LE CIMETIERE DES ELEPHANTS
Un peu plus de vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis le moment où la princesse Djella avait congédié les Messagers de l'œuvre terrible^ — (ainsi que se nommaient eux-mêmes les sectateurs de la religion de Bowhanie, la sanglante déesse du meurtre et de l'extermination), — en leur donnant rendez-vous pour la nuit suivante, dans les mystérieuses profondeurs du cimetière des éléphants.
Il était onze heures du soir. — Degrands nuages orageux, chassés par une brise de sud-ouest, couraient sur la surface du ciel, comme l'écume des vagues sur la surface de l'océan, et tantôt cachaient, tantôt dévoilaient le disque arrondi de la lune, surgissant derrière la crête des collines rocheuses et pareil à un immense bouclier de cuivre rougi au feu.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien franchir avec nous l'étroit défilé, sorte de couloir en zigzag, taillé jadis dans le granit par quelques convulsions
de la nature, et qui seul permettait de pénétrer dans l'intérieur du vallon sacré.
Avant de raconter les scènes bizarres, effrayantes et terribles auxquelles ce vallon allait servir de cadre, nous devons en donner une description rapide; ici, comme au théâtre, la connaissance du décor est nécessaire et même indispensable pour l'intelligence du drame.
Le cimetière des éléphants, nous l'avons dit dans l'un des précédents chapitres, affectait la forme d'un cirque allongé.
De hautes masses de rochers décharnés et taillés à pic l'enfermaient de toutes parts.
De gigantesques carcasses d'éléphants, étendues dans les hautes herbes et parmi les larges feuilles de cactus aux fleurs pourpres, tranchaient, par leur blancheur d'ivoire sur les profondeurs sombres de la gorge, lorsqu'un rayon de lune, les effleurant au passage, les mettait vigoureusement en relief.
Çà et là des entassements de roches difformes, rongées par les mousses et les lichens et disséminées à la base des murailles de granit, ressemblaient à ces blocs sur lesquels les fureurs de l'océan s'épuisent en vain, depuis des siècles, le long des plages les plus abruptes de Bretagne et de Normandie.
L'ouverture d'une caverne à demi dissimulée par des végétations parasites, formait une sorte de grande tache noire et irrégulière dans l'un des contreforts de ces falaises imposantes.
La statue du dieu Siva, barbouillée de couleurs
vives, et signalée la veille par la curiosité de Georges Malcolm, se dressait toujours sur son socle de pierre au milieu dii cimetière.
Au moment où nous venons de pénétrer dans le vallon sacré, un trépied rempli de charbons ardents, d'oii s'échappait une lueur bleuâtre et intermittente, se trouvait au pied de la statue du Dieu.
Au pied du trépied, et le dominant de toute la hauteur de sa grande taille, se tenait debout une femme entièrement vêtue de rouge. Elle n'était plus jeune, mais son visage pâle et amaigri offrait encore quelques traces d'une beauté jadis éclatante. Sur ses épaules retombaient, avec les plis de son voile rouge, les longues mèches de ses cheveux noirs, semés çà et là de nombreux fils d'argent.
Cette femme se nommait Jubbée et jouissait d'un crédit immense sur tous les chefs de la grande conspiration indienne, et sur la pricesse Djella elle-même.
Elle était grande prêtresse de la principale pagode de Bénarès, consacrée au culte de Bowhanie.
A elle, disait-on, appartenait la tâche sainte de veiller sur les talismans de la déesse, sur ce voile et sur cet anneau qui doivent jouer un rôle capital dans notre récit.
Autour de Jubbée se prosternaient, la face contre terre, un certain nombre d'Indous à la tête rasée.
La prêtresse, qui venait de prononcer à demivoix des prières, des invocations ou des conjurations, fît entendre une sorte d'exclamation gutturale et bizarre.
Les Indous prosternés se relevèrent aussitôt et se tinrent debout, la face inclinée et les mains jointes.
— Que faites-vous ici? — demanda Jubbée. L'un des Indous prit la parole et répondit au
nom de ses compagnons :
— Nous obéissons aux ordres qui nous ont été donnés.
La prêtresse reprit :
— Quels sont ces ordres ?
— De venir et d'attendre.
— Êtes-vous les fils de l'œuvre terrible ?
— Oui.
— La preuve ?
Le premier Indou souleva la manche flottante de son vêtement et découvrit son bras presque jusqu'à l'épaule.
Une empreinte bleuâtre, une sorte de tatouage, semblable, sinon pour la forme du moins pour l'apparence générale, à ces dessins hideux, tracés dans la chair avec des pointes d'aiguille et de la poudre à canon, et dont les marins et les forçats se montrent si friands, illustrait, un peu au-dessus du coude, la partie la plus charnue du bras de chacun des Indous.
Celui qui s'était fait l'interprète des autres, dit alors :
— Voici la marque de Bowhanie, tracée dès l'enfance sur notre chair en caractères ineffaçables. Que la prêtresse regarde.
En même temps l'Indou approchait son bras de la flamme, afin de mieux éclairer l'empreinte. I. 16
— C'est bien ! — fit Jubbée au bout d'un instant, puis, désignant le trépied, elle ajouta : — L'âme de Siva, dieu du mal, réside au milieu de ces flammes I qu'apportez-vous au dieu?
Trois Indous se détachèrent du groupe et parlèrent touràtour.
— Les poisons des Jungles, — murmura le premier.
— Le lasso qui tue, — dit le second.
— Le couteau qui va droit au cœur, — s'écria le troisième.
Jubbée prit dans une boîte d'argent, suspendue à sa ceinture, une pincée d'une substance inconnue, et la jeta dans le brasier.
Aussitôt jaillit une flamme rouge et tourbillonnante, d'une hauteur prodigieuse et, pendant la durée d'une seconde, cette flamme illumina le cimetière des éléphants dans toute son étendue.
Les Indous épouvantés se laissèrent tomber sur le sol, comme si la plus terrible de leurs divinités venait de se révéler à eux.
Un sourire dédaigneux crispa les lèvres de Jubbée et son regard, en se fixant sur les Indous prosternés à ses pieds, exprima tout le mépris que lui causait leur grossière crédulité.
— Vous êtes bien ceux que j'attendais, et Dieu daigne accepter votre offrande! — dit-elle ensuite d'une voix ferme. — Allez, le lasso d'une main et le couteau de l'autre, vous poster en embuscade dans les angles du défilé qui conduit au cimetière. — Vous laisserez arriver nos frères jusqu'ici, mais vous tuerez sans pitié quiconque ne pourra
VOUS répondre djella, quand vous aurez murmuré : sivA.
Les Indous s'étaient déjà relevés.
— Ce sera fait, — balbutièrent-ils en s'inclinant, et ils prirent la direction du défilé.
La prêtresse, restée seule, jeta des charbons sur le brasier pour en raviver la flamme, puis elle s'assit sur le socle de l'idole, et elle attendit.
Dix ou douze minutes s'écoulèrent. Un silence profond régnait dans le cimetière et dans la campagne.
Tout à coup Jubbée tressaillit et releva la tête. Un chant bizarrement rythmé, qui semblait répété par de nombreuses voix, retentissait au loin et se rapprochait rapidement.
— Les voici ! — murmura la prêtresse.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis les
chants retentirent dans l'enceinte même du vallon et devinrent complètement distincts.
C'étaient des strophes empruntées au sombre poème des Ramayanas, strophes sauvages, sanglantes pour ainsi dire, rendues plus terribles encore par l'expression sinistre des voix qui chantaient.
Voici ce que disaient ces voix :
Des éclairs brûlants de ton âme, Diea du meurtre, sombre Siva, Ta nourris la céleste flamme Qui vit sur le mont Béomah!
Roi du feu, parle à la tempête, La tempête, t'obéira!
Roi du sang, le couteau p'apprête !
L'Inde antique refleurira.
Tandis que les échos de l'étroit valloD répétaient ces refrains sanguinaires, une multitude d'hommes, uniformément vêtus du costume de la caste plébéienne, défilaient au milieu des roches et venaient former un grand cercle autour de la statue de Siva.
Les chants continuaient cependant, avec une expression de plus en plus farouche, — expression digne des paroles :
Allume les torches de guerre !
Fais briller l'éclair des poignards !
L'heure approche!... Rougis la terre Du sang versé sous tes regards.
Roi du feu, parle à la tempête, La tempête t'obéira!...
Roi du sang, le couteau s'apprête !
L'Inde antique refleurira!
Le cercle s'élargissait toujours autour de l'idole. Tout à coup il s'entr'ouvrit respectueusement pour laisser passer de hauts personnages devant lesquels s'inclinèrent tous les fronts.
C'étaient la princesse Djella, le rajah Doorgal- Sahib, le fakir Souniacy, Akbar, Holcar et Djaal.
Ils s'avancèrent jusqu'auprès de Jubbée, suivis de deux Indous qui portaient une corbeille recouverte d'un voile noir. — Ils déposèrent cette corbeille aux pieds de l'idole.
Alors Djella fit un signe à la prêtresse qui se pencha vers elle, et les deux femmes échangèrent quelques mots tout bas.
Après ce rapide entretien, Jubbée se redressa et.
se tournant du côté de la foule, elle fit un entendre une exclamation monosyllabique qui sans doute offrait un sens net et précis, car le silence le plus profond s'établit aussitôt et tous les visages exprimèrent la curiosité et l'attention.