RENE EURE ST
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m'excuser là-dessus de l’avoir abandonnée? J’essayais encore de le croire; je me répétais complaisamment cette pensée que j'avais lue quelque part : « Le pire de la
servitude, c’est qu’elle arrive à se faire aimer. » Je me disais que la véritable gé-
nérosité eût été de me quitter, que son
prétendu sacrifice n’était, à tout prendre,
que de l’égoisme déguisé et. que j'en étais
la victime. Et puis je me souvenais aussi-
tôt de toute notre vie passée; je me refu+
sais à trouver dans son renoncement un prétexte à me séparer d'elle, et dans
l’abaissement où son amour prétendait la
réduire, je ne voyais plus que la preuve
d'un attachement inoui.
J'étais au chevet de son lit. Ses mains toujours brûlantes n'avaient pas quitté les miennes. Quand elle sortit de sa tor-
peur, elle eut, en me voyant près d'elle,
FRE SE OO TE SR Ford 2 12
LA MAÎTRESSE SERVANTE 465 un triste et confiant sourire dont l'expres-
sion me fit mal. Je lui demandai pardon, je lui répétai vingt fois que je n'avais
cessé de l’aimer. Elle pleurait, parlait tour à tour. Ses paroles fiévreuses et tendres
__ dissipaient mes derniers doutes. Comment
| penser encore à de la servilité, là où ne
paraissait que l'amour le plus désintéressé et le plus complet sacrifice?
__ Après s'être contenue si longtemps,
elle prenait un âpre plaisir à se déchirer
elle-même. Je lui disais des paroles banales, et qui par leur douceur devaient :
‘apaiser sa fièvre; je lui faisais de tendres reproches ; ma main caressait ses cheveux, mais en dépit de moi-même je ressentais
. un vague effroi de ce renoncement exalté et de ce qui pourrait en sortir. J'avais cru
- rompre mes liens et j'en sentais de nou-,
veaux et de plus forts qui venaient m'en-
ar
serrer. Je trouvais devant moi un autre | être, une autre femme, envers qui s'impo- : saient des devoirs plus étroits, et qui me . 18 tenait dans une dépendance plus lourde. 5 Je répugnais à me montrer moins noble, | moins généreux qu'elle; je me jurai à cet instant de lui payer en attentions, en amitié, en estime, ce que je me sentais … aujourd'hui incapable de lui donner en amour.
A la suite de cette pénible scène, nous connûmes quelques semaines d’une inti-
-mité mélancolique. Les pluvieux jours de
mars nous retenaient au logis. Dans cette âpre saison la campagne est impraticable ;
partout les ruisseaux débordent, les prés
sont couverts par l’eau, les champs impossibles à remuer. Le paysan lui-même renonce à travailler dans sa terre; il va et
vient, les bras ballants, de sa maison à sa grange, considère les bœufs qui ru-
minent, leur donne une fourchée de re-
gain, puis il se plante sous la porte et regarde tomber l’averse. C’est le temps où l’on tue le cochon et où l’on célèbre les noces. Tour à tour, dans l’air mouillé, montent les cris de la bête qu’on égorge, ou l’aigre ritournelle de la chabrette et du violon qui mène les fiancés sur la route.
Nous aussi, Mariette et moi, nous regar-
dions tomber la pluie. Sitôt que mous apercevions une éclaircie dans le ciel, nous jetions un manteau sur nos. épaules et nous allions par les chemins, heureux d’accrocher notre pensée à tout ce qui pouvait la distraire, un vol d’alouette qui s’enlevait et palpitait dans l'air, les blés qui pointaient dans les sillons, un paysan
qui semait les avoines de printemps. Je
me montrais plus prévenant, plus attentif avec elle que je n’avais jamais été — cela,
Monsieur, sans trop d'effort, comme l'on
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LA MAITRESSE SERVANTE 469 remplit une tâche que l’on s’est imposée et que l’on est reconnaissant à soi-même . d'accomplir. Mais ; je voyais disparaître en moi jusqu’à ce reste de sensüalité, qui
m'avait rattaché à elle quand tous les
autres liens semblaient rompus. Et chez
Mariette elle-même, je ne rétrouvais plus ces élans de tendresse, cette recherche = ardente du plaisir qui, contrastant tout à coup aveë la froideur et la timidité qu’elle apportait dans l’ordinaire de la vie, avaient fait le charme secret de notre | longue liaison. Es __ L'ohsession du renoncément n'avait pas | abandonné son esprit. Je le sentais, je le devinais plutôt à une simplicité qui s’éten- dait à tout, à ses habits, à ses gestes, à son visage même. Si elle me parlait encore de son singulier désir de s'attacher à | ma mère, c'était comme d'un projet än-
cien, abandonné, mais qu'elle défendait d'autant plus librement : « Je demeurais près de toi, et je cessais d’enchaïiner ta vie. Tu ne pouvais venir me reprendre, et moi je ne pouvais plus te suivre. Passer ma vie aux côtés de {a mère pouvait paraitre un sacrifice, ce n'était pas une bumiliation. Devant qui, aux yeux de qui aurais-je été humiliée? Faisais-je rien de plus surprenant qu'une fille de ton monde
qui serait entrée au couvent ?... »
Je ne m'apercevais pas qu’à écouter ces propos, à les discuter avec elle si légè-
rement que ce fût, ils me pénétraient peu à peu. La constance d’un même désir,
d’une volonté obstinée qui n'apparaissait q PP que par éclair pour se dérober aussitôt,
agissait insensiblement, mais infaillible- . ment sur moi. L'idée de son renoncement ne me choquait plus à cette heure comme
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un acte de servilité, mais comme une preuve d'abnégation excessive. Je me demandais pourquoi, chez elle, cet appétit du sacrifice, que toute notre éducation nous apprend à admirer, me paraissait
-humiliant. Et lorsque je considérais la
triste vie qui l’attendait à Paris, toute
une existence médiocre, sans intérêt, sans affection, sans désir, j'en arrivais à penser
qu'à tout prendre, servir auprès de ma
mère était encore préférable, et que je serais plus généreux en me prêtant à ses
desseins.
Tout cela restait indécis, confus, inavoué dans mon esprit. J'en eus comme la
révélation le jour de la fête des Rameaux.
Mieux que la Noël et que Pâques, c'est
- la grande fête à la campagne. Ce jour-là,
on processionne tout à l’entour de l'église.
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