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de nos bois et de nos murs branlants? Le
ridicule souvent les cache, ou bien les
*. soucis qui les accablent apparaissent telle-
ment misérables-aux observateurs des
- villes qu’ils n’en voient pas la beauté.
Si vous vous représentiez ma mère sous
l'aspect terne et ennuyeux d’une bigote
de province, je me serais mal fait com-
prendre. C'était une vieille hobereau. Ce mot me dit beaucoup de choses, et à vous, il ne vous dit rien, ou rien que
- d’assez falot. C’est vrai qu'ils prêtent sou-
vent à rire, nos petits nobles de chez
nous. Ils ont toute la rusticité du milieu
dans lequel ils vivent, et ils s’en croient
très différents; ils demeurent fermement
attachés, par atavisme ou vanité, à des croyances religieuses, à des idées poli-
À | tiques dont les paysans, même ici, s’éloi-
gnent sans esprit de retour; depuis
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Le RAT A
longtemps ils ne sont plus députés, aujourd'hui ils sont rarement conseillers
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municipaux. Dieu me garde de leur repro-
Et
cher le déclin de leur influence! Mais ce qui les rend un peu comiques, c'est
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qu'ayant perdu leur prestige, ils persistent à vouloir bad ce qu'ils étaient autrefois.
Pourtant je les aime, ces hobereaux!
J'aime leur pauvreté altière, leur âme rustique et faraude: j'aime leurs noms qui
chantent, leur nobleëse qu’on ignore trois . pas plus loin, leur étroit univers qu'ils grandissent à à l'envi; 5] aime leurs masures romanesques où j'ai connu des vies si. | , tristes, difficiles et brutalisées. Sous la rudesse des façons, la mélancolie a passé ÉA répandant partout ses couleurs. Ils ont le goût de l’espace, de leur pays solitaire 28 î où l'on a ses coudées franches; comme
Lx MAÏTRESSE SERV ANTE
le paysan, ils savent apprécier un beau . champ, une belle bête pour son utilité et . aussi pour sa beauté : ils savent admirer — comme il convient une belle propriété, une belle maison, une belle vue. Et puis, A ils vont disparaître. ME à
Mais surtout, il y a quelque chose qui y les sauve et les fait aimer. C'est une fierté native, une certaine confiance en soi et,
urtout dire, de la hardiesse. Les femmes
mes les En aisément que Fa | Me à
x De ne saurait les atteindre, et on "
femmes de notre famille, où l’on retrouve les témoignages de cet esprit résolu. Voici
un trait qui me revient à l'esprit. Ce n'est .
rien, ce n'est qu’un geste, mais il vous fera mieux comprendre ce que je vous explique fort mal.
C'était en août 1790. L’abolition des privilèges soulevait chez nos paysans un prodigieux enthousiasme. Ils s’en allaient par bandes, armés de fusils et de bâtons, ‘derrière un violoneux de village, et à les
voir ainsi passer, On ne savait jamais au juste s'ils s’en allaient à la noce ou piller
quelque maison noble, En général, ils se montrèrent pacifiques, se bornant à planter sur les" places des « mais » auxquels ils
suspendaient des pelles, des radoires, des
\ , . Lys mesures à blé, des bancs d'église, ou bien à décrocher ces girouettes qui grincent
sur le toit de nos logis, et représentaient à leurs yeux quelque chose qu’ils détestaient plus encore que la dime ou le droit de four : notre orgueil de hobereaux.
… Un jour, une de ces bandes se présentà au Pradéau. Mon grand-père était absent quand tous ces gens arrivèrent, criant et gesticulant derrière un ménétrier. Ce fut sa femme qui les reçut. Elle était fort jolie, disait ma mère, et pouvait avoir trente __ ans. Elle se mit à parlementer avec un
certain Piarilhou, qui semblait conduire les autres. À ce moment, survint mo À grand-père, qui fut bien étonné de voir Ÿ 4 tous cés manants dans sa cour et sa femme “au milieu d'eux. Il s’avança vers Pia-
rilhou et lui demanda ce qu’ils voulaient.
L'autre lui tendit la main, que mon grand-père refusa. Sur quoi le paysan lui dit : |
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€ / DR y ‘1 | nr is 4 38 LA MAITRESSE SERVANTE 4 LR | .
sn — Vous refusez de me toucher la man, ‘4 AE re s 2 Dos mais bientôt vous ne nous empêcherez 4 2 " 40 1 pas d’ embrasser votre femme! | L 5 Mon grand-père était emporté. Ma S.
grand'mère le vit rougir; et prévenant une colère qui pouvait lui être fatale au {
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milieu de ces paillards excités :
1420 20 FhT émbrassézmoi dose tout. de # #80 suite! dit-elle en passant son bras nu au cou du paysan stupéfait. On sait bien (que è ‘4
vous êtes honnête homme. É.
Ce disant, elle l'embrassa. L autre, | Le:
| penaud, se laissa faire. Tous rirent de sa 2 = confusion, oubliant du coup leur colère 4e M: et la girouette qu'ils étaient venus cher- ue. cher. Ils se retirèrent sans fracas, et l'on | n'entendit bientôt plus que le crinerin.
du violon et les coups de fusil ne qu ‘ils lâchaient, par manière de jeu, sur les pigeons du colombier.
Quant à la girouette, Monsieur, elle est toujours sur notre toit. Elle grince sans répit des premiers jours de l'automne jusqu'au milieu du printemps. C'est un bruit auquel je suis habitué. Pourtant quelquefois, la nuit, quand le vent plus fort passe à travers nos châtaigniers avec un bruit de torrent et fait voler nos tuiles, je me dis, en l’écoutant, que sans le geste de ma grand'mère je ne dormirais pas dans ce lit,
Est-il en France un notaire, un avocat, un médecin de la campagne la plus écartée, qui n'ait estimé dans sa jeunesse que le séjour de Paris lui était indispensable, qui n'ait faiteffort pour s’y maintenir, qui n'en soit parti avec désespoir? D'ailleurs, à peine revenus dans leur province, ces honnêtes garçons se plient avec une docilité admirable à ses habitudes, à ses mœurs, et tout de suite reparaît en eux l’homme de leur village.
La mort de notre vieux domestique
LA MAITRESSE SERVANTE kA
vint me surprendre, un beau matin, comme un accident inconcevable. Jela prévoyais depuis longtemps, je savais qu'elle déciderait de mon sort en me contraignant -au retour, et pourtant, dans mes projets, je n'en tenais aucun compte : il me semblait que d’avoir vu cet homme, depuis ma plus petite enfance, toujours pareil à
. lui-même, cela le rendait immortel.
> Aujourd’hui il fallait partir. Le bon sens, mon intérêt, tout me rappelait sur mon domaine. Mais la nécessité m'irrite, k l'acceptation m'humilie. Obéir humblement à la nécessité, suivre mon destin naturel, rentrer chez moi comme un bœuf à l’étable, je ne pouvais m'y résoudre.
» J'ai toujours prétendu dominer les êtres | qui m'entouraient et les événements mêmes. Ce retour inévitable, j'entendais & l'envelopper de quelque éclat, ét prouver,
à moi et aux autres, qu'en dépit des obli- 24 gations que m'imposaient les circons- tances, je restais encore mon maître.
Comment formai-je l'absurde projet d'emmener avec moi ma maîtresse et de :
l'installer dans la maison laissée vide par la disparition de l’intendant? Je voudrais pouvoir vous dire que ce fut là une folie, un aveuglement de jeunesse, qui avait au moins pour excuse l’amour et la généro=. " sité. Mais non. J’ avais de l'affection pour Mar iette, et plus encore PONERE que Ja # - ne l'imaginais, mais je n'éprouvais pas, à coup sûr, un de ces entraînements RE ___ sionnés qui justifient toutes les sottises. Ce de m'attachait à elle, | c “était surtout à “
son respect pour l'air de acpéciorté ù que Le laissals volontiers paraitre dans
2 LA MAITRESSE SERVANTE 4ÿ
FAERON entrait dans mon dessein quelque | générosité la générosité n’a jamais été qu’un goût, un penchant de mon esprit
h ‘une sensualité assez vive, la crainte de mm ennuyer dans la solitude et l'orgueil pu de scandaliser ; je faisais taire les
‘és a
plutôt qu’un besoin véritable; j'ai toujours eu plus le souci de ce que je donnais que ; 2 Ses ce que eevsiens les “e, et j'aisans
Date Sous de grands mots je cachai
voix a as qui m'avertissaient de ana 5 7
Ye LA MAITRESSE SERVANTE
Ma proposition bouleversait toutes les idées qu’elle avait de ma tendresse. Elle dut se croire tout à coup plus aimée que je ne l’aimais vraiment. Ah! que ma froide volonté, mon entêtement orgueilleux étaient loin de cet élan passionné qui la jeta dans mes bras ! Elle le sentit tout de suite. Son visage s’attrista soudain, et j y. vis cétte expression de gravité décidée qui était sa vraie nature. | Posément, de sa voix égale, elle me déclara que jamais elle ne consentirait à me
suivre dans dés conditions si humiliantes
pour elle, pour me mère et pour moimême; elle me supplia de n6 pas céder à un mouvement de générosité, dont nous nous repéntirions tous les deux. En quelques traits clairvoyants, elle me dépeignit l'existence que nous mènerions au Pradeau et la lassitude qui en sortirait
Ds.2
LA MAITRESSE SERVANTE 45 bientôt. Si je la gardais près de moi, pourrait-elle accepter l’idée d'être tolérée par pitié? Si elle revenait à Paris, quelle vie
- serait alors la sienne, après qu’elle aurait
tout quitté? « Pars, me disait-elle, c’est plus sage. Épargne-nous une existence d’humiliations et de mensonges. N'inflige pas à ta mère un outrage qu’elle ne me pardonnera jamais. L'idée qu’en me “quittant aujourd’hui, tu ne peux apir autrement, et que les circonstances sont plus fortes que notre volonté, me donnera le courage de supporter cette séparation. A la retarder encore, nous ne ferions que la rendre plus cruelle. »
Je me sentais ébranlé; je n'étais plus
assez sûr de moi pour ne pas vouloir m'en
gager d’une façon irrévocable. Je lui déclarai qu’autant qu’elle j'aimais les situations sans mensonges. Le soir même,
(fe a Me EE ES AUOT - es HN Je PA PCA va #2» = 46 LA MAITRESSE SERVANTE
3 J'adressai à ma mère une lettre à la fois 44 déférente et dégagée, où je lui disais la condition que je mettais à mon retour, et Fe où je semblais ne pas douter qu’elle ne 2 : onu à un arrangement aussi re 3 :
Puis j'attendis sa réponse, avec l’ indif-
| férence que l’on a a pour une douleur dont
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J'imagine aisément, Monsieur, combien tout cela vous choque. Cela vous choquerait davantage, si vous saviez que ma famille, si sévère sur les principes, si attachée aux bienséances, était encore endolorie d’un scandale à peu près pareil à celui que je méditais. On allait voir revivre en moi un certain oncle Frédéric qu'on m'avait, toute ma jeunesse, montré comme un épouvantail.
C'était un neurasthénique de campagne, taciturne, secret, soigné de sa personne, et
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de manières polies. L'hiver, il passait au lit la plus grande part de la journée à fumer des cigarettes ou à tremper des biscuits dans un verre de malaga; rien ne
pouvait lui faire quitter la chambre, et s’il
naissait un veau dans l’étable, on le lui portait sur son lit. L’été, on le rencontrait dans une voiture d'osier traînée par deux poneys, à peine plus hauts que de gros chiens, qu'il avait achetés lors d’un voyage à Paris au Jardin d’acclimatation,
Il entretenait à Nontron une femme qu'il avait prise à Bordeaux. Il la visitait à jours fixes, et si longtemps qu'il restait
chez elle, sa petite voiture d’osier l atten
dait devant la porte.
Il mourut chez cette femme, après huit
jours de maladie. Personne parmi nos parents n'avait voulu aller l’y voir. Mais
quand on apprit son décès, mon père
réclama le cadavre. La vieille maitresse déclara qu'elle était seule à l'avoir soigné, qu'elle lui avait fermé les yeux et qu’elle refusait de le rendre. L’émoi fut grand
dans ma famille. 1] fallait ravoir mon oncle, afin d'éviter le scandale de voir son con-
voi funèbre partir de chez sa maîtresse!
Avec un autre de ses frères, mon père se rendit à Nontron. Il était tout à fait
— nuit, quand ils arrétèrent leur voiture
dans le faubourg de la ville. Ils gagnèrent à pied la maison où l’oncle Frédéric était mort, pénétrèrent à pas de loup par la
porte du jardin qui était restée ouverte, et
montèrent, sans faire de bruit, jusqu’à la chambre où se trouvait le défunt. Les
trois femmes qui le veillaient, en somno- * Jant dans des fauteuils, pensèrent mourir de €
frayeur quand elles les virent surgir tout
à coup. Mon père glissa dans un sac le.
| LA MAITRESSE SERVANTE | corps du pauvre Frédéric; son frère le !
chargen sur ses épaules, et tous deux
. er is de déguerpir, tandis que se
un niais, d avoir bravé l’ opinion.
orte, cette double nouvelle produisit a mère l' effet que vous FES con
PMR + cessais d'être ce que j'avais été jusqu'ici : la seuleimage qu "elle aimât d'elle-même.
Je crois bien que je lui fis horreur un moment; mais par un mouvement naturel de son cœur, elle rejeta tout de suite sur cette femme inconnue la responsabilité du malheur qui la frappait, et dans la façon dont les choses se présentèrent à son esprit, je ne fus qu’un pauvre innocent tombé aux mains d’une coquine.
Elle me répondit par une lettre où écla-
taient tous ces sentiments. Je l’ai con= servée, cette lettre, écrite d’une encre
misérable, vieillie dans les épiceries et dé-
colorée par l’air. Je la recopie pour vous, malgré son caractère bien intime, parce qu’elle vous mettra sous les yeux, mieux que je ne saurais vous le dire, ce Li je
blessais profondément.
« Mon cher enfant,
« Quelle affreuse lettre! Et que j'étais
loin de m'y attendre! Quand je l’ai lue sur la terrasse où le facteur me l’a donnée, tout s’est mis à danser autour de moi.
J'ai cru que je tombais d’une attaque.
… Dieu ne m'a pas fait la grâce de m’em- . porter sur le coup. Ah! que je regrette aujourd'hui de t'avoir envoyé là-bas! Ton __ père s'était follement imaginé qu'un sé- jour de quelques années à Paris te per- - mettrait d'occuper tes loisirs d’une façon . plus imtelligente, quand tu reviendrais à 4 la campagne; et ‘voilà comment tu réponds à ce qu’il avait espéré! Une abominable créature a pu te faire oublier à ce point ce que tu me dois et ce que tu te dois à toimême. Il faut qu'elle ait le génie du mal
pour t'avoir changé de la sorte, toi que j'ai connu bon autrefois. Comment la seule pensée de m’imposer un pareil voi= sinage a-t-elle pu se présenter un moment à ton esprit! Jamais, tu m'entends, jamais … je ne souffrirai qu’une pareille femme | mette les pieds au Pradeau. Que pense- | raient nos paysans ? Que dirait-on de nous dans lé pays? Comment pourrais-tu te.
marier? J'aimerais mieux disparaître, aller u’enterrer n'importe où que de tolérer sa présence. Pense à ton oncle Frédéric ï et à sa fin épouvantable! Reprends-toi, oublie cette femme, reviens t’occuper de.
nos affaires. Si tu t’en désintéresses, il ne. faudra pas cinq ans pour que la propriété 7 tombe à rien. J'ai beau faire, tout se détruit, tout s'en va à la dérive. On nous pille, on nous dévore, on nous mange de tous les côtés. Hier encore, j'ai vu le no