SECONDE INVITATION
John Malcolm tenait dans ses mains la dernière lettre, celle dont le cachet de cire rouge offrait l'empreinte d'une monstrueuse divinité indienne.
— En vérité, cela est étrange! — murmura-t-il, tout en examinant ce cachet.
— Quoi donc, mon père? — demanda Georges.
— Regarde I — dit le magistrat en tendant l'enveloppe à son fils, — vois-tu cette image?...
— C'est une affreuse et grotesque idole, voilà tout.
— C'est le sceau des Tamerlides...
— Cette race antique des maîtres de i*Inde dont vous me'parliez tout à l'heure !
— Oui.
— Est-ce que vous êtes en correspondance habituelle avec quelqu'un de ces fils de Brahma ?
— Non, et je ne comprends pas de qui peut venir cette.lettre.
— Déchirez l'enveloppe, et vous le saurez.
Le vieillard brisa le cachet et s'écria, avec une vive expression de surprise :
— Encore une invitation!
— A un bal? — demandèrent les jeunes filles.
— Non, chères enfants, il s'agit d'une fête d'un genre tout différent, et cette invitation ne s'adresse point à vous.
— Quest-ce donc? — fît Georges curieusement. Le magistrat lut à haute voix :
« La princesse Djella prie sir John Malcolm, civilian de la présidence de Bénarès, et ses fils sir Georges et sir Edward Malcolm de lui faire l'honneur d'assister à une chasse à la panthère qui aura lieu, le jeudi 6 août 1830, dans la forêt de Pérava.
» Les invités se réuniront, à neuf heures du matin, au carefour de la forêt, à l'extrémité de la chaussée de briques, près des ruines de la pagode de Kâli.
» Après la chasse, la princesse offrira à souper à ses hôtes à sa maison de campagne de Shahabad. »
— Une chasse à la panthère ! — s'écria Georges dont le regard étincela de joie... — Ah ! mon père, rien au monde ne pouvaitm'être plus agréable que la nouvelle que vous m'annoncez !
— Un danger I — murmura Mary, dont le charmant visage était devenu pâle. — Mon Dieu, cette chasse m'épouvante !... S'il allait arriver malheur à l'un de vous !...
— Rassurez-vous, chère fille, — répondit John Malcolm, — le danger qui vous effraye n'existe pour
ainsi dire pas, et je puis vous affirmer que vos inquiétudes sont chimériques... la panthère est assurément un ennemi terrible à combattre ; mais, dans les chasses princières du genre de celle ou nous sommes attendus, toutes les précautions sont prises de façon à atténuer le péril autant que faire se peut, et à rendre les accidents excessivement rares.
— Eh! mon père, — répliqua Mary, — puisque vous convenez vous-même qu'ils sont rares, c'est qu'ils ne sont pas impossibles.
— En ce monde, mon enfant, le danger marche sans cesse à côté de l'homme, mais rien n'arrive sans la volonté de Dieu... Le Tout-Puissant veille jour et nuit surlafaible créature humaine et ne lui permet point de tomber avant son heure...
— Je vous en supplie, mon père, n'allez pas à cette chasse.
— J'ai les plus puissantes raisons, chère fille, pour ne point décliner rinvitation inattendue de la princesse, je ne puis donc, malgré tous mes regrets, satisfaire à votre désir.
— Au moins, promettez-moi d'être tous bien prudents...
— Oh ! quant à cela, — reprit John Malcolm en souriant, — j'en prends l'engagement de grand cœur, et ni Georges ni Edward ne me démentiront. . . Aucun de nous n'exposera sa vie... L'amour, joint à-l'espoir d'un prochain bonheur, rend à ces jeunes gens l'existence précieuse, et moi, je vous aime trop pour risquer, par ma faute, de hâter le moment d'une éternelle séparation.
— Allons, — murmura Mary en essuyant une larme qui se suspendait au bord de ses longs cils veloutés, — cette promesse nous rassure un peu, mais nous ne serons vraiment heureuses, cependant, que lorsque nous vous verrons de retour, tous sains et saufs, après la chasse.
— Mon père, — demanda Georges, — qu'est-ce que c'est que la princesse Djella?
— C'est une descendante en ligne directe des Tamerlides. L'idole aux cents bras empreinte sur ce cachet et constituant ce qu'en Europe nous appellerions les armoiries de cette race, a répondu d'avance à ta question.
— La princesse est riche?
— Elle possède une de ces fortunes gigantesques, presque sans bornes, dont nos plus grandes fortunes d'Angleterre ne pourraient donner une idée... Des provinces entières lui appartiennent et, dans ces provinces, elle exerce des droits de souveraineté à peu près absolus... Son palais de Bénarès est une merveille... Elle a d'autres palais dans la plupart des grandes villes des Indes, à Calcutta, à Agra, à Delhi, àLahore, à Hydérabad, que sais-je encore ! Ses maisons de campagne, qui méritent aussi le nom de palais, sont aussi nombreuses que les jours de Tannée. 11 résulte de tout cela que l'influence de la princesse dans les Indes est immense, presque sans limites, et que si elle n'était l'amie fidèle de la Compagnie des Indes, elle en pourrait devenir la plus dangereuse ennemie.
— Mais vous ne mettez point en doute son dévouement à la race anglaise ?
— Non, car, en mainte occasion, elle en a donné des preuves irrécusables.
— La princesse est mariée?
— Elle était veuve à dix-huit ans.
— Son âge ?
— Vingt-cinq ans à peine.
— Si jeune, si puissante et si riche! — s'écria Georges... — A ce triple prestige, joint-elle celui de la beauté ?
— La princesse Djella est l'une des plus merveilleuses créatures que puisse rêver l'imagination d'un poète, — répondit John Malcolm, — l'éclat de ses yeux, la pâleur chaude de son teint, la splendeur de sa chevelure noire sont incomparables.
— Ah ! mon père, — murmura Mary avec un involontaire frisson, — comme cette femme doit être belle...
— Bien belle, oui, mais bien moins que vous, ma fille chérie I — répliqua John Malcolm en appuyant ses lèvres sur le front de sa pupille. — Son incontestable et fascinante beauté a quelque chose d'étrange et presque d'effrayant !... On ne sent pas rayonner autour d'elle, comme autour de vous, ce je ne sais quoi de chaste et d'angélique qui fait penser au ciel.
Mary, par un sourire, remercia son tuteur, mais cependant elle ne se sentait pas complètement rassurée.
Un trouble inconnu la dominait sans qu*il lui fût possible de se rendre compte du véritable motif de ce trouble.
Celait la jalousie naissante et qui s'ignorait ellemôrae.
Georges Malcolm reprit :
— Cette princesse indoue, qui nous invite a chasser la panthère comme une duchesse anglaise nous inviterait à prendre le thé, a- 1- elle conservé les mœurs et les coatumes un peu sauvages de ses ancêtres ?
— De tous les personnages singuliers que tu auras la bonne fortune de pouvoir étudier, pendant ton séjour aux Grandes-Indes, et qui te prépareront des souvenirs pour les longues heures de ta vieillesse, la princesse Djella est sans contredit le plus curieux.
— Gomment cela, mon père ?
— La princesse offre une nature multiple, complexe, à peu près indéchiffrable, et qui dérouterait dix fois par jour l'observateur le plus intelligent et le plus sagace.
— Expliquez-vous...
— C'est bien difficile... Je vais cependant tâcher de le faire... La princesse est aussi complètement femme du monde que si elle portait l'un des plus grands noms de l'aristocratie anglaise ; elle a reçu l'éducation la plus complète et la plus brillante ; elle parle l'anglais et le français comme si elle était née à Londres ou à Paris ; elle a voyagé en Europe ; elle a dansé à Withe-Hall et aux Tuileries ; elle a dessiné d'après nature les plus beaux sites de la Suisse et de l'Italie, et des artistes compétents, admis à feuilleter ses albums, prétendent que c'est merveilleux d'exécution. La princesse
fait venir ses bijoux de Londres et ses toilettes de Paris. Son cuisinier français sort dé la maison de l'un des hauts barons de la finance... Tu vois qu'on ne saurait guère pousser plus loin les raffinements de la civilisation, et cependant la princesse a conservé toutes les croyances, toutes les superstitions, tous les préjugés de sa caste ! Cette jeune femme, dont l'élégance peut rivaliser avec celle de nos ladies les plus en renom, cette touriste intrépide qui a visité la cathédrale de Windsor, Notre-Dame de Paris et Saint- Pierre de Rome, compte de la meilleure foi du monde le dieu Wichnou au nombre de ses ancêtres, et s'agenouille avec une profonde et ardente conviction dans la pagode de Siva ou dans celle de Bowhanie.
— Que me dites-vous là, mon pèrel — s'écria Georges.
— Je te dis la vérité la plus littérale.
— De telles anomalies !... mais c'est impossible !...
— Je sais bien que ça en a l'air, mais ça n'en est pas moins exact, et je garantis l'absolue ressemblance du portrait... Je te le répète, il y a deux femmes chez la princesse Djella : la femme du monde, qui est charmante et qui serait charmante dans tous les pays, et la descendante des Tamerlides, restée fidèle jusqu'à la moelle de ses os à la religion de ses ancêtres, religion sanglante et cruelle dont elle accepte sans hésiter le sombre fanatisme... Si l'une des terribles divinités indoues demandait par la bouche de ses prêtres un sacrifice humain, j'ai la certitude morale que la princesse,
LA MAITRESSK MASQUÉE 181
au sortir d'un bal, assisterait, le sourire aux lèvres, aux convulsions suprêmes et aux râles d'agonie de la victime, même si cette victime était le plus charmant de ses valseurs...
Georges fit un mouvement de répulsion.
— Mais c'est horrible ! — murmura-t-il, — cette femme est un monstre !
— En aucune façon ! — répliqua le civilian, — elle est de son pays et de sa race, et ce n'est point sa faute, après tout, si l'éducation n'a pas eu la force d'imposer silence aux instincts transmis par de si nombreuses générations.
— Avec sa prodigieuse fortune et ses goûts raffinés, — reprit Georges, — la princesse doit mener un train presque royal ?
— Non i^diS presque mais plus que royal. Elle vit au milieu d'un luxe dont nous autres Européens nous ne pouvons nous faire aucune idée, avant d'avoir habité les Indes, et ce luxe est d'une nature étrange et bizarre comme la princesse elle-même. . . Aussitôt que l'on a franchi le seuil d'un de ses palais, on perd le sentiment de la vie réelle pour se sentir transporté en pleine féerie... La princesse, par exemple, use d'un droit incontestable qui lui a été transmis par ses ancêtres, celui d'avoir autour d'elle une petite armée, qu'elle entretien à ses frais, et dont elle se réserve le commandement suprême... Cette armée, dont l'organisation est sérieuse et la discipline très sévère, est composée de femmes... (1).
1. Historique. — Voir la Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1S36.
— De femmes î... — s'écria Georges avec une expression d'incrédulité.
— Je te l'affirme, tu le verras d'ailleurs par tes propres yeux, et ces femmes, au nombre de cinq ou six cents, admirablement dressées par des instructeurs sortis de l'armée anglaise, prennent tout à fait au sérieux leur situation de soldats ; elles font l'exercice avec une irréprochable régularité, elles montent la garde dans les résidences de la princesse ; elles excellent dans le maniement des armes à feu ; elles feraient la guerre au besoin, et je suis convaincu qu'elles prouveraient, à l'occasion, un courage au moins égal à celui des cipayes. . .
— Décidément, — murmura Georges, — l'Inde est un pays étrange !... trouver quelque part, en plein dix-neuvième siècle, des amazones enrégimentées, vous conviendrez, mon père, que c'est ici le cas de répéter le proverbe français :
Le vrai peut quelquefois n'être pets vraisemblable...
— J'en conviens tant que tu voudras, — répondit John Malcolm en souriant.
— Mais ces singuliers bataillons, où la princesse les loge-t-elle?
— Dans des casernes construites tout exprès, et qui se recommandent par un confort poussé jusqu'à la plus extrême recherche... Aussi c'est à qui, parmi les jolies Indoues de la classe populaire, voudra s'enrôler dans les voltigeuses de Djella...
— L'uniforme de ces troupes légères doit être gracieux?
— La princesse est une personne de trop bon goût pour qu'il puisse en être autrement... L'habit militaire des amazones est un élégant compromis entre l'uniforme des cipayes et le costume féminin de fantaisie adopté par certaines actrices des théâtres de Londres pour les pantomimes des fêtes de Noël.
— En somme, est-ce joli ?
— Charmant.
— Est-ce que la princesse ne marche jamais sans sa garde ?
— Jamais, ce serait beaucoup trop dire, mais elle s'en fait accompagner dans toutes les circonstances où l'étiquette exige qu'elle se montre avec apparat. Ainsi, par exemple, je suis convaincu que le jour de la chasse à la panthère, nous verrons autour de Djella une escorte de sa garde féminine à cheval.
— Vous aviez raison, mon père, c'est un état de maison royal.
— Et ce luxe n'est pas le seul qui soit d'une nature aussi complètement excentrique. Ainsi, la princesse entretient pour ses plaisirs et ceux de ses hôtes tout un essain de nangts-girls,
— Quentendez-vous par là ?
— J'entends des aimées^ des bayadères, des danseuses enfin, pour qui la danse est une profession lucrative à laquelle elles se consacrent depuis l'enfance. La princesse fait chercher partout celles qui se sont fait une réputation parla grâce voluptueuse de leurs attitudes, et elles les engage à tout prix, comme fait un imprésario qui veut s'attacher un artiste en vogue. Cette fantaisie grève chaque année
le budget de la princesse d'une somme de deux ou trois cent mille francs ; mais, avec des revenus comme les siens, une telle somme est absolument insignifiante.
— Que dit-on des mœurs de la princesse ?
— On n'en dit rien... Si sa vie publique est à jour, un voile entoure sa vie privée, et ce voile est si épais qu'il défie les investigations.
— Pourquoi ne se remarie-t-elle pas?
John Malcolm se prit à sourire.
— Mon cher enfant, — répondit-il, — voilà une question que la princesse seule pourrait résoudre, en supposant qu'il lui convînt de le faire. Tu la lui poseras si tu veux. Dans tous les cas, je te prie de croire que le jour où il lui plairait de laisser comprendre que le veuvage lui semble fatigant, les prétendants à sa main seraient aussi nombreux que les étoiles au ciel et que les grains de sable sur les bords de la mer.
— Est-ce que vous connaissez beaucoup la princesse, mon père?
— Non, fort peu. Je lui ai été présenté, cependant, par lord Singleton, et tu vois qu'elle m'a fait l'honneur de ne point oublier mon nom.
— Est-ce la première fois que vous recevez d'elle une invitation?
— Oui, et cette invitation, à laquelle j'étais loin de m'attendre, me cause une joie extrême, car elle va, sans aucun doute, me mettre en rapport avec certains hauts personnages de l'aristocratie indoue, desquels je ne savais comment approcher... On pourrait croire que la princesse a deviné mon dé-
sir et qu'elle travaille gracieusement à le réaliser. Georges prit sur la table la lettre que sir John Malcolm y avait laissée retomber tout ouverte, et il la parcourut du regard.
— C'est pour jeudi, 6 août, — dit-il.
— Oui, et par conséquent la chasse à la panthère précédera de deux jours le bal de lord Singleton.
— Quelle est la distance depuis Bénarès jusqu'à la forêt dans laquelle nous devons chasser ?
— Six lieues environ.
— Nos chevaux seront épuisés le soir, après nous avoir portés toute la journée.
— Sois sans inquiétude à cet égard ; je sais comment les choses se passent aux chasses de la princesse. Nous trouverons, au lieu du rendez-vous, non seulement des chevaux frais, mais des éléphants, si nous préférons ce genre de monture.
— A merveille ; mais une chose m'inquiète.
— Laquelle?
— Le costume. Souperons-nous donc chez la princesse en habit de chasse ? il me semble que ce serait d'un sans-gêne fort déplaisant et fort déplacé.
— Cette fois encore je puis te tirer d'inquiétude. Mon valet de chambre partira dès le matin pour Schaabod. Nous trouverons en arrivant des vêtements frais, et nous ferons notre toilette avant de nous mettre à table pour le souper.
— Vous avez réponse à tout, mon père.
— Lord Singleton assistera probablement à la chasse de jeudi. Il est convenable que tu lui sois présenté auparavant, et je te mènerai dès demain au palais de la présidence.
XTill