SCÈNE XII
LE COMTE
Car, voyez-vous, ce dangereux mystère Me ferait soupçonner jusqu’à mon propre frère. Jadis, il vint à Sienne... Ah! vous avez souri.
LA COMTESSE
Moi? ciel!
LE COMTE
Eh ! pourquoi pas, à tout prendre?... Un mari! Je deviens fou, d’ailleurs : mon frère était à Rome...
Et tant mieux, car vraiment je ne sais pas un homme
Que je ne fusse prêt à tuer aujourd’hui
Pour vous jeter son cœur et vous dire : est-ce lui?
LA COMTESSE
Aussi ce nom, seigneur, saurai-je vous le taire.
La vengeance est chez vous un mal héréditaire,
Et, quoique vous juriez, un jour, un jour viendrait Où, parole et serments, rien ne vous retiendrait.
LE COMTE
Ah ! comme vous l’aimez.
A tous deux.
LA COMTESSE
Je vous épargno un crime
LE COMTE
En faisant une double victime.
LA COMTESSE
Puissé-jo périr. seule en cet affreux duel ,
Et sauver en mourant l’un de vous deux.
LE COMTE
Lequel ?
Lui seul , vous le savez. Mais je lis dans votre âme :
LA MA L’A R IA
On ne cache si bien qu’un lâche ou qu’un infâme. L’orgueil mieux que l’amour vous retient , je le vois ; Au fond, vous rougissez de quelque indigne choix.
Le nom de mon rival...
LA COMTESSE) so dressant lentement devant lui.
Marche l’égal du vôtre,
Et , si je renaissais, je n’en voudrais point d’autre ;
Car celui qui le porte aurait droit mieux que vous De dédaigner ce rang dont le monde est jaloux,
Et, pauvre et sans aïeux, fût-il né sous le chaume,
Son épée, au besoin, eût conquis un royaume ;
Vaillant , mais redouté de ses seuls ennemis,
A ma gloire, à la vôtre, à son malheur soumis,
Il n’eût pas, dans les fils de quelque trame obscure, Serré sa proie, ainsi que l’araignée impure,
Pour la ronger sans bruit, sûrement, lentement;
Égaré par l’amour, époux ou bien amant ,
S’il eût voulu tuer, il eût tué d’un geste,
Sans se faire, en secret, complice de la peste.
LE COMTE, avec fureur.
Tremblez!
LA COMTESSE
Moi, Tolommei? Ne plaisantez donc pas.
Nos aïeux ont lutté jadis en maints combats ;
Ne vous souvient-il plus de mon père et du vôtre Où voit-on que l’un d’eux ait tremblé devant l’autre?
A vous, homme, leur force, à moi, femme, leur cœur. Tuez, n’outragez pas, vengez-vous en seigneur.
Mon corps vous est livré pour expier ma faute, Détruisez la maison , mais n’insultez pas l’hôte.
Surtout, ah! croyez-moi, laissez en paix ce nom,
Que vous ne saurez pas, ni personne, ou , sinon,