LE RENDEZ -VOUS DE CHASSE
Le lendemain eut lieu, ainsi que cela avait été décidé la veille, la présentation de Georges Malcolm à lord Singleton, et le gouverneur de la présidence de Bénarès accueillit le jeune Anglais avec une telle courtoisie, et une bienveillance si marquée, qu'elles prouvaient jusqu'à l'évidence en quelle haute estime il tenait sir John Malcolm.
Le lord gouverneur avait reçu, lui aussi, une invitation à assistera la chasse de la princesse Djella, et il se sépara du père et du fils en leur disant :
— A bientôt, messieurs, et au revoir dans la forêt de Pérava, en face, des tigres et des panthères.
Ajoutons en passant que, dans le cours de l'entretien, John Malcolm avait annoncé officiellement le prochain mariage de Georges et d'Edward avec Mary et Héva Burtell, et que lord Singleton s'était montré très sympathique à cette double union, si merveilleusement assortie sous tous les rapports.
Les deux jours suivants s'écoulèrent sans amener d'incident qui mérite de trouver place en ces pages.
Georges Malcolm, nous l'avons dit à nos lecteurs, était en Angleterre un veneur passionné ; l'idée d'une battue à la panthère, cette chasse étrange et grandiose qu'il ne connaissait point encore, lui tournait littéralement la tête et lui donnait une sorte de fièvre. Il ne dormait plus, tant il avait hâte de se trouver sous les sombres voûtes d'une forêt indienne, face à face avec le terrible ennemi qu'il allait avoir à combattre.
Nous savons déjà que la nature de Georges était hardie et aventureuse ; la perspective du danger doublait pour lui l'attrait de la fête promise.
Enfin arriva le jour si avidement attendu. Les premières blancheurs de l'aube éclairaient un ciel grisâtre et voilé. Heureux présage, car grâce à lui on pouvait espérer que les rayons du soleil, amortis par les nuages, pèseraient moins lourdement sur la terre aux heures ardentes de l'après-midi.
Les chemins qui conduisaient de Bénarès à la forêt de Pérava étaient montueux, mal entretenus, ravinés en cent endroits par l'eau des torrents, et rendaient impossible une marche rapide ; donc, quoique la distance à franchir ne fût que de six lieues, il fallait partir de bonne heure pour ne point arriver en retard au lieu du rendez-vous.
A six heures du matin, plusieurs chevaux sellés attendaient devant la porte du bengalow.
Trois de ces chevaux étaient destinés à sir John
Malcolm et à ses fils ; deux autres à Stop et à Kazil qui devaient suivre la chasse. Un vigoureux double poney, portant derrière sa selle une valise de cuir, posée d'aplomb sur un coussinet, allait prendre directement, sous la conduite d'un valet de chambre, le chemin de Schahabad, l'habitation de la princesse Djella.
La valise contenait des vêtements de rechange, l'étiquette ne permettant point au civilian, à Georges et à Edward de s'asseoir à la table de la princesse avec leurs costumes de chasseurs.
Mary et Héva reconduisirent jusqu'au perron leur tuteur et leurs fiancés. Les jeunes filles étaient un peu pâles. Une vive émotion les dominait. Elles avaient le cœur gros et les larmes tout près des yeux. Malgré les paroles rassurantes de sir John, les périls probables de la journée faisaient naître chez elles une terreur instinctive que tous les raisonnements du monde ne parvenaient point à dissiper.
Les paroles d'adieu furent échangées, accompagnées de nouvelles promesses de prudence et de prompt retour, et la petite cavalcade se mit en route. A la sortie de la ville elle rejoignit lord Singleton, escorté d'un certain nombre de jeunes officiers anglais qui avaient reçu des invitations personnelles.
Après deux heures d'une marche que ralentissait le mauvais état des chemins, les cavaliers atteignirent la lisière de la forêt de Pérava.
Une sonnerie de clairons accueillit leur arrivée, et une troupe d'Indous à cheval, faisant partie de
la maison de la princesse et revêtus de costumes splendides, prit la tête de la colonne anglaise afin de lui servir d'escorte et, pour ainsi dire, de garde d'honneur.
Une large chaussée de briques, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps fabuleux, s'enfonçait en ligne droite à travers la forêt, sous une voûte épaisse de verdure formée par les cimes des arbres séculaires.
Pendant une heure, le sabot des chevaux foula cette chaussée, recouverte d'une poussière rouge presque impalpable, puis l'horizon, borné jusque-là à droite et à gauche par deux murailles de végétation, s'élargit tout à coup.
On venait d'atteindre un carrefour, ou plutôt une vaste clairière, située sur un point culminant, d'où le regard dominait un océan de verdure, s'étageant en des perspectives infinies.
C'était le lieu du rendez-vous.
A droite de la clairière, et au milieu d'un petit étang couvert de roseaux aux tiges aiguës et de larges feuilles de lotus, se voyaient ou plutôt se devinaient des ruines pittoresques, disparaissant à demi sous les gracieux enlacements du lierre indien.
— Qu'est-ce que cela ? — demanda Georges Malcolm à Kazil, qui se trouvait à côté de lui en lui désignant les ruines.
— Sahib, — répondit l'enfant, — c'est tout ce qui reste de la pagode de Kâli.
— La Vénus indoue, — murmura Georges! — puis il ajouta : Il me semble que ces ruines, entourées
d'eau de toutes parts, sont sans communication avec la terre ferme...
— Vous ne TOUS trompez point, sahib.
— En a-t-il toujours été de même?
— Non, sahib. Autrefois, quand les pères de nos pères n'avaient point encore vécu, la pagode se dressait fière et superbe. Elle avait ses prêtres, ses naugts-girls, ses grands jours et ses nuits de fête ! En ce temps-là, une chaussée de briques, pareille à celle que nous foulons, traversait l'étang et reliait rîlot et la forêt. Aujourd'hui la pagode s'est écroulée. La chaussée a disparu sous la vase, et les caïmans seuls habitent les eaux dormantes et perfides.
Georges trouva cette explication suffisante, et se mit à considérer le spectacle vivant et curieux qui s'offrait à ses regards.
Un grand nombre de chasseurs et de rabatteurs, appartenant à toutes les castes de la population indoue, formaient dans la clairière des groupes remarquables par la dissemblance de physionomie des individus, et par la variété des costumes aux couleurs éclatantes. Deux éléphants immobiles, portant sur leurs dos énormes des tours destinées à recevoir les chasseurs, offraient de vagues ressemblances avec des forteresses de granit grisâtre ; ils attachaient sur leurs cornacs leurs petits yeux pleins de douceur et d'intelligence.
Plus loin, des hommes d'apparence athlétique, au teint bistré comme du bronze florentin, et n'ayant pour tout vêtement qu'un pagne d'une blancheur éclatante et un turban de mousseline
pourpre, tenaient en laisse de grands dogues, d'une apparence presque aussi féroce que les tigres ou les panthères qu'ils devaient combattre. Ces molosses munis de larges colliers hérissés de pointes de fer, faisaient sur place des bonds impétueux et poussaient des hurlements farouches, en cherchant à briser les solides lanières qui les retenaient.
Tout près de ces chiens formidables, piaffaient, aux mains des valets, vêtus les unes à l'européenne, les autres à l'orientale, les magnifiques chevaux de sang destinés par la princesse Djella à ses invités.
Nous venons d'esquisser les principales lignes du tableau qui s'offrait dans la clairière aux yeux éblouis de de Georges Malcolm ; mais ce dont il nous serait impossible de donner une idée avec la plume, c'est l'animation, le mouvement, le pittoresque de cette scène, véritablement digne de tenter les pinceaux de l'un des grands maîtres de la couleur.
Lord Singleton, familiarisé par l'habitude avec des spectacles de cette nature, n'en ressentait pas moins, cependant, une vive et profonde impression.
Il s'approcha du fiancé de Mary.
— Eh bien, sir Georges, — lui demanda-t-il en désignant du geste le plateau de la clairière, — qu'en dites-vous ?
— Je dis, milord, — répliqua le jeune Anglais, — je dis qu'un grand artiste n'aurait qu'à copier d'une façon fidèle ce que nous voyons en ce moment, pour produire, sans aucun frais d'imagination, une toile admirable.
— Oui, certes, et quelque moderne Wouverm an s ferait ici des chefs-d'œuvre.
Georges s'inclina en signe d'adhésion.
Le gouverneur tira sa montre.
— L'heure indiquée par les lettres d'invitation est passée, — reprit-il en regardant l'aiguille marcher sur le cadran d'émail, — et la reine de la fête n'est pas encore au rendez-vous !
Ici John Malcolm intervint.
— Milord, — répondit-il en souriant, — la princesse Djella est femme et jolie femme. A ce double titre elle a le droit de se faire attendre. A la chasse aussi bien qu'au bal, arriver après tout le monde est le plus sûr moyen de ne pas manquer son effet. En sa qualité de fille d'Eve, la princesse connaît la recette et elle en use.
— Un peu trop largement même, — répliqua lord Singleton; — « l'exactitude est la politesse des rois», a dit une bouche auguste, et cet adage doit être vrai pour les reines aussi bien que pour les rois.
A ce moment précis une fanfare triomphale, retentissant à l'improviste et répétée par les échos de la forêt, se fit entendre à peu de distance et coupa la parole au gouverneur de la présidence de Bénarès.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers celle des avenues verdoyantes d'oii jaillissaient les notes cuivrées de la fanfare, et tous les yeux entrevirent un fourmillement pittoresque de lueurs métalliques et de couleurs éclatantes à travers le nuage de poussière soulevé par les pieds des chevaux lancés au galop.
— Qu'est-ce donc? — demanda Georges Malcolm.
— C'est la princesse et son escorte, — répondit lord Singleton ; — vous ne connaissez pas encore la princesse ? — ajouta-t-il.
— Non, milord.
— Alors votre père vous présentera ; mais j'ai un conseil à vous donner...
— Lequel, milord ?
— Celui de mettre devant votre cœur un bouclier fait d'un triple airain, comme dit Horace.
— Un bouclier, milord, dans quel but ?
— Dans le but de vous préserver d'un grand danger...
— Ce danger, — s'écria Georges, — quel est-il ?
— C'est de devenir amoureux de la princesse... — répliqua lord Singleton.
Le fils aîné de John Malcolm eut aux lèvres un sourire d'incrédulité.
— Ne riez pas, jeune homme ! — reprit le gouverneur, — et surtout ne doutez pas ! La princesse, je vous l'affirme, est une créature bien séduisante, presque irrésistible, et quand vous l'aurez vue vous serez de mon avis, j'en réponds...
— Milord, — répondit Georges, — je ne doute ni des charmes ni des séductions de la personne dont nous sommes aujourd'hui les hôtes, mais je suis invulnérable...
Lord Singleton sourit à son tour.
— • Invulnérable ! ! — répéta-t-il avec un accent d'incrédulité.
— Oui, milord.
— En êtes vous bien sûr?
— Oh! parfaitement sûr... — J'ai pour me préserver une égide toute-puissante, l'amour! — Le cœur du fiancé de Mary Burtell ne peut battre pour aucune femme qui ne soit pas Mary Burtell...
— Vous avez raison... — répliqua le gouverneur^, — j'avais oublié votre prochain mariage avec l'une de nos plus gracieuses compatriotes. — Oui, vous avez raison d'aimer loyalement, ardemment, exclusivement!... — Heureuse la jeune fîUeà qui votre cœur appartient tout entier ! — Heureuse la fiancée digne d'inspirer une pareil amour!...
Tandis que s'échangeaient les paroles que nous venons de reproduire, le cortège de la princesse avait franchi la courte distance qui le séparait encore du rendez-vous de chasse, et débouchait sur la clairière.