‹ La maîtresse masquéeChapitre 17 sur 26 · UN CONVIVE QU ON N ATTENDAIT PAS · texte numérisé non relu

UN CONVIVE QU ON N ATTENDAIT PAS

Avec une rapidité qui tenait du prodige, de nombreux valets étendirent sur le sol de la clairière d'immenses tapis de Smyrne aux brillantes couleurs.

D'autres placèrent de moelleux coussins, de distance en distance, sur la lisière de ces tapis et déballèrent en un tour de main la vaisselle plate, les porcelaines et les cristaux renfermés dans des coffres.

Tandis qu'ils s'acquittaient de cette besogne, une escouade de marmitons, sous les ordres immédiats d'un maître d'hôtel, mettaient en ordre de bataille les provisions les plus variées et les vins de tous les pays.

En promettant à Georges Malcolm du Champagne frappé à discrétion, Djella n*avait rien exagéré.

Les bouteilles au casque d'argent, portant sur

leurs étiquettes authentiques le nom illustre de madame veuve Cliquot, se congelaient à demi dans des caisses de zinc, remplies de glace conservée à grand frais.

Bref, au bout de huit ou dix minutes, tout au plus, les préparatifs de ce repas, que les Anglais appellent lunch ^ étaient complètement terminés.

— Je n'ose vous dire : A table, messieurs ! — s'écria la princesse en désignant à ses invités le couvert pittoresque et somptueux qui venait d'être improvisé, — la table et les sièges, tout nous manque... — Souvenez-vous des usages de l'antiquité... — Couronnez-vous de pampres si le cœur vous en dit et, comme les Romains, étendez-vous au lieu de vous asseoir!... — Lord Singleton me fera l'honneur d'accepter une place à ma droite, et sir John Malcolm à ma gauche.

Les deux hommes s'inclinèrent.

— Ne vous séparez pas de vos armes, mes chers convives. — ajouta Djeila en riant, — il pourrait se faire que quelque tigre ou quelque panthère, attirés par l'odeur des truffes, fussent pris tout à coup de la fantaisie de nous rendre visite... — Soyons en mesure de recevoir au besoin ces hôtes inattendus avec tous les honneurs qui sont dus à leur rang.

Un éclat de rire général accueillit ces paroles; — il était en effet extrêmement peu vraisemblable que la prévision de la princesse vînt à se réaliser.

Tous les convives néanmoins, en s'installant , eurent soin de garder leur revolver à leur ceinture, et de placer leur carabine à portée de la main.

Un mouvement de surprise, réprimé aussitôt, s'était manifesté parmi les Indous de grande naissance, en entendant Djella désigner John Malcolm, en même temps que lord Singleton, pour prendre place auprès d'elle.

Il leur semblait naturel, ou tout au moins admissible, que la première place fût réservée à lord Singleton, gouverneur de la présidence de Bénarès et représentant de la Compagnie des Indes, par conséquent de l'Angleterre elle-même...

Mais le civilian John Molcolm, — quoique sa situation fût considérable, et son caractère universellement estimé, — ne semblait point devoir être appelé à un si grand honneur, qui revenait de droit, selons les Indous, au Rajah Doorgal Sahib, descendant en ligne directe des anciens maîtres de l'Inde comme la princesse Djella elle-même.

Hâtons-nous d'ajouter que la très légère émotion causée par cet incident dans une partie de l'assemblée, passa complètement inaperçue.

Les temps de galops prolongés sous les futaies de la forêt avaient aiguillonné l'appétit des chasseurs.

Tous se comportèrent vaillamment en face des mets exquis et variés qui se succédaient sans interruption.

Les bouteilles décoiffées se vidaient comme par enchantement et les flots de vin de Champagne mettaient la gaieté dans tous les yeux et le rire sur toutes les lèvres.

Les Anglais devenaient communicatifs et loquaces comme de vrais Français, et les Indous eux-

mêmes perdaient une bonne partie de ce flegme glacial dans lequel ils s'enveloppent habituellement à la façon du homard dans sa carapace.

Tout à coup retentit, au milieu de cette allégresse, à quelques pas à peine des convives, un cri d'angoisse, d'horreur, d'agonie, qui fit passer un frisson d'épouvante sur la chair des plus intrépides...

A ce cri succéda un rugissement ou plutôt un rauquement d'une effroyable puissance et d'une indicible férocité...

Voici ce qui se passait.

Nous avons constaté l'existence d'une source d'eau vive à l'extrémité de la clairière, et nous avons dit que le filet de cristal qui s'en échappait se creusait un lit dans le gazon vert, entre de belles toufi'es d'herbes aquatiques aux larges feuilles.

Kazil, le jeune Indou que nous connaissons, était debout auprès de la source, en train de nouer avec un brin de roseau un bouquet de fleurs sauvages qu'il venait de cueillir.

Il lui sembla soudainement entendre, tout près de lui, le bruit d'une respiration forte et pressée, comparable à l'haleine rauque d'un soufflet de forge en mouvement.

Inquiet, il leva les yeux et il vit, — séparée de lui seulement par l'étroit ruisseau, — une panthère noire de la plus grande taille, qui fixait sur lui ses prunelles ardentes et se ramassait pour bondir.

L'enfant se sentit perdu.

Instinctivement il essaya de reculer, il voulut fuir, — mais ses nerfs, paralysés par l'émotion, refusèrent d'obéir à sa volonté...

Il resta cloué sur place.

C'est alors qu'il poussa ce cri terrible qui mit un frisson dans tous les cœurs...

A peine la dernière note de cet appel désespéré venait-elle d'expirer sur ses lèvres, que la panthère, — comme si elle n'avait attendu que ce signal, — fit entendre son rauquement hideux, prit son élan et, décrivant un demi-cercle dans l'air, la gueule béante elles pattes crispées, s'abattit sur le jeune Indien.

L'enfant tomba, non point sur le sol, car alors il aurait été perdu sans ressource le poids seul de la bête féroce suffisant, et au delà, pour l'écraser, mais dans le lit même du ruisseau, — la face tournée du côté du ciel...

La panthère s'accroupit au-dessus de l'étroit filet d'eau, posa sa patte énorme sur la poitrine de Kazil et se mit à battre ses flancs de sa queue, à la façon d'un chat qui joue avec une souris et prolonge cruellement l'agonie de sa victime...

Les convives de la princesse Djella étaient nombreux, — jeunes et pleins de vigueur pour la plupart, — tous courageux, — habitués à braver chaque jour les dangers sans cesse renaissants des grandes Indes, — quelques-uns, marins ou soldats, ayant vu sans pâlir la mort face à face dans les combats ou dans les tempêtes.

Eh bien! dans le premier moment, tous, dominés, anéantis par la stupeur, restaient muets et immobiles...

Leurs cœurs ne battaient plus ; leurs lèvres desséchées n'auraient pu articuler une seule parole; — une sueur glacée coulait à la racine de leurs cheveux...

Georges Malcolm sortit le premier de cet état d'anéantissement physique et moral...

Il vissa la poignée de son couteau-poignard dans le canon de sa carabine, — il arma son revolver et il fit un pas en avant, du côté de la panthère mugissante^

Toutes les mains s'étendirent à la fois vers lui pour le retenir, — toutes, excepté celles de son père, qui, méprisant le péril pour lui-même, n'avait point la pensée d'en détourner ses fils.

Georges sourit à ceux qui l'arrêtaient ainsi, — mais son regard et son sourire signifiaient clairement :

— Mes amis, laissez-moi passer...

Les mains étendues retombèrent.

Georges allait continuer mais la princesse Djella, se dressant à côté de lui appuya ses deux bras sur les épaules du jeune homme et balbutia à son oreille :

— Sir Georges ! sir Georges ! qu'allez-vous faire ?

— Sauver cet enfant, madame; ou du moins l'essayer, — répondit le jeune homme avec une parfaite simplicité.

— Le sauver ! — répéta Djella. — Mais il est trop tard, l'enfant est mort.

— J'espère bien qu'il n'est qu'évanoui.

— La grifi'e de la panthère fouille sa poitrine !...

— Je crois qu'elle ne fait que l'effleurer.

— En vous voyant vous avancer vers elle, la panthère s'élancera sur vous !

— Eh! vraiment j'y compte, madame, car en agissant ainsi elle dégagera le corps de Kazil.

— Mais, c'est la mort, peut-être I

— Eh bien ! madame, qu'importe? Dieu n'a donné la vie à l'homme que pour lui permettre de braver la mort.

La princesse allait répliquer sans doute, mais Georges comprenait à merveille que chaque seconde de retard diminuait les chances de salut de Kazil, si toutefois ces chances existaient encore...

Il ne laissa donc point à Djella le temps de reprendre la parole.

Sa carabine d'une main, son revolver de l'autre, il prit sa course et, en quelques bonds, il eut franchi les trois quarts de la distance qui le séparait de la bête féroce.

Depuis que Georges s'était détaché des groupes immobilisés par l'épouvante, la panthère, ses prunelles ardentes attachées sur lui, ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements.

En voyant cet ennemi se diriger vers elle avec une audace insensée, elle fit entendre de sourds grondements, pareils à ceux qui, les jours d'orage, précèdent les grands éclats de la foudre.

Mais Georges ne s'arrêtait pas.

La panthère, au lieu de rester couchée en travers du ruisseau, ainsi qu'elle l'avait été jusqu'à ce moment, se dressa à demi, arrondissant ses reins comme un arc d'acier, prête à se détendre et à bondir.

Georges ralentit à peine sa marche.

La panthère, l'œil en feu, les flancs soulevés, la gueule largement ouverte, les lèvres retroussées par un rictus formidable, le corps plié sur ses jarrets, semblait l'attendre.

Ce spectacle inouï dura tout au plus une seconde, mais quiconque l'avait vu ne devait jamais l'oublier.

En ce moment suprême Georges Malcolm, naturellement très beau, dépassait les limites de la beauté humaine.

Il était devenu le type idéal et sublime de l'archange saint Michel, soutenu par le souffle de Dieu et prêt à combattre le mauvais ange.

11 s'arrêta, impassible, en face de la bête monstrueuse.

Ses yeux étaient fixes, mais calmes, sa bouche à peine crispée !

Son teint, d'une blancheur toute féminine, ofi"rait une pâleur chaude et mate.

La panthère allait s'élancer.

Tous les spectateurs de cette scène effrayante sentirent un frisson électrique passer dans leurs veines avec leur sang.

La princesse Djella ne respirait plus.

GEORGES ET KAZIL

Georges Malcolm comprit que l'instant suprême était arrivé, et que, s'il ne voulait être prévenu par son formidable adversaire, il devait se hâter.

Alors, affermissant dans sa main droite son revolver tout armé, il visa la tête du monstre et pressa la détente avec un aussi grand sang-froid que s*il eût tiré sur un inoffensif lapin de garenne.

La distance était si courte entre les deux ennemis, que la charge tout entière, poudre et plomb, s'engouffra dans la gueule de la panthère, qui poussa un rugissement de douleur et bondit en avant.

Mais déjà Georges avait laissé tomber son revolver et tenait des deux mains sa carabine à l'extrémité de laquelle nous savons déjà qu'il avait ajusté son couteau-poignard.

La panthère se précipita à toute volée sur cette baïonnette improvisée, et la violence du choc fut

si grande que le couteau-poignard disparut dans sa poitrine et s'y brisa.

Il y eut alors un moment effroyable, dont aucune phrase ne saurait exprimer les poignantes émotions.

Georges se trouvait désarmé en face du monstre dont l'agonie, sans doute, allait être terrible.

Personne ne pouvait venir à son secours.

Le temps manquait ! il était même impossible de songer à faire une décharge générale, car en tirant sur la panthère on risquait de tuer Georges.

John Malcolm devint livide ; les ongles de sa main crispée déchirèrent sa poitrine; ses yeux se levèrent vers le ciel et ses lèvres s'agitèrent.

Il demandait à Dieu, tout bas, de faire un miracle pour sauver son fils.-

La princesse Djella, pâle comme un spectre, ne songeait même point à dissimuler l'émotion toute puissante qui lui broyait le cœur.

Edward Malcolm joignait les mains.

Stop, le fidèle Stop, était tombé à genoux et sollicitait de tous les saints le salut de son maître, avec une ferveur édifiante.

Parmi les êtres vivants qui se trouvaient en ce moment sur la clairière, Georges Malcolm, dont la vie cependant ne tenait qu'à un fil, était sans contredit lé plus calme.

Ce qui précède s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à le raconter.

La poignante angoisse de tous les spectateurs de cette scène ne dura guère que le quart d'une seconde.

La panthère était retombée à deux pas de Georges Malcolm qu'elle elfleurait de son souffle saccadé. Des soubresauts convulsifs secouaient tout son corps.

Sans doute elle allait bondir de nouveau et mettre en pièces, de ses griffes aiguës et de ses dents puissantes, son héroïque adversaire.

Il n'en fut rien ! un tremblement suprême agita ses membres. — Elle s'allongea, raidie. — Sa queue cessa de battre ses flancs. — Elle ne bougea plus.

Elle était morte.

La pointe du couteau brisée dans sa poitrine avait touché le cœur.

Alors un poids énorme cessa d'oppresser toutes les poitrines.

Une exclamation enthousiaste s'échappa de toutes les bouches.

Les Indous aussi bien que les Anglais applaudisdissaient au triomphe du courage et à l'heureux dénouement de cette lutte effrayante ; car Georges sortait du combat sans une égratignure.

Quelques gouttelettes de sang mouchetaient çà et là son élégant costume de toile blanche; — ce sang était celui de la panthère et non le sien.

La princesse Djella avait repris son empire sur elle-même, mais un beau nuage pourpre monta jusqu'à ses joues, et elle appuya une de ses mains sur son cœur qui, pour la première fois de sa vie peut-être, battait avec une indicible violence.

John Malcolm, Edward et Stop s'élancèrent auprès de Georges. Le vieillard et le jeune homme le pressèrent dans leurs bras, tandis que le valet de

chambre saisissait un des pans de sa jaquette et l'appuyait respectueusement sur ses lèvres.

Georges rendit à son père et à son frère étreinte pour étreinte, ensuite il serra la main de Stop qui formulait à voix basse des invectives contre ce pays damné de l'Inde où les panthères s'invitent à déjeuner d'une façon si particulièrement intempestive.

Puis notre héros s'écria :

— Vous le voyez, je n'ai point le moindre mal. Puissions-nous en dire autant de Kazil. Occuponsnous vite de ce pauvre enfant!

Le jeune Indou, toujours étendu dans le lit du ruisseau qui n'avait guère que huit ou dix centimètres de profondeur, ne donnait aucun signe de vie, et Georges Malcolm crut d'abord que le choc de la panthère l'avait tué, en brisant chez lui quelque organe essentiel, mais cette triste croyance fut de courte durée.

Le cœur battait, quoique d'une façon faible et pour ainsi dire intermittente.

Il était donc évident qu'on n'avait à combattre qu'un évanouissement pur et simple...

John Malcolm, prudent comme l'est un homme qui a l'habitude de vivre dans une contrée où les reptiles et les insectes les plus venimeux rampent sur le sol et volent dans Tair, avait toujours sur lui un flacon d'alcali volatil.

A peine le civilian eut-il approché ce flacon des narines de Kazil, que l'enfant fit un mouvement brusque, ouvrit les yeux et promena ses regards autour de lui avec une expression de stupeur.

Sa pensée confuse encore ne lui rappelait rien de ce qui venait de se passer; mais la vue de la panthère étendue près de lui dans une large flaque d'un sang noir, suffit pour raviver ses souvenirs.

— Ah! — s'écria-t-il, — j'étais perdu. Qui donc m'a sauvé? qui donc a tué la panthère?

— Lui I... — répondit Edward en appuyant sa main sur l'épaule de son frère.

Kazil se laissa tomber à genoux devant Georges.

— Sahib, — murmura-t-il d'une voix que la reconnaissance rendait tremblante, — je devais déjà la vie à votre père, et c'est vous qui me la donnez aujourd'hui ! Quand donc me sera-t-il permis d'offrir la mienne pour votre père et pour vous ?...

Sur cette terre étrange des Indous où l'homme s'habitue bien vite à des périls de toute nature et de chaque jour, les émotions les plus vives s'effacent avec une rapidité qui semblerait étrange en Europe.

Immédiatement après le petit drame auquel nous venons de faire assister nos lecteurs, le repas, un instant interrompu par l'apparition de la panthère noire, recommença et s'acheva de la façon la plus joyeuse.

Personne ne semblait avoir gardé le souvenir du prodigieux danger auquel venait de s'exposer Georges Malcolm avec tant d'audace et tant de bonheur.

Hâtons-nous d'ajouter que cette indifférence n'était qu'apparente pour trois des personnages rassemblés dans la clairière.

En songeant à ce qui venait de se passer, trois cœurs battaient : celui de John Malcolm, celui de

Kazil, enfin, — (et plus fort peut-être encore que les deux premiers), — celui de la princesse Djella.

Le moment est venu d'analyser rapidement les secrètes pensées de la jeune femme que, dans la première partie de ce livre, nous avons surnommée, avec John Malcolm, la Marguerite de Bourgogne indienne.

Lorsque Georges, pour des motifs que nous connaissons mais que la princesse ignorait, avait refusé de suivre Saugor au rendez-vous, une colère violente s'était emparée de Djella, et cette colère avait fait naître des pensées de vengeance.

Saugor, — nos lecteurs doivent s'en souvenir, — s'était offert pour frapper Georges d'un coup de poignard, ou pour l'étrangler avec le terrible lasso des Thugs, mais la princesse avait dédaigneusement refusé. Il lui fallait mieux que cela. Elle rêvait les raffinements de cette vengeance qui ne s'adresse point seulement au corps, mais qui frappe l'âme en même temps, et voici quel était son plan :

Fière de sa souveraine beauté dont elle croyait, non sans raison, l'empire irrésistible Djella avait résolu d'employer toutes les ressources de la coquetterie la plus raffinée pour soumettre l'amant indocile à lempire de cette beauté qui ne lui avait jamais apparu complètement dévoilée, puisqu'à chacune des entrevues un masque jaloux cachait le visage de la jeune femme.

Une fois Georges Malcolm eperdument épris, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, du moins Djella n'avait aucun doute à cet égard, elle se promettait

d'être sans pitié pour lui, et de le faire passer par tous les supplices de l'amour dédaigné.

C'est pour commencer sans nul retard la réalisation de ce plan, que la princesse avait envoyé une lettre d'invitation à John Malcolm et à ses deux fils.

Il lui tardait de se rapprocher de Georges ! Elle avait hâte de donner le champ libre à sa haine.

On prétend que le roi François I", ôtant de son doigt sa bague dont un diamant formait le chaton, se servit de ce diamant pour écrire sur une vitre deux vers que tout le monde connaît :

Souvent femme varie...

Bien fol est qui s'y fie!...

Nous ne savons s'il faut ajouter à la légende une créance absolue, et si le roi chevalier s'est véritablement rendu coupable de ce distique, ou plutôt de ce crime de lèse-galanterie; mais quoi qu'il en soit, jamais pensée plus vraie ne fut plus nettement formulée.

Rien n'égale en effet l'instabilité des volontés et des projets féminins, et la princesse Djellava nous en offrir une preuve de plus.

L'adresse et l'intrépidité déployées par Georges Malcolm dans sa lutte contre l'étalon Djali, et surtout son héroïsme, si simple et si complet, en face de la panthère, avaient bouleversé de fond en comble les résolutions de Djella.

Elle avait senti se rallumer et grandir au fond de son cœur l'étrange flamme allumée dans la pagode de Siva par un seul regard jeté sur Georges endormi.

Elle se proposait toujours, il est vrai, de dominer le jeune Anglais par la puissance fascinatrice de ses charmes et de lui inspirer un violent amour, mais elle ne conservait ni la pensée, ni la volonté de le faire souffrir.

Elle voulait le ramener à ses pieds et l'enlacer (comme Armide autrefois le fit avec Renaud) dans des chaînes de fleurs, plus solides que des chaînes de fer.

Nous savons déjà que l'amour de Georges Malcolm pour Mary Burtell devait rendre impossible la réalisation de ce rêve.

Le repas achevé, la princesse fit un signe; les valets amenèrent les chevaux.

Djella et ses convives se mirent en selle, et la chasse recommença.

Cette chasse fut plus heureuse dans l'après-midi qu'elle ne l'avait été dans la matinée. Un tigre et deux panthères tombèrent sous les coups des hôtes de la princesse, et, — chose rare dans les grandes battues de ce genre au milieu des forêts indiennes, — ces magnifiques résultats ne coûtèrent la vie à aucune créature humaine, pas même au plus humble des esclaves et des valets de chiens.

Le soleil, cependant, commençait à baisser à l'horizon.

Sur un ordre de Djella, transmis par le rajah Doorgal-Sahib, toutes les trompes sonnèrent à la fois la retraite, afin de réunir les chasseurs, et le cortège entier reprit, sous les futaies, la route de Schahabad où la princesse, nous le savons, offrait à souper à ses invités.

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