‹ La maîtresse masquéeChapitre 8 sur 26 · JOHN MALCOLM · texte numérisé non relu

JOHN MALCOLM

Huit jours après la réception de cette lettre, Georges et Stop s'embarquaient sur le magnifique navire le Roi Georges^ en partance pour Calcutta.

La traversée s'effectuait heureusement, sauf les cruelles épreuves que le mal de mer faisait subir à l'infortuné valet de chambre, épreuves qui n'eurent un terme que lorsque son pied fort peu marin put enfin fouler la terre ferme.

Le navire était à peine à quai, que Kazil grimpait à bord et se faisait reconnaître de sir Georges.

Ce dernier désira se reposer pendant deux jours à Calcutta des fatigues du voyage, et Kazil profita de ce temps d'arrêtpour expédier un joéon (messager) à Bénarès, afin d'instruire sir John Malcoln de l'heureux débarquement de son fils, et de sa prochaine arrivée.

Le lendemain du troisième jour, sir Georges s'installa dans le palaquin bien muni d'approvisionnements de toutes sortes.

Stop enfourcha le cheval maigre à longue crinière

que nous connaissons, et la caravane se mit en marche.

Nous ne l'accompagnerons pas dans un voyage dont nous connaissons déjà l'unique épisode intéressant. — Nous voulons parler de l'étrange aventure commencée sur le mont Béomah, dans les ruines de la pagode de Siva, et dont le palais mystérieux de l'inconnue au masque de velours vit le dénouement.

Nous venons d'accomplir la partie rétrospective de notre tâche. — Nos lecteurs connaissent d'une façon suffisante quelques-uns de nos principaux personnages, et il ne nous reste plus désormais qu'à marcher en avant.

C'est ce que nous allons faire.

L'appartement de sir John Malcolm, situé au rezde-chaussée du gracieux bengalow dont nous avons, dans Tun des précédents chapitres, tracé un croquis rapide, se composait d'une antichambre, d'un grand cabinet de travail et d'une chambre à coucher.

Le cabinet de travail, entièrement tendu de nattes indiennes d'un curieux travail, avait pour meubles principaux une bibliothèque fort bien garnie et un énorme bureau, venu d'Angleterre, chargé de liasses de papiers.

Dans l'un des panneaux, une panoplie attirait le regard. — Cette panoplie se composait principalement d'armes de chasse anglaises, d'un beau travail et d'une grande précision. — On y voyait aussi des épées de toutes les formes et des pistolets de toutes les tailles et de tous les calibres. — C'était, en un mot, un véritable petit arsenal.

Deux hautes fenêtres presque toujours ouvertes, et protégées contre les feux du soleil par des stores chinois peints de couleurs vives, prodiguaient l'air et la lumière à cette pièce dans laquelle nous allons retrouver sir John Malcolm et son fils sir Georges, le lendemain de l'arrivée de ce dernier à Bénarès.

Le magistrat était assis devant son bureau, la tête soutenue par ses deux mains, au moment où Georges franchit le seuil du cabinet de travail.

Au bruit de ses pas, sir John leva la tête, se retourna à demi vers lui, et l'accueillit par un sourire.

— Père, si tu le veux bien, nous allons causer...

— Si je le veux, cher enfant! — Ne sais-tu pas que c'est une joie dont j'ai été sevré si longtemps, qu'elle est devenue pour moi la plus précieuse de toutes !...

Georges embrassa son père et reprit :

— Nous allons parler de ta lettre...

— De ma lettre ? — répéta John Malcolm avec un accent interrogatif.

— Oui, de cette lettre qui m'a fait quitter l'Angleterre, et dans laquelle tu excitais si vivement ma curiosité en me parlant, h mots couverts d'une grande œuvre commencée par toi, et à laquelle tu vas me faire l'honneur de m'associer!... — Dans cette lettre, — tu t'en souviens, — il était question de dangers à braver, de gloire à conquérir, et ces deux choses, je ne te le cacherai pas, — ajouta Georges avec un sourire, — excercent sur moi une attraction toute-puissante ! . . . — Il y a là un mystère excitant, une énigme bizarre, qui, pendant ma

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traversée de Douvres à Calcutta, m'ont donné bien des nuits de fièvre et d'insomnie.

— Et tu voudrais avoir sans retard la clef du mystère et le mot de l'énigme ?... — demanda John Malcolm.

— lime semble que c'est naturel...

— Oh! très naturel!.., — Je m'attendais à ton impatience, et même je t'avoue que si je t'avais trouvé froid et indifférent, cela m'aurait péniblement surpris...

— Tu vois, père, que tu n'as rien à craindre de pareil!... — Je suis avide de savoir, et tu vas verser tes précieuses confidences dans des oreilles attentives...— Parle donc!... parle vite! J'attends!

— Et bien ! cher enfant, il faut attendre encore, — dit John Malcolm.

— Attendre ! — répéta Georges avec l'accent d'un désappointement profond.

— Oui, et t'armer de patience, car ta curiosité ne sera pas satisfaite aujourd'hui...

— Pourquoi donc?...

— Par amour-propre d'auteur...

— Que veux-tu dire ?

— Ceci : — De même que l'écrivain, lorsqu'il vient de composer un roman ou un drame, ne consent à le livrer au jugement du public que lorsqu'il croit en avoir amené les différentes parties à un degré relatif de perfection, — de même je tiens à ne te soumettre mon œuvre que lorsque j'en aurai coordonné les détails et complété l'ensemble...

— Et! quoil — s'écria Georges, — vis-à-vis de ton fils, cette coquetterie d'auteur!!

— Pourquoi non?... — Mon fils, en m'écoutant, deviendra mon juge, et je tiens à son admiration...

— Tu sais bien qu'elle t'est d'avance acquise!! Ce que tu auras fait, ce que tu fais, ne peut être que grand, ne peut être que beau!!

— En ce moment, c'est ton cœur qui parle ; mais ce n'est point une admiration filiale qu'il me faut!... C'est un suffrage raisonné et réfléchi!! — Or, ce suffrage, je tiens à le conquérir, et c'est pour cela que je retarde mes confidences...

— Mais, père, tu ne pensais pas ainsi quand tu m'as écrit?...

— C'est vrai...

— Pourquoi donc tes idées à cet égard se sontelles à ce point modifiées?

— Parce que, depuis le départ de ma lettre, j'ai fait un grand pas en avant!... — Mon œuvre a progressé d'une façon inattendue et inespérée!! — Le secret décisif que je cherche, et qui vingt fois a trompé mon attente au moment où je croyais le tenir, ne m'échappera plus cette fois!... et, ce secret dans mes mains, vois-tu, Georges, c'est la certitude de la réussite et du triomphe!! — J'arrive!... j'arrive! je touche au but!

Tandis que John Malcolm parlait ainsi, une étrange exaltation faisait trembler sa voix, et une sorte de vague auréole rayonnait autour de son front vaste.

— Avec toi, mon enfant, — reprit-il, — je partagerai la gloire! Mais le dernier effort, je veux le garder pour moi seul...

— C'est-à-dire, — murmura Georges Malcolm,

— c'est-à-dire, que tu prétends m' exclure du danger!... — Je te préviens, mon père, que je ne veux pas du triomphe, si je n'ai pas eu le péril...

Le grand juge prit entre ses mains la tête blonde et charmante de Georges.

— Oh ! soit tranquille, cher enfant, — répliquat-il, — quand je pourrai m'écrier, comme Archimède : Eurêka/... J'ai trouvé! le dernier mot ne sera pas dit, et je te promets des dangers à faire pâlir d'envie les chevaliers de la Table-Ronde î

— A la bonne heure, père!

— Es-tu content?

— Je suis du moins un peu consolé...

— Et tu attendras patiemment?

— Oui... puisqu'il le faut absolument... — Pourvu, bien entendu, que cette attente ne soit pas trop longue...

— Je m'engage à ne point te faire languir... — Je te demande un mois à partir d'aujourd'hui...

— Et, dans un mois, tu parleras?

— Oui.

— Tu m'apprendras tout?

— Je te le jure.

— Quoi qu'il advienne d'ici là, et même si Tespoir que tu nourris en ce moment ne devait point se réaliser?

— Oui, quoi qu'il advienne...

— C'est bien, père ! — J'accepte ta parole et, dans nn mois, jour pour jour, je te dirai : — Me voici! f écoute! »

ou LE RÊVE RECOMMENCE

Le lendemain du jour où la conversation que nous venons de mettre fidèlement sous les yeux de nos lecteurs avait eu lieu entre le père et le fils, Georges Malcolm, après avoir pris en famille le repas du soir, se dirigea vers Bénarès, dont nous savons qu'une faible distance séparait le bengalow.

Edward, fatigué d'une longue excursion à cheval, faite dans la journée, ne l'accompagnait pas.

La nuit était tombée complètement, mais des étoiles innombrables, semées sur le firmament bleu, rendaient l'obscurité transparente. Il faisait tiède. Aucun souffle de brise ne passait dans les cimes des vieux arbres. On entendait au loin une voix grêle chantant une chanson indoue, dont une sorte de tambour de basque accompagnait le rj^thme monotone.

Georges Malcolm sortit de l'enceinte du jardin, referma derrière lui la porte de l'enclos, et s'engagea dans le ch,emin creux où la voûte épaisse des

rameaux entrelacés rendait les ténèbres profondes. A peine avait-il fait quelques pas sous cette voûte qu'une forme indistincte, une ombre blanche de haute taille, se détacha de la muraille de verdure et se mit à le suivre.

Georges, rêveur, marchait lentement. Ses souvenirs le reportaient une fois encore dans les ruines de la pagode de Siva, la nuit du rêve, et il se demandait si véritablement son père avait deviné juste et s'il avait joué un rôle, cette nuit-là, dans un songe délicieux, ou dans une réalité plus délicieuse encore.

La forme blanche foulait le sol d'un pied si prudent que Georges ne soupçonnait point la présence d'une créature vivante derrière lui.

Tout à coup, au moment de dépasser un endroit où les feuillages moins épais laissaient arriver jusqu'au chemin creux les clartés pâles des étoiles, il tressaillit.

Une main venait de se poser sur son épaule. Use retourna vivement et se trouva en face d'une sorte de fantôme gigantesque , car quel autre nom donner à une apparition que de longs voiles blancs enveloppaient de la tête aux pieds, comme la cagoule des moines et des pénitents au quatorzième siècle! — Le visage disparaissait sous cette étrange linceul. — Trois ouvertures, ménagées dans l'étoffe, indiquaient seules la place des yeux et celle de la bouche.

John Malcolm avait obtenu de son fils qu'il ne sortît jamais sans avoir à portée de sa main un poignard indou à lame triangulaire, et deux de ces

petits pistolets de poche vulgairement appelés coups de poing.

Le jeune Anglais saisit un de ces pistolets , et s'écria d'un ton énergique :

— Prenez garde!,., je suis armé!

— Votre arme est inutile, répondit une voix d'homme en mauvais anglais. Vous n'avez rien à craindre de moi.

— Pourquoi m'arrêtez-vous?

— Parce que je dois vous adresser quelques questions.

• — Qu'avez-vous à me demander?

-- Vous êtes le fils du civilian qui demeure au bengalow d'où vous venez de sortir?

— Oui.

— Vous n'êtes à Bénarès que depuis trois jours?

— C'est exact.

— Un jeune Indou, qui se nomme Kazil, vous a servi de guide depuis Calcutta?

— Vous ne vous trompez pas.

— Alors, c'est bien vous qui vous nommez Georges Malcolm.

— C'est bien moi... Mais que vous importe, et pourquoi me demandez vous tout cela?

Un instant de silence suivit cette question.

On eût dit que le singulier interlocuteur de Georges Malcolm éprouvait quelque embarras à continuer le dialogue commencé, et cherchait la forme de la nouvelle interrogation qu'il méditait.

Enfin il reprit :

— Avez-vous oublié la nuit d'orage passée dans les ruines de la pagode, sur le mont Béomah?

— Non certes !

— Vous souvenez-vous d'avoir fait un rêve? Georges ne put retenir une exclamation d'éton-

nement.

— Un rêve !... répéta-t-il; — quoi, vous savez?...

— Vous voyez bien que je sais tout! mais répondez-moi... vous souvenez-vous?

— Oui, certes, je me souviens î

— Et quelle impression produit sur vous ce souvenir?

— Il fait battre mon cœur, il exalte mon âme!

— Si l'on vous offrait de recommencer ce rêve...

— Qui pourrait me faire une telle oflre? — interrompit Georges Malcolm.

— Moi, peut-être... — répliqua l'inconnu ; puis il ajouta : — Accepteriez-vous ?

— Avec joie! avec ivresse! avec délire!... C'était le plus cher de mes vœux !

— Eh bien, il ne tient qu'à vous que ce vœu soit exaucé.

— Quand?

— Cette nuit même.

— Que faut-il faire pour cela?

— Vous appartenez à la caste privilégiée de ceux qu'en Angleterre on appelle les gentlemen?

— Oui. •

— Donnez-moi votre parole de gentleman d'accepter toutes les conditions qui vous seront imposées.

— Avant de m'engager par un serment, j'ai le droit et la volonté de connaître ces conditions.

— Soit! D'abord, vous vous laisserez bander les yeux.

— Bander les yeux 1 — s'écria Georges.

— Il le faut.

— Si c'était un piège...

— Vous n'avez rien de semblable à redouter... On n'en veut point à votre vie, et la preuve c'est que tout à l'heure j'aurais pu vous étendre raide mort à mes pieds, d'un coup de couteau entre les deux épaules... et vous seriez tombé sans pousser un soupir.

— C'est vrai, — murmura le jeune Anglais, — ce chemin creux semble fait à souhait pour un assassinat... — et il continua d'une voix plus haute : — Va pour les yeux bandés!

— Vous ne ferez aucune tentative, cette nuit, pour soulever votre bandeau, continua le mystérieux personnage, et vous ne chercherez, ni demain, ni jamais, à reconnaître l'endroit dans lequel vous aurez été conduit?

— Accordé.

— Vous respecterez le masque de velours de celle qui doit rester une inconnue pour vous?

Georges Malcolm fît un geste de dépit.

— Quoi? encore ce masque ! — s'écria-t-il avec un désappointement manifeste.

— Oui, toujours.

— Ne tombera-t-il jamais?

— Jamais !

— C'est bien dur! mais enfin, puisqu'il le faut absolument, je jure de le respecter! Maintenant dites-moi, est-ce tout? avez-vous enfin égrené jus-

qu'au bout l'interminable chapelet de vos conditions?

— Il en reste une dernière.

— Laquelle?...

— Celle-ci : personne au monde, ni votre père, ni votre frère, ni votre serviteur, ne connaîtront votre aventure.

— Je m'engage de grand cœur à ne pas en dire un mot.

— Et , — reprit l'inconnu, — si par hasard l'un d'eux s'aperçoit que vous avez passé hors du bengalow une partie de la nuit, vous inventerez quelque prétexte pour expliquer votre absence.

— Je le promets, et l'imagination ne me fera pas défaut.

— Tout cela, sur vôtre honneur de gentleman, vous le jurez?

— Sur mon honneur de gentleman, je le jure.

— C'est bien... Yenez !

— Eh quoi ! à l'instant ?

— Oui... vous êtes attendu... Mais, qu'avez-vous donc? On croirait que vous hisitez...

— Non, je nhésite pas. Dieu m'en garde ; mais mon père, qui me sait sorti pour une heure à peine, va m'attendre, et mourra d'inquiétude en ne me voyant pas revenir.

— Alors, rentrez au bengalow... dites bonsoir à votre père... feignez de regagner votre appartement et venez me rejoindre ici.

— Je ne vous demande qu'un quart d'heure.

— Allez donc !

— Je vole et je reviens...

Avant que le quart d'heure fût écoulé Georges Malcolm, aiguillonné par une fantaisie si vive qu'elle ressemblait presque à de la passion, s'enfonçait de nouveau sous la voûte sombre du chemin creux et venait rejoindre son guide quasi fantastique.

Il avait eu soin d'emporter avec lui deux doubles clefs; celle du bengalow et celle de la porte de l'enclos.

— Me voici... — dit-il à l'inconnu.

— Suivez-moi...

— N'allez-vous pas me bander les yeux?

— Tout à l'heure.

— A votre aise.

Les deux hommes se mirent à marcher l'un à côté de l'autre, pendant quelques minutes^ sans échanger une seule parole. Au moment où ils allaient atteindre un coude brusque formé par le chemin creux, un hennissement se fit entendre.

Le guide s'arrêta.

— Vous montez à cheval, n'est-ce pas ? — demanda-t-il.

— Comme un Anglais que je suis, — répondit Georges. — Pourquoi cette question?

— Parce que c'est votre monture que vous venez d'entendre...

— Ah ! ah ! Nous allons chevaucher !

— Oui.

— Il paraît que nous allons loin?

L'inconnu ne répondit pas.

— Dites-moi du moins, — reprit Georges, — si je serai de retour au bengalow avant le point du jour?

— Oui.

— C'est tout ce que je voulais savoir.

Georges s'était arrêté, le guide en avait fait autant. Les deux mains de ce dernier sortirent des plis de la cagoule blanche. — Elles tenaient un mouchoir de soie.

— Le moment est venu, — dit-il à l'Anglais, — penchez-vous.

Georges obéit. — 11 sentit le mouchoir de soie se nouer autour de son visage, et le condamner à une cécité momentanée, mais absolue.

Le guide le prit par la main et lui fit faire quelques pas encore. De nouveaux hennissements se firent entendre très rapprochés, et accompagnés de piétinements qui décelaient l'impatience de chevaux fougueux.

— Vous êtes à côté d'un cheval de race qui peut lutter de vitesse avec le vent qui souffle et l'étoile qui file. Levez la main gauche et prenez la crinière. Je vous tends l'étrier...

— Me voilà en selle, — fit Georges, en s'élançant à tâtons sur le dos de sa monture, avec l'habileté consommée d'un écuyer émérite.

L'homme à la cagoule monta sur un second cheval, saisit les rênes de celui de Georges Malcolm et fit entendre une exclamation gutturale.

Les deux nobles étalons bondirent aussitôt, ou plutôt s'envolèrent, car leur impétueux galop, qui dévorait l'espace, ne se pouvait guère comparer qu'au vol vertigineux de quelque fantastique oiseau des ténèbres.

— Allons, — se disait Georges à lui-même, tout en savourant par tous les pores la volupté de la vitesse, — voici une piquante aventure ! — l'Orient sera toujours l'Orient ! ! — en plein dix-neuvième siècle la féerie y garde ses droits ! ! — Un génie qui m'est favorable ressuscite pour moi le bon vieux temps des légendes charmantes et invraisemblables, où les sultanes voilées faisaient enlever sur des hippogriffes les heureux cavaliers qu'elles voulaient, pour une heure, rendre les rivaux des sultans ! !

Une vitesse prodigieuse au milieu de l'obscurité, — (l'expérience le démontre chaque jour depuis que les chemins de fer existent), — fait perdre momentanément, et d'une façon complète, la notion distincte de la distance et du temps.

Georges Malcolm en fournirait au besoin une preuve de plus car, lorsque les chevaux s'arrêtèrent, il lui aurait été impossible de dire quel espace il venait de parcourir et quelle avait été la durée de la course.

— Pied à terre ! ! — mmurmura le guide à son oreille. — Nous sommes arrivés... — Donnez-moi votre main... je vais vous conduire...

Les pieds de Georges foulèrent un sable aussi doux qu'un tapis de velours. — Les odeurs fraîches et balsamiques qui s'échappent la nuit du calice des fleurs chatouillèrent délicieusement ses narines. Il entendit le murmure doux et monotone que produisent les grands jets d'eau en retombant dans leurs vasques de marbre.

De tout ceci le jeune Anglais conclut non sans

raison qu'il traversait des jardins somptueux attenant à quelque palais.

Son guide lui fit franchir les marches d'un perron. — Une porte s'ouvrit, — l'air extérieur cessa de frapper le visage de Georges et l'odeur enivrante des essences de l'Orient remplaça le parfum des fleurs.

Les hommes traversèrent silencieusement et rapidement plusieurs pièces, puis la main de l'inconnu abandonna la main de Georges, et sa voix lui dit :

— Quand vous aurez compté jusqu'à vingt, détachez votre bandeau.

Georges suivit religieusement la prescription ; quand il eut prononcé mentalement, tous les chiffres des deux dizaines, depuis le premier jusqu'au dernier, il dénoua le mouchoir de soie et regarda autour de lui, avec une curiosité facile à comprendre.

La pièce dans laquelle il se trouvait seul était presque pareille, par la grandeur, par la forme et l'ameublement, au boudoir décrit par nous dans l'un des premiers chapitres de ce livre.

Des feux voilés, tombant d'une coupole en verre dépoli aux reflets d'opale, répandaient dans cette chambre une sorte de demi-jour voluptueux.

De larges portières de satin de Chine, brodées d'oiseaux fabuleux et de fleurs impossibles, masquaient toutes les ouvertures.

Georges Malcolm s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur le large divan circulaire. Sa tête était en feu ; son cœur battait à coups pressés; il attendait avec une impatience fiévreuse, et chaque seconde

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qui s'écoulait avait pour lui la durée d'une heure.

Si longue que lui parût cette attente, elle fut courte cependant. — Une des portières glissa sur les anneaux de cristal qui la retenaient et une radieuse apparition se montra aux yeux charmés ■et éblouis du jeune homme...

C'était la femme mystérieuse que nous connaissons déjà et dont l'image enivrante poursuivait obstinément le jeune Anglais depuis la nuit dans la pagode.

Une tunique de mousseline rayée d'argent et presque diaphane cachait mal les secrets de sa beauté. — Son immense chevelure dénouée flottait autour d'elle comme un voile transparent, et ruisselait jusqu'à ses pieds. — Ses grands yeux étincelaient à travers les trous du masque.

Georges s'élança à sa rencontre et s'agenouilla pour baiser ses mains en balbutiant avec délire :

— Ah 1 cette fois ce n'est pas un rêve ! ! — vous existez, madame! vous avez voulu me revoir!...

— J'ai voulu te revoir, — répondu l'inconnue, — j'ai voulu te revoir, Georges Malcolm, parce que je t'aime!

Quelques heures après le fils du civilian se trouvait seul de nouveau, — puis l'homme à la cagoule, dans lequel nos lecteurs ont reconnu le mystérieux Saugor, venait le rejoindre, rattachait sur ses yeux l'épais bandeau de soie, lui reprenait la main, le conduisait hors de la maison et l'aidait à monter à cheval...

Comme au début de cette aventure nocturne, les deux chevaux dévoraient l'espace.

Le jour était près de se lever au moment où Georges Malcolm, débarrassé de son bandeau pour la seconde fois, mit pied à terre à l'entrée du chemin creux à quelques centaines de pas du bengalow de son père.

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