‹ La maîtresse masquéeChapitre 4 sur 26 · LE REVEIL · texte numérisé non relu

LE REVEIL

— Que dois-je faire maintenant? — demanda Kazil.

— Ce que tu aurais fait hier sans l'orage!... conduire à Bénarès ces deux étrangers... — répliqua Saugor.

— S'ils m'interrogent, que faut-il répondre?

— Tu n'as rien vu... tu ne sais rien, sinon qu'ils ont dormi longtemps...

— J'obéirai...

— J'y compte... — Les fils de Bowhanie obéissent toujours et ne parlent jamais...

Sir Georges et Stop firent, en même temps, un mouvement léger. Saugor s'élança dans l'ouverture béante et la dalle soulevée reprit sa place...

Quatre ou cinq secondes s'écoulèrent, puis le maître et le valet ouvrirent les yeux à la fois.

Le premier regard de sir Georges interrogea les murailles de la salle voûtée ; — il en reconnut la

coupole sombre, les bas-reliefs bizarres, et un étonnement sans bornes se peignit sur sa figure.

— Allons, — murmura-t-il avec un désappointement manifeste, — ce n'est que trop vrai... j'ai rêvé!...

De son côté, Stop balbutiait en se frottant les reins :

— Goddam! que le diable emporte les Indes! Cette pagode maudite est plus humide qu'un caveau sans soupirail! — J'ai bien dormi, mais je sens des picotements dans mon échine, et voilà qu'un lumbago me pend à l'oreille, comme si j'avais chassé la sauvagine tout l'hiver dans les marais du Northumberland! sans compter que l'estomac me travaille!... oh! mais il me travaille!... c'est étonnant!... Qu'est-ce que j'ai donc? on dirait que j'ai faim...

Sir Georges quitta les coussins, s'approcha de l'ouverture qui mettait la chambre en communication avec les ruines, et regarda au dehors.

Il prit les lueurs blanches de la lune pour les premières clartés de l'aube.

— Notre sommeil a duré longtemps, — dit-il à haute voix, — et voici le jour qui se lève...

— Vous vous trompez, — dit le jeune Indou.

— Comment? — demanda sir Georges.

— Ce n'est pas le jour, c'est la lune.

— Quoi! — s'écria l'Anglais, — la lune si brillante et dans un ciel si pur! L'orage de cette nuit s'est donc bien vite et bien complètement dissipé?

— Depuis hier, maître...

Georges Malcolm attacha sur Kazil un regard interrogateur.

— Depuis hier? — répéta-t-il, — je ne te comprends pas... que veux-tu dire?

— A partir de notre entrée dans ces ruines, — répondit l'enfant, — deux fois douze heures se sont écoulées!... Le jour a succédé à la nuit... puis la nuit a remplacé le jour...

— C'est impossible! — s'écria Georges.

— Maître, j'ai dit la vérité ! — Vous dormiez tous les deux, et votre sommeil était si profond que je n'ai pas osé l'interrompre.

— Je le crois. Votre Honneur ! je le crois ! — appuya Stop avec conviction, — tout s'explique et mes crampes du pylore cessent de m'inquiéterl Désormais je connais mon mal... Depuis plus de vingt-quatre heures, je n'ai rien mangé, et je meurs de faim! Que Votre Honneur interroge sa conscience... je veux dire son estomac... il doit être aussi mal accommodé que le mien... Car enfin, Votre Honneur est à jeun comm'e moi...

— C'est ce qui te trompe... — répliqua Georges en examinant Kazil avec une extrême attention, et en étudiant pour ainsi dire sa physionomie.

— Votre Honneur a déjeuné?

— Déjeuné, non... mais soupe.

— Ah! bah! Et quand cela!...

— La nuit dernière...

— Ici?

— Non.

— Où donc?

— Je n'en sais rien.

— Votre Honneur veut rire! Votre Honneur se moque de moi !

— Je n'ai, de ma vie, parlé plus sérieusement...

— Mais alors Votre Honneur n'aurait donc pas dormi tout le temps?...

— Peut-être... qu'en pense Kazil?...

Pendant les répliques entre le maître et le valet, la physionomie du jeune Indou était demeurée impassible. — On aurait pu croire qu'il n'entendait pas.

Lorsque sir Georges Malcolm s'adressa directement à lui, il répondit :

— Depuis notre arrivée ici, maître, j'ai veillé sur vous... et vos paupières ne se sont pas même soulevées...

L'accent de Kazil était tellement affirmatif, et empreint d'une sincérité si naïve, que le jeune Anglais sentit s'évanouir un doute qui n'avait fait, d'ailleurs, qu'effleurer son esprit.

— L'évidence redouble ! — dit-il à haute voix, — j'ai rêvé...

La curiosité parut allonger soudain les grandes oreilles rouges de Stop qui se rapprocha vivement de son maître.

— Eh quoi! — s'écria-t-il, — Votre Honneur a fait un rêve ?

— Oui...

— Un joli rêve?

— Un rêve délicieux !

— Votre Honneur a rêvé sans doute qu'il soupait amplement! — continua Stop en passant sa lan-

'gue sur ses lèvres, — si amplement que Votre Hon-

neur n'en a plus d'appétit!... Ah! par exemple, voilà une chance qui ne m'arriverait jamais, à moi !

— J'ai rêvé cela, en effet, mais ce ne serait rien...

— Il y a autre chose?

— Certes!

Kazil, immobile et muet, aussi calme en apparence que Stop était agité, attendait avec une curiosité d'autant plus grande qu'il savait bien, lui, que le prétendu rêve de Georges Malcolm était une réalité.

— Dans mon rêve, — reprit le jeune Anglais, — je n'ai pas soupe seul...

— Peut-être Votre Honneur avait-il un joyeux compagnon de table...

— Un compagnon, non... Mais une compagne...

— Ah! voilà qui vaut mieux encore... et... cette dame était jolie?...

— Séduisante... oui! Adorable... oui! Jolie... j'en jurerais ! Mais je suis réduit cependant à le conjecturer, car elle portait un masque de velours, et, malgré toutes mes instances, elle s'est refusée obstinément à me laisser voir son visage.

— Quel singulier caprice!... Ça ne s'est jamais vu qu'au bal de lOpéra à Paris, oîi je suis allé une fois quand nous avons fait notre voyage sur le continent!... Après ça, dans un rêve!... Enfin, cette dame?

— Je lui ai juré que je l'aimais, et, foi de gentleman, dans ce moment j'étais sincère...

— On l'est toujours après souper... surtout quand on jure des choses de ce genre!... Tout le monde sait bien que ça n'engage à rien !...

Georges Malcolm se mit à rire.

— Ah çàî maître Stop, — demanda-t-il, — seriez-vous un roué, par hasard?

Stop fit la roue avec une fatuité réjouissante.

— Eh! eh! — répondit-il. — Un roué... Oh! pas absolument... Mais chaque fois que nous allions à Londres, les femmes me gâtaient beaucoup...

Puis changeant de ton, il reprit :

— • Il va sans dire que la dame au masque de velours a cru les serments de Votre Honneur?

— Elle a tout fait, du moins, pour me le prouver, en agissant exactement comme si elle les croyait.

Stop appuya l'index de sa main droite sur son œil gauche d'un air malin.

— Et ensuite? — demanda-t-il.

— Ensuite, — répondit Georges Malcolm, — de même que j'avais rêvé le réveil, j'ai rêvé qu'un sommeil irrésistible s'emparait de moi de nouveau, et je viens d'ouvrir les yeux pour la première fois depuis vingt-quatre heures, sitoutefois je suis véritablement bien éveillé, ce que je n'oserais pas affirmer, car je ne sais plus distinguer le vrai du faux et le songe de l'état de veille...

— Oh ! Votre Honneur ne dort point en ce moment, non plus que moi ! — s'écria Stop, — nous en pouvons jurer hardiment ! .. .

— Mais comment expliquer cette étrange léthargie ?... Cet anéantissement de vingt-quatre heures, auquel tous les deux à la fois nous avons succombé 1

— Ne l'expliquons pas. Votre Honneur. Ce sera le plus court.

Georges Malcolm se tourna vers Kazil.

— Mon enfant, — lui demanda-t-il, — as-lu déjà vu des exemples de ce qui vient de nous arriver?...

— Oui, maître, et plus d'une fois... Les temps orageux amènent souvent à leur suite de pareils phénomènes chez les Européens nouvellement arrivés dans nos contrées...

Georges n'avait aucun motif pour s'inscrire en faux contre l'affirmation du petit Indou. Il l'accepta donc sans conteste.

— Je suppose, — reprit-il, — que rien ne nous empêche de continuer notre voyage?

— Rien absolument, maître. Les bahis sont reposés, le temps est beau, la nuit claire et les chemins secs. Avant huit heures du matin, nous atteindrons le but de notre voyage.

— Et j'embrasserai mon père et mon frère ! — s*écria Georges avec un élan de joie.

— Et je pourrai me mettre à table devant un copieux repas, — murmura Stop. — D'ici là, je vais serrer notablement la boucle de mon inexpressible et m'efforcer de rêver que je déjeune.

Kazil chargea les coussins sur ses épaules, et nos trois personnages regagnèrent l'endroit où les bahis, accroupis sur le sol auprès du palanquin attendaient avec patience.

Le grand cheval maigre à grande crinière, entravé des pieds de devant, tondait l'herbe rare et fine poussant sur la mince croûte de terre végétale qui recouvrait les roches du plateau. La lune éclairait à giorno les escarpements de la montagne,

descendant par une succession de gradins rapides jusqu'aux vastes plaines au sein desquelles Bénarès, lagrande et riche cité, dormait, mollement étendue. Au loin brillait le Gange comme un serpent gigantesque aux écailles d'argent.

Kazil poussa un cri guttural pour annoncer l'approche du maître. A l'instant les bahis furent debout, le massalchi ralluma sa torche inutile, et le cheval de Stop se trouva bridé.

— Maître, — dit Kazil après avoir remis les coussins en bon ordre, — le palanquin est prêt. Montez.

— Non, répondit Georges Malcolm. Je me sens engourdi par un trop long sommeil, je veux marcher pendant une heure ou deux. Donne le signal, et en route!

La caravane s'ébranla. Les porteurs passèrent les premiers. Le jeune Anglais et Kazil les suivirent. Stop, à cheval, forma Tarrière-garde comme de coutume.

La marche fut d'abord rapide et silencieuse. Kazil ne parlait que lorsqu'on l'interrogeait, et Georges Malcolm, absorbé dans les souvenirs de ce songe étrange qui prenait pour lui un si vif et si séduisant cachet de réalité, ne prononçait pas une parole.

Enfin, il résolut de chasser ces souvenirs décevants, et, pour cela faire, il essaya de donner à ses pensées une autre direction, et il fît signe à Kazil de se rapprocher tout à fait de lui.

— Me voici, maître, — murmura le jeune Indou, — que voulez-vous de moi?

— Tu m'as dit plus d'une fois, mon enfant, que

mon père, sir John Malcolm, t'avait sauvé la vie dans un grand péril.

— Oui, maître, je vous l'ai dit, et c'est la vérité.

— Mais, — reprit Georges, — je ne t'ai point questionné, et j'ignore de quelle nature était ce péril, et dans quelles circonstances mon bien-aimé père a fait preuve de courage et de dévouement.

— Et vous voulez que je vous dise tout n'est-ce pas, pour mieux connaître votre père et pour l'admirer plus encore?

— Oui, mon enfant, c'est pour cela que je veux savoir...

— Et moi, maître, je suis heureux de vous obéir, car mon cœur tressaille de joie quand je puis parler de sir John Malcolm, mon sauveur, mon bienfaiteur... presque mon père...

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