LE RECIT DE KAZIL
Tandis que Kazil disait ce qui précède, son visage était rayonnant et son âme tout entière se peignait dans ses yeux émus et sur ses traits empreints d'une inexprimable émotion.
Georges Malcolm lai prit et lui serra la main.
— Parle, mon enfant ! — s'écria-t-il, — ton récit fera deux heureux! !... tout ce que ton cœur éprouve, le mien le comprend et le partage...
— Maître, je commence...
— Et moi, je t'écoute...
— C'était, il y a deux ans de cela... J'en avais douze tout au plus... Le désir m'avait pris d'aller pêcher dans le Gange de beaux poissons aux écailles roses, qui ressemblent à des fleurs vivantes.
— Des cyprins?... — demanda Georges Malcolm.
— Ce n'est pas ainsi que nous les appelons, — répondit l'enfant.
Il prononça un nom bizarre, et il continua :
— Ces poissons aiment par-dessus tout la fraîcheur que communiquent à l'eau les épais ombrages de la forêt de Ramga\Yth, à trois milles de Bénarès. C'est là qu'on les Toit par bandes s'ébattre et sautiller parmi les larges feuilles des lotus et des nénufars, et qu'on peut les prendre avec une ligne dont l'hameçon supporte une petite mouche au corps chatoyant et aux ailes de gaze...
» J'avais la ligne, j'avais les mouches, j'avais une poche en filet pour y mettre mon butin et l'y garder vivant en laissant ce tilet tremper dans l'eau. Je sortis de Bénarès à la pointe du jour, je remontai la rive du fleuve et j'arrivai au bout de deux heures de marche à la lisière de la forêt.
» Sans me reposer une minute, je me mis à pêcher^mais je ne prenais rien.
» Un véritable taillis de joncs, de roseaux et d'autres herbages aquatiques avait envahi les eaux basses sur une assez grande largeur, de sorte que ma ligue se trouvait trop courte. Je voyais les poissons rouges frétiller comme pour me narguer; ils étaient innombrables et se précipitaient avec une voracité de bon augure sur les moucherons imprudents qui venaient bourdonner à leur portée ; hélas ! faute d'une ligne un peu plus longue, je ne pouvais en attraper un seul.
)) Je continuai à marcher, espérant atteindre une partie du fleuve où les berges seraient moins encombrées de végétations parasites. J'allai ainsi, pendant plus d'une heure, et mon espoir était toujours déçu, quand tout à coup je poussai un cri de joie. — Je venais d'apercevoir, amarré au bran-
LA MAITRESSE MASQUÉl-] 61
chage noueux d'un vieux saule déraciné par un coup de vent, un de ces petits canots légers que les pêcheurs construisent en quelques heures avec un tronc d'arbre qu'ils creusent à l'aide du feu. Ce canot était muni de sa pagaie.
)) L'idée me vint à l'instant de m'en emparer, sauf à le ramener fidèlement à sa place quand il m'aurait servi pendant quelques heures, et je ne résistai pas à la tentation. Je me laissai donc couler le long de la berge, presque à pic en cet endroit; j'atteignis le canot, je sautai dedans, je détachai l'amarre, et en quelques coups de pagaie je me trouvai au milieu du Gange.
» Le fleuve, pendant toute la durée de son trajet entre les hautes futaies de la forêt de Ramgawth, est d'une largeur imposante; les cimes des arbres, dont le dieu Wichnou lui-même laissa, dit-on, tomber la graine il y a dix mille ans, forment d'une rive à l'autre une voûte colossale sous laquelle le fleuve sacré roule ses flots couleur d'or.
» C'est superbe, mais c'est terrible, et ces cavernes de végétation qui se perdent dans le lointain, et qui vont s'assombrissant de plus en plus à mesure qu'elles s'éloignent, vous mettent au fond de l'âme je ne sais quel involontaire sentiment de terreur. On se croirait dans le tombeau d'un géant.
» Ce que je vous dis là, maître, je ne m'en aperçus pas d'abord... Chaque fois que ma ligne plongeait dans le Gange, je la ramenais avec un poisson accroché à l'hameçon, et je ne pensais à autre chose qu'à détacher mes prisonniers et à les I. 4
introduire dans le filet, où ils se débattaient de toutes leurs forces, mais sans venir à bout d'en briser les mailles.
» Enfin, au bout de deux ou trois beures, j'avais le bras fatigué à force d'avoir tendu et retiré mon engin de pêche, et mon filet se trouvait plein à se rompre. Je résolus alors de m'en tenir là, de ramener le canot où je l'avais pris et de regagner Bénarès.
» Tandis que je mettais en ordre ma ligne, la petite embarcation qui flottait à la dérive, reçut tout à coup un choc violent. Ce choc faillit me jeter pardessus bord. Je regardai quel était l'objet contre lequel le courant m'avait jeté, et je vis glisser à fleur d'eau une masse brune que je pris pour un tronc d'arbre mort...
» Mon illusion à cet égard ne dura pas longtemps. Ce prétendu tronc d'arbre s'anima tout à coup et pivota sur lui-même ; l'eau jaillit sous de larges et courtes pattes garnies d'ongles crochus, et une tête hideuse, aussi longue que mon bras depuis mon épaule, fendue d'une extrémité à l'autre, et munie de dents écartées et tranchantes, se souleva jusqu'à la hauteur du bordage, et fixa sur moi des yeux ronds et verts dont je n'oublierai jamais le regard. C'était le plus terrible, le plus féroce, le plus effrayant des hôtes de Gange : c'était un caïman.
» Je n'ai pas souvent peur, maître, et quoique à cette époque, je fusse tout à fait un enfant, j'avais vu plus d'une fois le danger face à face, sans pâlir et sans reculer devant lui; mais je l'avoue, en me
trouvant si près d'un monstre dont les Indous redoutent par-dessus tout la rencontre, je ne fus pas maître de moi, et je me mis à trembler de tous mes membres.
— Ah! pauvre enfant, je le crois bien, — s'écria Georges Malcolm, — et, dans une situation pareille, j'affirme que l'homme le plus courageux aurait eu peine à garder son sang-froid et sa présence d'esprit!
— Je ne perdis pas cependant complètement la tête, — poursuivit Kazil, — je résolus d'essayer au moins de sauver ma vie, et de chercher mon salut dans la fuite, puisque je n'avais aucune arme pour me défendre. Je laissai tomber dans le fleuve ma ligne, que j'entendis craquer aussitôt sous les mâchoires du caïman; je saisis la pagaie et je dirigeai le canot, de toutes mes forces, vers le rivage...
)) Le caïman me poursuivit; je redoublai d'efforts, et j'espérais déjà le gagner de vitesse, quand une brusque secousse me paralysa soudain les bras, et je me trouvai sans pagaie. Le caïman venait de la saisir, et il la broyait entre ses dents comme il avait broyé ma ligne.
Georges Malcolm laissa échapper une exclamation, et fit un geste qui prouvait à quel point il était ému et intéressé par le récit du petit Indou.
— Faute de pagaie, la fuite devenait impossible ; — continua Kazil, — je me trouvais réduit à attendre la mort dans une immobilité absolue et dans une complète impuissance. Je m'agenouillai au fond du canot, et j'invoquai AVischnou, le dieu
créateur, le dieu bon, l'ennemi de Siva, dieu du mal...
» La petite embarcation dansait sur les eaux calmes du Gange, comme si les lames de la mer, près des brisants, l'eussent agitée. Le caïman lui faisait faire ces mouvements désordonnés en se soulevant au-dessus du fleuve par des bonds rapides et répétés; il essayait déposer une de ses pattes sur le plat bord, mais il ne pouvait en venir à bout et ses griffes aiguës ne faisaient qu'effleurer le bois ({u'elles écorcbaient profondément.
» Tout à coup le monstre parut se lasser de ces tentatives inutiles ; il plongea et disparut. Je me crus sauvé et déjà je remerciais Wischnou d'avoir exaucé ma prière, quand soudain mon ennemi reparut à fleur d'eau, par le travers de Tembarcation ; calculant la distance avec un instinct prodigieux il revint à la charge et, d'un seul coup de sa formidable queue, il enleva le canot, qui pirouetta sur lui-même et retomba chaviré, la quille en l'air...
» Ceci se passa en bien moins de temps que je ne mets à vous le raconter, et sans savoir comment, tant ma surprise fut profonde, je me trouvai dans le Gange, avec de l'eau par-dessus la tête...
» Je nage et je plonge comme un poisson, mais le nageur le plus habile, je le savais bien, ne peut éviter les atteintes mortelles du caïman ; — je me dis que mon corps sanglant et déchiré allait servir de pâture au monstre, et que rien au monde ne pouvait me sauver. Malgré cette certitude, l'instinct de la conservation fut le plus fort ; je me trouvais à côté du canot renversé : je m'y cramponnai,
je me hissai sur la quille où je ra*accroupis, et je me mis à pousser des cris déchirants, mais sans le moindre espoir d'être entendu et secouru par qui que ce fût au monde...
» Le caïman, désappointé de ce nouveau retard, sur lequel sans doute il ne comptait pas, se mit à tourner autour de moi en exhalant une odeur fétide de musc corrompu, en battant l'eau du fleuve avec l'extrémité de sa gigantesque queue, et en rétrécissant de plus en plus les cercles qu'il décrivait...
» Je continuais à pousser des cris à fendre l'âme, et des gémissements désespérés ; je n'y voyais presque plus, et les objets m'apparaissaient indistincts et confus, comme au travers d'une brume épaisse...
» Cette brume me sembla se dissiper tout à coup. Une voix venait de répondre à mon appel, et cette voix me disait :
» — Courage, mon enfant ! courage ! me voici I je viens à ton aide !...
» L'idée que je n'étais plus absolument seul et abandonné, me rendit aussitôt des forces. Je regardai, et je vis sur la rive gauche du Gange un homme à cheval, ensanglantant à la fois de ses deux éperons les flancs de sa monture, et voulant la contraindre à s'élancer dans le Gange...
» Le cheval était noir, mais couvert de flocons d'écume blanche. Il avait peur et résistait; il se mettait tout debout sur ses pieds de derrière et semblait prêt à se renverser...
)) Cette lutte entre l'homme et l'animal dura quelques secondes. —Enfin, ce fut l'homme qui
l'emporta. Le cheval dompté bondit dans le fleuve, et dirigé par une main de fer se mit à nager rapidement vers le canot. Le cavalier tenait de la main droite un poignard indien, et il avait un pistolet entre les dents.
» L'eau, vigoureusement refoulée par le poitrail du cheval, jaillissait à droite et à gauche...
» Bientôt l'homme et sa monture eurent franchi presque entièrement la distance qui les séparait du canot...
» Le caïman, en voyant s'avancer ces nouvelles proies vivantes, plus dignes de son insatiable appétit, cessa de s'occuper de moi et se dirigea vers les imprudents qui le bravaient avec une audace inouïe.
)> Le cavalier arrêta son cheval qui se mit à nager sur place, et il attendit. Le caïman fit claquer ses dents et s'élança. L'homme lui plongea au fond delà gueule son bras armé du poignard indien. La lame pénétra dans le palais; la poignée s'incrusta dans la mâchoire inférieure. — Le caïman vaincu ne pouvait plus refermer la gueule...
)) Alors le cavalier prit son pistolet et envoya une balle à bout portant dans l'œil du monstre, qui tourna sur lui-même, s'eafonça sous l'eau, agité de tressaillements convulsifs, et reparut le ventre en l'air. Un rayon de soleil, égaré à travers la voûte de verdure, fît étinceler la peau blanche de ce ventre et ses écailles d'argent...
» Le caïman avait cessé de vivre!...
» Le cavalier poussa son cheval tout près du canot, sur lequel je ne me soutenais plus que par
l'involontaire contraction de mes membres crispés, car mes forces m'abandonnaient complètement ; je sentais mon cœur cesser de battre et mes yeux se fermer, comme si une défaillance invincible allait s'emparer de moi et m'anéantir.
î) — Tu es sauvé, mon pauvre enfant, — me ditil d'une voix si douce, si bonne, si affectueuse, qu'elle me ranima complètement, — n'aie donc plus peur, et viens avec moi...
» En même temps il me prenait dans ses bras, il me posait sur le garrot de son cheval, et il regagnait la rive en m'emportant.
Kazil garda le silence pendant une minute, puis il essuya du bout de ses doigts bruns une larme qui se suspendait à ses longs cils de velours, et il ajouta :
— Maître, ce cavalier qui venait de risquer sa vie pour sauver celle de l'enfant inconnu qui n'appartenait ni à sa race, ni à sa caste, ni à sa religion, €e cavalier se nommait sir John Malcolm, et c'était votre père!
— Mon noble père ! — murmura le jeune Anglais. — Ah! c'est un homme des temps antiques, <î'est un héros ! Et si simple dans son héroïsme, que les actions grandes, sublimes, chevaleresques, paraissent les plus simples du monde quand c'est lui qui les accomplit !
— Comprenez-vous m.aintenant que je l'aime, — poursuivit Kazil, — et non seulement lui, mais tous ceux qui lui sont dévoués et qui lui sont chers ?
— Kazil, mon enfant, — demanda Georges, — as-tu encore ta mère ?
Le petit Indou secoua négativement la tête.
— Ton père est-il vivant?
— Non, maître.
— Au moins tuas une famille?... des parents plus ou moins proches?
— Personne.
— Eh quoi ! orphelin et seul au monde !
— Oui, maître; orphelin, seul au monde. Personne ne m'a jamais aimé, personne ne m'aime, excepté votre père , et je n'aime que lui et les siens.
— Mon enfant, — continua l'Anglais, — si tu le veux, nous ne nous séparerons plus.
Kazil baissa la tête et ne répondit pas.
— L'idée de vivre auprès de moi, dans la maison de mon père et de mon frère t'effraye-t-elle donc ? — reprit Georges.
— Oh! non, maître, — s'écria l'enfant.
— Est-ce la dépendance que tu crains? tu aurais tort de t'en inquiéter, car tu serais pour nous un ami, bien plus qu'un serviteur.
— Maître, — balbutia Kazil, — ce n'est pas cela non plus...
— Qu'est-ce donc ?
— Pour me donner complètement à vous, et je prends mes dieux à témoin que je le ferais avec bonheur, il faudrait que je fusse libre.
— Et tu ne Tes pas?
— Non.
— Tu appartiens donc à quelqu'un?
— Oui.
— A qui?
— Je ne puis vous répondre.
— Pourquoi?
— J'ai juré le secret.
YIII
LE BENGALOW
Georges Malcolm allait insister, mais Kazil, devinant au mouvement de ses lèvres lïnterrogation nouvelle prête à s'en échapper, ajouta vivement :
— Oui, maître, j'ai juré ! ! Vous me demandez un secret qui ne m'appartient pas! ! Ne m'interrogez donc plus, je vous en supplie, car il me serait impossible de vous répondre...
— Garde ton secret, mon enfant, — répliqua Georges, — et garde aussi ta liberté. — Tu ne peux m'appartenir. Soit!! Mais, je le regrette, car je t'aime.
Un soupir involontaire, aussitôt étouffé, fut la muette mais éloquente réponse de Kazil.
Pendant une heure l'Anglais marcha côte à côte avec le jeune Indou, l'interrogeant sur les usages, les mœurs, les coutumes, la religion, la civilisation du pays, et s'émerveillant parfois des explications nettes, claires etprécises qu'il recevait de lui,
et qui témoignaient d'une intelligence hors ligne, et de brillantes et précoces qualités d'observation.
Peu à peu la lune s'abaissa à l'horizon, et finit par disparaître tout à fait derrière les pitons rocheux des montagnes. Le vent s'éleva, venant du nord ; la température tiède de la première partie de la nuit fut remplacée par un froid piquant, avantcoureur du lever de l'aurore.
Georges fit donner par Kazil aux bahis l'ordre de faire halte. Il s'installa de nouveau sur les coussins de son palanquin. Il s'enveloppa dans les plis moelleux d'une couverture de voyage, et la petite caravane se remit eu marche.
Le jeune Anglais, bercé mollement par le pas régulier et cadencé des porteurs, tomba bientôt dans un état d'engourdissement physique et moral qui, s'il n'était pas le sommeil, lui ressemblait du moins beaucoup, et ne lui laissa que les facultés mentales nécessaires pour évoquer de nouveau, avec tous ses gracieux détails, la délicieuse vision de la nuit précédente.
Au milieu de ces souvenirs féeriques et de cette demi-somnolence, Georges Malcolm ne s'aperçut point que les heures passaient. Les rideaux abaissés entretenaient une obscurité douce dans l'intérieur du palanquin. Le jeune Anglais tressaillit et passa la main sur son front comme quelqu'un qui s'éveille brusquement au sortir d'un rêve séduisant, lorsque Kazil, écartant les rideaux, lui dit :
— Maître, nous arrivons... Regardez! Voilà Bénarès...
Il faisait grand jour. Georges Malcolm fut debout
à l'instant et attacha son regard surpris et charmé sur le merveilleux panorama qui se déroulait sous ses yeux du haut d'une éminence^ qu'une distance d'un mille tout au plus séparait des dernières maisons de Bénarès.
Les premiers feux du soleil levant semaient des paillettes d'or sur les dômes des pagodes, sur les clochetons, sur les kiosques et sur les minarets de la ville indienne, occupant un espace immense sur les deux rives du fleuve sacré.
Elle aussi, la grande cité, réalisait les plus prestigieuses descriptions des conteurs et des poètes de l'Orient, et semblait véritablement mériter le nom de Cité Reine!
La magie de ce spectacle absorba Georges Malcolm pendant quelques minutes, puis se tournant vers Kazil, il lui dit :
— Désigne-moi, mon enfant, le quartier de la ville dans lequel est située la maison de mon père?
Kazil étendit la main du côté d'un faubourg peu éloigné, où un petit nombre d'habitations se noyaient à demi dans une végétation luxuriante.
— C'est là, répondit-il.
— Mais, reprit Georges, ce que tu me montres, c'est la campagne et non pas la ville...
— Le bengalow de sir John Marcolm est, en effet, presque dans la campagne f Le grand juge préfère les murailles de verdure aux murailles de pierres... Du haut de sa vérandah, ses yeux peuvent errer sur dévastes jardins dont les fleurs sont à lui.
— Toujours le même, — murmura Georges. — Les fleurs et la verdure qu'il aimait tant, il les aime comme autrefois.
Puis tout haut, il ajouta :
— Combien nous faut-il de temps pour arriver au bengalow?
— Avant une demi-heure, maître, nous y serons.
— Hâtons-nous donc, Kazil!!! hâtons-nous!!! Tu dois comprendre, mon enfant, qu'il me tarde d'embrasser mon père!
Kazil fit un signe de tête affirmatif. Georges et lui se mirent à marcher si rapidement qu'ils devancèrent de beaucoup les porteurs du palanquin, et que Stop fut obligé, pour les suivre, de mettre au trot son grand cheval maigre à longue crinière.
Au bout de vingt minutes environ, nos trois personnages commencèrent à côtoyer une haie faite de bambous enchâssés les uns dans les autres, de la façon la plus originale et la plus pittoresque. De l'autre côté de cette clôture plus gracieuse que solide, des arbres magnifiques, appartenant à des espèces inconnues en Europe, élevaient fièrement leurs tiges séculaires.
— Yoilà les jardins du bengalow, — dit Kazil. Georges appuya la main sur le côté gauche de sa
poitrine, pour comprimer les battements de son cœur; un irrésistible désir de hâter, ne fût-ce que d'une minute, le moment de la réunion, l'entraîna. 11 se mit à courir. 11 atteignit une porte entr'ouverte, il se précipita dans les jardins, et, d'une voix que l'émotion étranglait il cria :
— Mon père... mon frère... me voici!
Georges en jetant au vent ces paroles se trouvait
à une portée de fusil tout au plus du bengalow, délicieux pavillon, grand comme ce qu'on appelle aujourd'hui à Paris un petit hôtel^ et entouré de toutes parts de corbeilles de fleurs, les plus belles du monde, charmant à la fois la vue et l'odorat par leur éclat et par leurs parfums.
A peine le jeune homme avait-il poussé son cri d'appel, que deux cris étouffés, qui se fondirent en un seul, lui répondirent, et deux hommes s' élançant hors du bengalow, coururent à Georges qu'ils pressèrent dans leurs bras avec d'inexprimables élans de tendresse.
Ce fut pendant quelques secondes un échange d'exclamations entrecoupées de baisers, d'étreintes, puis Georges, se dégageant doucement, et le visage inondé de larmes de joie, dit à ceux dont il tenait toujours les mains unis dans les siennes :
— Mon père... mon frère... Maintenant que nous voici réunis... maintenant que j'ai reçu vos baisers, laissez-moi vous regarder un peu, il y a si longtemps que je ne vous ai vus!... si longtemps!! si longtemps!!
Et il attachait sur le vieillard et sur le jeune homme les regards de ses yeux humides, oii rayonnaient toutes les flammes de l'afl'ection filiale et fraternelle.
Le vieillard, venons nous d'écrire. Cette expression rend mal notre pensée et pourrait tromper nos lecteurs, car si John Malcolm était presque un vieillard par l'âge, — (il avait soixante ans), — il suf-
fîsaitde le voir pour comprendre que son corps et son âme conservaient toute la verdeur de l'âge mûr.
John Malcolm ressemblait beaucoup à Georges. Des cheveux très épais, autrefois blonds maintenant blancs, couronnaient un visage à peine ridé, dont un sang pur et chaud colorait les joues d'un vif incarnat. La haute taille du magistrat, restée mince malgré les années, conservait sa souplesse intacte.
Le grand juge était bien l'homme du récit de Kazil; l'homme héroïque qui, le poignard en main et le pistolet aux dents, lançait son cheval dans les eaux du Gange, pour arracher à une mort effroyable un enfant en péril.
La physionomie de sir John Malcolm frappait tout d'abord, et ne pouvait manquer d'inspirer une admiration respectueuse. — Sa figure, belle et sympathique, exprimait à la fois la douceur, la bienveillance, et la plus indomptable énergie. — Le front large et proéminent décelait une vaste intelligence. Le regard ferme et profond devait descendre jusqu'au fond des âmes, et sonder les mystères de la pensée humaine. La bouche avait un sourire bon et affectueux, mais les lignes nettement accusées des lèvres offraient les infaillibles indices de la décision et de l'initiative.
Edward Malcolm, lui, était un beau jeune homme de vingt-quatre ans, environ, vivant portrait de la mère qu'il avait perdue dès. son enfance ; il ne ressemblait ni à son père, ni à son frère. Ses yeux noirs, ses cheveux et ses favoris bruns, donnaient un éclat extraordinaire à son charmant visage, d'une blan-
cheur faiblement rosée, et d'une régularité de traits merveilleuse.
— Ah! mon père, — s'écria Georges, après un examen rapide. — Ah! mon père, que je suis heureux! Depuis six ans, hélas, l'Océan nous sépare, et ces six années, grâce à Dieu, ont passé sur vous sans laisser leur empreinte ! ! Tel je vous ai quitté, tel je vous retrouve ! ! Même santé ! ! Même vigueur ! ! Le climat terrible de Tlnde a respecté le corps de bronze qui sert d'enveloppe à l'âme la plus loyale et la plus généreuse que le ciel ait jamais formée !
— Cher enfant ! — murmura John Malcolm en embrassant de nouveau son fils. — Dieu fait bien ce qu'il fait! Je me suis imposé une grande tâche, j'ai entrepris une œuvre immense I Dieu me laissera vivant et fort, je l'espère, jusqu'à ce que j'aie accompli mon œuvre et terminé ma tâche ! Alors, s'il me rappelle à lui, s'il m'envoie l'éternel sommeil, je m'endormirai sans regret, en murmurant :
— Seigneur, que votre volonté soit faite ! ! Georges prit la main de son père et la porta respectueusement à ses lèvres en s'écriant :
— Si les hommes tels que vous étaient moins rares, l'humanité serait bien grande!
Puis, se tournant vers son jeune frère, il ajouta :
— Et toi, cher Edward, toi que j'ai quitté presque un enfant, et que je retrouve dans tout l'épanouissement de la jeunesse en fleur, si tu savais combien je suis heureux et fier de te voir ! si tu savais quelle joie surhumaine déborde de mon être entier quand je tiens tes mains dans mes mains ! quand je puis prononcer ces mots si doux : Mon
frèrCy qui de deux âmes ne font qu'une âme, qui de deux cœurs ne font qu'un cœur!
Ces épanchement furent interrompus par l'arrivée de Stop et de Kazil.
Le valet de chambre de sir Georges s'était débarrassé de son cheval à la porte du jardin, et il accourait. Kazil, lui, avait jugé convenable de se tenir à l'écart et de ne point gêner par sa présence les premières effusions ; mais en voyant s'approcher Stop, il pensa qu'une plus longue discrétion devenait inutile, et il s'approcha à son tour.
Stop connaissait sir John et sir Edward, et il déversait sur eux le trop-plein de l'affection presque toujours maussade, mais véritablement fanatique, qu'il avait vouée à son maître. Il leur témoigna sa joie de les revoir, avec une effusion naïve, en entrecoupant chacune de ses phrases de doléances au sujet des mille et une petite contrariétés qui l'avaient assailli pendant son voyage de long cours, et en y joignant des récriminations pleines d'amertume à propos de l'Inde, de son climat, de ses orages, de ses habitants, etc., etc.
Comme ce speach sentimental, critique et rageur menaçait de se prolonger indéfiniment, Georges y coupa court.
— Maître Stop, — dit-il en riant, — en voilà assez pour aujourd'hui ! ! La suite à demain !
Le valet de chambre s'enveloppa dans sa dignité, prit une physionomie qu'il croyait sérieuse et qui n'était que grotesque, et battit en retraite.
— Ton estomac vide gémissait cette nuit et criait famine, — continua Georges, — tu dois, à l'heure
qu'il est, être à moitié mort de malefaim ! Entre au bengalow, mon garçon ! Fais-toi servir, mon père le permet I Déjeune amplement et vide joyeusement à notre santé un pot d'ale et toute une bouteille de claret.
Ces paroles amenèrent un large sourire sur la face épanouie de Stop. Le brave Anglais se souvint qu'il périssait de faim et de soif et se dirigea rapidement vers le bengalow, afin d'aller combattre cette double maladie par une médication énergique, sous forme de rostbif saignant, d'ale blonde et de claret couleur de rubis.
En ce moment Jobn Malcolm vit Kazil et lui fit signe d'approcber :
— Merci, mon enfant; tu m'as amené mon fils sain et sauf : tu viens de me payer ta dette ! Nous sommes quittes !
— Maître, — murmura Kazil en mettant un genou en terre devant le vieillard, dont il souleva l'une des mains qu'il posa respectueusement sur sa tête selon l'usage indou. — Maître, je vous dois la vie, et, jusqu'au jour où j'aurai versé tout mon sang pour vous ou pour les vôtres, je resterai votre débiteur...
— Eb ! qui sait, mon enfant? — répliqua sir Jobn, — qui peut répondre de l'avenir? Un jour viendra peut-être où nous aurons besoin de ton dévouement... et ce jour-là, nous te trouverons, n'est-ce pas?
— Ce jour-là, je serai prêt, maître! — repartit Kazil avec une exaltation qui n'était point feinte.
John Malcolm et Edward introduisirent Georges dans le bengalow et le conduisirent au délicieux
appartement qui désormais devait être le sien..
Cet appartement, situé au premier étage, — immédiatement au-dessus de la partie occupée aurezde-chaussée par sir John Malcolm lui-même, — se composait de trois pièces : une chambre à coucher, un grand cabinet de toilette et un salon servant en même temps de cabinet de travail et de bibliothèque.
Ces trois pièces, bien aérées, étaient pourvues de larges fenêtres, garnies de stores chinois qui laissaient passer la brise, tout en arrêtant les rayons du soleil.
Les tentures venaient de la Chine en ligne directe, aussi bien que les nattes qui couvraient les parquets.
Les meubles, en bois sculpté et en bambou, avaient la même provenance.
Rien ne se pourrait imaginer de plus frais et de plus pittoresque que l'intérieur de cet appartement de garçon, dont la simplicité n'excluait pas le confortable.
Georges Malcolm, — selon l'excellente coutume anglaise, — procéda à des ablutions minutieuses et répétées qui chassèrent jusqu'au dernier vestige de la fatigue du voyage.
Il changea de costume et descendit ensuite avec Edward rejoindre John Malcolm, qui les attendait tous les deux dans la salle à manger, où un copieux repas se trouvait servi.
A peine à table, Georges se sentit un appétit capable de rivaliser avec celui de Stop lui-même.
Il attaqua vigoureusement le bœuf fumé et le
80 fcA MAITRESSE MASQUÉE
jambon d'York apportés par le dernier paquebot — il fit une large brècbe dans un monumental pâté de gibier, — puis, se renversant sur sa chaise chinoise à bascule, à peu près semblable aux butacas de la Havane, il s'écria :
— Maintenant, causons...
— Mon enfant, — dit John Malcolm, — il est une question que, depuis le commencement du repas, j'ai sur les lèvres...
— Et cette question, mon père?
— La voici : Comment se fait-il que tu arrives seulement aujourd'hui ? D'après le rapport du messager envoyé par Kazil, j'avais fait certains calculs et j'avais tout lieu de les croire exacts... C'est hier que je t'attendais, — ton retard m'inspirait un commencement d'inquiétude, et si je n'avais eu la crainte de me croiser avec toi sans m'en douter dans l'un des mille sentiers de la montagne, Edward et moi nous serions partis dès le point du jour pour aller à ta rencontre.. , Dis-moi donc, mon enfant, si mes calculs étaient erronés, ou si quelque incident imprévu a causé véritablement ce retard dont je me plaignais...
Georges sourit.
— Cher bon père, — répondit-il, — vos calculs vous font le plus grand honneur... ils étaient d'une justesse irréprochable ! — Depuis hier, je devrais être, en effet, auprès de vous!... — Un incident bizarre, et qui sans doute ne sera pas moins inexplicable pour vous que pour moi-même, m'a geul empêché d'arriver au moment où j'étais attendu...
— Cet incident, — demanda sir John, -— quel était-if?
— Un sommeil de vingt- quatre heures.
Sir John fit un geste de surprise. — Georges continua : •
— Oui, mon père, vingt-quatre heures, tout autant! Et cela, dans un endroit bien singulièrement choisi pour dormir, allez!
— Nomme-moi cet endroit...
— Les ruines de la pagode de Siva, sur le mont Béomah.
Sir John tressaillit.
-- Les ruines delà pagode^de Siva? — répétat-il.
— Oui, mon père.
— iPar quel hasard te trouvais-tu dans ces ruines?
— Un ouragan terrible m'avait mis dans la nécessité d'y chercher un asile. — Je m'y suis endormi...
— Et ton sommeil s'est prolongé pendant vingtquatre heures ?
— Mon Dieu, oui... Commencé à onze heures du soir, ou à peu près, il ne s'est terminé qu'à la même heure, la nuit suivante.
— Voilà qui est étrange!
— N'est-ce pas?
— Et Stop?
— Il a dormi comme moi.
— EtKazil?
— Comme nous deux, je suppose, quoiqu'il prétende le contraire.
— Que faisaient les bahis pendant ce long sommeil?
— Ils attendaient.
— Près devons?
— Non. — Rien au monde n'avait pu les déterminer à pénétrer avec nous dans les ruines de la pagode dont une terreur superstitieuse leur défendait l'entrée.
— Et rieA n'est venu interrompre, ne fût-ce qu'une minute, cette véritable catalepsie?
— Rien n'est venu l'interrompre, mais elle a été coupée par un rêve...
— Ab ! ah î — murmura John Malcolm.
— Un rêve charmant, — poursuivit Georges, — et que je n'échangerais pas volontiers contre la plus enivrante réalité, si j'avais le plus léger espoir qu'il dût se renouveler bientôt.
— Est-ce que, par hasard, l'image d'une femme se mêlait à ce rêve?
— Oui, mon père, une femme adorable 1
— Ce songe, qui t'a charmé si fort, tu ne l'as point sans doute oublié complètement au réveil?
— Les moindres détails en sont gravés dans ma mémoire.
— Alors, il faut mêle raconter, sans rien passer, sans rien omettre.
— Vous le raconter ! ! Dans quel but?
— Tu le sauras... mais parle d'abord.