TOUS
— Surpris, madame?... un peu peut-être, — répondit le jeune homme en s'inclinant, — mais charmé d'une faveur à laquelle je n'aurais osé prétendre, et que je n'avais en aucune façon le droit d'espérer...
— Ceci est une galanterie... — murmura Djella.
— Non, madame, — interrompit Georges, — c'est l'expression pure et simple d'un sentiment très naturel et très sincère.
— S'il en est vraiment ainsi, tant mieux, vos dispositions seront meilleures pour l'entretien fort important que nous allons avoir ensemble...
— Je suis prêt à vous écouter, madame, avec une curiosité vive et avec un intérêt dont j'espère bien que vous me faites l'honneur de ne pas douter...
Un nouveau silence suivit ces paroles et, comme la première fois, ce fut Djella qui le rompit.
— Sir Georges, — murmura-t-elle, — il est un cœur que la nouvelle de votre mariage va briser.
Le jeune Anglais ne put contenir un mouvement de surprise, et ce mouvement fut si visible que Djella s'écria :
— Vous ne le croyez pas?...
— Avant de vous répondre, madame, — dit Georges en souriant, — permettez-moi de vous adresser une question.
— Une question? — répéta la princesse, — laquelle?
— Celle-ci : dois-je prendre au sérieux vos pa-
rôles ? Je ne voudrais pas, vous le comprenez, me donner à vos yeux le ridicule de combattre gravement ce qui ne serait de votre part qu'un jeu d'esprit, une plaisanterie...
— Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement. — Ce que je viens de dire est la stricte vérité, je l'affirme 1 Votre mariage va briser un cœur...
— Alors, madame, ma réponse sera bien simple : la personne, quelle qu'elle soit, qui vous a parlé de moi était mal renseignée; une circonstance que je ne m'explique pas, une fortuite ressemblance de nom, peut-être, a causé son erreur; je n'ai laissé là-bas, en Angleterre, aucune affection féminine, aucun tendre souvenir...
— Pourquoi supposez-vous, sir Georges, que je vous parle de l'Angleterre?
— Il ne saurait en être autrement ; j'arrive à peine dans le pays, personne, à Bénarès ou dans les environs, excepté lord Singleton et vos invités d'aujourd'hui, ne soupçonne encore que j'existe...
— Vous vous trompez! — répliqua Djella, — vous vous trompez et vous êtes trop modeste, c'est dans ce pays qu'une femme vous aime...
Georges s'inclina en souriant de nouveau et fit un geste d'incrédulité.
Djella reprit, avec une vivacité presque impétueuse :
— Douterez-vous encore, quand je vous dirai que cette femme, je la connais?
-- Et, — demanda le jeune Anglais avec stupeur, — elle vous a dit qu'elle m'aimait?
— Elle me l'a dit...
Une sorte d'illumination intérieure éclaira soudainement les ténèbres qui, depuis le commencement de cet entretien, se faisaient autour de l'entendement de Georges.
Avec la promptitude de l'étincelle électrique, sa pensée se reporta vers la mystérieuse inconnue qui s'était donnée à lui dans les circonstances bizarres et presque incroyables que nos lecteurs connaissent déjà...
Mais quelles relations pouvaient exister entre cette jeune Indoue uliva.- fantaisiste, et la princesse Djella, si grande dame, si haut placée, et dont les mœurs, au moins en apparence, étaient irréprochables?
Ici se présentait une seconde énigme, plus compliquée, plus indéchiffrable encore que la première.
Sans doute il fut possible à Djella de lire sur le visage expressif de Georges ce qui se passait dans son âme car, sans lui laisser le temps de parler, elle reprit :
— Oui, oui, vous ne vous trompez pas, et pour vous prouver que je vous devine, je n'ai qu'à vous parler des ruines de la pagode de Siva et du chant du hibou répété trois fois dans le faubourg de Bénarès...
— Ainsi, — murmura Georges avec stupeur, — cette femme dont j'ai connu les tendresses enivrantes, mais dont un masque de velours m'a sans cesse caché le visage... cette femme...
— C'était elle !... — interrompit Djella, — et elle vous aime!.. .Mais sans doute vous la méprisez pour
s'être ainsi donnée à vous ! — ajouta-t-elle d'une voix presque tremblante.
— Ah ! madame, vous me jugez mal ! 1 — s'écria le jeune homme avec une bonne foi manifeste, — de quel droit lamépriserais-je, grand Dieu! cette créature charmante, qui m'a fait l'honneur de me distinguer? Elle était libre sans doute, elle usait de sa liberté en disposant d'elle, et elle daignait en user à mon profit ! Le sentiment qu'elle m'inspire, bien loin d'être du mépris ou même du dédain, est une tendre reconnaissance ! De tous les droits de la femme, le droit au caprice est sans contredit le plus légitime et le plus imprescriptible î L'homme, élu par ce caprice, et qui se montrerait ingrat, serait, selon moi, comparable à un pauvre diable dédaignant un millionnaire parce qu'il vient de recevoir de ce millionnaire une splendide aumône qu'il ne devait jamais espérer.
A mesure que parlait le jeune homme une sorte de rayonnement venait illuminer le visage de Djella.
— Ah ! s'écria-t-elle — lorsque Georges eut fini, — vousavez cent fois raison, car jamais dédain n'aurait été plus immérité, plus injuste, plus offensant ! î Je vous l'ai dit, je connais celle qui vous aime, elle n'a rien de caché pour moi, laissez-moi vous montrer son cœur ; tout à l'heure vous avez parlé de caprice, et vous avez dit vrai ! Ce n'était en effet qu'un caprice au début, ou plutôt, je me trompe, c'était un impétueux entraînement qui poussait dans vos bras cette femme 1 Elle vous avait vu, et de même que l'aimant obéit d'une façon irrésistible à la fascination magnétique, elle avait senti que
son être tout entier s'élançait vers vous, et elle n'avait point essayé de résister à cette violence que vous lui faisiez sans le savoir. — N'est-ce pas ainsi, qu'en ce monde commencent toutes les choses? Les torrents et les fleuves, à leur source, sont des filets d'eau ! A mesure que vous apparaissiez à votre maîtresse tel que vous êtes, un géant par l'intelligence et par le cœur, un enfant par la douceur et la simplicité, un héros par le dévouement et par le courage, le caprice disparaissait pour faire place à l'amour ! l'entraînement irréfléchi devenait une passion profonde ! ! Enfin, sir Georges, cette femme vous aime ! elle vous aime avec toute son âme, et comme, avant de vous connaître, elle ne croyait pas qu'il fût possible d'aimer !
On se figure généralement que pour l'oreille d'un homme il n'est rien de plus flatteur que le tendre aveu de l'amour qu'il inspire.
Notre personnage, en ce moment, était bien loin de partager cette manière de voir, et se donnait au diable de tout son cœur.
11 trouvait, et non sans raison, parfaitement déplaisante la situation dans laquelle le plaçait le hasard. — Il maudissait la grande passion qu'il avait inspirée à cette Putiphar inconnue, passion malencontreuse qui le contraignait à jouer, sous peine de félonie, un rôle presque ridicule.
Georges se dit tout cela, en beaucoup moins de temps que nous en avons mis à l'écrire, et il résolut d'en finir le plus vite possible avec cette situation gênante.
En conséquence, il s'empressa de donner à son
visage une expression de vague tristesse, et il murmura :
— D'après ce que vous venez de me dire, madame, il m'est impossible, quoique ma modestie en doive souffrir, de conserver l'ombre d'un doute! La personne de qui vous avez bien voulu devenir l'interprète se fait sur mon compte des illusions si grandes que la passion seule peut les expliquer. On prétend que l'amour est aveugle, c'est une erreur ; s'il était aveugle il ne serait plus l'amour; il voit, seulement il voit faux. Donc il me faut croire à cette tendresse et j'en éprouve un chagrin profond...
— Un chagrin profond I — répéta Djella d'une voix presque indistincte.
— Hélas ! oui madame...
— Pourquoi donc?...
— Parce que cette tendresse, qu'assurément je ne méritais pas, il m'est impossible de la partager...
— Quel est l'obstacle ? — demanda la princesse avec impatience.
— C'est le plus insurmontable de tous !... Un cœur loyal ne peut ni se reprendre, ni se partager, et j'ai donné le mien tout entier...
Djella haussa imperceptiblement les épaules ; — , un sourire empreint d'ironie vint crisper ses lèvres.
— A miss Mary Burtell, votre fiancée, n'est-ce pas? — s'écria-t-elle.
L'expression dédaigneuse avec laquelle ces paroles furent prononcées n'échappa point à Georges Malcolm.
— A miss Mary Burtell, ma fiancée, oui madame ! — répondit-il d'un ton ferme et fier.
La princesse comprit qu'elle venait de faire à l'amour-propre du jeune Anglais une de ces blessures qui se ferment difficilement. Elle se mordit les lèvres et se hâta d'ajouter :
— Je sais que miss Mary est une adorable jeune fille et, quoiqu'elle me soit encore inconnue, je ne dois douter ni de sa beauté, ni de sa grâce. Un homme tel que vous ne pouvait remarquer qu'une perle sans tache, une merveille 1... Mais, à l'âge de miss Mary, la femme n'est encore qu'une enfant... le cœur s'ignore... miss Mary ne vous aime pas... je veux dire vous aime froidement... Pour elle, le fiancé, j'en suis sûre, n'est qu'un frère ou bien qu'un ami...
— Tant mieux, madame! — répliqua Georges, si son cœur est muet, je le ferai parler, je lui apprendrai l'amour...
— L'amour, — s'écria Djella avec une sorte d'emportement, — qu'est-ce que l'amour glacé des filles de vos pays brumeux, de votre pâle et froide Angleterre, comparé à ces flammes qui nous dévorent, nous autres filles des pays brûlants, et qui mettent dans notre sang toutes les ardeurs du soleil des Indes! Ici la femme aimante est plus qu'une compagne ! Elle est à la fois la maîtresse et l'esclave du mari et, savante dans la volupté, elle devient pour lui un sérail tout entier, afin de lui plaire toujours et de ne le blaser jamais...
— Madame, — répondit Georges, — je ne demanderai rien de semblable à la jeune fille qui sera ma
femme ! Ce que je veux trouver en elle, ce n'est pas une maîtresse, et bien moins encore un sérail, mais une compagne chaste et dévouée...
— Une compagne dévouée ! — répéta la princesse. — Eh I sir Georges, celle au nom de qui je vous parle, celle que vous dédaignez aujourd'hui, pousserait le dévouement jusqu'à mourir pour vous 1
— Celle que je dédaigne, dites-vous, — répliqua Georges, — comment pourrais-je la dédaigner, je ne la connais pas? — le masque qui cachait ses traits mettait une barrière entre nous.
— Elle est belle entre les plus belles! — s'écria Djella, — les poètes inspirés la comparent dans leurs vers à Kali, la Vénus indienne! la jeunesse en sa fleur rayonne sur son visage, et l'on dit que ses yeux ont un pouvoir magique et savent enchaîner les cœurs.
— Pourquoi donc ne s'en est-elle pas servie pour enchaîner le mien, alors qu'il en était temps encore?... — murmura le gentleman.
— Ecoutez-moi, sir Georges, — reprit la prin-^ cesse, — écoutez-moi, car je ne vous ai pas tout dit ! cette femme est placée si haut que les regards de ceux qui l'entourent osent à peine monter jusqu'à ses pieds...
)) Elle compte parmi ses aïeux ces Taraerlides qui furent les rois de l'Inde et les maîtres du monde I..* Sa fortune est si vaste que ses intendants deviennent millionnaires et ne parviennent point à l'appauvrir!... Il lui sufÛrait de faire un signe, et trois cent mille Indous se lèveraient pour obéir à l'ordre tombé de ses lèvres!... Entre cette femme et vous,
sir Georges, les castes, les religions, les préjugés, semblent creuser un abîme infranchissable, n'est-ce pas?... Eh bien, pour se rapprocher de vous, elle comblera l'abîme!... Préjugés, caste et religion, elle foulera tout sous ses pieds !... Elle vous élèvera jusqu'à elle en faisant de vous son mari!... Elle vous apportera la richesse et la puissance... une puissance sans bornes... une richesse fabuleuse I... et si jamais la volonté du ciel lui rend le trône de ses ancêtres, elle vous en donnera la moitié!... Voilà ce qu'on vous offre, sir Georges... Qu'avezvous à répondre?
— Hélas! princesse, fort peu de chose! il n'y a qu'un instant, j'ai eu l'honneur de vous dire '.je ne suis plus à prendre/... si séduisantes que soient ces propositions, il me faut ajouter maintenant :je ne suis pas à vendre /. . .
Djella fit un geste de douloureuse surprise.
— Ah! sir Georges, — murmura-t-elle ensuite, — voilà de cruelles paroles!... Où donc voyez-vous un marché dans cette offre dictée par un cœur que vous remplissez tout entier?
— Eh bien, soit, madame... je rétracte ce que ces paroles ont de dur et d'injuste, mais je vous le répète, je ne m'appartiens plus... J'aime Mary Burtell...
Les joues pâles de Djella devinrent pourpres. Un éclair brilla dans ses yeux.
— Non ! — s'écria-t-elle avec une violence mal contenue où Ton sentait sourdement siffler tous les serpents de la jalousie, — non, vous ne l'aimez pas ! non, vous ne pouvez pas l'aimer I Oubliez cette
enfant! nous lui trouverons un autre fiancé qui la consolera bien vite... si même elle a besoin d'être consolée... Sir Georges, ne soyez pas sans pitié pour la femme hautaine qui descend jusqu'à vous prier!... ne la repoussez pas, celle que l'amour rend humble et qui vous tend des mains suppliantes!... Georges... Georges... écoutez-moi... entendez-moi... je vous aime...
— Vous, madame?... vous! — balbutia le jeune homme frappé de stupeur, et dominé par une émotion plus facile à comprendre qu'à exprimer.
— Oui, — reprit Djella que les transports de sa passion rendaient haletante, — oui, moi! moi qui t'appartenais déjà et qui veutt'appartenir plus encore!... Regarde ! elle est à tes genoux, celle devant qui tout s'incline !. La princesse Djella mouille tes mains de ses larmes — Toi que j'ai vu suppliant à mes pieds, quand un masque te cachait mon visage, toi que j'ai vu frissonner en effleurant ma chair, toi que j'ai vu pâlir au contact de ma lèvre ardente, souviens-toi, souviens-toi!... J'évoque ce passé d'amour. Georges, rends moi ton cœur, ou plutôt donne-le-moi ! tu es toute ma vie ! laisse-moi vivre !
— Madame, je vous en conjure, calmez-vous ! — s'écria Georges ! — votre exaltation me brise, vos larmes me font mal.
— Il dépend de toi de les sécher! Sois à moi !
— Devant Dieu qui m'entend, je vous jure queje lo voudrais, mais c'est impossible... j'aime!
— Encore ce mot! toujours ce mot! — dit Djella
en frappant du pied et en se tordant les mains.
— Oui, madame, encore et toujours, car si Dieu lui-même essayait de changer mon cœur, toute sa puissance ne suffirait pas pour me délier du serment que j'ai fait.
De pâle qu'elle était, la princesse devint livide. Une ride profonde se creusa sur son front entre ses noirs sourcils qui semblèrent n'en plus former qu'un, et de ses prunelles sombres jaillit un double éclair de fauve électricité.
Pendant un instant Georges put croire que tous les éléments de passion surexcitée et de fureur jalouse contenus dans l'âme de Djella, allaient se déchaîner à la fois, et qu'un ouragan formidable était près d'éclater.
Il se trompait.
La princesse possédait sur elle-même un prodigieux empire. Elle lutta contre sa colère et elle sortit victorieuse de la lutte. La volonté fut plus forte que la passion. Djella, par un miracle de résolution et d'énergie, imposa sileace aux tempêtes qui grondaient en elle. Elle dompta sa tête, elle dompta son cœur, elle dompta ses nerfs.
Au bout d'une minute, tout symptôme extérieur du terrible combat qui venait de se livrer dans son âme avait disparu. Une couche de neige recouvrait le volcan. Djella semblait calme. C'est à peine si ses narines se dilataient encore et si un léger tremblement agitait ses lèvres pâlies.
— Sir Georges, — dit-elle d'une voix lente et basse, en évitant de nouveau de lever les yeux sur le jeune homme, — une sorte d'inexplicable délire s'était
emparé de moi toul à l'heure et m'avait fait perdre la raison... j'ai été folle... pardonnez-moi!
— Ahl madame... — balbutia Georges, dont l'embarras grandissait à mesure que la situation devenait plus tendue.
Djella continua :
— Dominée par cet étrange délire, j'ai laissé échapper un secret que vous n'auriez jamais dû connaître. Je fais appel à votre loyauté de galant homme. Ce secret mourra dans votre sein, n'est-ce pas?
— Sur mon honneur de gentleman, madame, je le jure! — s'écria le jeune Anglais avec feu, — il faudrait que je fusse le plus misérable des hommes pour trahir un pareil secret et pour me parjurer lâchement.
— C'est bien, je crois en vous! que les souvenirs du passé s'efïacent comme s'effacent les rêves de la nuit aux premières clartés de l'aube. Je vous promets l'oubli! oubliez comme moi! Prenez une femme dans votre caste... épousez miss Mary Burtell, et soyez heureux... j'ai eu la folie d'aimer, j'aurai le courage de souffrir, de vivre...
La princesse ajouta tout bas :
— Oui, de vivre, mais pour la vengeance.
Au moment oii Djella, comme pour confirmer celles de ses paroles, qu'elle avait prononcées tout haut, allait tendre la main à Georges Malcolm, on frappa légèrement à l'une des portes du boudoir.
Djella n'acheva point le geste commencé et elle dit d'une voix impérieuse :
— Entrez !
La porte s'ouvrit, la portière se souleva, et le visage de Saugor apparut comme un masque de bronze entre les draperies aux couleurs éclatantes.
A la vue du jeune Anglais l'Indou fît un brusque mouvement de retraite, mais Djella l'arrêta :
— Peu importe que ce gentleman te reconnaisse, — murmura-t-elle, — maintenant il sait tout.
Saugor franchit le seuil, appuya sa main gauche contre sa poitrine, et s'inclina silencieusement devant la princesse.