‹ La maîtresse masquéeChapitre 24 sur 26 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

La prêtresse Jubbée prit alors la parole.

— Fils de l'œuvre terrible, — dit-elle, — adorateurs de Siva, dieu du mal, et de Bowhanie, déesse de la destruction, vous avez pénétré dans le lieu de mystères ! ! Le dieu qui vous commande la haine et la vengeance est au milieu de vous! il vous écoute ! il vous entend ! chantez l'hymne du dieu!

Toutes les voix reprirent en chœur :

Roi du feu, parle à la tempête, La tempête t'obéira !

Roi du sang, le couteau s'apprête !

L'Inde antique refleurira!

Les voix se turent, et les Indous dont nous avons parlé déposèrent auprès du trépied la corbeille recouverte d'un voile noir.

— Que contient la corbeille sacrée? — demanda la prêtresse.

Ce fut le fakir Souniacy qui répondit :

— L'oiseau de nuit, qui chante la mort I

— Enlevez le voile!

Un des Indous se pencha pour exécuter cet ordre, mais Jubbée l'arrêta.

— Attendez ! — dit-elle.

Ensuite, se tournant de nouveau vers la foule, elle ajouta.

— Si l'oiseau s'envole sans venir brûler ses ailes à la flamme du trépied, et si vous l'entendez au loin pousser son cri sinistre, c'est que le Dieu est pour nous, c'est qu'il nous protège, c'est que toutes nos entreprises réussiront! 1 Vous avez compris?

— Oui, — murmura la foule.

— Maintenant, faites.

L'Indou enleva le voile et découvrit un hibou gigantesque, dont les prunelles phosphorescentes étincelaient dans l'obscurité.

L'oiseau nocturne parut hésiter un instant, puis il déploya ses larges ailes, prit son vol et, sans même approcher du trépied, se perdit dans l'espace.

La foule ne respirait plus.

— L'oiseau n'a pas touché la flamme, — s'écria la prêtresse avec un accent de triomphe ; — maintenant soyez attentifs et prêtez l'oreille.

Une ou deux secondes s'écoulèrent, puis le hululement du hibou retentit au loin.

— Vous avez entendu ?... reprit Jubbée, gloire à Siva qui nous protège,

— Gloire à Sival! — répétèrent les Indous.

— De tels présages ne sauraient mentir, — murmura la princesss Djella, dont l'àme, nos lecteurs

le savent, était accessible à toutes les superstitions religieuses. — Saugor a réussi!

A cet instant précis, et comme pour confirmer la conviction de la princesse, une sorte de sifflement cadencé retentit à trois reprises à l'entrée du cimetière des éléphants.

— C'est Saugor! — s'écria Djella.

Presque aussitôt après, le gigantesque Indou s'inclinait devant la princesse.

— Eh bien, Saugor? — lui demanda-t-elle "vivement.

— J'ai obéi, — répondit-il.

— Et tu as réussi ?

— J'ai réussi.

— Alors, il est là?

— Oui.

— Amène-le devant nous.

— J'y vais.

Djella gravit l'une des marches de granit du piédestal de la statue de Siva, afin de dominer la foule et, d'une voix retentissante comme le clairon qui donne le signal des batailles, elle s'écria :

— Fils de l'œuvre terrible, savez-vous pourquoi je vous ai rassemblés cette nuit, en ce lieu? c'est pour vous y montrer un ennemi ! un ennemi vaincu! Enfants de Bowhanie, vous allez être témoins de la justice de Bowhanie.

Les pas d'un cheval retentissaient dans l'enceinte même du cimetière des éléphants. Ce cheval, conduit par Saugor, traversa la foule qui s'entrouvrit pour lui livrer passage, et quand il eut pénétré dans le cercle que les clartés du brasier rendaient fai-

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blement lumineux, on put voir qu'il portait un fardeau humain. Ce fardeau, c'était John Malcolm, solidement attaché sur la selle; ses mains étaient liées derrière son dos; un bandeau lui couvrait les yeux ; un bâillon posé sur sa bouche ne lui permettait de faire entendre ni un appel ni une plainte.

A la vue de cet homme ainsi garrotté, une sorte de frémissement sourd courut dans les rangs de la multitude.

— Qu'il soit libre et que son bandeau tombe I — dit la princesse d'une voix impérieuse.

Les liens qui maintenaient John Malcolm sur sa monture furent aussitôt dénoués; des mains vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent de la selle et le placèrent debout en face de Djella; en même temps son bandeau et son bâillon tombèrent, lui rendant à la fois l'usage de la vue et celui de la parole.

Pendant quelques secondes le civilian promena autour de lui des regards vagues et indécis.

Ses yeux, endoloris par la pression du bandeau, avaient peine à distinguer les objets, et ne pouvaient reconnaître les visages.

— Oti m'a-t-on conduit? — demanda-t-il d'une voix ferme. — Quelle est cette foule qui m'entoure? Où suis-je, et que veut-on de moi ?

Djella fît deux pas en avant et répondit :

— Je vais vous le dire, John Malcolm !

Le civilian ne put retenir une exclamation de surprise.

— La princesse Djella ! -- s'écria-t-il.

— Oui, moi I

— Suis-je bien éveillé? Est-ce un rêve?

— Non ce n'est pas un rêve.

— Mais alors, — reprit John Malcolm, — il est évident que je n'ai rien à craindre. Je suis la victime de quelque malentendu, de quelque erreur, et peut-être pourrez-vous m*expliquer, princesse, comment il se fait que ma maison paisible ait été envahie, il y a deux heures, par une bande de démons qui m'ont garrotté, bâillonné, attaché comme un cadavre sur un cheval fougueux, et traîné jusqu'ici...

Djella répondit d'un ton calme :

— Vous seriez bien surpris, n'est-ce pas, John Malcolm, si je vous disais que tout cela s'est fait par mon ordre?

— Plus que surpris, madame, et ma surprise irait à coup sûr jusqu'à l'incrédulité.

— Vous auriez tort, John Malcolm car, je vous l'affirme, ceux qui se sont emparés de vous, n'ont fait que mobéir.

— Vous obéir ! mais alors pourquoi cette violence envers l'homme qui s'asseyait, hier encore, à votre table, et que vous appeliez votre ami.

— Je vais vous l'apprendre.

— J'attends!!

— C'était pour donner satisfaction au plus cher de vos vœux.

— Au plus cher de mes vœux ! — répéta le civilian.

— Oui.

— Je vous écoute, madame, mais je ne vous comprends pas.

— Oh! soyez tranquille, je vais m'expliquer.

— Faites le donc...

— Depuis que vous êtes dans les Indes, John Malcolm, depuis que vous occupez, pour la présidence de Bénarès, les fonctions de civilian, vous usez votre vie à la poursuite d'une idée...

— Laquelle ?

— Celle-ci : vous voulez à tout prix, et par tous les moyens, pénétrer un secret terrible, et l'objet de vos recherches infatigables fait devant vous chaque jour comme se disspe une vapeur aux premiers rayons du soleil. Vous poursuivez un fantôme, le fantôme vous échappe ! est-ce vrai?

— C'est vrai.

— Eh bien, connaissant votre rêve, j'ai voulu le réaliser I Le but si ardemment convoité reculait devant vous ! J'ai voulu d'un seul élan vous conduire jusqu'au but.

Djella s'interrompit.

— Ce but, — demanda le civilian, — quel est-il? La princesse reprit :

— Ces fils de Bowhanie, la sombre déesse du meurtre et de l'extermination, ces Thugs mystérieux, qui ont fait le serment d'effacer de la poussière des Indes les traces des pas du dernier Anglais ! Ces Phansigars, rusés comme le serpent, et comme lui mortels,, ces invisibles ennemis, vous les cherchiez en vain! Je vais, moi, vous les montrer en face, et non seulement eux, mais leurs chefs, mais leur reine !

John Malcolm était haletant.

Djella reprit d'une voix de plus en plus haute :

— Voici le rajah Doorgal-Sahib! voici Akbar! voici le fakir Souniacy 1 voilà Holcar! voilà Djaal, et enfin, les dominant tous, la suprême maîtresse, celle devant qui tous se prosternent et qui tient tout dans sa main, moi, la princesse Djella.

— Vous, — s'écria John Malcolm, — vous !

— Oui, moi! Voilà pourquoi vous êtes ici.

— Merci, madame, — répliqua le civilian avec cette audace qui ne manque jamais aux cœurs héroïques dans les situations désespérées : — vous avez fait la lumière, elle ne s'éteindra pas. Maintenant que je sais, je n'oublierai plusl

— Pour se souvenir, il faut vivre ! — s*écria Djella, — et vos minutes sont comptées!

— Je vous dis que justice sera faite!

Djella haussa les épaules.

— Insensé, — murmura-t-elle, — insensé qui va mourir et qui parle de justice !

— Si ce n'est la mienne, ce sera celle de Dieu I

— C'est notre Dieu qui commande votre mort !

— Et le mien saura me venger.

— Nous défions sa vengeance!

— Qu'importent vos défis? Quand vient le jour et quand sonne l'heure, il sait atteindre ceux qui le bravent.

— Nous verrons.

Puis, s'adressant auxindous, la princesse ajouta:

— Nos secrets doivent être inviolables! Malheur à quiconque voudra pénétrer les Mystères de

l'Inde î II périra comme cet homme va périr! Enfant de Bowhanie, faites votre devoir.

Deux Indous sortirent de la foule et se rapprochèrent du civilian.

L'un tenait un lasso, l'autre était armé d'un poignard.

— Ah! maudits, — s'écria John Malcolm avec la rage de l'homme courageux qui se voit assailli lâchement. — Je suis sans armes, mais je me défendrai! Je lutterai contre vous avec mes ongles, avec mes dents, comme lutte un tigre entouré de chacals ! ! !

Tout en disant ce qui précède, Johm Malcolm fit un appel à toute son énergie, rassembla toutes ses forces, et sachant bien qu'il allait mourir, mais voulant vendre chèrement sa vie, il bondit sur celui des deux Indous qui tenait le poignard.

Lutte héroïque... Lutte inutile !

Le second Indou, lui jetant le lasso autour du corps, le priva de l'usage de ses bras et paralysa ses mouvements.

— Les lâches ! — hurla John Malcolm. — Oh ! les lâches! les lâches!

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