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LE CIMETIÈRE DES ÉLÉPHANTS

Nous avons dit que, de Bénarès au rendez-vous de chasse, les chemins étaient montueux et difficiles.

En revanche, pour se rendre de la forêt de Pérava au palais de Schahabad, il ne fallait que suivre des avenues magnifiques, tracées sous les futaies, et aboutissant à une route admirablement entretenue.

Une heure et demie suffisait pour franchir à cheval l'espace qui s'étendait entre le palais et l'endroit où la princesse avait fait sonner la retraite pour rassembler tous les chasseurs.

Depuis un quart d'heure environ, le cortège était sorti de la forêt. — La route décrivait des méandres à travers une campagne cultivée que coupaient çà et là des touffes de végétation. — A cinq ou six portées de fusil, sur la droite, commençaient les croupes rocheuses d'une série de collines absolument nues, fermant brusquement l'horizon comme une muraille de granit.

Lord Singleton s'était emparé de la princesse, — il avait mis son cheval à côté du sien, et discutait avec elle certaines questions relatives aux privilèges de la Compagnie des Indes.

Djella connaissait et pratiquait trop bien les devoirs que lui imposait sa situation pour ne pas écouter, avec l'apparence du plus grand intérêt, les paroles du gouverneur, mais nous pouvons affirmer qu elle les entendait à peine, qu'elle répondait à peu près au hasard, et que sa pensée tout entière était avec Georges Malcolm.

Ce dernier marchait isolé, un peu en arrière de la princesse et, de même que Djella pensait à lui, il pensait à Mary Burtell.

Tout à coup un oiseau de grande taille, presque semblable à l'outarde de l'Amérique, s'envola lourdement du bord de la route, et, rasant la terre, alla se remiser dans une touffe d'arbres au milieu des champs, à deux ou trois cents pas du cortège.

La vue de ce gibier, qu'il ne connaissait point encore, réveilla tous les instincts de chasseur de Georges Malcolm.

Il fit franchir à Djali un fossé profond, ou plutôt une sorte de ravine qui longeait le chemin et il se mit à la poursuite de l'oiseau, en armant sa carabine.

Au moment où il arrivait à portée de fusil de la touffe d'arbres, et où il se préparait à faire feu, le gibier convoité s'envola de nouveau et se posa un peu plus loin, sur une grosse pierre.

Quiconque connaît l'entêtement du vrai chas-

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seur, ne s'étonnera guère en voyant Georges continuer sa poursuite.

L'oiseau semblait le narguer avec une malice réfléchie, car il le laissait approcher sans témoigner la moindre inquiétude, et reprenait son vol juste au moment où le gentleman épaulait sa carabine pour tirer.

Entraîné par cette poursuite, Georges parcourut au galop la distance qui le séparait de ces croupes rocheuses dont nous avons parlé tout à l'heure...

Une dernière fois, l'oiseau s'envola et disparut derrière la colline...

Le jeune homme eut un instant d'hésitation, et se demanda si, de guerre lasse, il allait tourner bride ; mais l'obstination l'emporta.

— Non ! cent fois non ! — s'écria-t-il, — je n'en aurai pas le démenti!...

Et il lança son cheval sur la pente abrupte...

La princesse n'avait en rien exagéré la prodigieuse énergie du noble animal...

Djali bondissait avec une vigueur et une légèreté^ incomparables au milieu des cailloux roulants.

En quelques minutes il eut atteint le sommet du monticule, qui se reliait par un plateau de granit à la chaîne des autres collines.

Là, Georges fît halte.

L'oiseau, devenu invisible, était bien perdu pour lui, mais un spectacle inattendu s'offrait à ses regards.

Presque sous ses pieds, et du côté opposé à celui par lequel il avait opéré son ascension, se creusait une espèce de cirque naturel, de forme ovale, en-

touré de blocs de granit taillés à pic; çà et là les orifices béants de profondes cavernes se dessinaient dans la base de ces blocs.

Au milieu de ce cirque, on voyait debout une statue grotesque, grossièrement ébauchée dans la pierre et enluminée de couleurs vives.

Tout à l'entour de la statue. — (et Georges se frotta les yeux pour bien s'assurer qu'il n'était pas le jouet de quelque hallucination fantastique), — tout à l'entour, disons-nous, un grand nombre de squelettes gigantesques, blancs comme l'ivoire, et pareils aux ossements de monstres antédiluviens, s'étalaient sur le gazon touffu, d'un vert sombre.

Fasciné par cet étrange et incompréhensible spectacle Georges, pris d'une sorte de vertige, se sentait presque disposé à mettre en doute le témoignage de ses sens, lorsqu'il entendit retentir un bruit de fers sur la pente abrupte et dangereuse qu'il venait de gravir.

Il se retourna et vit Kazil, contraignant non sans peine son cheval à escalader les flancs de la colline.

Deux minutes plus tard, le jeune Indou se trouvait sur le plateau, à côté de Georges Malcolm.

— Que viens-tu faire ici, mon enfant?... — lui demanda ce dernier.

— Sahib, — répondit Kazil, — j'ai voulu vous rejoindre... — Dans un instant vous aurez besoin de moi...

— En quoi donc peux-tu m'être utile?...

— En vous indiquant un chemin pour regagner la plaine...

— Ne puis-je redescendre par où je suis monté?

— Non,sahib... — L'escalade est possible... la descente ne l'est pas... — Si solide et si hardi que soit votre cheval, il s'abattrait vingt fois pour une sur les cailloux roulants, et se briserait avec vous sur les rochers...

— Et tu connais un sentier praticable?...

— Oui, Sahib... C'est le lit desséché d'un torrent, à quelques centaines de pas, tout au plus...

— Eh bien ! soit... — Nous le suivrons... — Mais d'abord, mon enfant, satisfais ma curiosité, si tu le peux...

— Je suis prêt... — Que faut-il faire?

— Répondre à mes questions...

— Que voulez-vous savoir?...

Georges étendit la main vers le cirque que nous avons précédemment décrit.

— Qu'est-ce que cela? — demanda-t-il...

— C'est le cimetière des éléphants... — répondit Kazil.

— Ainsi, ces carcasses monstrueuses?...

— Sont des squelettes d'éléphants...

— Comment se fait-il qu'elles se trouvent en si grand nombre en cet endroit?...

— Autrefois, sahib, les éléphants étaient beaucoup plus nombreux dans les Indes qu'ils ne le sont aujourd'hui. Il parait que la forêt de Pérava, que nous venons de parcourir en chassant, en était peuplée...

» A cette époque, — et je parle d'un temps où les pères de nos trisaïeuls vivaient encore, — le vallon que vous avez sous les yeux ne voyait ja-

mais passer une créature humaine... — Il faut vous dire, sahib, que les éléphants sont des créatures donc l'instinct atteint presque les proportions de l'intelligence humaine... — Ils ont la pudeur de l'amour et celle de la mort... — Ils se cachent pour aimer, ils se cachent pour mourir... — Lorsqu'ils se sentaient accablés par l'âge, ils venaient chercher la solitude de ce vallon, ils s'y couchaient et ne se relevaient plus...

— En effet, — répliqua Georges, — je me souviens d'avoir lu jadis dans des livres d'histoire naturelle des détails analogues à ceux que tu viens de me donner sur les mœurs de ces gigantesques pachydermes. Mais explique - moi , mon enfant, comment ils pénétraient dans cette enceinte, qui me semble fermée de tous côtés par une ceinture de rochers infranchissables...

— Il existe là-bas, sahib, à l'extrémité du vallon, un étroit passage, une sorte de défilé qu'on croirait taillé par la hache d'un géant entre les murailles de granit...

— Et cette statue peinte, qui fait une si bizarre figure au milieu de ces squelettes gigantesques?...

— C'est la statue du dieu Siva...

— Comment se trouve-t-elle en cet endoit?...

— Dans notre religion, sahib, les cimetières des éléphants sont regardés comme des lieux sacrés... — Quand on a découvert celui-là, les brahmines et les fakirs se sont empressés d'élever la statue que vous voyez et, par certaines nuits de pleine lune, ils viennent en grande pompe s'agenouiller autour

de l'idole pour y chanter les hymnes du dieu...

— Ce doit être un spectacle étrange et curieux...

— Je le crois comme tous, sahib... quoique je ne l'aie jamais vu...

— Sais-tu, Kazil, que je donnerais beaucoup pour y assister...

— Malheureusement, sahib, c'est impossible...

— Pourquoi donc?...

— Les brahmines gardent pour eux seuls le secret de leurs solennités religieuses, et personne ne sait à l'avance quand elles doivent avoir lieu... En outre, peut-être ne serait-il pas sans danger pour un étranger, pour un profane, de surprendre les mystères des prêtres et du dieu...

— Ignores-tu donc, Kazil, que le danger m'attire et qu'il redouble ma curiosité ?

— Curiosité fatale, sahib, qui pourra quelque jour vous coûter la vie...

— Bah ! — s'écria Georges en riant, — l'heure de ma mort est inscrite depuis ma naissance sur le grand livre qu'on tient là-haut, et.pour qu'un événement, quel qu'il soit, vînt avancer cette heure, il faudrait faire une rature, ce qui me semble fort improbable...

Après un instant de silence, le jeune homme reprit :

— Et c'est pendant la pleine lune, dis-tu, que les brahmines et les fakirs viennent au cimetière des éléphants?...

— Oui, sahib... du moins on l'affirme, car, personnellement, je n'en ai jamais eu la preuve...

— Il me semble que, depuis hier soir, la lune

est dans son plein... est-ce que je me trompe?...

— Vous ne vous trompez pas, sahib...

Cette question de Georges et cette réponse de Kazil terminèrent l'entretien, du moins sur ce sujet.

— Mon enfant, — dit le gentleman, — indiquemoi le chemin que tu connais, et rejoignons aiiplus vite la princesse et ses invités.

Kazil poussa son cheval en avant et, après avoir suivi pendant quelques minutes la crête rocheuse du plateau, il guida Georges dans le lit d'un torrent desséché, sentier difficile, mais point dangereux, qui rejoignait la plaine après maint détour.

Une fois en rase campagne, le jeune Anglais rendit la main à Djali, qui partit comme la foudre et dévora l'espace avec une rapidité si grande que le cavalier rattrapa l'escorte un quart d'heure avant son arrivée à l'habitation de la princesse.

Schahabad, l'un des nombreux palais d'été de Djella, passait pour la plus belle et la plus somptueuse parmi les résidences j)atriciennes des environs de Bénarès.

Une description détaillée serait nécessairement très longue et nous semble complètement inutile.

Disons seulement que le palais, construit en briques rouges et en marbre blanc dans de grandes proportions, offrait au dehors le caractère bizarre et pittoresque de l'architecture indienne, et réunissait à l'intérieur le luxe oriental, les élégances européennes, et le confort le plus raffiné.

D'immenses jardins, dessinés partie à l'ancienne mode, partie à l'anglaise, formaient une véritable forêt, peuplée de gazelles et d'antilopes.

Sous les futaies dix fois séculaires de cette forêt, se trouvait un lac couvert d'une flottille d'embarcations légères et coquettes, destinées soit à la promenade, soit à la pêche, car les eaux profondes et transparentes renfermaient toutes les variétés de poissons qui vivent sous le climat des Indes.

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