‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 12 sur 37 · BEAUX · texte numérisé non relu

BEAUX

C'tait sor endroit préféré.

Elle spportait son ouvrage, le plus Souvent quelque vêtement destiné à un enfant pauvre, et elle travaillait à l’'om-

re du chêne centenaire, enveloppée du froufron d'ailes de la gent plumée, qui, familière, voletait autour d'elle, avec qui parfois, elle Jjasait, ou dont elle écoutait les trilles assourdissants, les roulades tendres, les appels provocants.

C’étaient ses amis, les oiseaux : gens et animaux aimaient Huguette “la petite comtesse”, ainsi que l'appelaient les paysans.

Elle enfrait dans les chaumières com.

me chez elle : on l'y recevait toujours à bras ouverts, quoique avec un respect

doublé pour cette infirmité qui, aux yeux des paysans, ne constituait pas un défaut pour cette infirmité physique, Mais ajoutait, au contraire, un charme touchant à sa personne,

La petite comtesse, sans ses béauilles n'eût pas été ‘ la petite comtesse.”

Daus l'admiration naive qu'ils professaient pour cette créature fragile, si blanche et si blonde, entrait un étonne ment que leur habitude de la rencontrer n'atténuait point, pour sa grâce à se mouvoir, sa pétulante vivacité.

Huguette de la Roche n'avait que des amis dans la vallée. Elle eût compté sur plus d’un dévouement, si elle eut eu bescin de faire appel à l'appui de quelqu'un.

Parmi ceux qui se seraient levés à sa voix, se trouvait le pâtre, qu'on appelait Paulin Pascot, fils d’un vieux serviteur du comte et orphelin depuis plusieurs aunées.

Il était nu peu plus agé que la jeune tille,

Enfants encore tous deux, lorsque Huguette arrivait en Vendée, Paulin avait plus d’une fois fabriqué devant elle, avec le bout de son couteau, des esquifs de bouleau qu'on faisait navi.

guer sur le bord de l'étang aux eaux rousses, voilées par les feuillages des saules, tout au bout du pare où sur un des ruisselets qui couraient les prés,

C'était lui qui leste, vigoureux, grimpait aux arbres pour lui cueilhr des ce rises vermeilles qu’elle convoitait.

C'était lui qui escaladait le entean pour y chercher la fleur sauvage qu'elle ne pouvait aller cueillir : lui qui lui amenait sa belle chèvre Noirande, qu’elle voulait traire elle-même, pendant qu'il tenait, sous la mamelle gronflée, la tasse qu'elle allait tout à l'heure porter à ses lèvres.

Au temps des fraises, au temps des mûres, il laissait son troupeau sous la garde de ses chiens et passait des heu.

res dans la forêt à chercher au pied des arbres le petit fruit rouge parfumé et à se déchirer les mains aux ronces où

pousse la baie noire sucrée, si savoureuse.

Puis en ramenant ses chèvres vers le village, il montuit au château pour lui apporter sa récolte.

‘puis un an ou deux, le pâtre et la petite comtesse se rencontraient moins souvent.

Huguette devenue jeune fille, ne prenait plus plaisir à voir naviguer les bateaux qu’il creusait dans un morceau de bois.

Elle ne battait plus des mains, lorsqu’il s’accrochait aux genêts pour saisir la fleur éclatante qui attirait ses regards, et elle se contentait de caresser Noiraude au passage.

L'uieul, encore vigoureux lorsqu'il était allé la chercher en Normandie s'affaiblissait peu à peu.

La jeune fille comprenait le rôle qu'elle avait à remplir auprès de jui

Elle était à la hauteur de la tâche qui lui incombait.

Elle et Paulin restèrent bons amis, mais ils se virent de moins en moins.

Ou plutôt Huguette ne vit plus guère Paulin.

Lui, l’apercevait bien sans qu'elle s’en doutât, alors qu’elle passait à proximité de l'endroit où il gardait ses bêtes, attendant en vain qu'elle tournât ‘les yeux de son côté.

Lorsqu'il y avait trop longtemps qu'il ne l'avait vue, il se glissait dans le parc jar une trouée, se couchait dans l’herbe et regardait les hautes fenêtres de la chambre du comte, sachant bien qu'à un moment donné elle se imontrerait à l’uue ou l’autre, à la -+ge entrée du perron par laquelle : jait sortir.

C’est ainsi que l'avuit surpris Henri de la Roche.

Et quand ce joli visage pâle, nimbé de cheveux blonds, lui était apparu dans l’encadrement de la fenêtre, quand il avait vu la jeune fille descendre les degrès de pierre, le pâtre s’en allait content.

La petite comtesse se portait bien :

<'etait tout ce qu'il demandait.

Cette après midi où Mile de la Roche se tenait seule assise sous le grand chéne, Paulin vint a longer la haie vive qui d’un côté, bordait le parc.

Il appela ses deux chiens, leur dit quelques mots brefs en leur montrant d'un geste de commandement le trou peau, et se glissa par la trouée qui d’habitude Jui Jivrait passage,

Cette trouée se trouvait à cinquante pas À peine de l'arbre dont l'énorme tronc cachait entièrerment H uguette,

Il ne pouvait la voir.

La jeune fille l'avait entendu siffler ses chiens, leur parler

Presque aussitôt, un bruit de branchages froissés arrivait à son oreille,

Puis, elle entendit marcher avec pré.

caution.

Elle se pencha de côté et poussa un éclat de rire.

—C'est toi, Paulin ? Qu'est ce que tu viens faire... inarauder ?

Lui s’arrêtait, rouge, embarrassé, les nains gauches,.

Mais il reprit vite son aplomb,

—Non, mademoiselle ; Je voulais Vous voir pour vous demander si vous vouliez des fraises ce soir. . La forêt en est pleine

—Et tu ne pouvais Pas passer par la grille ?

—C'est plus vite fait.

—Oui, j'en veux. Je les adore, les petites fraises des bois. tu le sais bien. .

Mais on ne te voit plus du tout, Pau.

lin.

— Mademoiselle, je suis toujours par les champs.

— Moi aussi ; seulement nous ue prenons pas le méme côté : mes mules ne me ménent point là où grimpent tes chèvrès.. Ah !

— Quoi donc ? fit le lâtre, resardant où regardait Huguette. {

Un homme trrivait, en complet d'été, avec un grand parasol clair, ouvert, l’abritant du soleil ardent de l'après.

d’îner.

Paulin baissa les yeux sur Mile de ta Roche.

Celle-ci était devenue toute rose ; une

pâleur glissa sur ‘le visage bruni du paysan.

Il s'écaria de deux pas, puis tourna le dos pour partir.

—Eh bien ! je vous fais peur mon garçon ? dit Henri d'un ton cordial :

nous Sommes amis, pourtant, nous avons fait plus d’un bout de conserva.

tion ensemble.

’aulin, qui venait de remettre sur sa tête son large béret de drap foncé, répondit en se retournant.

-Qui non monsieur, je n'ai point Peux ; je venais demander à Mademoiselle si elle vou'ait des fraises ce soir puisqu'elle en veut, je me dépèche d'aller en euvilllr. .puis mes chèvres nat.

tendent la-bas.

—-Bah ? elles sont habituées à vous attendre, vos chèvres. .Ce sont des bêtes docile. et belles, ina foi ! de la premiere à la dernière.. Savez-vous que vous feriez votre etfet, à Paris, sur nos boulevards ?

—Monsieur veut se moquer de moi ?

dit Paulin dont la figure placide ne bougeait plus.

Campé bien droit en face d'Henri de la Roche, le pâtre formait avec ce deruier un contaste frappant.

Grand robuste hien découplé, des traits énergique, avec beaucoup de douceur dans les yeux, il était le type du jeune gars vivant en plein air, sans ses passions de brute qui se lisent sur le visage de certains paysans.

Un cœur loyal battait sous cette poitrine large, une âme honuête vibrait sous cette envoloppe rude.

Paulin Pascot était de natures capables de vouer à un être faible une adoration essentiellement respectueuse conduisant à tous les dévonements.

Le pâtre pouvait rercontrer un jour, sil ne Pavait déjà fait quelque pasteur que mettrait dans ses veines la fièvre de Panour.

Il en était bien certain, et la pensée ne lui venait point que la difference de

ces

leurs conditions, eût du le garer de sentiment.

Üar il était ce sentiment pur comme le ciel bleu, où s'allument le soir, les, milles clous d'or qu'on appelle les étoi les celui «le l'être fort pour l'être qu'un souffle semble devoir briser.

La pâleur qu'avait amenée sur le front de Paulin le trouble visible de la jeune fille, à l'approche de son cousin n'était point le résultat d’une jalousie inconsciente mais d’une crainte.

On racontait dans la vallée qne le comte voulait marier sa petite-fille ave son petit neveu.

Celle ci quitterait . lors le pays pour aller habiter Paris.

En écoutant cette histoire pour la pre mière fois, le pâtre avait ressenti un grand choc.

La petite comtesse à Paris!

Qui veillerait sur elle, qui la protege rait, dans cette grande ville, où l'on dit ‘€ fourmillent les dangers !

Il ne pensait point qu'elle ponvait avoir un défenseur er: son mari.

Ce neveu du vieux comte, mince, r4le, les cheveux rares, les meinbres gréles, qui ne paraissait occupé qu'à Signer sa propre personne, ne lui sem biait point capable de proièger une femme, ayant, comme la petite eorritesse, besoin d'un protection eonstar:te.

Puis, il nela verrait plus plus.

Le vieux nid d'aigle perché si hant sur la colline, qu'il dominuit toutes les collines d'alentour, ne serait point Ja demeure de ce Parisien, quiy venait pour la première fois.

Il était peu probable qu'il y ramenät sa femme,

Le paysan s'était fait ces réflexions, et c’est pourquoi, en voyant rougir a jeune fille il avait pâli.

Les racontars entendus dans la vallée recevaient leur confirmation.

Mlle de la Roche devait être “promise” à s0n couxib.

Comme il regardait ce dernier avce

jamai 3

des yeux interrogateurs, Heuri répondit :

—Mais oui, vous feriez de l'etfet sur as boulevards ; je ne plaisante pas !, Vous ignorez que nous rencontrons dans les rues de Paris, des pâtres en béret COmine vous, suivis de leurs chèvres,

—À Paris ?

Parfaitement. Ils s'arrêtent de porte en porte, Là où on leur fait signe d'arrêter, traient leurs bêtes, tour à tour, et nous vendent leur lait hors de vrix.. Dès mars où avril, ils paraissent... [ls retouruent passer l'hiver chez eux.

— Pas possible, monsieur ! Je me suis pourtant laissé dire que, dans la cabitale, comme vous dites, il n'y avait Poiut de pâturages.

IIS habitent hors des tortitications.

Puis, dans la capitale, on peut tout se procurer, même de l'herbe, par voit.

res...

— Elle ne vaut pas celle que ines chevres broutent dans la Lande. , le lait doit s'en ressentir.

— Certes, ce n’est point le lait de Noiraude . mais nous nous en contentous... Nous autres Parisiens, mon gar- SO, NOUS savons nous contenter de ce qiie nous avons.

— Vous avez bien raison, si Vous ne pouvez pas faire autrement.

Et, soulevänt son béret, Paulin Pas.

tot s’en alla par l'endroit où il était ve- HU: ..:

Ses chèvres brontaient à cent pas sur le versant du cotear.

monsieur,

Paulin descendit en sifHot: at, VE front rasséréné Je resard presqu

Joveux.

À la tête de son troïtpean, 1} s'en alla vers la forêt pour ÿ cucillir les fraises qu'il devait porter aa châtean.

En une heure, sa tuoisson était faite.

Comme il allait remonter vers l’antiq'ie demeure, respectée dans le pays alltant qu'elle l'était jadis, à l'angle du bals, où l'attendajent encore ses bôtes dociles, il rencontra une Paysanne de

dix-sept à dix-huit ans, robuste comme

lui, fraîche, des yeux clairs et des dents éclatantes,

—Tiens, Simone ! tu montes la haut ?

—Oui, et toi ?

— Moi aussi, porter des fraises à Dia demoiselle,

—Et moi, porter mou ait et mon beurre. Veux tu que je l'épargne la course ?

—Ma foi tre le

out, tu n'auras qu'à remet.

panier à la cuisine

—Je te retronverai en descun lant ?

— Oui, je nuit.

Trois quarts d'heure Plus tard, Si MONC reparaissuit à la lisière du bois, où Paulin se tenait, surveillant ses hé.

tes qui paissaient dans le pré, de J'au tre côté du chernin.

ui quittera d'icr qu'à la

Elle s'assit à côté de lui, sur le bor du talus, et comme sérieux, il semblait

réfléchir, le regard fixe devant lui, elle se mit à le taquiner, le pincant, le dé.

coiffant, lui euvoyant des bourrades, ainsi qu'on fait entre gars et filles sans Y Voir de mal, quoique cela mène sou vant loin.

Paulin et Simone étaient du restetres Camarades.

On pensait qu'ils se marieraient, ot on ne s'inquiétait pas des Privautes qui pouvaient avoir été prises Par le gars, autorisées où non par la fille.

Chacun est libre aux chatips.

Les amoureux Séchappent d'une meule, comme les oiseaux s'envolent d'un taillis.

Personne ne s'en soucie

[ls savent ce qu'il en retourne les uns et les autres, de faire des bêtises : tant Pis pour ceux qui Sy laissent prendre.

Le pâtre resta inditferent au tracas series de Simone,

Puis, il faillit se fâcher :1l n'était pas en train de rire.

Mais, en disant cela. :] rattenait vers lui, nn bras passé autour de sa taille celle qu'il venait de repousser,

——Econte-moi, dit-il, est-ce que tu n'aimeruis pas aller à Paris ?

Elle écarquilla les yeux.

Pourquoi cette question ! Qu'est-ce qui lui passait oar la tête ?

Bien sûr qu'elle irait volontiers à Paris ?

Comme lui, sans parents, elle fût par- .

tie déjà pour se placer la-bas ainsi que plus d’une fille des champs, qui avait maintenant de beaux gages, au lieu de rester servante de ferme, à travailler comme un cheval, pour arriver à mettre tout juste quelques écus dans son bas de laine, chaque année, — oui, elle fût partie s’il avait voulu partir aussi.

Mais il aimait «a lande, il aimait son troupeau. ...

Etait.ce pour la faire enrager, qu'il lui parlait de Paris ?

Rien de plus sérieux au contraire.

Et Paulin exposa à Simone les projets qu’il pouvait former d'après ce que lui avait dit le neveu de M. le comte.

La jeune fille Lattit des mains : il ne lui restait qu’à partir.

Elle se placerait, elle, en arrivant.

Lui, vendrait aussi cher que les autres le lait de ses bêtes.

Et quand ils auraient réalisé quelques économies, ils se marieraient comme c'était convenu.

Le pâtre abattit cette grande joie. .

d'une parole.

I] réfléchissait pendant les deux heures écoulées depuis sa conversation avec M. le baron.

Si les Parisiens ne buvaient pas de kit de chèvre l'hiver, il était trop tard cette année pour partir : le jeu ne vau- Aeait pas la chandelle.

{1 fallait attendre le printemps prochain, ne pas risquer de manger le peu d'épargne qu’il avait, sans la certitude de gagner sa vie.

Simone resta désappointée.

Mais elle comprit qu'il parlait juste :

il fallait atteudre à l’année prochaine.

Henri et Huguette restèrent en tête à tête après le départ de Paulin Pascot.

Henri s'assit aux pieds d'Huguette dans l'herbe haute, et se mit à la regarder

Celle.ci avait repris son ouvrage.

Elle cousait un petit bonnet où l'on eût à peiné logé le poing, un de ces béguins detoile quifont partie de la layette d’un nouveun-né, destiné à quelque villageoise dont la famille allait s'angmenter.

Huguette tirait un peu nerveusement l'aiguille,

Elle était plus rose que tout à l'heure, lorsque son cousin apparaissait brusquement, débouchant d’un taillis.

Vraiment ravissante. . ainsi. .la tête un peu penchée, sa fine tête mutine, auréolée de ses cheveux d'or pâle.

Et plus le regard d'Henri s’attachait à elle, plus le nuage rose s’étendait, envahissant le cou flexible, entouré d’une collerette de dentelle.

L'étotfe claire du corsage se soulevait inégalement.

Il voyait son cœur battre, il l’entendait presque. .

Et lui aussi, le blasé, le sceplique.

qui eût tout sacrifié tout brisé pour lui se trouvait pris par un trouble vague, conime une sensation de douceur inéprouvée encore, daus laquelle il se plongeait avec un véritable délice.

Oui, elle était charmante ainsi, la petite comtesse.

Les béquilles cachées dans le gazon, assise sur le fauteuil pliant, qu'un domestique avait apporté, il oubliait qu’elle était infirme, le buste chez elle gracieux, bien pris, dans sa miévrerie, ne révêlant pas le défaut de la 4Aémarche.

Le silence régnait toujours.

Les oiseaux eux-mêmes se taiss ‘ent, dans le grand chêne, comme #il ne voulaient point toubler cet instant où l’aveu peut-être allait s'échapper.

" Ju : a SN

C'était une Paix profonde, une im.

hense paix.

Le bleu cru du ciel apparaissait entre les feuilles immobiles : aucun souffe ne bourbait l'herbe haute d’un vert inten se,

Il semblait qu'il n'y eut de vivants, au milieu de ce calme, qu'eux d'eux :

lenri et Higuetse.

L'émotion de cette dernière, loin de s'atténuer, allait croissant,

Cela finit par devenir pénible, une Vraie soutirance.

#æ petit bouquet s'échappa de es doigts tremblants,.

Elle releva la tête, en se détournant, “ns arréter les yeux sur le jeune homle,

Lui, prit sa ain, quasi diaphane alx doigts faiselés.

[l la retint dans la sien et la re.

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