— Le Sahib se trompe! A celle qui l'attend et qui n'avait jamais attendu, il doit rendre compte d'un refus qui est un outrage.

— Eh bien, soit! — s'écria Georges. — Je vais écrire à l'inconnue qui vous envoie. Vous lui remettrez ma lettre, et du moins elle ne pourra vous accuser d'avoir mal compris et mal exécuté ses ordres.

L'Anglais s'assit devant une table, prit une feuille de papier timbrée à ses armes, et traça rapidement les lignes suivantes :

« A celle dont je ne connais point le visage. A celle qui n'a pas de nom pour moi.

)) Grâce à vous, madame, j'ai fait un rêve. Un rêve volupteux et charmant, qui pouvait, qui devait peut-être me conduire à l'amour,

)) Heureusement pour mon cœur, entre l'amour et moi il y avait un masque. — J'ai supplié, mais toujours en vain. Le masque jaloux n'est pas tombé! Il a fermé le passage à l'amour.

» Aujourd'hui le réveil est venu. Le rêve est fini, mais il ne s'effacera jamais de mes souvenirs. Il existe une image : la vôtre, adorable quoique incomplète, qui restera toujours vivante et lumineuse dans le cœur reconnaissant de Georges Malcolm. »

Notre héros mit ce billet sous enveloppe et cacheta avec le chaton de sa bague qui portait le vieil écusson des Malcolm.

— Tenez, — dit-il ensuite en tendant l'enveloppe à Saugor, — il ne vous reste plus qu'à remettre ce message à votre maîtresse.

L'Indou salua en courbant la tête et en appuyant sur sa poitrine ses deux mains jointes ; puis, tournant le dos à son interlocuteur, il prit son élan, et, sans toucher la barre d'appui du balcon, il bondit dans le jardin.

Georges se dirigea vivement vers la fenêtre et se pencha au dehors, afin de suivre des yeux le singulier personnage, mais il ne vit rien. La forme sombre du confident de l'inconnue s'était déjà perdue au milieu des ténèbres.

Le jeune Anglais resta pensif.

« — Ai-je bien fait mon devoir ou plus que mon devoir? — se demanda-t-il ; — n'ai-je pas commis un crime de lèse-courtoisie vis-à-vis d'une femme dont, après tout, je suis le débiteur, puisqu'elle m'a fait l'honneur de me distinguer et de m'en donner la preuve?

» N'aurais-je pas dû faire un peu moins parade de mon austérité, me rendre au rendez-vous pour la dernière fois et parler au lieu d'écrire?

)) Cet Indou, tout à l'heure, l'a dit non sans raison, mon refus est presque un outrage, et si j'avais consenti à le suivre cette nuit, j'ôtais tout caractère injurieux à la rupture d'une liaison éphémère et bizarre. »

C'était la vingtème fois, peut-être, depuis le moment où il avait quitté son père et son frère pour rentrer dans sa chambre, que Georges Malcolm se posait ces questions qui le préoccupaient d'une façon pénible, et qu'il n'arrivait point à résoudre dans un sens uniforme, car tantôt l'affirmative l'emportait, tantôt la négative prenait le dessus.

Tout à coup il secoua les épaules et releva la tête, comme débarrassé d'un lourd fardeau.

— Eh bien, oui! cent fois oui ! — se répondit-il à voix presque haute. — Oui, j'ai fait mon devoir et rien que mon devoir ! Un amour comme celui qu'a fait naître en mon âme un seul regard de Mary Burtell doit être préservé de tout contact impur! Une infidélité, même involontaire, souillerait au fond de mon cœur la blanche image de la chaste enfant! L'honneur m'ordonnait de refuser. Je refuserais encore.

Absorbé, comme nous venons de le dire, par des pensées contradictoires qui s'étaient longuement combattues, Georges Malcolm avait perdu la conscience de la marche du temps, mais nous pouvons affirmer à nos lecteurs que près d'une heure s'était écoulée depuis le départ de Saugor.

Tout à coup TAnglais tressaillit. Un objet blanc, d'un très petit volume et qui semblait lourd, venait de tomber à ses pieds.

Il se pencba pour le ramasser et il vit que cet objet n'était autre qu'une feuille de papier enroulée autour d'un caillou. Il détacha la feuille et lut ces lignes tracées en anglais, par une main évidemment féminine, et d'une écriture parfaitement élégante :

(( Venez. Le masque tombera et le rêve ne finira plus, car il recommencera dans ramour. »

Et, plus bas, ces trois mots :

(( Le messager attend. »

De nouveau Georges s'approcha de la fenêtre et sonda du regard les ténèbres du jardin. Il entrevit dans l'obscurité une figure humaine, debout audessous du balcon. Cette figure lui sembla celle de son guide mystérieux, et il ne se trompait pas, car c'était bien Saugor.

Georges, nous lui devons cette justice, n'eut pas même à soutenir contre lui-même un nouveau combat. La curiosité se sentant vaincue d'avance n'essaya point d'entrer en lutte contre le devoir.

Il prit une feuille de papier, sur laquelle il traça ces quatre mots :

« // est trop tard ! »

A son tour il l'enroula autour du caillou, et, après avoir laissé tomber dans le jardin ce projectile d'un nouveau genre, il referma sa fenêtre afin

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d'ôter à l'Indou jusqu'à la possibilité d'une' nouvelle tentative.

— Allons, — murmura-t-il avec un soulagement manifeste. — C'est fini, cette fois, bien fini !

Il se coucha brisé de fatigue par les émotions de cette soirée, et il s'endormit en songeant à Mary Burtell.

Dix minutes après ce moment, Saugor remettait le billet de Georges Malcolm entre les mains de l'inconnue.

Tandis que cette dernière lisait les quatre mots, qui ne lui laissaient aucun espoir, son pâle visage devenait plus pâle encore.

Un sourire d'une incompréhensible amertume vint plisser ses lèvres et dévoila ses dents éblouissantes.

— Ah! — s'écria-t-elle ! — il est trop tard! Eh bien, soit! Tu repousses mon amour! Je te promets ma haine ! La princesse Djella ne connaît ni l'oubli ni le pardon ! Prends garde à toi, Georges Malcolm !

La princesse (qui vient de nous apprendre ellemême son titre et son nom) avait parlé tout haut devant Saugor.

— Maîtresse, — demanda l'Indou, dont ses fonctions habituelles de confident, ou plutôt d'âme damnée, autorisaient la curiosité, — qu'allez-vous faire ?

— Me venger! ■— répondit Djella.

— Gomment?

— Je ne le sais pas encore, mais je te jure que la vengeance sera terrible et digne de l'ofi'ense!...

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— Maîtresse, — voulez-vous me confier cette vengeance ?

— A toi?

— Vous savez bien que, pour vous servir, Saugor est prêt à tout !

— Je le sais ; mais que peux-tu?

— Je peux frapper ! — Sur un signe de vous, je ferai couler dans les veines de Georges Malcolm le poison subtil qui conduit lentement à la mort par un chemin d'horribles tortures ! ! — Faut-il que l'étranger meure cette nuit même? — Je suis prêt!... — Mon lasso l'étranglera, ou je ferai de sa poitrine le fourreau de mon poignard !

La princesse regarda Saugor et haussa les épaules,

— Je te défends de toucher à un seul cheveu de la tête de Georges Malcolm ! ! — murmura-t-elle.

— Pour toi et pour tous les nôtres cet Anglais doit être sacré !... Souviens-toi !

La physionomie de l'Indou exprima la stupeur.

— Eh quoi! — murmura-t-il, — vous voulez donc qu'il vive?...

— Oui, je veux qu'il vive pour souffrir! ! ! — Je veux qu'il vive pour voir s'anéantir autour de lui toutes ses affections, s'écrouler toutes ses espérances!... — Je veux fouler aux pieds ce cœur trop fier pour se donner à moi ! — Je veux enfin qu'il appelle longtemps la mort, et je veux le frapper moi-même^ en lui disant pourquoi je le frappe!...

— Comprends-tu ma vengeance maintenant, Sau gor, et crois-tu qu'elle vaille mieux que la tienne?

L'Indou se prosterna aux pieds de la princesse,

dont le sombre regard étincelait de tous les feux d'une haine implacable.

— Maîtresse, — balbutia-t-il, — vous êtes grande ! — J'adore en vous la fille bien-aimée de Siva, dieu du mal, et de Bowhanie, déesse de la haine.

— Les Tamerlides sont fils des dieux, — répliqua la princesse avec un suprême orgueil, — et je suis fille des Tamerlides.

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