DJALI
Voici comment se composait le cortège.
D'abord, et tout à fait en avant, les musiciens, au nombre de douze, vêtus de pourpre et de drap d'argent, et montés sur des chevaux d'une merveilleuse blancheur.
Venaient ensuite, sur des chevaux noirs comme la nuit, vingt-cinq des gardes féminins de Djella. — Une aigrette blanche flottait au cimier des légers casques d'acier poli qui couronnaient les jolis visages de ces amazones. — Les justaucorps rouges, à brandebourgs d'or, dessinaient les tailles souples et flexibles. — Les pantalons larges, d'une gaze transparente brochée d'argent, laissaient deviner les jambes élégantes et rejoignaient un peu au-dessus de la cheville les brodequins de maroquin rouge éperonnés.
Derrière ces gracieux gardes du corps marchait la princesse Djella, entourée des principaux offî-
ciers de sa maison. — A sa droite chevauchait un prince indou, qui doit jouer dans cette histoire un rôle important, le rajah Doorgal-Sahib.
Un second détachement d'amazones, exactement pareil au premier, venait ensuite. — Un grand nombre de valets vêtus d'une façon riche et bizarre, et très bien montés, fermaient la marche.
Cette troupe éblouissante déboucha, clairons sonnants, sur la clairière, puis, obéissante un commandement jeté par un officier des gardes féminins, elle s'entr'ouvrit avec une rapidité prestigieuse et se massa à droite et à gauche, afin d'isoler la princesse et de lui laisser l'entière liberté de ses mouvements.
Djella et Doorgal-Sahib, qui seuls n'avaient point ralenti le galop cadencé de leurs montures se dirigèrent du côté de lord Singlelon, que nous avons laissé au milieu de la chaussée de briques, avec John Malcolm, Georges et Edward.
Nos lecteurs n'ont point oublié sans doute le portrait de la princesse tracé par nous dans l'un des premiers chapitres de ce livre, lors de son apparition mystérieuse, au milieu d'une nuit de tempête, parmi les ruines de la pagode de Siva.
Ce que nous avons déjà fait, il nous semble inutile de le recommencer : — disons seulement que Djella, par la simplicité de son costume, formait un piquant contraste avec les magnificences quasi féeriques qui l'entouraient.
La princesse, vêtue à l'européenne, portait une amazones de drap bleu sombre, sortie des ateliers du plus célèbre tailleur de Regent-Street.
Un col blanc, tout uni et très empesé, se rabattait sur une étroite cravate noire. — Un chapeau de feutre gris, de forme Louis XIII, orné d'une plume rouge longue et mince, se posait cavalièrement sur l'épaisse et brillante chevelure dont les ondes indisciplinées semblaient prêtes à s'échapper de toutes parts, malgré les morsures d'un large peigne d'écaillé blonde.,
La princesse montait un admirable cheval baibrun, — un de ces chevaux tout à la fois vigoureux et légers, taillé pour la course d'obstacles, et franchissant au vol, comme un oiseau aux ailes invisibles, les broussailles, les rochers et les ravins.
De la main gauche, Djella rassemblait ses guides, — De la main droite, elle tenait une cravache de corne de rhinocéros, — un chef-d'œuvre.
Cette toilette de chasse, si parfaitement simple, seyait à merveille à la princesse. — Le corsage de drap sombre faisait valoir les formes irréprochables d'un busfe digne de la statuaire antique. — Les manches justes dessinaient les fins contours des bras arrondis. — Le chapeau de feutre s'harmonisait miraculeusement avec la teinte bleuâtre des cheveux d'ébène et la chaude pâleur d'un teint de créole.
Bref, jamais Djella, sous ses plus somptueux atours, et ruisselante de diamants et de pierreries, n'avait été plus belle.
Une émotion mystérieuse, dont sans doute il sera facile à nos lecteurs de deviner la cause, faisait battre violemment son cœur et donnait à ses prunelles magnétiques des rayonnements d'un éclat
incomparable. — Ses narines nacrées se dilataient et se contractaient alternativement; une sorte de tremblement involontaire agitait ses lèvres rouges ; — enfin une faible teinte rosée colorait ses joues pâles, à mesure qu'elle se rapprochait de l'endroit où se trouvait Georges Malcolm.
A côté de Djella nous avons signalé la présence d'un prince indou, le rajah Doorgal-Sahib.
Quelques lignes à son sujet sont ici nécessaires.
Doorgal-Sahib, descendant de Tamerlides comme Djella, possédait une fortune et une influence qui ne le cédaient en rien à celles de la princesse.
Il atteignait sa trentième année. — Il avait une taille de beaucoup au-dessus de la moyenne, et sa beauté, vraiment souveraine, était de celle qu'il est impossible de discuter.
Autant, ce jour-là, Djella se distinguait par la simplicité de ses ajustements, autant Doorgal semblait prendre à tache de réunir sur sa personne toutes les merveilles du luxe oriental poussé jusqu'à ses dernières limites.
Le diamant qui servait à attacher l'aigrette à son turban de cachemire blanc pouvait lutter de grosseur et d'éclat avec le diamant fameux connu sous le nom de régent.
Son costume, composé d'une façon à peu près exclusive de drap d'argent et de drap d'or, ruisselait littéralement de pierres précieuses.
La bride du cheval, — la selle, — les étriers — la poignée du sabre, celle du candjiar, disparaissaient sous les incrustations de rubis, de topazes, d'émeraudes, de saphirs, etc.
Bref, nous n'aurons rien exagéré en disant qu'un joaillier français ou anglais aurait offert, sans hésiter, cinq ou six millions de la parure de chasse du rajah.
Lors Singleton et ses trois compatriotes s'étaient mis en mouvement et marchaient au-devant de la princesse, qui continuait à s'avancer de leur côté, mais d'une façon très lente maintenant, et au petit pas de sa monture.
— Merci, milord... merci, messieurs, — dit-elle en saluant de la main lord Singleton et ses compagnons. — Vous avez accepté mon invitation... J'en suis reconnaissante et je n'attendais pas moins de votre courtoisie...
En entendant la voix de Djella Georges tressaillit, il lui semblait que cette voix ne frappait point en ce moment ses oreilles pour la première fois ; cependant la pensée que l'inconnue au masque de velours et la princesse pouvaient n'être qu'une seule personne ne se présenta même pas à son esprit.
Il regarda Djella avec une attention profonde et la trouva splendidement belle, mais aucune émotion intérieure ne vint lui révéler qu'il avait à plus d'une reprise pressé dans ses bras, avec tous les transports et tousles délires de la passion satisfaite, cette femme dont la beauté, comme la puissance, étaient sans rivales.
— Princesse, — répondit lord Singleton en baisant la main de Djella, — nous sommes heureux et fiers d'être admis à faire notre cour à la merveille de Bénarès, à la véritable reine des Indes...
— C'est trop de galanterie, milord, — s'écria la princesse en riant. — De la couronne que portaient mes ancêtres, il ne me reste, vous le savez bien, que le diadème de mes cheveux noirs...
Puis, se tournant vers John Malcolm, elle ajouta :
— C'est vous surtout que je dois remercier, monsieur; j'osais à peine espérer votre présence... J'avais la crainte que vos graves occupations de civilian ne vous permissent point d'assister à cette chasse... — Vous êtes venu et vous avez amené vos fils, croyez que j'en suis très heureuse.
— Princesse, — répondit John Malcolm en s'inclinant, — votre souvenir était un grand honneur pour moi, et rien au monde n'aurait pu m'excuser à mes propres yeux si j'avais eu le mauvais goût de décliner votre invitation. — Permettez-moi de vous présenter mon fils aîné, sir Georges, arrivé d'Angleterre depuis quelques semaines...
Djella leva sur le jeune Anglais ses grands yeux aux prunelles sombres et le regarda pendant quelques secondes avec une fixité si ardente, qu'il se sentit troublé malgré lui sous le poids de ce long regard.
— Sir Georges, — dit-elle enfin, -— soyez le bienvenu parmi nous ; vos compatriotes m'ont fait gracieusement les honneurs de votre patrie... J'ai chassé le renard dans les forêts du comté de Galles avec le marquis de Westminster, j'ai couru le sanglier avec le ducde Carlisle dans les bruyères des Higlands, je veux vous faire à mon tour les honneurs des forêt indiennes; la panthère est un gibier que vous ne connaissez pas encore, acceptez-moi pour
guide aujourd'hui, devenez mon cavalier jusqu'au soir, et soyez tranquille, sir Georges, — ajouta la princesse en souriant, — je ne suis point une chasseresse timide, je vous promets qu'en ne me quittant pas, vous verrez le danger de près. Est-ce convenu?
— J'accepte avec orgueil, princesse, — s'écria Georges, — à une condition cependant...
Une vive surprise se peignit sur le visage de Djella.
— Une condition ! — répéta-t-elle ; — vous m'inposez une condition!...
— Oui, princesse...
— Laquelle, monsieur?
— C'est que si le danger se présente à nous, vous me permettrez de le garder pour moi seul...
Djella se prit à sourire.
— Nous verrons cela quand le moment sera venu ! — répliqua-t-elle. — Je ne promets rien, soyez donc mon cavalier sans condition, ou cédez ce poste d'honneur au rajah Doorgal-Sahib, qui me connaît bien, lui, et qui sait ce que je vaux en face du péril...
— Votre volonté sera faite, madame, quelle qu'elle soit, — répliqua vivement Georges, — mais je ne cède mon poste à personne...
— A la bonne heure.
Djella fit un signe.
Un des valets qui se tenaient à distance respectueuse s'approcha aussitôt et se prosterna presque devant la princesse.
— Timor, -— lui dit-elle, — amène ici Djali.
Le valet se dirigea aussitôt vers l'endroit où d'autres serviteurs tenaient en main des chevaux frais.
— Sire Georges, — reprit la princesse, — vous êtes, je le suppose, un cavalier habile et hardi.
— Habile, madame, je ne sais; mais intrépide, je l'affirme...
— Vous allez monter Djali^ c'est le cheval le plus rapide de mes écuries, le seul capable de suivre Baronnet, mon pur sang favori ; il ne saute pas les obstacles, il les franchit au vol. Seulement, au montoir, c'est un démon, — je vous préviens... soyez sur vos gardes...
— Djali ne me cause aucune inquiétude; si vives que puissent être ses velléités d'indépendance, je me fais fort de le réduire...
Le valet, conduisant par la bride le cheval que la princesse venait de désigner, s'approchait en ce moment de nos personnages.
Djali était un merveilleux étalon, fils d'un cheval arabe et d'une jument persane; rien ne pouvait surpasser la beauté de ses formes, Télégance de son encolure, la finesse de ses jambes nerveuses.
Le réseau de ses veines se dessinait nettement sous son poil doux et brillant comme du satin ; sa crinière et sa queue, longues et soyeuses, flottaient pareilles à des chevelures de femmes.
Sa selle et sa bride, de maroquin rouge brodé de soie et d'or, formaient un vigoureux contraste avec sa robe d'un noir de jais et sans une seule tache.
Georges était connaisseur. Il attacha sur le noble animal un regard plein d'enthousiasme.
— Comment le trouvez-vous? — demanda la princesse.
— Splendide 1 C'est sans contredit l'un des plus beaux types de la race orientale qu'il m'ait été donné d'admirer...
Tout en disant ce qui précède, Georges avait mis pied à terre et s'approchait de Djali.
En le voyant venir, ce dernier qui semblait parfaitement calme, tourna vers lui sa tête intelligente, dilata ses naseaux, aspira l'air avec violence et se mit à fouiller le sol du bout de son ongle de fer...
Georges saisit les rênes, les assembla dans sa main gauche qu'il posa sur la crinière, et, plaçant l'autre sur le pommeau de la selle, il voulut mettre le pied à l'étrier...
— Prenez garde ! — s'écria la princesse.
En même temps Djali fit un bond si brusque qu'il entraîna Georges à dix pas.
Une seconde et une troisième tentative amenèrent un semblable résultat.
Un écuyer novice se fût découragé, mais Georges était passé maître en fait de voltige.
Il prit son élan, et au moment où le cheval bondissait pour la quatrième fois, il se mit en selle sans toucher l'étrier.
Tout n'était pas fini.
Djali ne s'avouait nullement vaincu, et entre lui et son cavalier commença une nouvelle lutte, qui fut courte d'ailleurs, mais véritablement effrayante.
L'étalon, afTolé de colère, hennissant de rage, tantôt se dressait sur ses jarrets robustes et semblait prêt à se renverser en arrière, tantôt pirouet-
tait comme une feuille sèche que fouette l'ouragan, puis, s'enlevant de l'arrière-train avec l'impétuosité de la foudre, détachait des ruades qui devaient, presque à coup sûr, désarçonner son cavalier et l'envoyer rouler à vingt pas, la tête la première.
Mais Georges semblait moins un homme qu'un centaure.
Le cheval avait beau pointer, pirouetter, et passer sans transition de la cahrade au mut de mouton, le jeune Anglais ne se déplaçait même pas sur sa selle ; il restait calme, ferme, souriant, comme dans un manège, se pliant, sans la moindre gêne apparente, aux mouvements enragés de sa diabolique monture.
Djella, dominée par une émotion insurmontable, assistait haletante, oppressée, aux péripéties de cette scène , et certes lord Singleton, Doorgal- Sahib, John Malcolm et Edward auraient infailliblement remarqué le trouble visible de la princesse, si leur attention n'avait été captivée tout entière par le spectacle que nous venons de décrire.
Enfin la puissante énergie de la volonté intelligente triompha des révoltes de l'instinct bestial.
Djali comprit qu'il avait affaire à plus fort que lui; il se sentit dominé, maîtrisé, dompté. Sa résistance tomba par degrés. Les morsures de l'éperon et de la cravache n'éveillèrent plus en lui que des idées de soumission.
Enfin, tout blanc d'écume, tout frissonnant de honte, il obéit docilement à la pression de la bride, et, dirigé par une main savante, il vint exécuter des passades et des voltes devant la princesse Djella.