LES FLEURS DE LOTUS
Saiigor tenait de la main droite un bouquet de fleurs de lotus. — Le regard de Djella ne s'arrêta point sur ce bouquet, et elle demanda, en se servant d'un dialecte indou que Georges Malcolm ne pouvait comprendre, même en sachant la langue du pays :
— Qui t'amène, et que me veux-tu?
Saugor étendit la main vers Djella, en murmurant d'une voix sourde :
— Maîtresse, ces fleurs pour vous.
La princesse tressaillit violemment et ses noires prunelles semblèrent se dilater dans leurs orbites.
Elle prit le bouquet en murmurant d'une voix basse, mais cependant assez distincte pour être entendue de Saugor :
— Les fleurs de lotus! les fleurs de Siva dieu du mal! que se passe-t-il donc?
Saugor ne sembla pas croire que cette question lui fût adressée, car il garda le silence.
Djella poursuivit, après avoir froissé le bouquet sous ses doigts :
— Il y a quatre fleurs.
— Oui, maîtresse, répondit Saugor.
— Alors, les envoyés sont quatre?
— Oui, maîtresse.
— Quand sont-ils arrivés?
— A l'instant.
— Personne ne les a vus?
— Personne.
— C'est bien, qu'ils attendent! Va les retrouver, Saugor, et annonce-leur de ma part que leur attente ne sera pas longue.
L'Indou sïnclina comme il l'avait fait au moment de son entrée, et sortit du boudoir dont les tentures retombèrent derrière lui.
Malgré leur extrême brièveté, les répliques que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs avaient donné à la princesse le temps nécessaire pour dominer Témotion causé dans le premier moment par la vue des fleurs de lotus.
Ce fut donc avec un sourire aux lèvres qu'elle renoua l'entretien interrompu, et qu'elle dit à Georges Malcolm, du ton le plus gracieux et de l'air le plus naturel :
— Ainsi, c'est bien convenu, le malentendu qui pendant quelques secondes nous a divisés, n'a plus de raison d'être. Nous sommes amis ; donnez-moi donc votre bras, sir Georges, et menez-moi rejoindre mes hôtes qui ne doivent absolument rien comprendre à noire absence si prolongée.
Le jeune Anglais, heureux d'être enfin délivré
d'un entretien qui le mettait à la torture, s'empressa d'obéir et reprit avec Djella le chemin de la terrasse.
Le crépuscule venait de succéder aux dernières tîlarté du jour.
Nos lecteurs n'ignorent pas que, sous le ciel des Indes, la nuit remplace presque sans transition le crépuscule. Déjà des esclaves noirs, porteurs de torches et semblables à des cariatides d'ébène, éclairaient les convives dont plusieurs savouraient encore les sorbets et les boissons glacées.
John Malcolm fit quelques pas à la rencontre de Djella, toujours appuyée sur le bras de Georges.
— Mon fils est bien heureux, princesse, — lui ditil, — c'est pour lui que vous nous abandonniez I il a des privilèges que nous lui envions tous!
— Votre fils me parlait de ses projets d'avenir, sir John, — répondit Djella, — de son prochain mariage, de son amour pour sa fiancée ; je me plaisais à l'entendre m'accepter ainsi pour confidente de ses tendres et douces émotions, et je lui témoignais de mon mieux l'intérêt profond et sincère que je prends à son bonheur futur.
Ceci fut dit avec un calme si parfait, si souriant en quelque sorte, que Georges ne pouvait en croire ses oreilles, tant il lui semblait invraisemblable que la princesse Djella pût joindre un si grand talent de comédienne à une telle profondeur de dissimulation.
Lord Singleton s'était approché, et il avait entendu les dernières paroles de Djella.
— C'est-à-dire, — s'écria-t-il en riant, — c'est-à-
dire que notre amoureux, égoïste comme ils le sont tous, vous détaillait par le menu les charmes de sa gracieuse fiancée, et s'inquiétait fort peu, princesse, de vous retenir loin de nous !
— Milord, milord, — répondit la princesse, — vous êtes d'une perspicacité rare !... impossible de rien vous cacher... vous avez deviné juste... c'est parfaitement cela... mais il faut pardonner beaucoup à la fièvre d'amour.
— Fièvre qu'il est impossible de ne pas comprendre devant vous, madame, devant vous si bien faite pour l'ipspirer ! — répliqua lord Singleton avec une galanterie quelque peu surannée.
— Ah! milord, — s'écria la princesse en riant, — ce n'est point à moi qu'il faut dire de si charmantes choses! gardez ces louanges délicates pour miss Mary Burtell, la radieuse et éblouissante fiancée ! c'est à ses pieds qu'il faut égrener le collier de vos flatteries qui, perles douteuses avec moi, deviendront pour elle perles vraies.
La conversation continua quelques minutes encore sur ce ton, puis le gouverneur de Bénarès ajouta :
— Et maintenant, princesse, il nous reste à vous remercier une fois encore de votre splendide hospitalité, et à prendre congé de vous.
— Eh! quoi, milord, vous voulez partir? — demanda la jeune femme d'un ton de reproche, — et vous songez à m'enlever déjà mes hôtes?
— L'obscurité succède au crépuscule, — dit sir John Malcolm, — et nous avons le désir d'être de retour à Bénarès avant minuit.
— Que votre volonté soit faite, messieurs... La liberté de mes hôtes, dans mon logis, doit être complète.
— Princesse, — reprit lord Singleton, — permettez-moi de vous rappeler la parole donnée. Aprèsdemain, grâce à vous n'est-ce pas, mon bal aura sa reine ?
— J'ai promis.
— Et vous vous souviendrez?
— Ohî soyez tranquille, milord, je n'oublie jamais.
On entendait les chevaux, tenus en main par les valets, piaffer dans la cour de palais.
Les adieux furent échangés.
Lord Singleton et le civilian baisèrent les belles mains de Djella.
— Sir Georges, — dit cette dernière au moment où le jeune Anglais s'inclinait devant elle pour lui baiser la main à son tour, — n'oubliez pas qu'aprèsdemain, au bal de milord gouverneur, vous me présenterez miss Mary, votre adorable fiancée.
Ces paroles furent prononcées d'un ton qui n'avait rien que de naturel, et néanmoins elles firent passer un frisson dans les cheveux de Georges Malcolm.
11 répondit cependant :
— J'aurai cet honneur, princesse.
— J'y compte, sir Georges, et je saurais' vous le rappeler, si votre mémoire était infidèle.
Des torches brillaient au loin dans la nuit comme des lucioles fugitives et le bruit du galop des che-
vaux, lancés à toute vitesse surlaroute deBénarès, s'affaiblissait de plus en plus.
Djella, reetée seule à une fenêtre, suivait d'un regard vague ces lueurs errantes; elle écoutait d'une oreille distraite ces bruits prêts à s'éteindre.
A la voir ainsi, muette, immobile, plus pâle encore que de coutume, le sein ému, la respiration haletante, on aurait pu conjecturer presque à coup sûr qu'une poignante angoisse l'obsédait, qu'une profonde et douloureuse blessure produisait en elle un anéantissement passager du corps et de l'àme.
Cette crise fut d'ailleurs de courte durée. Djella redressa sa taille souple, passa ses deux mains sur son front, secoua la tête à deuxou trois reprises, comme pour chasser violemment une pensée pénible et, quittant la fenêtre, elle murmura d'une voix presque indistincte :
— L'outrage n'est mortel que s'il reste impuni ! Qu'importe la grandeur de l'insulte, quand la vengeance ne lui cède en rien?... Malheur à qui me dédaigne et me foule aux pieds!... Malheur à qui me préfère une rivale!... J'effacerai la tache ou j'y perdrai mon nom I Ah ! race maudite des Européens !... Notre territoire et notre cœur, ils foulent tout sous leurs pieds I Mais patience !... Le jour approche où leur pouvoir exécré dans les Indes ne sera qu'un souvenir !
Tout en disant ce qui précède, Djella s'était approchée d une table placée au milieu de la pièce et frappait sur un timbre.
Saugor apparut aussitôt avec ses formes accou-
lumées de respect, et il attendit pour parler que la princesse l'interrogeât.
— Le dernier des Anglais, valets et maîtres, at-il quitté le palais? — lui demanda-t-elle.
— Oui, maîtresse ; il ne reste pas un seul étranger dans l'enceinte du palais et dans celle des jardins.
— Tu en es sûr?
Saugor fit un signe affirmatif. Djella continua :
— Ceux de nos frères qui apportent les fleurs de lotus, t'ont-ils parlé?
— Oui, maîtresse.
— D'où viennent-ils?
— De l'orient, de l'occident, du midi et du septentrion.
— Sais-tu leurs noms ? as-tu vu leurs visages?
— J'ignore leurs noms, et leur visage se cache sous un voile épais. C'est devant vous seulement que tombera ce voile. Faut-il les amener ici?
— Oui, je suis prête à les recevoir.
Saugor sortit.
— Quelles nouvelles m'apportent-ils ? — murmura Djella restée seule. — Quelles sont les volontés de Siva, dieu farouche? Demande-t-il du sang anglais. Ses ordres, quels qu'ils soient, me trouveront docile!..Ah! les voici... je vais savoir.
La porte s'ouvrait en effet et quatre hommes, introduits par Saugor qui s'effaçait pour les laisser passer, faisaient leur entrée dans le salon et venaient se prosterner à demi devant la princesse.
De longs crêpes noirs, posés sur leurs têtes et retombant sur leurs épaules et sur leurs poitrines, ne permettaient point de distinguer leurs traits.
Djella les salua du geste, et leur dit d'une voix solennelle :
— Les messagers du dieu sonl devant la reine des Phansigars et desThugs!... aucun regard curieux ne les épie, aucune oreille indiscrète ne les écoute... qu'ils parlent à visages découverts.
Les nouveaux venus, obéissant à celle qui sans doute avait sur eux droit de commandement absolu, soulevèrent leurs voiles, et Djella ne put réprimer un mouvement de surprise en les reconnaissant.
— Le fakir Souniacy ! — s'écria-t-elle, — Azkbar ! Djaal!... Holcar!...
— Les plus grands après vous parmi les chefs desThugs! — répondit le fakir, sorte de gorille repoussant, dont le corps maigre et velu était surmonté d'une tête chauve et hideuse.
— Frères, — reprit la princesse, — soj^ez les bienvenus dans le palais de votre reine!... Gloire à Siva et à Bowhanie qui vous ont amenés jusqu'à moi !... Vous m'avez fait remettre par Saugor les fleurs de lotus, ces fleurs mystérieuses et sacrées, qui pour nous seuls ont un sens précis et remplacent de longs messages î il y a donc un danger sur nous?
— Oui, — répondit Akbar.
— D'où vient-il ?
— D'un Anglais.
— Quel est cet Anglais ?
— Un civilian de la Compagnie des Indes... un grand juge.
— Un grand juge! — répéta la princesse, — expliquez-vous, Abkar, j'attends.
• — Cet Anglais a fait un serment... — dit à son tour le fakir Souniacy.
— Lequel?
— Il a juré, dût-il y laisser sa vie, de découvrir toutes les ramifications de la terrible et mystérieuse association des Thugs, et d'anéantir l'œuvre des fils de Bowhanie,en la frappant au cœur.
— Et, — murmura Djella, — depuis qu'il a juré, il cherche...
Djella fit un signe dédaigneux.
— Que nous importe ? — répliqua-t-elle, — qu'il cherche! il ne trouvera rien.
— Il a trouvé déjà ! — dit le fakir avec une sorte de rage.
— C'est impossible !
— C'est la vérité cependant.
— Que sait-il donc?
— Beaucoup de choses! — De faux frères lui ont livré ou vendu de dangereux secrets... — Il tient la piste!... Oui, il la tient, et ce limier maudit ne la lâchera plus ! . . . Qu'il fasse un pas en avant et le cœur même de notre association sera menacé ! !
— Les chemins dans lesquels il marche sont encore ténébreux ! — dit Holcar. — Il ne possède pas un nom... il ne connaît pas un visage, mais la lumière est prête à jaillir, dissipant l'ombre qui nous enveloppe et nous cache à ses yeuxf... Demain peut-être il saura tout... Demain peut-être le chefs et la reine n'auront plus de masques pour lui...
Djella frappa du pied, ses narines se dilatèrent,
— sa lèvre se crispa, — des rayonnements farouches jaillirent de ses yeux.
— Et l'Angleterre triompherait!... — s'écriat-elle d'une voix stridente, — et nous ne pourrions rien désormais pour affranchir les Indes de sa domination maudite!... — Non! non! et cent fois non!... cela ne sera pas !... je le jure par mes ancêtres, je le jure par nos dieux, cela ne sera pas !...
— Princesse, — murmura le fakir, — vous êtes la fille de Bowhanie, et c'est la déesse votre mère qui dicte vos paroles...
— Elle fait brûler mon sang dans mes veines î...
— répondit Djella. — Elle m'inspire une sainte fureur !
— Vous connaissez le péril, maintenant... — reprit le fakir, — qu'ordonnez-vous?...
Djella sembla se recueillir pendant un instant, puis, au lieu de répondre à la question qui venait de lui être adressée, elle interrogea.
— Fakir, — dit-elle, — vous êtes aimé du dieu Siva, et sa sagesse réside en votre esprit... — A ma place, que feriez-vous?
— Je frapperais ! — répliqua Souniacy sans hésiter, — il nous faut la vie de cet homme !...
— Du sang!... —murmura la princesse, — il faut du sang?...
— Oui... du sang étranger... du sang maudit!.,. sinon, le nôtre et celui de nos frères va couler bientôt à flots...
— Vous avez raison, fakir... — ce civilian mourra...
— Quand?
— Dans la nuit de demain.
— Où l'immolera-t-on?
— Dans le vallon des mystères... Au cimetière des éléphants... Devant l'idole de Siva...
— Ce sera fait...
— Maintenant, — reprit Djella, — maintenant que cet homme est condamné, dites-moi son nom!
Ce fut Djaal qui répondit :
— Sir John Malcolm, civilian de Bénarès... Djella fit un mouvement d'effroi, et quelques
gouttes d'une sueur froide perlèrent à la racine de ses cheveux.
— John Malcolm ! — murmura-t-elle avec une terreur involontaire, — John Malcolm... et c'est son père 1...
L'émotion de la jeune femme ne pouvait échapper à des regards aussi clairvoyants que ceux des quatre messagers.
Le fakir Souniacy, — usant des privilèges que lui donnait sa réputation d'intime ami du dieu Siva, — prit une attitude presque hostile.
— On dirait, on croirait que la princesse Djella se trouble!... ou qu'elle hésite!... — s'écria-t-il en attachant sur notre héroïne ses yeux phosphorescents. — Maintenant que la princesse sait le nom de notre implacable et dangereux ennemi, songerait-elle à l'épargner?...
Djella avait déjà repris tout son sang-froid.
— L'épargner ! — répondit-elle avec un mouvement d'épaules ironique, — allons-donc, Souniacy, vous ne le croyez pas ! J'hésite si peu que c'est moimême qui vous livrerai la victime...
Elle frappa sur le timbre.
— Princesse, — demanda Djaal, — que faitesvous?
— J'appelle Saugor. Oh! soyez sans crainte, on peut se fier à lui.
L'Indou gigantesque apparut aussitôt.
— Ecoute-moi, Saugor, — continua la princesse, — et retiens chacune de mes paroles. ïu connais sir John Malcolm, civilian de Bénarès?
— Je le connais.
— Tu sais où il demeure?
— Je le sais.
— Eh bien ! il faut que dans la nuit de demain sir John Malcolm soit dans nos mains, garrotté, bâillonné, hors d'état de se défendre ou de pousser un cri d'appel.
— Il y sera, maîtresse, — répondit simplement Saugor, — comme si Djella venait de le charger de la mission la plus naturelle.
— Ce n'est pas tout, — reprit la princesse.
— Ordonnez, maîtresse et, quoi qu'il faille faire, Saugor le fera.
— Il faut éviter de donner l'alarme dans le bengalow du civilian, et nous apporter tous les papiers qu'on trouvera chez lui.
— Nous aurons les papiers comme nous aurons l'homme, ^- murmura Saugor.
— C'est bien! Je compte sur toi ! Et vous, messagers du Dieu et chefs de l'œuvre sacrée, partez et rassemblez nos frères ! Demain, au cimetière des éléphants, quand sonnera minuit, ils verront comment la reine des Phansigars et des Thugs fait
respecter les secrets des fils de Bowhanie ! Allez I Le fakir et les trois autres chefs replacèrent sur
leurs têtes les voiles de crêpe noir, et s'éloignèrent
après s'être presque prosternés aux pieds de la
princesse. — Saugor les suivit.
— Ahl Georges Malcolm, — murmura Djella
aussitôt qu'elle se trouva seule, — dans la nuit de
demain commencera ma vengeance I