LA FACE TALE
Laissons s'écouler une demi-heure.
Le feu brûlait toujours, grâce à de nouvelles charges de broussailles jetées par Kazil sur le foyer improvisé. — Au dehors le vent faisait rage plus que jamais; mais la pluie tombait à flots moins pressés, les éclairs avaient cessé de se succéder sans relâche et le tonnerre ne grondait plus que par intervalles.
— Il me semble que la tempête diminue... — dit le voyageur dont le costume de toile blanche était désormais complètement sec.
— Oui, — répondit Kazil, — je m'étais trompé en croyant qu'elle se prolongerait toute la nuit; — avant deux heures tout sera fini.
— Pourrons-nous alors nous remettre en route?
— Non, maître, pas avant le lever du soleil.
— Pourquoi?
— Parce qu'il faut laisser aux eaux le temps de
«'écouler avant que les chemins de la montagne, métamorphosés en torrents, redeviennent pratical)les... — Croyez-moi, maître, dormez ! aussitôt que le départ deviendra possible, je vous réveillerai...
— C'est ça. Votre Honneur, — appuya Stop, qui ne parvenait qu'à grand'peine à comprimer ses bâillements, — dormons... je tombe de sommeil...
— Mais, toi? — demanda l'Anglais à Kazil...
— Moi, je veillerai...
— Tu es donc de bronze?
— Oui, — répondit simplement l'enfant.
— 11 est bien heureux ! — pensa Stop. — Ah! que je voudrais donc être de bronze comme lui, car, à l'heure présente, les jambes me rentrent dans le corps, littéralement !
— Eh bien, soiti — reprit le voyageur, — ce grand feu, succédant à cette grande pluie, m'a donné une sorte de fièvre... — je me reposerai volontiers pendant une heure ou deux, et j'engage maître Stop à en faire autant...
— Grand merci. Votre Honneur... je profiterai de la permission.
Kazil plaça le long de la muraille les coussins sur lesquels s'étendit le voyageur.
Stop, faute de coussins, se coucha tout bonnement par terre, non sans maudire, avec une extrême énergie, le manque absolu d'élasticité des dalles qui lui servaient de matelas.
Kazil, — les deux bras croisés sur la poitrine, — s'adossa au mur en face de l'ouverture qui donnait accès dans la sali© voûtée, et se mit à fredonner d'une voix presque indistincte les strophes d'une
chanson indoue, à peu près semblable, pour la monotonie des intonations, à ces refrains avec lesquels les nourrices, dans tous les pays, bercent les petits enfants.
Avant que trois minutes se fussent écoulées Stop dormait, les poings fermés, et ses ronflements, comme une basse continue, accompagnaient la chanson deKazil.
Les yeux du jeune Anglais restèrent ouverts un peu plus longtemps, mais peu à peu ses regards fixés sur la coupole sombre perdirent le sentiment de la couleur et de la forme. — Un engourdissement progessif s'empara de lui. — Ses paupières s'abaissèrent. — 11 dormait à son tour.
Alors, à trois reprises, le cri du hibou se fit entendre, tout près de la salle ronde, mais faible et comme voilé.
Kazil tressaillit de nouveau. — Son chant s'arrêta sur ses lèvres, et son oreille tendue, son regard avidement fixé sur le rideau de lianes dont nous avont parlé, semblèrent interroger le silence et l'obscurité. — Les appels mystérieux de l'oiseau nocturne ne se renouvelèrent pas ; — rien ne vint dissiper les ténèbres extérieures, mais un phénomène,qu'on aurait pu prendre pour une apparition fantastique se reproduisit dans l'intérieur même de la chambre voûtée.
Un des bas-reliefs, — celui qui représentait la sixième incarnation du dieu Wichnou, — glissa tout à coup sans produire le moindre bruit dans des rainures invisibles et disparut, laissant à sa place un trou carré et béant.
Ce trou se trouvait placé juste en face des coussias sur lesquels reposait le voyageur endormi.
Pendant quelques secondes il resta vide et noir, puis, soudain, il servit de cadre à la plus inattendue et la plus étrange de toutes les visions.
Une tête de femme, une tête jeune et pâle, d'une beauté souveraine mais sinistre, apparut dans l'ouverture. — Cette tête avait un diadème d'immenses cheveux sombres, qui l'entouraient trois fois de leurs nattes épaisses, au milieu desquelles étincelaient des sequins d'or. — Les lèvres étaient d'un rouge vif. — Les yeux noirs, d'une grandeur invraisemblable que l'emploi du koheul oriental augmentait encore, lançaient des effluves magnétiques. — Ils se fixèrent sur le visage du dormeur, et semblèrent ne plus pouvoir s'en détacher. — Bientôt leurs prunelles profondes s'animèrent et brillèrent dans l'ombre, de cet éclat presque surnaturel qu'on attribue au diamant noir. — Les lèvres s'entr'ouvrirent en un sourire de Ménade et dévoilèrent l'émail éblouissant des dents, pareilles à des perles sans tache dans un écrin de corail humide.
Ainsi transfigurée, cette tête était d'une beauté rayonnante, indescriptible pour la plume de l'écrivain, et dont le pinceau d'un grand artiste aurait eu peine, peut-être, à reproduire sans l'amoindrir la magie voluptueuse.
L'être surnaturel ou vivant à qui ce splendide et radieux visage appartenait, devait être déesse ou reine...
Kazil, toujours attentif mais toujours immobile.
n'avait point levé les yeux sur le bas-relief évanoui, et, par conséquent, n'avait rien vu.
Après une contemplation longue et en quelque sorte extatique, la tête disparut, mais le trou noir resta béant. — Sans doute l'incomparable vision devait reparaître. — Tout n*était pas fini.
Une des dalles de la chambre voûtée se déplaça soudainement, presque aux p^ds deKazil, et sembla s'abîmer dans des profondeurs inconnues.
L'enfant allait jeter un cri, — il n'en eut pas le temps. — La face bronzée d'un Indou gigantesque se montra à la place même que la dalle venait d'occuper.
Cet Indou appuyait le doigt annulaire de sa main droite sur ses lèvres, pour commander le silence, et en même temps son autre main traçait dans le vide un signe mystérieux, qui sans doute équivalait à un mot d'ordre.
Kazil comprit ce signe, et ses lèvres, déjà entr'ouvertes, se refermèrent sans avoir articulé un son.
Une angoisse profonde et douloureuse se peignit sur son visage expressif, il courba la tête et un profond soupir souleva sa poitrine.
L'Indou émergea de l'abîme entr'ouvert, comme dans les féeries les génies, les fées et les diables, surgissent du plancher d'un théâtre.
Il s'arrêta devant Kazil, lui toucha du doigt l'épaule, puis, soulevant la manche flottante qui cachait son bras musculeux, il lui montra les linéaments bizarres d'une marque bleuâtre, profondément empreinte dans la chair bronzée.
L'enfant jeta les yeux sur cette marque, fit un mouvement faible, qui témoignait la crainte et le respect, et conserva son attitude morne et soumise.
L'Indou, dont les pieds nus ne produisaient aucun bruit en foulant les dalles, se dirigea vers le voyageur toujours profondément endormi , et s'accroupissant à côté de lui il se mit à faire, avec une extrême lenteur, autour de son visage, des gestes uniformes presque semblables aux passes magnétiques des disciples de Mesmer.
La tête pâle aux cheveux noirs avait reparu dans son encadrement de ténèbres, et suivait du regard chacun des mouvements de l'Indou.
Après les premières passes, la respiration du voyageur devint rapide et bruyante, et une série de faibles tressaillements nerveux agita son corps. |
Les passes continuèrent, — les tressaillements s'apaisèrent, et un calme si profond qu'il ressemblait plus à l'anéantissement qu'au sommeil, remplaça l'agitation passagère.
Alors l'Indou tira des plis de sa ceinture un petit flacon de cristal rempli d'une liqueur transparente et rouge comme du sang. — Il en versa quelques gouttes dans le creux de sa main, et avec cette liqueur il frotta les tempes de l'Anglais, dont la respiration parut s'arrêter tout à coup.
Ceci n'était d'ailleurs que la première partie de l'œuvre commencée.
L'Indou s'approcha du valet, comme il s'était approché du maître, — il fit autour de son visage les mêmes passes magnétiques et lui frotta les tempes avec la liqueur couleur de sang.
Il revint ensuite à l'Anglais, dont sans doute il avait la certitude que rien ne pouvait désormais nterrompre le sommeil, car il le souleva dans ses bras et le chargea sur son épaule aussi facilement et sans plus d'effort apparent que si l'homme de haute taille eût été un enfant chétif et frêle.
— Est-ce que les fils de Bowhanie ont voué Tétranger à la mort? — demanda Kazil d'une voix tremblante au moment où l'Indou colossal passait à côté de lui avec son fardeau.
Il n'obtint, pour toute réponse, qu'un signe de iête négatif, accompagné d'un sourire d'une expression bizarre.
Kazil continua :
— Y a-t-il des ordres ?
— Oui...
— Lesquels?
— Reste ici...
— Jusqu'à quand?
— Jusqu'à mon retour...
— Qui aura lieu ?
— La nuit prochaine.
Kazil étendit la main vers Stop, et continua :
— Mais, si celui-ci se réveille?
Un nouveau sourire vint aux lèvres de l'Indou. — Ce sourire signifiait : — Il ne se réveillera pas...
— Il vit, cependant?
— Oui, mais son sommeil est semblable à la mort, et doit durer une nuit et un jour sans interruption...
— Les bahis qui portaient le palanquin de l'étranger n'ont pas voulu franchir le seuil de la
pagode, et il attendent au dehors... — reprit Kazil.
— Qu'ils attendent...
— Ils n'ont point de vivres.
— On leur en apportera...
— J'obéirai...
— C'est bien.
L'Indou, portant toujours le fardeau vivant qui semblait ne point peser sur son épaule, s'élança dans l'excavation béante où il disparut avec le voyageur endormi. — La dalle soulevée retomba et cacha de nouveau l'orifice de l'issue mystérieuse.
En même temps disparut la tête pâle qui n'avait cessé de contempler le spectacle singulier que nous venons de décrire. — Le bas-relief représentant la sixième incarnation du dieu Wichnou reprit sa place, et le silence le plus profond régna dans la chambre voûtée, où Kazil veillait seul à côté de Stop endormi.
Nous allons suivre l'Indou gigantesque.
Après avoir descendu les quinze ou vingt marches d'un escalier en fort bon état, il se trouva dans une pièce souterraine, faiblement éclairée par une petite lampe posée sur un bloc de granit d'un aspect sinistre.
Ce bloc avait été jadis le monstrueux autel sur lequel on immolait les victimes humaines offertes en holocauste au dieu Siva. — En maint endroit le tranchant des haches qui faisaient tomber les têtes et mutilaient les membres avait ébréché le granit. — Au milieu du bloc, une rigole profonde, creusée pour laisser couler le sang dans une sorte d'auge destinée à le recevoir, était d'un rouge presque
noir comme si, la veille encore, un hideux sacrifice s'était accompli.
La chambre souterraine reproduisait exactement la forme et les dimensions de la salle voûtée audessous de laquelle elle se trouvait.
Au moment ou l'Indou atteignit la dernière marche de l'escalier, il se trouva face à face avec l'inconnue au visage pâle qui l'avait précédé, mais qui, maintenant, entièrement enveloppée dans les plis d'immenses voiles de gaze blanche pailletée d'or, ne laissait voir de sa figure que ses grands yeux noirs étincelants.
Autant qu'on en pouvait juger sous ces voiles» c'était une femme de taille moyenne et de formes merveilleusement élégantes. — Ses petites mains patriciennes, nues et effilées, étaient chargées de bagues éblouissantes. — De mignonnes babouches écarlates chaussaient ses pieds d'enfant.
— J'ai obéi, madame, — dit l'Indou d'une voix lente et gutturale. — J'ai obéi... voici l'étranger.. .
— N'est-ce pas, Saugor, qu'il est beau ? — demanda la jeune femme.
— Je n'en sais rien, madame...
— Comment, tu n'en sais rien !... tu ne Tas donc point regardé ?...
— Je l'ai regardé, madame, mais je ne comprends pas la beauté de ces visages blancs et de ces cheveux couleur de soleil !... Ceux qui ressemblent si fort à des femmes ne sont pas des hommes pour moi !...
L'inconnue sourit sous son voile.
— Saugor, — dit-elle, — oii sont les muets ?..,
LA MAITRESSK MASOUKlî: 31
— Dans la galerie souterraine, avec le palanquin.
— C'est bien... je vais ouvrir la porte de fer.
— Où allons nous, madame?
— Au Palais.
— Dois-je vous y précéder avec mon fardeau?
— Non... les muets porteront l'étranger dans le palanquin.
— Une seule personne peut y prendre place.
— Je marcherai.
— Mais...
La jeune femme interrompit l'Indou par un geste impérieux, et dit d'un ton qui ne souffrait pas de réplique :
— J'ai parlé !...
Saugor s'inclina et se tut.
Dans l'une des murailles de la chambre souterraine où venaient de s'échanger les paroles qui précèdent, se voyait une porte de fer, massive comme celles qui ferment les cachots des condamnés à mort.
L'inconnue prit à sa ceinture une clef, l'introduisit dans la serrure, et la porte tourna sur ses gonds, démasquant une galerie voûtée qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la terre.
Douze nègres, vêtus de rouge et portant des turbans de même couleur, se tenaient debout et immobiles auprès d'un palanquin peint de couleurs sombres.
Des massalchis, également nègres, arrosaient d'huile sans relâche leurs torches flamboyantes.
Tous ces hommes étaient muets, et pas un seul ne savait écrire. On pouvait donc se fier à eux comme à la tombe, puisque leur ignorance, et la terrible mutilation qu'ils avaient subie, rendaient leur discrétion absolue et forcée.
UNE SCÈNE DliS MILLES ET UNE NUITS
En voyant l'inconnue les nègres se prosternèrent, la face contre la terre, comme si quelqu'une des divinités de leur religion venait de leur apparaître.
L'Indou que nous avons entendu appeler Saugo)' ouvrit les rideaux du palanquin, déposa sur les coussins moelleux le corps inanimé de l'Anglais et, après avoir interrogé du regard la femme au visage pâle, donna un ordre.
Les porteurs se relevèrent aussitôt. — Ils chargèrent les brancards sur leurs épaules et se mirent en marche d'un pas cadencé, précédés par les massalchis.
Saugor et la jeune femme les suivaient silencieusement.
La galerie voûtée dans laquelle nous avons introduit nos lecteurs offrait un curieux spécimen de ces gigantesques travaux qui frappent d'étonné-
ment et presque de stupeur les voyageurs européens dans les Indes, et dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Les Romains, ces maîtres suprêmes du vieux monde, n'ont rien réalisé d'aussi prodigieux.
Figurez-vous une sorte de tunnel^ long de plus d'une lieue, traversant de part en part une montagne de granit, descendant par une pente douce et merveilleusement régulière jusqu'à une vallée étroite, passant au-dessous de cette vallée, entamant une autre montagne, et aboutissant enfin à un large escalier de briques, de deux cent cinquante marches, au bas duquel les porteurs du palanquin firent halte.
Saugor reprit alors dans ses bras le corps de l'étranger, gravit l'escalier et arriva, suivi de l'inconnue, à une porte d'airain, qui s'ouvrit devant eux et les laissa pénétrer dans une vaste pièce, décorée avec toutes les splendeurs du Iuxq oriental et qui devait être le vestibule d'un palais féerique.
L'Indou, toujours chargé de son fardeau, traversa ce vestibule et une enfilade de salons dont la description, même incomplète, nous demanderait des pages nombreuses, et ne s'arrêta que dans un boudoir de forme ronde, doucement éclairé par les lueurs d'une lampe d'albâtre suspendue au plafond.
Ce boudoir, entièrement tendu d'étoffes de soie aux couleurs vives et chatoyantes, n'avait d'autres meubles qu'un divan circulaire, très bas et large comme un lit, et des piles de coussins jetés çà et là, comme au hasard, sur un tapis de Smyrne,
LA MAITRESSE MASQUIÎE 35
aussi harmonieux de tons que le plus beau cachemire, et plus doux sous les pieds que le gazon le plus épais.
Des portières, pareilles aux tentures qui recouvraient les murailles, cachaient toutes les ouvertures.
C'est dans cette pièce, et sur le large divan circulaire, que Saugor plaça l'étranger, puis, après s'être incliné devant l'inconnue, il se retira, la laissant seule auprès de TAnglais endormi.
La jeune femme se débarrassa des voiles dont nous l'avons vue s'envelopper, et son visage pâle, rendu plus pâle encore par la lueur nacrée de la lampe d'albâtre, apparut de nouveau dans toute son étrange splendeur. L'expression de ses grands yeux était devenue bizarre et changeante. Tantôt ils brillaient d'une sorte de fièvre, tantôt une langueur voluptueuse en adoucissait l'éclat.
L'inconnue s'agenouilla près du divan, comtempla pendant quelques minutes la tête blonde et charmante du dormeur, se pencha sur lui, mit un long baiser sur son front, puis, tirant de son corsage un flacon pareil à celui dont Saugor s'était servi dans les ruines de la pagode, mais renfermant une liqueur absolument incolore, elle le lui fît respirer.
Le souffle de l'Anglais, si faible et si indécis jusqu'à ce moment qu'on aurait pu croire que le cœur avait cessé de battre, devint presque aussitôt plus rapide et plus bruyant. En même temps, les paupières s'agitèrent comme si elles allaient se soulever.
A peine ce premier symptôme d'un réveil prochain venait-il de se manifester que l'inconnue se releva, en bondissant comme une gazelle effarouchée. Elle traversa le boudoir dans toute sa largeur, souleva une portière et disparut, laissant retomber derrière elle Tétoffe épaisse lamée d'or.
Une ou deux minutes s'écoulèrent. Les paupières du dormeur continuaient à tressaillir, mais sans se disjoindre. Des mouvements saccadés, qui cependant navaient rien de pénible, agitaient ses membres. La lutte delà vie agissante, contre un engourdissement presque morbide, était manifeste. Cette lutte ne fut pas de longue durée. L'engourdissement disparut tout à coup ; le réveil se fit; l'Anglais se dressa sur son séant, ouvrit les yeux et regarda.
Les sensations qui s'emparèrent de lui brusquement sont plus faciles à comprendre qu'à décrire. 11 s'était endormi dans la pagode de Siva, sous la coupole sombre et presque sinistre de la chambre ronde ; — il se réveillait dans un boudoir merveilleux, tout embaumé de molles senteurs.
Sa stupeur fut profonde, mais elle ne dura guère. Un travail très compliqué se fit dans son cerveau avec une rapidité électrique, et la prodigieuse invraisemblance de sa situation lui parut expliquée de la manière la plus simple et la plus logique. — Un sourire vint à ses lèvres, et il murmura :
— L'influence de l'Orient se fait sentir... l'Inde, ce pays des contes fantastiques, me porte à la tête et m'enivre... Je rêve, et mon rêve me transporte en pleine féerie des Mille et une Nuits... Il m'arriverait maintenant les plus suprenantes et les plus
gracieuses aventures, que je n'en serais nullement surpris...
Cette idée de rêve étant admise sans conteste par le voyageur, il se trouva dans une disposition d'esprit à s'attendre à tout et à ne s'étonner de rien, et ce fut en vérité fort heureux, car à peine venait-il d'achever son court monologue, qu'une musique faible et voilée mais délicieuse se fit entendre, et le berça mollement dans des flots d'harmonie. C'étaient des instruments inconnus, d'un charme pénétrant, dont les accords se mêlaient à des voix de femme chantant en chœur quelque mélodie amoureuse.
D'où venait cette musique ? Il était impossible à l'Anglais de s'en rendre compte ; elle semblait s'exhaler de partout à la fois, et elle l'enveloppait pour ainsi dire.
Le jeune homme sourit de nouveau, et murmura, comme la première fois :
— Mon rêve continue... et il est charmant !... Rêver ainsi, c'est vivre deux fois 1 Voilà la fête des oreilles... quelle sera la fête des yeux?...
La réponse à cette question ne se fit pas attendre.
Une portion de la tenture du boudoir glissa sans bruit sur des tringles disposées à cet effet, et laissa voir une seconde pièce dont les murailles étaient revêtues de marbre, et qui offrait à son point central une fontaine jaillissante. Les jets d'eau, irisés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel par les feux de vingt lampes d'argent, retombaient dans une large conque en nacre de perle.
— Très joli ! — murmura l'Anglais — le rêve se complique 1 On ne réussirait pas mieux ce décor au théâtre de Drury-Lane, pour les fêtes de la Christmas... il ne lui manque qu*un hallet pour le compléter !
On eût dit qu'une force mystérieuse et toute-puissante se plaisait à réaliser les fantaisies du dormeur éveillé, avant même, pçur ainsi dire, qu'il ait eu le temps de formuler ses désirs. Ses lèvres murmuraient encore les derniers mots de la phrase que nous venons de reproduire, et déjà le décor lumineux et miroitant se peuplait de façon à donner à tout bon musulman un avant-goût des merveilles et des délices. du paradis de Mahomet.
Une foule d'aimées, le front couronné d'un diadème de sequins, leurs cheveux noirs flottant sur leurs épaules nues, apparurent et commencèrent une de ces danses voluptueuses dont l'Orient a gardé le secret.
La transparence de leurs costumes révélait les beautés plastiques de leurs formes dignes de la statuaire antique. Elles formaient des groupes charmants ; elles s'entrelaçaient dans mille attitudes gracieuses. Parfois elles restaient presque immobiles, et leur danse ne consistait qu'en mouvements répétés et provocants du torse et des hanches, puis, aussitôt après, elles se mettaient à tourbillonner avec la rapidité prestigieuse et presque incompréhensible des derviches tourneurs.
L'Anglais émerveillé contemplait ce spectacle en souriant, et se disait tout bas :
— J'applaudirais bien, mais je n'ose... En ap-
LA MAITRESSE MASQUÉE 3î>
plaudissant je courrais le risque de m'éveiller... et, alors, adieu mon beau rôve...
La clarté des lampes d'argent s'affaiblit, la musique cessa de se faire entendre, les aimées disparurent l'une après l'autre, le rideau de gaze devint sombre et la tenture reprit sa place.
— Cette féerie qui se joue à mon profit, — pensa l'Anglais, — n'aurait-elle pas de dénouement? Quelle sera la conclusion de ce conte des Mille et une Nuits réalisé tout exprès pour moi? Une princesse Badroulboudour, une reine Aïka, maîtresses de ce palais magique, vont-elles continuer l'enchantement jusqu'au bout en venant me parler d'amour?...
Une des portières se souleva. Une femme entra dans le boudoir; elle était vêtue à l'orientale ; autour d'elle flottaient des parfums enivrants. Un demi-masque de velours noir cachait une partie de son visage.
A travers les trous de ce masque, ses grands yeux étincelaient d'un éclat presque invraisemblable. Ses lèvres rouges, s'écartant dans un sourire, dévoilaient ses dents éclatantes. Sa taille mince et souple, ses bras ronds et blancs, ses épaules veloutées, qu'on eût dit taillées dans un bloc de marbre de Carrare, décelaient la jeunesse en toute sa fleur.
Pendant quelques secondes elle s'arrêta sur le seuil. On eût dit qu'elle hésitait, et qu'une sorte de timidité l'empêchait d'aller plus avant.
— Ah! vive Dieu! s'écria l'Anglais, c'est une apparition divine. — Pourquoi faut-il que ce soit un
rêve?... Je donnerais un an de ma vie pour faire du rêve une réalité!... je donnerais...
Il n'eut pas le temps d'achever.
L'inconnue au masque de velours, dont sans doute l'indécision venait de cesser, traversa le boudoir d'un pas si léger que ses pieds nus dans ses babouches semblaient effleurer à peine le tapis de haute lice ; elle s'approcha du divan et elle demanda d'une voix harmonieuse, dans le plus pur anglais :
— Comment te nommes-tu?
Le voyageur tressaillit.
— Eh quoi!... — se dit- il à lui-même, — elle me parle!... dois-je lui répondre?... Un dialogue avec un être qui n'existe pas est évidemment chose impossible !... A peine aurais-je ouvert la bouche que la vision s'évanouira... et ce sera dommage...
— Pourquoi gardes-tu le silence? — reprit la mystérieuse inconnue, — tu es mon hôte cette nuit, et j'ai le droit et la volonté de savoir à qui je donne l'hospitalité! Parle doncl... réponds-moi î... — Quel est ton nom?
Le voyageur avait pris son parti, et, cette fois, il répondit sans hésitation :
— Je m'appelle Georges Malcolm...
LA MAITRESSE MASQUÉI' 41
UNE SCÈNE DES MILLE ET UNE NUITS (Suite)
— Georges Malcolm... — murmura l'inconnue, — il me semble que j'ai déjà entendu prononcer ce nom.
Puis elle reprit tout haut :
— Tu es Anglais?...
— Oui, madame... — répondit le voyageur.
— Tu es gentilhomme?
— Un de mes ancêtres combattait près de Robert Bruce...
— Quand as-tu quitté l'Angleterre?
— Il y a un peu plus de deux mois...
— Qui t'amène dans les Indes?
— La volonté de mon père... — c'est lui que je viens rejoindre...
— Le nom de ton père ?
— Sir John Malcolm.
— Sa position?
— Il est grand juge de la présidence de Bénarès...
L'inconnue tressaillit, et se dit tout bas :
— John Malcolm!... le grand juge!... le chercheur terrible!... je savais bien... je le connais.,.
Un moment de silence suivit cet aparté de la femme au masque de velours, puis elle reprit :
— Que penses-tu de ce qui t'arrive cette nuit?...
— Faut-il vous répondre franchement, madame?... — demanda le jeune Anglais en souriant.
— Certes I
— Eh bien ! je pense que je fais un rêve adorable, et qu'il dépendrait de vous de le rendre plus adorable encore.
— Que faudrait-il faire pour cela?
— Laisser tomber ce masque qui dérobe à mes yeux ravis une partie de votre beauté...
— Comment sais-tu que je suis belle?...
— Ce que je vois m'est un sûr garant de la splendeur de ce qu'on me cache...
— Tu pourrais te tromper...
— Oh! non, madame, je ne me trompe pas!.. — vous êtes belle à damner tous les saints du paradis!... je le divine à l'émotion qui s'empare de moi près de vous !... je le sens aux battements précipités de mon cœur!...
L'inconnue eut un sourire enivrant.
— Ton cœur ! — répéta-t-elle, — tu parles de ton cœur! — a-t-ildonc l'habitude de battre si vite et si fort?...
— Non, madame, et c'est vous seule qui pouviez l'agiter ainsi...
— Tu dis cela à toutes les femmes!...
LA MAITRESSE MASQUÉI^ 43
— Je ne le dis à aucune, car mes lèvres ne savent pas mentir...
— N'as-tu donc jamais aimé?...
— Jamais sérieusement!... — jamais je ne me suis senti entraîné vers une femme comme je me sens entraîné vers vous...
— Tu ne me connais pas...
— Je vous devine.
Georges Malcolm, — rien ne nous empêche désormais de lui donner son nom, — s'était soulevé peu à peu sur le divan ; — il prit dans ses mains les deux-mains blanches que l'inconnue lui abandonna sans résistance, — il les approcha de ses lèvres, et il frissonna délicieusement au contact de leur épiderme tiède et parfumé.
— Madame, — continua-t-il avec une passion véritablement entraînante, — je vous en conjure, ôtez votre masque!... laissez-moi vous voir... vous admirer... vous adorer!...
L'inconnue eut un sourire, et répliqua avec une intonation quelque peu railleuse : ,
— Au risque de perdre les bénéfices de ton adoration, je ne ferai pas ce que tu désires... jen'ôterai point mon masque...
— Pourquoi?
— Parce que je ne le veux pas!...
Ceci fut dit d'un ton ferme, — d'une voix habituée au commandement et qui ne souffrait pas de réplique.
Mais, comme pour atténuer ce que cette réponse avait de rigoureux, l'inconnue ajouta :
— Georges Malcolm, — si mon masque ne te fait
pas peur, — je t'invite à souper... — acceptes-tu?...
— J'accepte... — répondit le jeune Anglais, non sans une profonde stupéfaction...
En effet, cette nouvelle péripétie de son incompréhensible aventure jetait dans toutes ses idées la perturbation la plus complète. — Dialoguer dans un rêve c'était déjà bien fort ! — prendre les mains d'une femme, et sentir ces mains patriciennes s'abandonner mollement et se fondre pour ainsi dire dans les siennes, c'était plus merveilleux encore!... — Mais souper!... — De mémoire de dormeur, voilà ce qui ne s'était jamais vu, et les hallucinations du haschisch auraient pu seules amener une aussi bizarre illusion, — si toutefois cette illusion se réalisait.
Or, Georges Malcolm était parfaitement sûr de rêver, puisqu'il se souvenait à merveille de s'être endormi, brisé de fatigue, dans la pagode du dieu Siva, et il avait une non moins complète certitude de n'avoir pris de haschisch sous aucune forme et à aucune dose...
Tandis que le jeune homme, jeté subitement dans une situation si invraisemblable et, en apparence, si impossible, laissait flotter son âme au milieu d'un océan de pensées confuses où sa raison chancelante perdait pied de plus en plus, l'inconnue s'était éloignée de quelques pas, et frappait deux fois dans ses mains.
Aussitôt quatre négrillons crépus, pas plus hauts qu'une botte à Técuyère, splendidement et fantastiquement vêtus de satin pourpre et de drap d'argent, entrèrent, portant par ses quatre angles une
table basse toute servie qu'ils placèrent au milieu du boudoir.
De deux côtés de cette table ils entassèrent, en guise de sièges, les coussins épars sur le tapis, puis, muets et agiles, ils disparurent.
— Georges Malcolm, — dit l'inconnue, — viens faire honneur à mon souper...
— Au premier mouvement que je vais tenter, — pensa l'Anglais, — tout va s'évanouir...
Néanmoins, comme il ne pouvait hésiter, il quitta le divan ; — à sa grande surprise il se trouva ferme sur ses jambes, et il s'aperçut qu'il pouvait, ou du moins qu'il croyait marcher d'un pas facile et ferme, comme un homme éveillé...
L'inconnue le prit par la main et le conduisit jusqu'auprès d'une des piles des coussins, sur lequel elle le fit asseoir. — Elle-même s'installa en face de lui.
L'Anglais regarda curieusement la table et il éprouva tout aussitôt une sensation de violent appétit. — Les mets les plus savoureux s'offraient à ses regards, et le parfum fort peu oriental des truffes se mêlait au fumet délicat du gibier rôti à point.
La table était servie à la russe, c'est-à-dire que tous les plats s'y trouvaient à la fois, entourant le dessert, composé entre autres choses des plus beaux fruits de l'Europe et des Indes. — Les vins de France, les vins d'Espagne, les vins du Rhin, y coudoyaient fraternellement les vins de Chypre et du Gap, et deux bouteilles sorties des caves champenoises de madame veuve Cliquot, se frappaient
en sorbets dans des rafraîchissoirs de vermeil remplis de glace.
Nous ne parlons que pour mémoire de la vaisselle plate ciselée avec amour comme des joyaux de femme par quelque Benvenuto Gellini du dixneuvième siècle; — nous passons sous silence des coupes de vieux chine (famille verte) plus précieuses que l'or massif, et les adorables verreries de Bohême, émaillées de vives couleurs.
— C'est moi qui vais te servir, Georges Malcolm, — dit l'inconnue en découpant avec une gracieuse adresse un faisan de la Chine, amplement truffé et doré à point, dont elle plaça les deux ailes dans l'assiette de son hôte.
Puis remplissant deux verres mousseline, en forme de tulipes, d'un vin transparent qui ressemblait à de l'ambre en fusion, elle ajouta :
— Fais-moi raison avec ce xérès... — il a mûri sous les feux du soleil de mil sept cent quatrevingt-neuf...
Georges Malcolm savoura lentement une gorgée du précieux liquide, et il lui sembla qu'une flamme parfumée coulait dans ses veines, doublait la chaleur de son sang, et faisait battre son cœur plus vite.
Le repas imprévu qui commençait ainsi fut d'une gaieté folle.
Notre héros mangea comme un voyageur affamé, but comme boit un Anglais qui sait que sa tête est solide, et qui, par conséquent, ne craint pas l'ivresse, — et, enfin, se montra ce qu'il était, un homme du monde intelligent, bien élevé et parfois spirituel.
La femme masquée lui tenait tête en toute chose, et lui donnait la réplique avec une originalité piquante et hardie... — un orchestre invisible et mystérieux se faisait entendre au loin, et jouait avec un ensemble admirable des morceaux choisis de musique italienne.
Peu à peu, sous l'influence irrésistible de la bonne chère, des vins capiteux et des mélodies amoureuses, la conversation prit une tournure galante.
— Un rêve si bien commencé ne saurait mal finir, — se dit Georges Malcolm, — voyons ce que me garde ma bonne étoile...
Il se rapprocha de Tinconnue et prit de nouveau ses deux mains, qu'elle ne lui retira point, et sur lesquelles il appuya ses lèvres.
Il était environ minuit, — nous l'avons dit, — au moment ou Saugor, obéissant aux ordres de l'inconnue, avait enlevé Georges Malcolm dans la chambre ronde de la pagode de Siva.
Nous prions nos lecteurs de nous accompagner dans cette même pièce la nuit suivante, c'est-à-dire juste vingt-quatre heures après l'enlèvement du jeune Anglais.
Nous y retrouverons Kazil et Stop.
Telle était l'influence narcotique du parfum contenu dans le flacon de Saugor, que le valet de chambre n'avait pas fait un mouvement depuis la veille, — et continuait à ronfler les poings fermés.
Kazil, assis sur les coussins qui pendant une
heure avaient servi de couche à Georges Malcolm, veillait, et les traits mobiles de son visage bronzé exprimaient une profonde inquiétude. — Ses regards, d'une mobilité prodigieuse, erraient autour de lai, — son oreille attentive épiait les moindres bruits.
Quoique la torche prise au massalchi fût éteinte, l'intérieur de la chambre ronde n'était point plongé dans les ténèbres. — Le ciel, qu'aucun nuage orageux ne venait obscurcir, brillait de mille feux. — La lune, radieuse, montrait au zénith son disque d'argent, inondant les ruines d'une clarté blanche d'un éclat merveilleux.
Kazil, tout à coup, fit un mouvement brusque et se leva.
Le cri du hibou, ce cri que certaines modulations, perceptibles seulement pour une oreille exercée, lui signalaient comme échappé de lèvres humaines, venait de retentir, et cette fois il se faisait entendre, non sur le plateau de la montagne, mais dans les souterraines profondeurs de la pagode.
— Les voici... — murmura l'enfant, — que vais-je apprendre?... — Le fils de l'homme à qui je dois la vie est dans leurs mains terribles!... — Malgré la parole de Saugor, j'ai peur... — Qu'ontils fait de Georges Malcolm?...
Et Kazil attendit, haletant. — Son anxiété et son attente furent d'ailleurs de peu de durée. — Au bout de quelques minutes la dalle mobile à laquelle nous avons vu jouer un rôle à l'heure de l'enlèvement, se souleva de nouveau et Saugor
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apparut, portant dans ses bras l'Anglais profondément endormi.
Le visage de Kazil s'illumina. — Un éclair de joie brilla dans ses yeux noirs et profonds. — Un sourire écarta ses lèvres.
Saugor étendit Georges Malcolm sur les coussins du palanquin, puis, désignant Stop, il demanda :
— Celui-ci n'a pas ouvert les yeux depuis hier? Kazil fit un signe négatif.
— C'est bien, — reprit Saugor, — j'y comptais... Il prit un flacon pareil à celui dont nous avons
vu la femme masquée faire usage dans le boudoir du palais mystérieux, et il l'approcha successivement des narines de Georges Malcolm et de celles de Stop.
Il revint à Kazil, et il lui dit :
— Dans un instant ils vont se réveiller tous deux.
oO LA MAITRESSE MASQUÉE