‹ La maîtresse masquéeChapitre 6 sur 26 · LE PÈRE ET LE FILS. — COUP D ŒIL EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LE FILS. — COUP D ŒIL EN ARRIÈRE

Georges Malcolm ne comprenait absolument rien au désir, un peu bizarre en apparence, exprimé par son père. Il se demandait en vain quel intérêt le récit d'une aventure galante, qui n'existait que dans un rêve, pouvait offrir pour le grave magistrat.

Il se soumit cependant à ce désir, dont le motif lui échappait, et il raconta, avec la plus minutieuse exactitude, tout ce que nos lecteurs connaissent déjà.

John Malcolm l'écoutaavec une attention qui ne se démentit point, et il ne l'interrompit pas une seule fois, mais aussitôt que le récit fut achevé, il questionna.

— Si j'ai bien compris, — demanda-t-il d'abord, — cette femme était masquée?...

— Oui, mon père...

— Tu as insisté à plusieurs reprises pour qu'elle te laissât voir son visage, et elle s'y est toujours refusée?

— Oui, mon père...

— Te souviens-tu quelle avait été dans ton rêve la dernière action de cette femme, au moment où il t'a semblé que le sommeil s'emparait de toi pour la seconde fois?

— Elle venait de me faire respirer un parfum bizarre et pénétrant, dont le tissu de son mouchoir était imprégné.

— Ah! — s'écria John Malcolm, avec un accent de triomphe indéfinissable, — j'en étais sûr!

— De quoi donc étiez-vous sûr, mon père? — demanda Georges prodigieusement intrigué.

— Que l'adroite créature avait employé, pour t'endormir invinciblement de nouveau, quelqu'un de ces puissants narcotiques qui, dans les Indes, s'unissent aux parfums les plus capiteux, et en reçoivent une force nouvelle...

Georges Malcolm se prit à sourire.

— Yous oubliez, mon père, — dit-il, — que la femme dont je vous parle n'a jamais existé que dans mon imagination! Vous oubliez qu'il s'agit d'un rêve... d'une illusion...

Le magistrat sourit à son tour.

— Mon cher enfant, répondit-il, l'illusion existe en effet, mais dans ton esprit seulement. Tu as été entre les mains de gens assez habiles pour te faire prendre la réalité pour un songe...

Georges tressaillit et fixa sur son père un regard stupéfait.

— Ah! ce sont des adversaires dignes de moi, — continua le vieillard. — Ils sont bien forts! Tu n'as

rien rêvé mon enfant ; ta bonne fortune n'était point imaginaire!... La femme masquée existe, et, plus d'une fois déjà, j'ai cherché vainement sa trace, car à maintes reprises elle a joué son rôle de sirène dans des aventures presque semblables à la tienne quant au début, et tout à fait pareilles pour le dénouement...

— Est-ce possible? — balbutia Georges, avec un étonnement plus facile à comprendre qu'à décrire.

— C'est possible et c'est certain ! — répliqua John Malcolm. — Plus d'un de nos jeunes compatriotes, surpris comme toi pendant leur sommeil, ont cru rêver que le paradis de Mahomet ouvrait devant eux ses portes pour une heure...

— Eh quoi! — s'écria Georges, — une femme existerait, une femme riche et puissante, satisfaisant ainsi, sans pudeur et sans frein, ses étranges et soudains caprices!

— Pourquoi non?

— Ce serait monstrueux !

— Eh! mon enfant, la nature est pleine de ces monstruosités-là! rappelle tes souvenirs scolaires, reporte tes yeux, dans le passé, sur la sinistre chronique française de la Tour de Nesle ! Une reine attirait dans son antre des jeunes gens nobles et beaux. Elle aussi portait un masque, et à la comédie de l'amour succédait la tragédie du meurtre î Le sang après l'orgie! Grâce au ciel la Marguerite de Bourgogne indienne a fait preuve, jusqu'à ce jour, de moins farouches et moins sanguinaires instincts ! Elle ne tue pas ses amants, elle se contente de les endormir.

— Ainsi, ce n'était pas un rêve, — murmura Georges Malcolm.

— Non.

— Cette femme était bien belle I — continua le jeune homme. — Et il ajouta d'une voix presque indistincte : — Je voudrais la revoir.

Le magistrat fit un mouvement brusque.

— Tu ne peux l'aimer, — s'écria-t-il, — puisque tu ne connais pas son visage !

— L'aimer, non! Pourquoi l'aimerais-je? Mais il y a en elle un aimant qui m'attire,..

— Heureusement tu ne la reverras jamais.

— Qui sait? — pensa Georges Malcolm.

— Ce n'est point à cette mystérieuse bacchante qu'il faut donner ton cœur, — continua le vieillard. — Une pure et douce enfant doit l'avoir tout entier et quand tu connaîtras Mary Burtell, qui, je l'espère, deviendra ta femme, tu ne songeras plus guère aux enchantements des Circés de l'Indel Tu comprendras que ton bonheur et ta destinée sont auprès de cette blanche jeune fille, dont Tàme est angélique comme le corps...

— Mary Burtell... — répéta Georges, — quand la verrai-je, mon père?

— Bientôt... dans quelques jours... au plus tard dans quelques semaines. Mary et sa sœur Héva, la fiancée de ton frère Edward, mes pupilles toutes deux, sont en ce moment chez leur unique parente, Edith Burtell, une digne femme presque centenaire, dont l'habitation se trouve sur les limites de la présidence d'Allahabad.

— Et vous croyez que j'aimerai Mary?

— 11 faudrait, pour ne pas l'aimer, que tu fusses aveugle et sourd, car les grâces de son doux visage et les harmonies de sa voix s'empareront victorieusement de ton cœur, fût-il cuirassé d'indifférence et plus glacé qu'un cœur de marbre!

— Eh bien, tant mieux, — s'écria Georges, — je n'ai jamais aimé véritablement, et j'ai hâte de donner mon âme.

— Elle sera bien placée dans les mains de Mary Burtell. Mais fais place nette pour la recevoir ! Hâtetoi d'oublier ton rêve prétendu.

— Mon père, il me vient une pensée.

— Laquelle ?

— Vous avez en Kazil une confiance absolue?

— Sans doute.

— Eh bien, si comme vous le croyez mon aventure n'est point un songe, Kazil ne mérite pas cette confiance.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'il s'est fait à coup sûr, contre moi, le complice de l'inconnue mystérieuse; et qu'on n'a pu m'emporter endormi hors de la pagode de Siva, sans qu'il ait favorisé, au moins par son silence, l'action des ravisseurs.

— Prends garde ! la logique est inexorable, si tu accuses Kazil, il te faut accuser Stop en même temps.

— Comment ?

— Stop n'était-il pas, avec Kazil et toi, dans l'intérieur des ruines de la pagode de Siva?

— Sans doute, mais Stop dormait d'un profond sommeil.

— Je te l'accorde mais tu dois m'accorder aussi que le sommeil de Kazil n'était pas moins profond que celui de Stop. •

— Le jeune Indou^ interrogé par moi, a répondu quïl avait veillé sans cesse.

John Malcolm haussâtes épaules.

— En vérité, — répliqua-t-il, — tu m'étonnes. Le pauvre enfant a menti sans le savoir, et je ne comprends pas que tu songes à évoquer son témoignage pour l'en écraser ! Il a cru veiller, et il a dormi I Le narcotique employé contre toi et contre Stop a produit son effet sur lui comme sur vous ! A^oilà tout, et c'est bien simple. Je connais Kazil, c'est l'incarnation du dévouement ! c'est une âme reconnaissante, unenature franche et loyale! Rien au monde, entends-tu bien, ne pourrait détruire, ou seulement ébranler ma confiance en lui.

Georges fit un signe d'adhésion. Il était convaincu.

L'entretien continua entre le père et les deux fils, mais les sujets de cet entretien n'ayant plus de rapport avec le drame dont nous sommes l'historien, nous n'y ferons pas assister plus longtemps nos lecteurs.

Quelques courtes lignes d'explications rétrospectives sont ici nécessaires pour la clarté de ce qui va suivre.

La famille Malcolm, d'une noblesse d'épée très ancienne et presque illustre, possédait autrefois de grands biens. Harry Malcolm, le propre père de sir John, mena si joyeusement l'existence, eut de si belles meutes pour courre le renard, de si beaux

et si nombreux chevaux de pur sang, tant de piqueurs, tant de laquais, tant de palefreniers, donna de si plantureux repas à l'aristocratie du comté, et enfin se manisfesta, comme Jupiter, sous forme de pluie d'or, chez un si grand nombre de jeunes dames, plus recommandables sous le rapport des attraits physiques que sous celui de la beauté morale, qu'il fit mourir sa femme de chagrin, mangea le sec et le vert en même temps, emprunta de toutes mains, hypothéqua de toutes pièces, et succomba à Tàge de quarante-huit ans, aux suites d'un joli coup d'épée reçu en duel pour les beaux yeux d'une grande coquette du théâtre de Drury- Lane.

Ce joyeux vivant quitta ce bas monde en laissant une fortune un peu plus qu'embrouillée et un fils unique qui atteignait à peine sa douzième année.

L'enfant fut placé au collège d'Eton, et les genS de loi se mirent en devoir d'arranger les affaires.

On connaît la façon de procéder de ces messieurs. En Angleterre comme en France, elle est la même. Sous prétexte de débrouiller, ils compliquent et ce qu'ils s'appellent : faire la part du feu, devient le plus souvent, grâce à eux, un incendie qui dévore tout.

Au bout de trois années de procès, de jugements, d'incidents, de placets, de vacations, messieurs les les soUicitors^ repus suffisamment, abandonnèrent l'os qu'ils avaient rongé par tous les bouts, et déclarèrent la liquidation terminée.

D'une fortune patrimoniale équivalant à plus de trois cent mille francs de rente, il ne resta à l'orphelin John Malcolm qu'un humble revenu de cinq cents livres sterling (douze mille cinq cents francs) et le petit manoir d'Ayesbury, dans le Northumberland, charmante et pittoresque résidence mais d'une très minime valeur.

Douze mille cinq cents francs de rente en Angleterre, ce n'est pas absolumentla pauvreté, mais c'est bien loin d'être l'aisance pour un gentleman de bonne maison.

John Malcolm, lorsqu'il eut achevé ses études d'une façon très sérieuse et très brillante, se dit qu'il lui fallait faire choix d'une carrière et ce fut pour la magistrature qu'il se décida.

Avec le nom qu'il portait, il pouvait facilement trouver à conclure un très riche mariage, et reconstituer alors sa fortune. 11 n'en eut pas même la pensée car il s'éprit d'un profond et solide amour pour une jeune fille qui méritait cet amour, mais qui ne possédait d'autre dot que sa beauté, son intelligence et sa vertu. Il l'épousa. Deux enfants, Georges et Edward vinrent au monde, et John Malcolm fut le plus heureux des hommes, jusqu'au jour où la mort presque subite de sa jeune femme le foudroya.

On put croire d'abord qu'il ne résisterait pas à cet effroyable malheur et que, s'il n'y laissait pas sa vie, il y laisserait du moins sa raison.

Véritablement John Malcolm, qui se sentait devenir fou de désespoir, eut un instant la pensée de mourir, pour aller rejoindre là-haut sa morte bien-

aimée ; mais il était père, et le sentiment du devoir le rattacha à l'existence et lui donna la force dont il avait un si grand besoin.

— Je vivrai pour mes fils, — se dit-il.

Alors il redoubla de travail et d'ardeur dans les fonctions dont il était investi, où ses brillantes facultés lui valurent bientôt une réputation méritée et exceptionnelle.

Le conseil d'administration de la Compagnie des Indes lui ût demander un jour s'il consentirait à accepter la situation de Civilian, c'est-à-dire de grand juge, dans la présidence de Bénarès.

On sait avec quelle magnificence véritablement royale la Compagnie des Indes récompense les services de ceux qui lui apportent leurs lumières et leur dévouement.

John Malcolm se dit que cette proposition mettait dans ses mains le moyen d'amasser en quelques années une belle fortune pour ses fils. 11 ne songea même point aux périls souvent mortels qui, sous le climat torride des Indes, attendent les Européens. Il accepta. Il mit Georges et Edward au collège, et il partit.

Au bout de dix ans écoulés, il fut pris de la nostalgie du sol natal, et il voulut revoir et embrasser ses enfants. Un congé de quelques mois lui fut accordé, il vint le passer en Angleterre.

Georges, sou fils aîné, avait vingt-trois ans; Edward en avait dix-neuf. Tous deux installés au petit château d'Ayesbury, après avoir termina leurs études, y vivaient en gentilshommes campagnards, ayant, grâce à leur père, une meute de

huit chiens dans leur chenil, et trois chevaux de chasse dans leur écurie.

John Malcolm passa avec eux six mois, qui furent pour lui un temps de bonheur. Il se sentait aimé par ses fils, il se sentait revivre en eux... Son cœur 'battait de joie et d'orgueil en les voyant si beaux, si forts !

Quand arriva le moment de son départ, ni l'un ni l'autre n'acceptèrent la pensée de se séparer de lui; tous deux demandèrent à le suivre...

John Malcolm, ému, fut au moment de céder à leur demande et de s'écrier : a Eh bien, oui, chers enfants, nous ne nous séparerons plus, plusjamais ! je vous emmène! »

Mais il réfléchit aux dangers du ciel indien, aux épidémies, aux bêtes fauves, à la haine des natifs pour les étrangers ; il ne voulut pas exposer à la fois ses deux trésors, et il répondit.

— Je consens à ce que l'un de vous m'accompagne, mais un seul... l'autre restera en Angleterre...

— Soit ! — répliqua Georges, — c'est moi qui suis l'aîné... C'est moi qui vais partir avec vous...

— Pourquoi donc toi plutôt que moi, frère ? — demanda Edouard, — ce serait une grande injustice, car l'âge n'a rien à voir là dedans.

Une discussion ainsi commencée pouvant se prolonger indéfiniment, et John Malcolm aj^ant déclaré qu'il refusait absolument de prononcer entre ses fils et de faire un choix, les jeunes gens prirent le seul parti qui fût de nature à trancher la

difficulté ; ils s'en rapportèrent au hasard et tirèrent au sort.

Le hasard favorisa le plus jeune. — Edward, ivre de joie, s'écria :

— Père, c'est moi qui te suivrai ! C'est moi qui ne te quitterai plus !

Les yeux de Georges se remplirent de larmes.

— Mon enfant, — lui dit John Malcolm en lui prenant les deux mains, — mon enfant, patience et courage... — tu ne resteras pas longtemps seul en Angleterre... tu nous rejoindras.

— Tu me le promets? — demanda Georges avidement.

— Je te le jure!...

— Et ce sera bientôt?...

— Aussitôt que j'aurai acquis une certitude...

— Laquelle?...

— Celle que le climat des grandes Indes et les habitudes nouvelles ne détruisent point la santé de ton frère Edward, et qu'ils épargnent sa constitution comme ils ont épargné la mienne...

Le surlendemain de cette scène de famille, John Malcolm et son plus jeune fils s'embarquaient sur un des navires de la Compagnie des Indes et, poussés par un vent favorable, s'éloignaient rapidement de l'Angleterre.

Georges, un peu calmé et consolé par la promesse de son père, regagna le petit manoir d'Ayesbury, et commença cette vie dont nous avons parlé, cette vie uniforme et tranquille du gentilhomme campagnard, employant chaque jour quelques

heures à étudier la langue iadoue, dans des livres envoyés par son père.

Six années s'écoulèrent.

Pendant ces six années, d'assez fréquentes excursions à Londres et un voyage de quatre ou cinq mois en France furent les seules distractions qui vinrent couper, pour Georges Malcolm et pour son fidèle Stop, la monotonie d'une existence sans inquiétudes, mais sans incidents, où toutes les heures se suivaient en se ressemblant.

Chaque mois, d'une façon à peu près régulière, le paquebot apportait en Angleterre une lettre de John ou d'Edward. — Le jour où cette lettre si impatiemment attendue arrivait au manoir, était jour de joie pour Georges Malcolm, — il ne songeait ni à la chasse, ni à l'équitation, et il passait des heures entières à lire et à relire les pages tracées par des mains chéries.

Un matin, — juste à la fin de la sixième année, — Georges s'apprêtait à aller courir un lièvre, — le piqueur tenait en laisse dans la cour les huit chiens au poil blanc et orangé. — Le cheval de sang allongeait sa tête fine pour arracher au gazon touffu quelques brins d'herbe. — Georges ajustait ses éperons et détachait de la muraille son fouet à manche d'ivoire.

Soudain, Stop se précipita dans la chambre de son maître, en agitant une lettre au-dessus de sa tête, et en s'écriant :

— Votre Honneur! Votre Honneur! bonne nouvelle ! une lettre de là-bas !

Là-bas^ voulait dire les grandes Indes.

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