DANS LA FORÊT
Tandis qu'avait lieu la fantasia équestre que nous venons de raconter brièvement, les Anglais et les Indous, disséminés dans la clairière, s'étaient peu à peu rapprochés du point central où Georges Malcolm démontrait à Djali, par des arguments sans réplique, que le cheval a été créé et mis au monde pour obéir à l'homme.
A l'instant précis où l'étalon, rendu souple et comprenant sa défaite, cessa de s'obstiner dans une résistance inutile, une immense acclamation s'éleva de toutes parts, et des applaudissements éclatèrent avec frénésie, comme si la clairière de la forêt de Pérava eût été l'arène du Regent-Circus.
Georges eut un sourire aux lèvres et salua gracieusement autour de lui.
Une vive rougeur colorait les joues habituellement pâles de Djella et ses grands yeux noirs étincelaient.
— Vous le voyez, princesse, — lui dit Georges, — entre Djali et moi il y avait un malentendu... mais maintenant nous sommes d'accord et le voilà doux comme un agneau.
— Je vois, sir Georges, — répondit Djella, — que vous êtes un habile et brillant écuyer... Djali l'indomptable atrouvéson maître... c'est une monture digne de vous, vous en conviendrez sans peine quand vous aurez vu quels prodiges de vitesse et d'énergie ce noble cheval peut réaliser... vous séparer désormais est chose impossible. Djali ne rentrera plus dans mes écuries ; je vous prie de l'accepter.
— Mais, princesse... — murmura Georges avec embarras.
~ Oh ! — s'écria vivement Djella, — il est à vous. Si vous refusez, l'un de mes gens va recevoir l'ordre de lui tirer un coup de carabine dans l'oreille.
— J'accepte donc, et ma reconnaissance est très vive, car vous me faites un cadeau vraiment royal.
— Maintenant, messieurs, — reprit la princesse, en s'adressant à ceux de ses invités qui l'entouraient, — échangez, je vous prie, vos montures fatiguées contre des chevaux frais, et en chasse! L'heure se passe et les panthères nous attendent. Souvenez-vous, sir Georges, que vous êtes mon cavalier pour toute la journée.
— Princesse, — répliqua le jeune Anglais, — il est des faveurs trop précieuses pour qu'on puisse les oublier un seul instant.
Djella remercia Georges par un regard et par un sourire d'une expression enivrante, mais la pensée
de notre héros était ailleurs : regard et sourire furent perdus pour lui.
Au bout de cinq minutes à peine, tous les invités de la princesse étaient en selle.
Lord Singleton et John Malcolm avaient pris place sur les éléphants...
Une sonnerie de clairon donna le signal du départ, les molosses, découplés, s'enfoncèrent sous bois en poussant des hurlements féroces, et les chasseurs s'élancèrent sur les traces de la meute de toute la vitesse de leurs chevaux.
Il nous paraît inutile d'affirmer à nos lecteurs que Georges et Djella, montes sur Baronnet qï Djali tenaient la tête de la colonne et gagnaient du terrain à chaque élan.
Des rabatteurs nègres et indous, envoyés à Tavance dans la forêt, avaient constaté la présence de plusieurs couples de panthères et de deux tigres de la plus belle venue dans les environs de la pagode en ruine.
Au point du jour un nègre, grimpé sur un arbre et caché parmi les feuillages, avait même vu ces fauves terribles venir boire au petit étang dont les eaux dormantes et sinistres entouraient l'îlot de Kâli.
Mais sans doute les fanfares, les aboiements des chiens, les hennissements des chevaux, avaient eflrayé tigres et panthères, car pendant plus de deux heures les invités de Djella battirent les taillis dans tous les sens et explorèrent les futaies dix fois séculaires sans rencontrer un seul des ennemis qu'ils se proposaient de combattre.
En revanche des troupes de gazelles, affolées de terreur, se levaient à chaque instant devant les chevaux, cherchaient leur salut dans la fuite et ne trouvaient que la mort, car les chasseurs en faisaient un véritable massacre.
Georges éprouvait un véritable serrement de cœur en voyant tomber sous les balles ces pauvres animaux, si coquets, si gracieux, si inofTensifs, qui poussaient dans leur agonie des bêlements semblables à des plaintes, et tournaient vers les meurtriers, avec une expression presque humaine, leurs grands yeux remplis d'angoisse.
Djella, au contraire, semblait saisie d'une véritable fièvre de destruction.
Elle portait à l'arçon de sa selle une mignonne carabine-revolver faite exprès pour elle par le plus habile armurier de Londres, et, chaque fois qu'une gazelle passait à sa portée, elle laissait flotter la bride sur le cou de son cheval, saisissait sa carabine, ajustait, faisait feu avec une incomparable justesse de coup d'oeil, et le pauvre petit animal roulait à terre, mortellement frappé.
Georges se sentait plein d'admiration pour l'adresse merveilleuse de la princesse Djella, mais son étrange insensibilité le révoltait.
Il se souvenait malgré lui du portrait tracé par son père, deux jours auparavant, de la fille des Tamerlides.
Il songeait aux instincts sauvages vainement combattus par les enseignements de la civilisation la plus raffinée ; il s'avouait que le portrait était d'une étrange ressemblance ; il lui semblait voir du sang
sur les mains de cette jeune femme si radieusement belle; enfin il se disait tout bas qu'à n'en pas douter, si ses croyances, ses intérêts ou ses passions le lui commandaient, elle aurait la main aussi ferme et le coup d'oeil aussi juste en tirant sur un homme, qu'en faisant feu sur une gazelle.
Djella, de temps à autre, ralentissait l'impétuosité de son allure, sous prétexte de laisser aux chasseurs distancés le temps de se rapprocher d'elle, mais, en réalité, pour pouvoir déployer dans sa causerie avec Georges tous les trésors de son esprit.
Un observateur, en entendant parler la princesse, en lui voyant mettre en œuvre, avec une habileté prestigieuse, tout l'arsenal de la coquetterie féminine la plus transcendante, aurait acquis la conviction qu'elle s'était juré à elle-même de séduire et de captiver irrésistiblement son cavalier.
Etait-ce bien là en eûet son intention? voilà ce que, sans doute, nous ne tarderons pas à savoir.
Il était un peu plus de midi.
La chasse continuait à ne pas donner de meilleurs résultats que ceux constatés par nous jusqu'à ce moment.
Panthères et tigres restaient invisibles.
Le ciel, voilé depuis le matin par des nuages grisâtres, venait de se dégager complètement.
Le soleil, comme pour prendre une revanche, lançait sur la forêt des torrents de feu. La température se faisait étouffante.
Georges et Djella venaient d'atteindre une clairière de forme elliptique, presque semblable à celle
du rendez-vous de chasse, mais beaucoup moins vaste et entourée d'une végétation gigantesque qui l'assombrissait et lui conservait quelque fraîcheur.
La princesse arrêta son cheval dont une sueur ardente baignait l'encolure souple et nerveuse; pendant quelques secondes elle examina avec attention la clairière ; un gazon fin et doux en tapissait le sol ; une source d'eau limpide, filtrant entre des blocs de granit, arrosait l'une de ses extrémités.
Djella prit ensuite une petite trompe d'argent, retenue par un cordon de soie qu'elle portait en bandoulière, elle l'approcha de ses lèvres, et, à trois reprises, séparées par de courts intervalles, elle en tira des notes éclatantes, qui s'envolèrent, répétées et multipliées par les échos lointains.
Djella laissa retomber sa trompe et prêta l'oreille.
Quelques secondes s'écoulèrent, puis, de tous les points de la forêt, s'élevèrent des notes semblables à celles qui venaient de retentir.
— Princesse, que veut dire ceci? — s'écria Georges.
— J'ai parlé, dit-elle, on me répond.
— Venez-vous de donner un ordre à vos gens?
— Oui.
— Me permettez-vous de vous demander lequel?
— Celui de guider de ce côté tous les chasseurs, car c'est à l'ombre de ces grands arbres que nous déjeunerons dans un instant... l'endroit vous paraît-il heureusement choisi?
— Oui, certes! mais le déjeuner, où donc est-il? Djella sourit.
— Ne vous mettez point en peine, — répliquat-elle, — il arrivera.
— Comme dans les féeries, par enchantement?
— Peut-être bien I... — fit la princesse en riant. — Rien ne vous empêchera de vous figurer, si cela vous plaît, que cette forêt est machinée à l'instar des théâtres de Londres ou de Paris. Quoi qu'il en soit, je vous promets que les pâtés et les volailles ne seront point en carton, ainsi que cela se pratique au sein des féeries dont vous parliez tout à l'heure, et je prends l'engagement que le vin de Champagne frappé ne vous manquera pas.
Les officiers et les valets de la princesse s'étaient en effet acquittés avec promptitude des ordres qu'ils venaient de recevoir.
Au bout de quelques minutes Baronnet et Djali relevèrent la tête et firent entendre un long hennissement.
Ce fut comme un signal. Des hennissements pareils leur répondirent aussitôt dans toutes les directions, annonçant delà façon la plus manifeste que les chasseurs disséminés dans la forêt se rapprochaient de la clairière.
[^ Bientôt étincelèrent entre les grands arbres les armes au reflet d'or et les uniformes éblouissants des gardes féminins, flanqués de leur avant-garde de musiciens nègres.
Ces derniers, en voyant de loin la princesse, embouchèrent leurs trompettes, agitèrent leurs cymbales, secouèrent les grelots de leurs chapeaux chinois, et firent jaillir de tous leurs cuivres les flots d'harmonie d'une marche triomphale de Rossini.
Bientôt après parurent bon nombre des invités, portant presque tous accrochés au pommeau de leur selle une gazelle sanglante ou quelque antilope aux yeux éteints, tristes trophées d'une adresse cruelle.
Enfin retentirent des pas lourds faisant trembler la terre comme si les collines dont parle l'Écriture sainte venaient de se mettre en marche, et les élé-' phants, qui portaient lord Singleton et sir John Malcolm, profilèrent leurs masses grises entre les grands arbres.
Derrière eux venaient des mulets aux longues oreilles, richement caparaçonnés, et chargés d'immenses paniers recouverts de couvertures épaisses.
Ces paniers renfermaient les comestibles. Kazil, interrogé par Stop, lui révéla cette particularité, et rhonnête valet de chambre de Georges Malcolm ne put retenir un cri de joie.