‹ La maîtresse masquéeChapitre 19 sur 26 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Une immense salle à manger, de style oriental, réunissait les convives de la princesse Djella autour d'une table couverte à profusion de mets exquis et de vins de premier ordre.

Deux fontaines jaillissantes, placées aux bouts de la vaste pièce, et dont les eaux retombaient en pluie au sein de grandes vasques de marbre rose, entretenaient dans l'atmosphère une délicieuse fraîcheur.

Un orchestre invisible, placé à quelque distance, jouait de la musique italienne, et les mélodies du divin maestro Rossini arrivaient faibles et voilées jusqu'aux convives comme un mystérieux enchantement...

De nombreux esclaves noirs, vêtus de pourpre et de drap d'argent, faisaient sans bruit le service avec une agilité et une adresse merveilleuses.

Le repas touchait à sa fin.

La princesse, comme au déjeuner dans la forêt» avait placé lord Singleton à sa droite et sir John Malcolm à sa gauche.

— De grâce, messieurs, — dit-elle tout à coup, — ne laissez pas vos verres vides !... Quand on vient de chasser pendant toute une journée le tigre et la panthère à travers les fourrés et sous les futaies de nos forêts indiennes, c'est un devoir d'être altéré...

— Et, ce devoir, nous le remplissons en conscience, — répliqua John Malcolm; — mais, princesse, je demande à proclamer tout haut une vérité incontestable, et je vousprie de m'en donner acte...

— Une vérité, — dit Djella en souriant, — laquelle s'il vous plaît, sir John.

— Celle-ci : les sables ardents du désert, s'ils recevaient chez vous l'hospitalité, n'auraient plus soif au bout d'une heure...

Un bruyant applaudissement des convives accueillit cette saillie du civilian.

— SirJohnMalcolm a raison, madame, — dit lord Singleton, — votre hospitalité est vraiment royale, et j'espère qu'il me sera permis après-demain soir, au palais de la présidence, de vous en remercier de nouveau.

— Après-demain? — demanda Djella?

— J'ai eu l'honneur de vous adresser une invitation pour la fête qui réunira l'élite de l'aristocratie indoue aux grands fonctionnaires de la Compagnie des Indes et aux officiers de l'armée anglaise...

— En effet, milord, — répondit la princesse, — j'ai reçu cette invitation...

— Et VOUS avez bien voulu l'accepter... — permettez-moi de n'en pas douter.

— J'aurais été heureuse de le faire, — murmura la princesse, — oui, très heureuse, — répéta-t-elle en jetant à la dérobée un regard sur Georges Malcolm, — malheureusement, après-demain, cela m'est impossible...

— Eh ! quoi, princesse, — s'écria le gouverneur, — tout à fait impossible?

— Tout à fait... je.ne suis pas libre... j'ai pris des engagements antérieurs...

— Et, — demanda lord Singleton, — ces engagements ne peuvent se remettre?...

— Hélas, non !..

— Vous me désolez, madame? Je m'étais bercé d'un espoir bien doux, celui de remettre entre vos mains la royauté de la fête et, si vous nous manquez, la reine nous manquera...

— Ah! milord, — dit Djella en souriant, — de grâce, épargnez ma modestie! Parmi vos charmantes compatriotes vous en trouverez, je n'en doute pas, de plus dignes que moi de porter ce sceptre...

— Pour la grâce et pour la beauté, madame, — répliqua lord Singleton, — il n'en est que deux qui puissent soutenir la comparaison, et elles sont trop jeunes encore, et trop peu formées aux usages du monde, pour qu'il soit possible de remettre entre leurs petites mains le sceptre que j'espérais voir dans les vôtres...

— Ce sont des jeunes filles, je suppose?... — demanda la princesse.

— Oui, madame... Miss Mary et miss Héva Burtell, les pupilles de notre ami sir John Malcolm, et les fiancées de ses deux fils Georges et Edward...

Djella tressaillit violemment.

— Ah ! — s'écria-t-elle avec une émotion qu'il lui fut impossible de dominer, mais dont personne ne soupçonna la cause, — ahl sir Georges se marie?

Elle comprit qu'elle allait se trahir et elle ajouta vivement :

— Sir Georges... et son frère, sir Edward?

— Oui, madame... — répondit JohnMalcolm, — et je me flatte d'assurer par ce double mariage, non seulement le bonheur de mes chères pupilles, mais encore celui de mes fils bien-aimés.

La princesse était devenue très pâle.

— Et quand doit se célébrer cette double union? — balbutia-t-elle.

— Avant quinze jours, madame... — répliqua le civilian.

— Ah I — reprit lord Singleton en souriant, — je comprends que sir Georges et sir Edward soient pressés ! ils feraient preuve d'un aveuglement bien étrange s'ils ne l'étaient pas ! Miss Mary et miss Héva sont des merveilles de grâce, de charme et d'élégance 1 Ne l'ai-je pas, d'ailleurs,» suffisamment prouvé tout à l'heure, en affirmant que, même visà-vis de la princesse, elles pouvaient soutenir la comparaison?

Djella fit sur elle-même un violent effort et, grâce à l'énergie de sa volonté, elle parvint à amener sur ses lèvres un sourire.

— Savez-vous, milord, — dit-elle, — savez-vous que vous piquez très vivement ma curiosité ?

— Il vous était bien facile de la satisfaire, princesse.

— Comment?

— Si vous m'aviez fait l'honneur d'assister à ma fête, vous auriez pu juger par vos propres yeux de la grâce et de la beauté de miss Mary et de miss Héva Burtell.

Les princesses indoues sont filles d'Eve comme les premières Parisiennes venues.

Djella eut un geste dune mutinerie charmante, qu'une grande comédienne n'aurait pas désavoué.

— Ai-je donc refusé d'une façon positive ? — demanda-t-elle avec un nouveau sourire, qui n'avait plus rien de contraint.

— Trop positive, hélas, oui, princesse! — répondit lord Singleton. — Des engagements antérieurs, nous avez-vous dit, vous privent de votre liberté !

— Et rien n'est plus vrai ! — s'écria Djella, — mais j'use de mon droit au caprice, en ma qualité de femme jeune et qu'on veut bien trouver jolie... Je suis engagée! qu'importe? je me dégagerai, voilà tout ! C'est bien le moins, quand on est princesse, qu'on devienne libre quand on veut l'être. Vous pouvez compter sur moi, milord... J'accepte votre invitation. J'assisterai après-demain à la fête que vous donnez dans votre palais de Bénarès...

Lord Singleton prit une des mains de la princesse, et sur cette main il appuya ses lèvres avec une galanterie de la bonne école.

— Ah! madame, — dit-il ensuite, — vous me comblez de joie et de reconnaissance.

— Je la verrai ! — murmura Djella d*une voix trop basse pour être entendue, même de ses plus proches voisins, et en même temps elle attachait sur Georges Malcolm un regard d'une expression indéfinissable.

Le repas s'acheva joyeusement, bruyamment môme.

La princesse seule semblait dominée par une préoccupation puissante et restait silencieuse.

Un maître d'hôtel s'approcha d'elle et lui adressa respectueusement la parole.

— Milord et messieurs, — dit-elle à son tour, — le café glacé, les sorbets, les cigares de la Havane et les narguilhés, vous attendent sur la terrasse du palais.

John Malcolm remplit son verre jusqu'au bord et s'écria :

— Milord et messieurs, un dernier toast ! Puis, approchant de ses lèvres le cristal oii pétillait le vin d'Aï, il ajouta :

— Je bois à la princesse Djella !

— A la princesse Djella ! — répondirent les convives d'une voix unanime, et tous les verres furent vidés à la fois.

Djella prit une coupe à son tour.

— Merci, messieurs, — dit-elle en souriant, — moi aussi je vais porter mon toast, et je vous prie de me faire raison...

— Princesse, — dit lord Singleton, — nous sommes prêts.

— Je bois à la Compagnie des Indes ! — continua Djella, — je bois aux gentlemen qui la représentent dans la ville deBénarès I Je bois à sa prospérité.

— A la prospérité de la Compagnie des Indes ! — crièrent les Anglais avec un indescriptible enthousiasme.

Le gouverneur se leva et prit la parole :

— Au nom de l'Angleterre, princesse, — dit-il, — je vous remercie !

Tout le monde était debout.

John Malcolm offrit son bras à Djella, dont il était en ce moment le voisin le plus proche. — Djella fit un geste de refus.

— Dans un instant je vous rejoindrai... — murmura-t-elle. — Lord Singleton va vous montrer le chemin...

Puis, s'approchant de Georges Malcolm, elle lui dit tout bas, et très rapidement :

— Suivez vos compatriotes, sir Georges, mais revenez ici dans quelques minutes... je vais vous y attendre... il faut que je vous parle...

Le jeune Anglais s'inclina devant la princesse, et sortit en dissimulant de son mieux la profonde stupeur qui venait de s'emparer de lui.

Rien ne pouvait en effet lui sembler plus étrange que le rendez-vous donné par Djella d'une façon si brusque et si complètement inattendue.

Quels pouvaient être les motif de ce tête-àtête ?

Quelles communications mystérieuses la princesse avait-elle donc à lui faire ?

Georges se posait cette double question, et

comme il lui était absolument impossible de se répondre, comme le mot de l'énigme lui semblait introuvable, il prit sagement le parti d'attendre qu'il convînt à la princesse elle-même de lui donner la solution du problème, ce qui ne pouvait tarder puisqu'il allait la retrouver dans quelques minutes.

La terrasse sur laquelle le café frappé, les liqueurs, les cigares, etc., attendaient les convives de Djella, se trouvait située à la hauteur du premier étage, et de larges portes-fenêtres y donnaient accès.

Soutenue par vingt-quatre colonnes massives, du granit rose le plus fin et le plus pur, elle dominait les jardins avec leurs grands arbres et leur lac étincelant, et le regard entrevoyait de l'autre côté de ce paradis créé, avec l'aide de Dieu, par la main des hommes, les lointaines perspectives et les grandioses et sombres profondeurs de la forêt de Pérava.

Un vélarium de toile peinte, à peu près semblable à ceux qui couvraient les cirques antiques, s'étendait au-dessus de la terrasse et la préservait, le jour, des rayons brûlants du soleil, la nuit, ou plutôt le soir et le matin, de la chute de la rosée, si glaciale et si dangereuse sous le climat des Indes.

Des guéridons et des fauteuils en bambous, travaillés avec un art exquis et une merveilleuse élégance, formaient ce que Ton pourrait appeler le mobilier de la terrasse.

Des négrillons parfaitement stylés présentaient

aux hôtes de la princesse le café, les sorbets, les liqueurs des Iles et, promenant de l'un à l'autre de petits braseros de vermeil en forme de cassolettes, offraient le moyen d'allumer les cigares et les narguilhés.

Nous n'étonnerons personne en disant que tout le monde parlait très haut, et que les répliques se croisaient avec une extrême vivacité, ainsi qu'il arrive presque toujours lorsqu'un certain nombre d'hommes se trouvent rassemblés à la suite d'un repas copieux amplement arrosé.

Après avoir échangé quelques paroles avec son père, son frère et lord Singleton, Georges profita de ce premier moment de désordre pour quitter les autres convives sans attirer leur attention, et pour rentrer dans l'intérieur du palais.

Il traversa deux grands salons qui séparaient la terrasse de la salle à manger, et il franchit le seuil de cette dernière pièce, où la princesse lui avait dit qu'elle allait l'attendre. ..

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