‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 15 sur 37 · RE · texte numérisé non relu

RE

voiret saurai le remplir ! Me voilà vien, me voilà fort. ma première sor.

tie sera pour lui ...., Denain... aujourd’hui, nous irons le voir !

— Jamais le docteur ne te permettra une pareille imprudente,

—Je la prendrai, là permission.

J'aurai la fièvre tant que je me l'aurai pas vu.

Elle glissait à bas de son lit, .herchait ses vêtements pour s'habiller.

—Ma chérie, calme-:toi Non seulement ta «convalescence n’est pas assez avancée pour que tu t'exposes à une émotion telle que celle que tu veux affronter, mais les médecins ne laissent person. e approcher ton mari.

—Il: me laiseront, moi, ille faudra bien...

Je suis sûre que Paul me reconnaitra. Qui sait si ma vue ne lui appor tera pas une réaction salutaire.

--Ta vue, au contraire, ne

qu'à l’exaspérer de vantage.

—Oh : fit Régine.

Elle s'était appuyée au mvr, près de cette porte ouverte qui faisait communiquer la chambre avec le cabinet de toilette.

Et, toute blanche dans sa longue chemise de nuit, avec ses cheveux à demi dénoués, tombant sur ses épauies, elle regardait sa mère.

Mme de Labatière prit sur un siège le peignoir de flanelle que, dans sa hâte fébrile à chercher ses effets, Régine avait touché sans le voir, le jeta sur les épaules de sa tille, l'enveloppa, et, saisissant Îse mains de celle-ci, qui se laissa entraîner vers un fautcuil, où elle s'affaissa, elle dit, penchée sur elle, après lui avoir mis un baiser sur le front.

— Il vaut mieux tous te dire aujourd’hui Le grand coup est porté : tu supporteras le reste avec un courage égal à celui que tu viens de montrer. Un drame a eu lieu ici, ma Régine, le soir même de tes noces un drame dont tu as été la victime.

—Moi !

servira

Je suis entrée ici avec Paul.

-— Oui, toi on' t'a retrouvée ne t'et faie pas cela est loin on t'a retrouvé ensanglantée dans les bras de ton mar (fui te berçait sur ses genoux, comm on berce un enfont,

On n'a retrouvée dans les bras de mon mari, ensanglantée ? répéta PRégi ne, repoussant sa mère des deux mains

Net’etfraie pas, supplia celle.ci il faut bien que je te dise la vérité situ ne la savais point, tu persisterais dans ton dessein d'aller je voir, et tu ue dois pas le voir. ...., ‘le souviens tu de ce qui s’est pus 6 entre vous votre arrivée ici ..... dans chambre !

Rien ne est passé d'anormal, murmura la jeune femme. .

Rappelle tes souvenirs, consult:

froidement ta mémoire. tu poyrrais avoir à répondre prochainement à des gens dont c'est le devorr de t'interro.

ger..….. Cette affaire a soulevé ur gran:

tapage, la justice en à été aussitôt sai.

sie

cette

* L'instruction ne sera close que lors.

que tu auras fait ta déposition.. On attendu jusqu'à que tu aies la force de supporter cette formalité, mais il fan dra ovwelle soit remplie.

Régine restait de nouveau atterrée Elle écoutait sa mère, en fixant

sur elle des veux agrandis Sa langue se collait à son palais : au

cun son ne montait de sa “Tu ne te souviens pas

Labatiére : cherche bien.

—Je n'ai pas à chercher, dit celic-c:

au bout de quelques minutes de

gorge aride ! fit Mme de

silence Al m'a quit tée pour passer dans sa chambre, ;e me suis mise au lit.

—Et il est revenu ?

— Sans doute,

— Vois-tu, que tu ne te rappelles pas exactement...

— À partir de ce moment seulement et encore. [1 me semble que je m'étais blottie tont au fond. Contre le mur...

il me semble aussi avoir entendu com.

me des frôlements d'étofes, nn bruit

ctonffé de pas sur 1» tapis... Puis...

a ! je me rappelle à présent, au mo.

ment où il se penchait sur moi, un erand froid dans le dos. comme si

une larme. ,

—Le coup de poignard ! exclama Mme de Labatière, le coup de poi -nard !

—Mon Dieu ‘que dis-tu ? erononca

\ jeune femme, oh ! mon Là!

— Tu en portes la marque entre les eux épaules, reprit la mére, tu peux la ucher,

Elle écarta elle-même le peignoir de

“A fille, lui fit tourner les bras derricre uutique, fui mit le doigt sur la cica:

trice qui couturait la peau satinée,

Sens tu !

Oui

Elle dégagea sa main.

Et aussi pâle que tout à l'heure, si sâle que l'on pouvait croire qu'elle allait ‘core tomber en syncope, elle murmnr'a :

C'est lui qui a fait cela ?

I t'a frappée avec un poignard uil avait décroché de la panoplie, lans sa chambre,

C’est impossible !

— De Ja folie !

— Comment un homme quia été ce qu'il à eté pendant toute cette” journée le notre mariage peut-il se troncer pris

‘insi de folie.

C'est pourquoi je te demande si ucine discusion n'a éclaté entre vous … Aucune explication ?.…

Une exphicatiou ! et lagnelle ?.. A 10pos de quoi ?

— Le sais-je ? fit Mme de Labaticre.

iont la voix faiblissait.

[l écontait à la mère de dire à sa fil.

e à cette enfant honnôte à quelle cau- *e où aîtribuait l'accès de démence de Paul Yveling qu'il ne lui avait couté l'être une femme sans mari une vierge pouse :

Cependant il fallait qu'elle sut jusqu'au bout la vérité,

Le magistrat instructeur parlerait lui.

c'est impossible !

Il avait hâte de clore l'instruction et devait interroger la jeune femme au pretuier jour,

Un silence s'était fait entre la mère et la fille,

Elles se regarduient, Régine interrogennt des yeux, Mme de Lubatière, hé.

sitant toujours à répondre.

Il yYaenvcore quelque chose i de manda la jeune femme huletante, Oh ! quelque chose de moins gra-

Une vilaine action a dû être commise Je dis : à dû, parce que malgré l'évi dence je me refuse encore guelquefois à Y Croire—par une prrsonne qui possedait notre estime et notre itlection, par un parent, .que tn ainiais comme

un frère.

Un parent que j'aimais comme ut frère, dit Régine ; je ne vois que Jacques... ,

— C'est de lui, malheureusement qu'il est question

Peut-être demain, peut être aujour.

d'hui, verrait-cn sa voiture s'arrêter de.

vant la grille de la villa.

— Quelle action mauvaise, mon cousin a-t-il pu commettre !

— Alors que tu l'aimais en frère, Jacques t'aimait d'amour en entant,

Je le sais. . Lorsqu'il a su mon mariage, il m'a fait cetaveu.. Je vous l'ai dit, à toi et à mon père. . Mais j'aimais Paul... je n'aimais que lui.. je n'avais pas la force de me sacrifier.

—Eh bien, Jacques s'est rendu coupable d’une ignominie.

—-Îl en est incapable !

.. Ca été notre premier cri....., Puis il faut bien se rendre à l’éviden- CD ere et elle est pour ainsi dire palpable. ...., Un moment de folie aussi... la nature humaine est si complexe. ....,

— Enfin, qu'a-t-il fait ?

Il s’est vengé de n'être pas aimé, en essayant de détruire le bouheur de son rival...... [laccrità Paul Yveling, une lettre, parvenue à ce dernier, ici, on ne sait pas comment, et qui a détermi.

+ dite

né chez lui l'effroyah'e crise qui lo ren.

du assassin.

— Cette lettre, que Ini disait elle ?

—Des infamies ? Elle attaquait ta réputation, ma fille .. ..

Maman.

Elle allait si loin, que ton muri, le malheureux ! je te l'ai dit,a perdu la tête...

—Eatin . enfin..,, que disaitelle cette lettre ?

Eh! veux-tu le savoir ? | .

comprends ti pas ?...

ataquait ta réputation.

Un flot de sang enipourpra le visage livide de Mr;e Paul Y'veling.

—Le misérable !

Mais aussitôt, avec indignation, : vec violence :

—Non, Jacques

pe Je répeté

n'a pas écrit cette lettre, il me le dirait lui-même que je ne le croirais pas. -hon, non, cent fois non !

Mme de Latfatière ne répondit pas.

Elle aussi, son mari lui t'ême, avait eu cette révolte et ces cris de colère.

Puis, la révolte s'était apaisée,

, La colère s'était tournée non plus contre les accusateurs de Jacquss de Labarirre, mais contre l'accusé.

“ Calomniez ‘ calomniez ! il en restera toujours quelque chose.”

Cette vérité que Beaumarchais a mise dans la bouche du plus antipatique de ses personnages, le Basile du Barbier le Sévillé, et dn Mariage Je Figaro, a toujours été et sera toujours une vérité,

Qu'elle vienne de haut ou qu’elle arrive de bas, qu’elle ait les apparences de la sincérité ou que le mensonge saute aux yeux, grossier ; qu’elle parte d'une source connue ou qu'elle sourde d’on ne sait qu’elle tourbe, elle laisse une trace ineffacable quand elle ne péuêtre pas dans les esprits, avec la force d’une conviction.

Toutes les apparences parraissaient contre Jacques de Labatière.

Son expédition lointaine, aussitôt +, “és le drame, était la confirmation‘ de

sa Mauvaise acticu, une a fhrination à la lettre non signée qu'il faisait mettre à ‘poste après son départ par quelque ami,

Tout indiquait qu'il était eoupable.

le, d'ailleurs, ne pouvait être que Jui

Mme de Labatit , attendit que l'etfervescence de sa fille fût apuisée,

Elle lui ruconta les détails qui cons.

tituaient, bélas ! d'indéniubles preuves de cette culpabilité.

Mais au cours de cette même journée le premier souçon devait l'efflenrer.

Si cette chose monstrneuse, celle-là.

cheté de celui à qui elle portait non seu lement une affection fraternelle, mais qu'elle considérait comme un modèle d'honneur et de lovavté, ne lui parut pas certaine, elle commenvait à lui sembler plausible,

Elle n'osait plus dire :

Jacques n'a pus fait cela ‘

En elle même, elle murmnrait :

— Oh ‘le malheureux ! le malle reux,

Elle était retomibée dans un état lun guissant, ne mangeant plus, dormant mal, pouvant à peine faire quelques prus dans le jardin an bras de son père où de sa mére.

Ceux.ci s'inquiétaient

Le docteur es rassura.

[n'y avait dans la situation rien d'alarmant;

Le physique supportait le contre.

coup du choc moral subi par la jeune femme,

Il fallait que cette émotion satte.

nua doucement.

La résignatisn viendrait, et la nature la jeunesse, triompheraient encore une fois,

Ce que le médecin, dans son expérience du cœur humain, avait prévu se produisit,

La jeuue femme se reprit à vivre :

elle sc résignait.

Résignation douloureuse, seulement peut être apparentées, vôilant la révolte groudant au fond du ce: Ve

8 Le Ma! d

contre la destinée, qui avait fauché !

avant qu'il fut éclos son bonheur, qui avait détruit son rêve si doux, son rêve d'ainour.

Mais si le rêve brillant s'était évanoni, l'unour subsistait.

[l n'avait point sombré dans lé catu.

clysne ; le coup ‘de poignard de son mari. affolé de jaleusie, n'avait point coupé dans le cœur de Régine C+ Labatière le germe qui y avait granui, qui en avait pris la meilleure part

I lui restait un espoir, un espoir en cet avenir qui pa: issait fermé pour elle, rivée à la chaf: lave sans mai tre, reine suns royaux, épouse sans époux.

Paul guérirait de cette folie.

Elle le retrouverait tel qu'elle l'avait counu, si tendre, si épris, se repentant de son action incons'iente : le voile

embaumé de l'horizon se dechirerait our lui montrer encore l'avenir radieux Fret heureux.

La basse calomnie, l'infamie retom-

berait sur celui qui l'avait commise.

Autour d'eux il n'en subsisterait point de tracef

Régine ne cachait à sa mère aucune de ses pensées,

Mme de Labatière, Lien qu lle ne le partageñt pas, se gardu de lui enlever cet espoir, qui était la signal de la renaissance complète, de son retour à la Santé parfaite,

Elle voyait sa fille reprendre goût aux moindres choses de l'existence, et sa joie intime n'égalait que la cruauté des angoisses qu’elle avait subies.

Une fois déjà, les deux femmes étaient allées ensemble à Paris, pour différentes courses, sans que cela fati.

guât Régine

— Si tu veux, dit un soir la mere à sa fille, en faisant nos emplettes demain, nous nous arrêterons rue Richer, chez notre couturière.

—Chbez Mme Badole ? dit Régine.

--Oui. elle a un corsage à moi, que j'avais commandé avant..ton mariage ..Je me demande même pourquoi elle

ne me l'u pas envoyé. .

— [l'u'est pas fait sans doute.

— Depuis quatre mois !.. Enfin c'est dévidé nous y allous ?

— Mais oui demain. une course de moins !

C'était par un de ces après-midi de la canicule où dans l'atmosphère surchauffée ne passe pas une bouffée d'air respirable où montent jusqu'aux logements les plus élevés au mansardes les plus près du ci ! toutes les fudes odeurs des rues grouillantes.

[1 faisait chaud au cinquième de la rue Richer.

Rosalie David asstse à son piano | store vert baisse sur la fenêtre de la pa tite salle à manger venait de jouer ce iorceau appelé la “sonate pathétique” où Beethoven a mis toute son âme et et tout son génie.

Les derniers acccrds mouraient dans la pivce aux murs nus, et la jeune fem" me les mains tombées sur ses genoux, la taille affaissée, les yeux attachés au clavier qui, sous ses doigts agiles, avait chanté, prié, pleuré, semblait écrasée sous le poids de cette mélodie adinirable Aer co venait de jouer en artiste.

La musique, c'était sa consolation.

C'était aussi une exaspération à sa révolte, quand la révolte la saisissait, contre cette destinée qui l'avait, à l’âge où bouillonnent chez la femme toutes les ardeurs, jetée dans l'isolement avec

Cur Ja surexcitation des premiers temps tombée, l'énervement apaisé, la réaction s’opérait, l’amertume, le découragement, le dégoût tombaient sur elle.

La santé de f’osalie s'était déséquilibrée ; des faibiesses soudaines la prenaient, des malaises qu'elle ‘avait jaais ressentis.

Ses traits s'amaigrissaient, se creusaient elle sentait dans son c-ganisme une perturbation profonde.

La jeure femme ne s'en inquiétait point.

and 115 er

Se soigner, pourquoi ? Pour qui ?

le peusait au contraire que si la inort venait, ce serait la délivrance.

Et elle espérait qu'elle viendrait.

Du côté pécunisire, sa situation, si elle n'était pas en ce moment critique le deviendrait,

Elle avait assez d'argent pour vivre encore dix-huit moi:

Mais après ?

| mb, trois mois que dans le quarter elle essuyait de trouver des leçons elle n .vait pu se procurer qu'ine élève

‘ petite fille de son boulanger,

t quelle leçon ! deux francs l'heure.

Encore les parents trouvaient-ils cela cher, On leur offrait à vingt sous.

Mme David faisait insérer de temps vu temps une annonce dons les jourhaux.,

Juisqu'ilors aucune n'a. ait porté de triuts.

Sans relations, — car elle était bien resolue à mourir de faim plutôt que de demander protection à qui que ce soit — eile pressentaif combien il lui serait dur ‘2 &agner sa vie par le professorat.

Le théâtre ?

Son ancien rêve...

Qu'il était loin !

Noa seulement elle ne possédait plus les moyens pour y arriver, qui dix ans plus tôt se trouvaient à sa disposition, ais sa voix maguifique, qui eût fait d'elle peut être une étoile n'étai: plus d'une faible réminiscence de ce qu'elle avait été.

Graduellement, elle avait baissé, sé tait éteinte,

Uétait la dernière tristesse, la supré” me déchéance elle n’était plus bonne à riën.

Elle avait essayé, ce jour-là, de chanter avant de jouer cette sonate pathéti.

que qu'est le chef d'oeuvre du genre.

Rien, pas un son.

Voilà ce que se disait Rosalie, ainsi ‘mobile dans la petite pièce étouffan.

te, devant l'instrument encore vibrant.

Elle tressaillit tout à coup se redres-

sa sur le tabouret où elle restait affais sée

On avait sonné à la porte en face de chez elle celle de l'ancien logis des da mes Badoile, encore vacant.

Elle se leva et ouvrit la sienne deux personnes étaient sur le palier,

—Chez qui allez-vous, mesdames demanda-t-elle, comme re.

tcurna’ant,

—Chez la couturière.

—Mlle Badolle !

—Oui,

—Elle a changé de logement, c'est maintenant la porte au fond du corri.

dor . Mais elle n'est pas chez elle en ce moment ; je suis chargée de ré.

pondre aux clientes qui viendraient en son absence,

Elle n’est pas chez elle ? dit la plus âgée des deux dames, d'un air désap pointé.

Est la plus jeune très blonde très blanche, très jolie, avec un air 1e fati.

gue, de faiblesse qui ne la rendait que plus intéressante, murmura en s’appuyant au mur:

— Comme nous avons eu tort de ne pas nous informer à la loge . Je me se.

rais bien passée de monter ces cinq éta.

ges.

— Tu n’en peux plus fant ?

— Non mère c’est le DURE

— Entroz mesdames dit Rosalie, vous vous reposerez ; Mlle Badolle du reste, ne peut tarder elle devait être de retour pour quatre heures,

— Îl en est quaire et demie fit la mère en regardant ss montre en effet si elle a promis d’être rentrée pour qua.

tre heures elle ne peut tarder.

Et consultant sa fille d’un coup d'œil

— Je suis presque tentée d'accepter l'offre de madame.

— Mais oui.. acceptons.la puisque madame veut bien nots recevoir,

Puis en franchisant le seuil du petit appartement comme pour s’excuser de la facilité avec laquelle sa mére et elle

elles se

ma pauvre en.

mot je n’en puis

SE

Et pus

se reudaient à l'invitation qui leur était faite. : j

— J'ai éte très malade et je ne suis pas forte encore. l

Les deux femmes passaient devant Rosalie qui les regarda non sans éprouver un de ces traissaillements rapides imprévus qui sont comme l’avertissement sinon d’un péril du moins d’un événement anormal.

Ses yeux s'attachaient pourtant de

référence à la jeune fille blonde au pàle visage.

Etait.ce cette nuance des chevenx qui ajtirait son attention ? ;

Elle était blonde celle que Paul lni avait préférée et qu'elle n’avait point voulu voir avant le mariage alors que cela lui eut été si facile de se trouver sur son chemin.

Elle le savait par Henri de la Roche, dès leur premier entretien au sujet de cette union.

Et tout ce dont elle se souvenait, le seul spectacle qui lui restât devant les yeux, c'était la chevelure éparse sur l’oreiller, la chevelure d’or bientôt souil.

lée du saug que son coup de couteau avait fait couler.

Depuis, elle ne rencontrait pas une fois une tête lui rappelant celle-là, sans penser à la terrible scène dont elle avait été l'héroïne.

La jeune femme avançà des sièges à la mère et à la fille.

Cette dernière venait de porter à ses narines un flacon de sels.

Le sang remontait à ses lèvres, la vie reparaissait dans ses yeux.

L'inquiétude qui se lisait dans le regard de la première se dissipa,

—Quitte pour la peur, murmura:t-

— Oui, répondit la jeune fille, j'avais monté trop vite

Et, regardant le piano ouvert :

—C'est vous, madame, qui jouiez si supérieurement la sonate pathétique ?

—Supérieurement est un bien grand mot, dit Rosalie en ébauchant un sou rire ; j'aime beaucoup ce morceau, et je

suis arrivée à le rendre passablementt.

— C'est à dire en artiste consommée tit la mère avec conviction.

Puis s'adressant à sa fille :

— Tu aurais besoin de pas mal tra.

vailler pour arriver là.

—Oh ! oui.

— Mademoiselle est musicienne.

—— Pendant quelques années J'ai besu coup travaillé mon piano ; puis non zèle est tombé... J'aurais eu besoin de continuer mes leçons, je n'en ai pus voulu

—Elles vous enauyaient !

Nous allions dans le monde, Je 1 4 vais plus le temps.

—Mais maintenant.

—Oh ! maintenant. . ce n’est plus le temps qui me manque.

Elle articula cette réponse sur un ton profoudément mélancolique.

Et, regardant sa mère :

—J'ai envie de me remettre à n:1 piano...

—Tu aurais raison, mon enfant .

cela nous ferait bien plaisir, à ton pere et à moi.

—Je reprendrai des lecons.

— C'est cela.

— Mais avec qui ? Je n'ai pas enc: re entendu jouer par des professeure dans des prix abordables cette symphonie de Beethoven comme madame la jouait...

Car nous étions depuis un moment ur le palier à écouter.

— Vous l’aimez donc beaucoup, cette sonate ?..Voulez-vous l'entendre :1.

core ?

—Oh ! madame, c’est trop de gr'acieuseté... Nous n’y avons aucun droit.

— Je suis professeur de piano, dit la musicienne d’un ton plus froid, en sin.

clinant devant les deux dames.

Celles-ci répondirent en s'inclinent aussi, et en faisant un ah ' de surprise.

Rosalie se rassit en face de l'instrument, le Pleyel que lui avait acheté Paul Yveling, il y avait quelques an.

nées, le seul meuble emporté du petit appartement, si confortable, de la rue

se

Boissy d'Anglas, parce qu'avec ses hi- Jeux cela lui appartenait à elle, rien qu’à elle, et parce qu'aussi ce serait son gagne-pain.

Le prélude exécuté brillamment, les doigts de l'artiste se mirent à parcourir le clavier avec des palpitations d'ailes, des langneurs soudaines, merveilleux de “hreté et d’agileté.

Elle y mettait tout son talent, suriut toute son âme, déployant une virtuosité qu’elle n’y avait point apportée encore.

La mère et la fille étaient sons le charme : c'était fini qu'elles écoutaient toujours.

Kosalie, sans quitter son tabouret, se tourna vers elles, avec un sourire étrange, comme forcé.

La plus jeune des deux dames se leva, et allant s'appuyer au piano :

.— Encore toutes mes félicitations, cest véritablement admirable.

Et, revenant aussitôt vers sa mère :

—Tu ne vois pas d'inconvénient ce à que je demande à madame de vouloir ten être mon professeur ?

— Comment, ma chérie, j'en serai tnchantée si cela t'est agréable.

Alors, se rapprochant de la musicienne;

—Seriez-vous assez aimable pour achever mon éducation musicale.

— C’est vous qui êtes on ne peut plus aimable mademoiselle de penser à moi pour cela.

— Vous voulez bien vous consentez À me compter au nombre de vos élèves.

—Mais avec le plus grand plaisir. .

Je vous ait dit ma profession,

—ÆEst-ce que tu commencerais de suite ? demanda la mère ?

-—Certainement..J'ai besoin de travailler, de m'adonner à quelque chose.

Si madame est libre.... (C'est que

nous ne sommes pas en ce moment à Paris,

Elle parlait avec une volubilité un Peu aerveuse, ses joues se rosant, ses yeux s’animant.

—Nous habitons Asnières dit sa

mère avant que la maîtresse de musique eût répondu.

Celle-ci se sentait trémir.

Asnières est trop près de Paris pour que ce soit un empêchement, répondit-elle pourtant d’un ton très pa turel.

— D'autant plus que nous rentrons à Paris dès le mois d'octobre,

À ce moment ot: frappa à |1 porte

— Mlle Badolle ! dit Rosallie en ailant ouvrir, je reconnais sa manière de s'annoncer.

C’étaiten effet Mile Badolle qui, avant de rentrer chez elle. venait s'informer si personne n'était venu pour elle.

—Mme de Labatière ! exclama-t-elle en reconnaissant sa cliente,

Rosalie, chancelante, crispa sa main au dossier d’une chaise,

Personne, heureusement, en ce mo.

ment ne la regardait.

Elle était remise, lorsque Mme de La.

batière lui dit :

— Puisque la course ne vous effraie pas, nous n'avons plus qu'à nous entendre sur les conditions . Voulez, vous nous dire quels sont vos prix, madame ?

—AÀ Paris. .je prends .cinq francs l'heure. Je vons en prendrai six. .pour aller là-bas.

—C'est tout naturel. ..... Ces con ditions paraissent raisonuables ; n’est ce pas, Régine ?

— Mais oui C'est maintenant les jours et les heures qu'il nous taut arrêter.

Et elle regardait, de ses beaux yeux francs et doux, d'un bleu pur, cette femme au teint pâle, aux traits régu:

liers, aux prunelles d’un noir d’encre, qui restait impasible devant elle.

Celle-ci répondit, d’un ton où il n'y avait pas la moindre hésitation :

—C'est à vous de choisir, c'est le mo.

ment des vacances, je suis à peu près libre, vos jours et vos heures seront les tniens.

Il y eut entre les deux dames une consultation qui dura quelques minou:

tes puis on arrêta les mercredi et sa

medi de chaque semaine, de quatre à

cinq.

Mme de Labatière donna sa carte,

osalie remit la sienne.

Et la mère et la fille passèrent chez leur couturière.

Les vêtements noirs de Jeanne Ba.

dolle, son visage amaigri, triste, frappe.

rent seulement Mme de Labaticre.

Régine, distraite des chagrins des an.

tres par la peine qu’elle enfermait en elle, égoïste dans son malheur, s'était de suite assise, se sentant toujours fatiguée, et écoutait machinalement, sans s'y mêler, le commeucement de la con versation.

Mme de Labatière se souvenait de la petite sœur, si longtemps malade.

Elle était morte sans doute ; c'était son deuil que portait la jeune fille.

— Vous avez pris un logement plus petit, ma pauvre enfant, dit elle, assez embarrassée pour entrer en Wwatière,

— Oui madame répondit Jeanue il a bien fallu.

—T est de fait que si vous n'êtes plus Que vous deux Mme Badolle .....

Jeanne fit un geste brusqu : sa ügnre devint plus pâle encore,

— Je suis seule à présent.

— Comment. . seule ?

— Ma mère est au cimetière près de ma pauvre Charlotte.

— Votre mère !exclama Mme de Labatière avec une douloureuse surprise.

— Oui,

Qu'est-il donc arrivé ?

— C’est vrai? vous n'avez rien su...

OUS aviez assez de vos propres tourments, bien assez. ... Ah! madame, comme la vie est cruelle !

— Atrocement cruelle ! fit d’une voix lente Régine de Labatière,

Jeanne le regarda.

gine fixait sur elle comme tout à heure sur Rosalie David ses yeux bleus len0ore adoucis empreints d’une indicible tristesse d’une intinie pitié.

Et ce regard de ces deux femnies,

jeunes toutes deux, et toutes deux si inflexiblement touchées par là main du malheur, devait faire naître une sympa thie, cette sympathie qui unit les êtres à quelaue milieu qu'ils appartiennent, qui nivelle toutes les conditions, qui | rapproche toutes les distances,

|. —Qu'est-il arrivé ? répéta Mme de Labatière de sa voix surprise et £mue.

! —Ah ! madame, murmura encore la pauvre fille, qui cacha son visage dans ses mains.

Mais aussitôt les laissant retomber, |; Montrant sa figure contractée, au re.

gard sombre, dur.

-— Charlotte venait de rendre le dernier soupir, nous n'avions plus d'argent | plus de pain... ‘us voulions mourir.

C'est seulement au cimetière que Jes pauvres sont tranquilles... Nous avions allumé un réchaud, dans Ja chambre bien calfeutrée... pas assez encore... J'avais oublié une fente à la rorte. le gaz | s’est échappé par là... les voisin out pris

l'éveil... Moi, je respirais encure quand ils ont enfoncé la porte, on m'a sauvée,

De grands frissons secouérent coup sur coup les deux femmes.

Elles restèrent d’abord muettes, l’une et l’autre, les yeux fixés sur cette infor.

tunée dont la mort n'avait pas voulu

Régine ne trouvait point de paroles,

uis, elle savait que dans certains cas

es paroles exaspèrent plus qu'elles re calmen, brisent plus qu’elles ne relèvent.

—Malheureuse ! inurmura Mme de

—Je vous ai dit que nous n'avions plus de pain. ...La misère noire était chez nous.

-- On v’a pas le droit de se tuer, Dés

—Dieu ! exclama Jeance.

— Mon enfant, ne blasphémez pas.

—Je ne blasphème pas, dit la jeune fille avec un calme soudain, j'ai cru, je ne crois plus.

— Dieu v’éprouve que pour réeompenser plus tardÿ fit Mme de Labatie.

. re qui, sans être une dévote, était une croyante’

| ne À Se :

Labatière, mais le suicide est un crime.

— Je ne crois plus, redit Jeanue, de ce tou morne, fatal n'offrant de prise à aucune discussion.

— Cela reviendra . Vons avez cédé à un moment d’aberration, au désespoir que vous causait la porte de votre che re petite. Oh ‘Je vous plains. Et votre malheurense mère à succombé !

— Elle était morte lorsqu'on est entré... . On m'a transportée à l’hospice. .... J'en suis revenue, vous voyez.. je travaille, j'essaye de vivre.

—Et vous n'avez plus, au moins, d'idées de suicide ?

—Je n'en ai plus...... Où craint la mort, lorsqu'on l'a vue de si près.

—Ï faut reprendre courage, vous êtes si jeune ..... Nous av: :stons, en ce monde, votre somme de bouheur et de malheur... le bonheur reviendra.

—Ah ‘ee. aon.. avec de pareils souvenirs. ...., Mais enfin, je vivrai, puisque je n'ai plus l'énergie de recon.mencer..... Parlons d'autre chose, madame ...... Vous venez pour votre corsage... .. que je devais garnir de dentelie

—Parfaitement.. ... Je comprends maintenant pourquoi vous ne l'avez pas renvoyé. ..... vous n'y avez plus pensé !

--En effet, je n'y avais plus pensé...

pourtant, depuis quelques semaines, cela me tourmente, mais je n'osais pas vous écrire que.....

—Quoi donc !

—Que, .... dans les derniers jours de la maladie de ma sœur, sans que nous nous en rendions compte, mu mère 0 MOI. nous avons dépensé de l'argent que vous m'oviez avancé pour acheter de la dentelle... ...

—Ce n’est j4s un crime, vous deviez me le dire sanscrainte.

— Cet argent, reprit Jeanne, dont la figure défaite s'était empourprée, je ne suis pas arrivée encore dr,.is que je retravaille à l’'économiser tout entier...

Voilà pourquoi j'attendais.

—-I1 se trouve que je puis vous le

| fl |

rendre, dit simplement Mine de Laba tière en ouvrant son porte monnaie : je vous avais donné cent francs !

-— Oui, madame, cent franc.

Et tendant la main pour recevoir les cinq pièces d'or que sa cliente lui pré entait :

— Merci. ..... oh ‘que vous êtes bonne. .... Nous rabattrons de suite, avec les façons, si vons voulez, madu me.

C'est cela ma fille vent justement se faire faire pour septembre

une petite robe de demi-saison ......

Alors. voue aus vIentot ner ce corsage ?

— Dans deux ou trois jours. ..... je

m'y mettrai des demain.

— Vous me la rapporterez à Asnières Voici notre adresse :

Et elle remit sa carte à Mlle Badolle comme elle l'avait remise à Mme David.

On causa encore pendant environ un quart d'heure, Régine prevant part à la conversation,

La mère et la fille encouragerient la pauvre affigée.

Kegine surtout essayait de lui donver cet espoir en l'avenir qu’elle même avait recouvré, qui vivait en elle avec une intensité qui effrayait parfois ceux qui l’entouraient.

Jeanne les remercia, touchée de leur sympathie ; mais elle ne croyait plus:

vien. Elle les reconduisit jusqu’à la rampe de l'escalier, puis entra en hâte dons sa chambrette pour remettre son chapeau qu’elle avait enlevé et aller de suite faire l’achat de cette malheureuse garniture qui manquait, quatre inois plus tôt, de 11 conduire en prison.

Pendant qu'une fois recoittée elle prenait les mesures oubliées du corsage la maîtresse de piano, qui derrière sa porte guettait le départ des dames de Labatière. frappait chez elle, tournant, avant qu'on lui eût répondu, la clé res.

tée sur la serrure.

--Eh bien, dit-elle en entrant, en

voilà une chance Pour moi ; une lecon de trouvée,

—-J'eu suis contente, fit Jeanne ; ces dames sonc charmantes, je vous l'avais dit

— C'est bien, cette Régin de Tabatière qui a épouse Paul Yveling ?

-- C'est bien elle.

— Elle parait parfaitemeut remise son coup de couteau.

— Oui quoique athuigrie, pâlie.

Mais il Jui faudradu temps pour se refaire comp'ètement.

— Je crois bien après une pareille tventure, C’est inême extraordinaire «u’elle soit ainsi . Quelle Jolie personue ‘

— Très jolie. . une beauté ne aimabe si peu poseuse.

— Dans tous les cas on ne parle plus du tout de cette affaire elle est enterrée.

— Puisque le mari à agi dans un moment de folie !

—Seulement été motivée.

— Est-ce vrai ?. C'est possible, après tout, bas je ne puis croire À autre chose qu'à la culomnie Du reste, ce

et qui facon s’est * au juge d’ins-

de

et si

. cette folie aurait

—Oui seulement le mal était fait et quel mal !

—Je la plains beaucoup, dit Jeanne je suis sûre qu'elle mérite d'ètre heureuse,

—ËEt moi aussi.. sans la Elle est très sympathique

— Je me sauve fit Mel'e Budolle, j'ai encure le temps d'aller acheter la den telle pour le corsage. . De cette façon.

je pourrai m'y mettre demain matin.

—Alors à ce soir, dit Mme David en À eu la première pour retourner chez elle.

—À ce soir, répéta lu jeune fille, dé- Jà dans l'escalier.

Elle descendit rapidement les deux premiers étages : puis elle ralentit son allure, éj;rouvant brusquement dand les

connaître

. Pagnés de vomissements qui la

bras daes les jambes dans tout l'être, une fatigue bizarre qu'elle rescentait de plus en plus souvent, accompagnée d'une éblouissement qui la forçait 4 Sappuyer au mur.

Depuis sa tentative d'asphyxie, Jean.

ne se portait inal.

Pendant près de deux mois, après sa scrtie de l'hôpital, elle était sujette à des troubles des voies digestives accom-

fatiguaient beaucoup.

Tout son organisme pe pas devoir se rétablir de sitôt,

Eût-elle été duns une situation d'esprit à se soucier de sa sunté. qu’elle ne se fut point inquiétée.

Elle savait que les secousses du genre de celle qu’elle avait volontairement subie Jaissent généralement des traces qui sont longues à disparaître.

Elle en aurait nour quelque temps sans doute à re:cuvrer sa santé d’autrefois.

L'étourdissement s edissipa, 2t Jeanue se remit à descendre, mais plus dou.

cement, éprouvant e: “ore cette fatigue qui ne se dissipait d'hubitude que Jentement.

Quand elle arriva sur le trottoir ses

Jambes se ratfer uirent,

Encore quelque minutes et elle se.

rait tout à fait bien.

Tout à coupelle les senti de nouveau tléchir ; elle S'APpuya encore au mur,

Une voix venait de frapper son oreil.

le une voix connue qu'elue n'avait pas entendue depuis la dernière uuit de veille au chevet de la petite Charlotte

Un hotume s’arrêtait devant elle misérable les yeux boursoufflés le teint terreux.

Coitté d'un chapeau haut de forme au poil rougi d’une redingote râpée jusqu'à la corde il portrait une boîte à vio.

lou dont le délabrement attestait le long usage.

— C'est toi fit.il.

La figure blême de a Jeune fille se Coutracte, ses yeux lancèrent des éclairs,

sn HOT

Elle voulut passer, son père lui barra le chemin.

— Jeanne !

— Laisse-moi,. .va-t'en.. Laisse-moi te dis-je.. Vois-tu je seruis capable de faire un mauvais coup... .

Le regard était si terrible la voix si rauque qu'il recula.

Mais elle n'avait pas la force d'avancer:

Adessée à la maison, près de la porre cochère, la poitriue soulevée, elle respirait péniblement, comme étouffée.

Lui, revenait près d'elle, et il mürinurait en chevrotant :

—Si tu savais les remords que j'ai eus si tu savais, tu ne m'en voudrais pas.... Je passe à chaque instant par ici, sans oser monter, sans éme ose: atrer dans la maison...

J'ai peu j'ai peur qu'on ne Corament va-t-elle

m'apprenns....

Charlotte !

Le regard terrible, voilé un instant par les paupières, le de encore.

—-Elle est morte ! dit Jeanne d'un

ton scandé de colère et d'amertume.

Charlotte ! fit-il dans une sorte de sanglot brusque.

Et deux larmes, deux vraies larmes, glissèrent des yeux du musicieu.

Il murmura encore :

—Et elle. .., comment va t elle ?

— Qui !

—Ta mère !

Ce fut lui. cette fois, qui plia sur ses Jambes ; ce fut Jui qui s'adossa à la porte cochère.

Et là, contre cette maison, frôlés par les allants et venants, ne soupçonnant guère ce qui se passait entre ce père et cette fille, aussi livides l’un que l'autre, ils restèrent : lui, défaillant, hébété ; elle, tremblante d'indignation et de donleur.

Plusieurs minutes s'écoulérent.

Elle ve parlait point

Il ne montait que des injures aux lèvres.

Et elle ne voulait pas les dire retenne par cette pudeur filiale qui subsis

lors que la tendresse est morte.

Uue voix Jui criait :

— C’est un misérable mais c'est tou père tu ne dois pas l'insulterr

Puis, cette rage qui l'avait saisie le soir où il entrait dans leur petit loge ment, où il s'aseyait entie sa pauvre mére courbée sur sou ouvrage et Charlotte mourante, revint, prenant le dessus.

Cet homme avait perdu <es droits à son respect, eomme il avuit perdu ses droits à son affection.

Cet homme u'était plus uue l'auteur des malheurs sans vom qui empoisonneraient sa vie de leur souvenir ; son arrestation dans les “Grands Magasins.”

Puis celle, dans la chambre close, emplie d'acide carbonique, pendant que sa mère lentemeut échappait au supplice de vivre, sa lutte à elle, avec la mort

Elle se réveillait à l'hôpital ; elle était seule au monde.

Voilà ce qu’elle Jui raconta, la figure tout près de la sienne, avec ce sourd accent de désespoir, de haine, qui ren.

dait sa parole plus cruelle, plus implacable,

1 l'écoutait dans un hébêtement absolu.

Et comme elle Ini répétait :

—Voilà, voilà ce que tu as fait ! son intelligence sembla se réveiller,

Ses peux fixés, sur elle, se voilérent e”core, de nouvelles larmes en tombèrent.

Et, duns nn sanglot qui arracha sa poitrine, il articula .

—dJe suis une canaille ‘ ù

— Oui, fit-elle, tu ne le répéteras ja.

inais assez. . Maintenant, j'espère que tu ue repasseras plus ici. Et si le hasard nous remettait sur le même chemin, ne mme parle point. .Je ne suis plus ta fille. .tu entends ? je ne suis plus ta fille !

Elle dit er ore :

—-Va-t'en :

Et il partit poursuivant sa ronte, sa boîte à violon d’une main. voûté, cassé, pitoyable, en portant 1e tetnps en

temps à ses yeux un lambean de mouchoir.

On se retournait sur ce pauvre pére qui pleurait en marchant.

Jeanne le suivit.

Pourquoi ?

Parce qu’elle allait du inème cûté peut-être, peut être aussi mue par une force plus puissante que toute son indignation, que toute sa volonté, entraînée par cette voix du sang qui s'élève au moment où l'on s’y attend le moins et qui vous pousse, invincible,

Elle v’étsit qu'à quelques pas deri:ère lui, et réglait son allure sur la sienne,

Il s'arrêta contre une maison : la jeune tille s'arrêta aussi.

Charles Budelle remit son mouchoir dans sa poche, puis, s'avançant sur le bord du trotsoir, regarda le numéro placé au-dessus de la porte.

Ce n’était point là qu’il allait.

Il reprit sa route, courhé toujours en deux, un peu plus loin regarda encore le nuinéro et s’engouffra cette fois sous une porte dont un seul battant était ouvert, et devant laquelle arrivait une minutes après sa fille,

Jeanne se dissimulait derrière le bat.

tant fermé, regarda dans la cour.

E{ son cœur se crispa, non plus sous l'impression de tout à l'heure, mais dans une angoisse subite et poignante.

L'homme qui se tenait au milieu de cette conr entourée de hauts bâtiments aux fenêtres desquels des têtes apparaissaient çà et là, dans sa longue re.

dingote fripée, élimée, avec son pantalon rapiécé, son chapeau déformé, et raclant son violon en prenant des atti.

tudes inspirées, était véritablement lamentable.

Parmi ceux qui le regardaient, quelques-uns pouvuient rire ; mais d’autres, certes, haussaient les épaules avec pitié.

Charles Badolle n'avait maintenant d’autres ressources qne d'aller jouer des solos dans les cours.

Î1 tournait le dos À la porte cochère,

il ne pouvait la voir

Jeanne ne bougeait point.

Pendant une deini-heure un moins l’archet manœænvra sur les cordes craindes.

Deux ou trois sous seulement étaisnt tomliés,

Le musicien s'arrêta pour lever ln tête et promena autour de Jui son regard anxieux.

Et Jeanne entendit une voix enrouée geignarde, répéter à plusieurs reprises.

Messieurs mesdames n'oubliez pas un pauvre artiste malheureux pére de cinq enfants et ayant sur les bras une femme malade... Messieurs mesdames n'oubliez pas un pauvre artiste mal.

heureux !

La griffe se resserra sur le cœur de la jeune fille ; le violonistes n'en était pas à son premier coup d'essai de mendicité.

Un autre sou tomba

Ce fut tout.

Charles Badolle remit l'instrument dans la boîte délabrée redit une derniere fois : “ Messieurs mesdames n'oubliez pas un pauvre artiste malheureux et quitta ia cour non sans en avoir fait plusieurs fois encore le tour du regard.

Sa fille était passée sur le trottonir opposé.

Elle continua à suivre.

Il entra dans trois maisons où d'ha bitude sans doute on lui permettait de jouer car il souleva simplement ea pas sant devant la loge son chapeau cras.

seux et ouvrit de suite sa boite à vio- Jon.

Trois fois encore quelle que fut sa volonté de fuir ee spectacle Jeanne y assista qu'il soupeonnat sa présence.

[l était six henres et demie du soir.

La dernière recette avait été fructn.

euse : Charles Badolle qui dans la re venait de mi Ag et de recompter son gain tra versa Ja chaussée devant la bou .

tique d’un mastraquet chez leqnel il entra.

Jeanne vit qu'on lui servrit sur le zinc une absinthe.

11 l'avala d’un trait, hésita un mo meat, tit quelques pas vers la porte puis retourna vers le comptoir, en derandant une autre absinthe.

Et Jeanne s‘éloigna, le cœur tou- Jours oppressé, avec cette pensée cruelle que si cet homme avait voulu, ils eussent pu être tous heureux.

La jeune fille marcha cinq minutes droit devant elle, sans trop savoir où elle allait.

Puis le calme lui revenant elle s'arrêta pour consulter, dans une boulangerie, l'horloge placce au dessus du comptoir.

Aussitôt, elle rebroussa chemin.

Il n’était plus l'heure de faire, ce jour là, son acquisition.

Elle rentrerait trop tard.

Et elle ne voulait pas que Mme David l’attendit longtemps.

Il fallait remettre son emplette au lendemain.

En vingt minutes, Jeanne Badolle atteignit la rue Richer.

Il faisait très chaud : elle était fatiguée en sueur elle avait ralenti le pas et marchait maintenant, péniblement Jeauue tressaillit aussi violemment qu’elle avait trissuilli lorsqu'elle s'était trouvée face à face avec son pere.

Sur le trottoir vis-à-vis un homme qu’elle venait de reconnaitre s’arrêtait pour le regarder passer.

C'était le jour aux rencontres.

Elle avait déjà fait celle-là, elle lui était peut-être plus pénible que la première.

La jeune fille s'engoutfra sous le por che de l'immeuble où elle accupait maintenant la plus modeste chambre, et se jeta dans l'escalier avec une terreur véritable.

Mais en arrivant devant le logement de Mine David, elle n'eut que le temps de tirer le corden de ia sonnette.

Eile se trouvait mal.

—Quoi done 1 fit celle-ci, effrayée, en la voyant si pâle.

de ine poursuit fit-elle d'une voix étranglée ; il me poursuit.

Et elle tomba sur une chaise, urs sueur froide sur tout le corps.

Rosalie l’aida à s'étendre sur le cana pé, luj fit respirer du viraigre, lui en bassina les tempes : et lorsqu'elle la vit bien revenue à eile la questionna dé nouveau :

—Que vous est il arrivé ?

Jeanne la regarda indécise.

—Je viens de rencontrer mon pera tit-elle avec effort.

—Pauvre petite ‘ je comprends Maïs vous êtes exposée à cela, il faudr4 prendre sur vous.

— Vous comprenez, je ne l'avais ques vu depuis ce soir où... Vous vous souvenez, je vous ai raconté...

— Je crois bien que je me souviens Ne revenez pas là-dessus allez, ma pau.

vre Jeanne... chasseztout cela. Met tez notre couvert si tontefois vous vous en sentez la force, pendant que je bats les œufs pour l'omelette.. Nous aurons avant un bon otage, après, une saiede,.

par ces chaleurs, vous êtes comme mri, la viande ne vous dit rien-

Mme David faisait son possible pout être gaie ; sa jeune amie sefforcait de sourire.

On eût dit qu’elles voulaient se meutir l’une à l’autre.

Mais elles ne se trompaient pas mu.

tuellement.

Elles dinèrent devant le petit guéri don poussé près de la fenêtre au stors levé, le soleil venant de disparaître der rière les toits.

D'abord, elles essayèrent de causer de choses indifférentes.

Mais le dialogue languissait.

Alors, la maîtresse de piano mit la conversation sur les dames de Labatièra chez lesquelles Rosalie irait donner le surlendemain sa première lecon

Elles avaient fini de manger depuis un quart d’heure que, les coudes sur la table, en se regardant, elles parlaient toujours de ces dernières.

Enho, Jeanne recula sa chaise.

— Allons, dit elle, il faut se remettre

ü l'ouvrage, j'ai encore à travailler ce soir,

Comment, votre jonrnée n'est j'as ternrinée ?!

Mais uon, j'ai perdu tout mon sprés-midi en courses, je vais me rat taper.

Vous vous lverez plus tôt densain.

—{ faudra que je me lève tot quand mène, vous le savez, ça ne u'est pus fa facile de joindre les deux bouts.

—À ce compte-là, vous ne reprerdrez pas. de forces, ma pauvre enfant.

Tant pis, que voulez-vous

Elle se leva d'un seul coup, comme lrenant résolument son parti

À peine debout, sa main se crispa au “dossier de la chaise, elle étoutfa un cri.

Eh bien ! tit Mme David, la voyant «asi pâle que lorsqu'eile lui avait ouvert la porte,

Jeanne arrachait les agrafes de son tursage, celles de sa jupe, enlevait son varset avec une précipitation fébrile.

—C'est cela, mettez-vous À l'aise, di-

üit la pianiste, c'est ce que vous auriez

aù faire tout À l'heure. .

AAIE,

La jeune fille respirait Coup sur coup en rattachant lentement ses jupes, en rapprochant du mieux possible son corsage,

. Soudain un cri sourd lui remouta aux lèvres, elle chercha de nouveau un appui.

Puis brusquement, elle se raidit, recnla jusqu’à la muraille, joignit ses Mains et les l2vant au-dessus de sa tête, articula :

--Ah ‘mon Dieu ! mon Dieu !

La face était convulsée, les veux sortaient des orbites.

Cette physionomie dénotait ue an.

solsse si profonde ; les plaintes qui, une fois criée cette invocation ressemblant à &n anathème, s'échappèrent des lèvres crispées, étaicut si douloureuses, que Rosalie David se sentit rermuée jusqu’au tend di cœur.

Elle prit les pauvres mains désespérément serrées, les retint daus les sien-

Je vous le di-

nes, et demanda d'une voix pleine d'effection et de pitié

— Mais qu'y a:t il donc ? Vous me cachez quelque chose, vous avez tort... Je suis votre amie, sûre, dévouée.. il est si bon de se dévouer à quelqu'un. . cela soulage.

Les sauglots affreux amjlireut alors la pièce, :

À PPS s'était dégagée de l'étreinte de la jeune femme.

Elie se tordait les bras.

Et elle disait au milieu des hoquets violents :

— Mais c'est épouvantable !..

c'est épouvantable !

— Quoi ? demandait KHosalie. 1

Comme elle répétait sa question au moins pour la dixième fois, Jeanne se culma brusquement.

Elle la regarda bien en face, avec des prunelles fixes qui restaient dilatées.

Et elle lui jeta en pleine figure ces Wots, qui la firent reculer :

Je suis damnée | Le

Vous ! tit Mme David avec une véritable stupeur.

—Je ne me trompe pas ? Ma mère est damnée parce qu'elle s'est suicidée et c'est moi qui l'ai poussée à cet acte criminel. . Ah ! pourquoi la mort n’a-t-elle pas voulu de moi!.. Fourquoi ?

Et les sanglots recominencèrent sans larmes, la secouant à La briser.

Elle s'était affaissée sur le canapé ; elle restait les coudes sur ses genoux, la paume de ses mains serrées sur les temmpes, ses veux agrandis, fixés devant elle.

Par l’échancrure de sou corsage, on voyait sa gorge très blanche : chaque sanglot la faisait bondir : Jeanne était belle dans son déses vir.

Rosalie David uen ressentait pour elle que plus de pitié.

Quel drame y avait.il encore derrière tutte révélation ?

— Pauvre fille ! murmurat elle en la contemplaut, la gorge serrée par l’émo.

tion, pauvre fille !

Quand Jeanne de nouveau s'apaisa,

Mais

elle vint s'asseoir auprès d'elle.

Elle croyait pouvoir parler, l'encoura ger, la consoler,

Et rien de ce qu’elle sentait dans son cœur re Jui montait aux lèvres.

Les encouragements, les consolations étaient difficiles.

Ce fut Jeanne qui parla.

Oui, Mme David était son amie, une amie sûre, elle le sentait.

À elle, elle pouvait tout dire, tout

Et elle lui raconta cette vérité odieu se, que tout à l’heure, sons Ja porte cochère, dans sa colère dans son désespoir, elle lançait à la face de son père.

L'acte indigne de celui-ci, volant à sa mère le dernier argent, au chevet de la petite sœur agonisante ; l'extrémité terrible où cela les mettait, si terrible qu’elle se trouvait irrisistiblement entraînée à commettre un Jarcin......

Jeanne ne s'arrêta que lorsqu'elle eut tout dit.

Rosalie David sentait un frisson cou.

rir sur sa chair, son visage mat devenait d’un rouge foncé, ses lèvres tremblaient d’indignation.

— Est-il possible qu’il se co:nmettede pareilles infamies! articula t elle ; est-il possible ?

Elle éclatait d’un rire strident, d’un rire de folle.

Echevelée, avec sa gorge découverte, ses jupes à peine rattachées, elle se mit à marcher dans la pièce étroite, se heurtant à la table, aux chaises gesticulant follement.

Elle prononcait des ‘mots sans suite, elle s’arrachait les cheveux.

Elle parlait de mourir ; cette fois elle ne se manquerait pas.

Elle se jetterait dans la Seine.

Rosalie Ja laissait faire encore, la lis sait dire.

Elle savait bien que la réaction est plus complète quand Ja crise a atteint son paroxisme,

L'apaisement viendrait.. peut-être la résignation.

Puis, quelque chose de bizarre, une sensation physique jusque-là inéprou-

vée, un bouleversement qu'au plus fort de ses catastrophes morales, au milie.

de ses impressions les plus vives, ella w'avait point ressenti, se passait er elle.

Ces mots :

—Je suis darnnée

Cette phrase articulée avec une rage inexprimable, un furieux désespoir, re.

tentissait étrangement dans tout sou être.

On eut dit qu'elle y faisait vibrer une corde, qué Jamais n'y avait tre:

sailli,

Et, tout en continuant à 8 indigne:

elle le répétait ce mot comme «il eñr réveillé dans Son cœur nn écho :

—Damnée !

Ainsi qu'elle le pensait —n'avait ll, pas, elle aussi, traverse toutes les ph ses du désespoir, et ne savait.elle pu que le calme arrive tonjours après } rage ?—l’anéantissement complet suc céda chez Jeanne à la surexcitation y!

la faisait ressembler à une fuile.

Elle retomba sur le canapé.

Et cette fois elle y resta, sans pensé inerte vaincue,

Rosalie, qui était allée s'asseoir pré du piano, la regardait, se demandan:

comment elle pourrait consoler cett.

pauvre fille,

Ah ! cest que quand le cœur est pris sous le poids des lourdes douleur < quand le cerveau ne pense plus que pour souffrir des maux dont rien rconsole, le corps, enveloppe dédäignede l’âme meurtrie, peut souffrir à CA tour, la chair peut frémir dans des an goisses journalières : elles - + sont rier.

elles passent sans qu'on s'y a rête, jus.

qu'au jour où le moral vaincu se trouve à a merci de la matière.

Elle aussi en avait subi, de ces an, goisses physiques qui autrefois, alor, qu’elle était une femme choyée et her.

reuse, l’eussent préoccupée, inquiétée, auxquelles maintenant elle ne s’arrêtai:

même pas.

Elle aussi avait depuis quelques moi.

l’organisme détraqué.

Rosalie, qui jouissaii auparavant d'u.

ne santé superbe, était prise à chaque instant de malaises vagues, de crises qu’elle appelait des crises d'estomac, durant plus où moins longtemps, et qu’elle mettait sur le compte des terribles secousses qui avaient ébranlé ses Lerfs.

Muintes fois, il lui était arrivé, com.

me Jeanne venait de le faire, d'enlever brusquement Son corset, menacée d'une “yncope subite.

Et | Hire umie de Paul Yvelines regardait toujours Jeanne Badolle.

Et tout À coup elle devint aussi pâle que celle-ci tout à l'heure l'était devenue.

Elle se leva du même mouvement, prompt, crispe {galement ses doigts sur je dossier de la chaise.

Mais elle, elle ne dit pas une parole, ne poussa pas un soupir.

‘le se contenta de fermer les yeux, de serrer les lèvres blanches.

Puis, se raidissant, dominant sa faiblesse, Rosalie David s’approcha de Jeanne Badolle, lui posa la main sur l'épaule.

Celle-ci vibra des pieds à la tête.

Elle se redressa.

On eût dit qu’elle sortait d'un rêve,

Mais ses prunelles voilées, incertaines, reprirent leur sombre éclat.

—Je n’essaierai point de vous consoter, lui dit Rosalie, il n'y a point de consolation à vous donner......Tout ze qu'on peut vous dire, c’est d'avoir du courage... Il vous en faut, et vous en \urez

Elle allait protester.

Mme David l’en empêcha en lui posant la main sur sa bouche.

—Non, pas de malédictions.

Jeanne écarta la main de son amie, et ne l’écoutait plus.

Elle avait marché vers la fenêtre ou.

verte et comme ce jour où, sortie avec elle de l’hospice depuis une heure, Mme David risquait devant cette fenêtre ses premiers encouragement, elle plongeait en bas, dans la rue, son regard, écoutait

la rumeur qui montait, et se disait peut être, en redressant la tête :

— L'avenir est à moi !

Rosalie s'approchait aussi.

Mais elle, elle ne regardait pas, n'écoutait rien.

Elle avait ces yeux tixes qui dénotent une concentration d'idées sur un point unique.

Ce regard voyait loin, et toujours la uème chose : il sondait aussi l'avenir.

Les deux temmes passèrent encore une heure ensemble.

Jeanne était tropagitée pour travailler comme elle en avait l'intention

Elle quitta sa voisine en lui disant qu'elle allait se coucher.

Elle était très tranquille, il n'y avait plus rien à craindre de son côté.

À peine fut-elle partie que Rosalie sortit, elle, de son calme, qu’elle parvenait à conserver jusqu'au bout.

I s'echappa de sa poitrine un soupir, ressemblant à un gémissement, un soupir qui se termina par un sunglot aussi rauque, aussi déchirant que l’étaient ceux de Jeanne Badolle, une heure auparavant.

Et elle, qui non plus à présent ne croyait à rien, elle proncaça, non dans une imprécation, comme la jeune fille, mais dans une prière, ces mots :

—Mon Dieu ! oh ! mon Dieu !

Puis, avec nne supplicatin intense, lentement, scandant ses paroles comme si elle croyait les faire mieux entendre et mieux écouter :

—Cela n’est pas, je suis folle.. cela ne peut pas être . Non, n'est-ce pas ?..

non,. oh ! ce serait affreux !

Et elle répéta encore :

—Mon Dieu ! mon Dieu !

Puis affaissée, abimée sur elle-même, elle resta un moment sans mouvement comme Jeanne, après la crise, restait sur le canapé.

Mais les découragements ne duraient pas longtemps, chez cette femme toute d'énergie.

flus grande était la catastrophe, plus puissante était Ja réaction.

Fosulie se leva, pressant fortement duus su main son front en feu, puis avec un geste farouche :

— Demain, ucus verrons !

Le lendemain, dès huit heures et demie du matin, Mng David longeait lu rue Montmartre, en regardant les mai.

sons du côté opposé à celui qu'elle avuit pris.

Elle s'arrêta en face de l’une d'elles, à hauteur de la rue d'Aboukir, et resta uue minute sur le trottoir, à examiner la façade,

Au-dessus de la porte cochère, entre deux des fenêtres du premier étage, une enseigne brossée pur un peintre peutêtre célèbre,

La jeune femme traversa la rue, pé uetra sous le jorche et demanda à l'en trée de la loue :

— Où est le burecu de placement ?

À l'entresol, la parte à dro'te, ré.

pondit 1 concierge.

Rosalie monta vingt marches d'un escalier assez sombre et mal teuu, et sonua à la porte de droite,

Une servante, au tablier sale, lui ou.

vrit

Mada ne est occupée en ce moment dit elle, je ne sais pas si elle pourra recevoir .. En tout cas, il faudra attendre.

—J'attendrai.. j'ai le temps.

—Alvrs, entrez ; je la préviendrai d'ici quelques instants.

Quanu elle sortait du bureau de placement c'était un grand serrement de cœur, ane déception égalant la joie qui l'avait saisie, alors qu’elle entrevoyait l'espoir d'un bon emploi.

Lorsque Rosalie David se retrouva dans la rue, elle flageollait sur ses jam.

bes,

[lui semblait que la terre allait se dérober sous elle.

Elle n'avait plus qu’uo plaisir du reste, c'est qu’elle s’entr'ouvrit pour l’engloutir.

Etait-ce possible ?., ..

Était-ii bien vrai qu’elle ne trouverait pas d'emploi. Elle était seule au monde

Paul Yveling qu'elle avait tant aimé avait épousé gine de Labatière et iaintenant le pauvre garçon était fou, enfermé dans un cabanon de Hicètre.

Machinalement, la jsune femme avait repris le chemin par lequel elle était venus.

Elle se retrouva devant sa Maison, y entra, monta ses cinq étages, sans s'en rendre compte.

Puis, comme elle ouvrait sa porte, quelque chose de blanc, par terre, lui tira l'œil, rumena dans son cerveau la notion de la réalité,

Ce quelque chose était une lettre que la concierge en montant son courrier du matin avait glissée là.

Rosalie connaissait l'écriture de cette suscription.

Cette lettre venait d'u ami : elle n'é.

tait pas seule sur la terre,

En ce moment. un mot de sympathie devait lui sembler infiniment plus précieux qu'il ne lui eût semblé en toute uutre occasion.

Elle déchtra l'enveloppe et lut, prouonçant les mots à mi-voix :

“Chère amie,

“Il y a des jours, que dis je, des sv.

maines, que je remets à écrire, et pour.

tant j'ai la plus grande hâte d'avoir de vos nouvelles,

“Vous n'avez point répondu à la lettre que je vous ai adressée de la Roche-sur.

Yon, il y a deux moiset demi ; quoique subissant les angoisses de l'attente, je n'ai point osé vous écrire,

“Pourquoi ?

“C'est toute une histoire à vous raconter, toute une confession qu’il faut que je vous fasse ; vous connaissez as.

sez la vie pour comprendre les extrémi:

tés auxquelle ou se trouve quelquefois poussé.

“Moi qui n'aime que vous, Rosaïie, moi qui, depuis que vous avez bien voulu me donner un espoir, ne vis que pour atteindre à sa réalisation, j'ai été contraint, par des circonstances d'une gravité exceptionnelle, à.. me marier,”

Rosalie s'arrêta.

son TUE:

Sa figure, revenue au calme, se contracta de nouveau.

— Ah ‘fit-elle en froissant la lettre dans sa main, ils sont toux les mêmes. .

tous ! A .

Quelques instants, elle demeura ainsi le papier entre ses doigts crispés, ses yeux plus noirs dans son pâle visage jetant des flammes.

Etait.il nécessaire de lire jusqu'au bout !

Henri de la Roche prétendait n'aimer qu'elle, ne vivre que po elle.

Et il se mariait.….

Elle s'approcha de la fenêtre et com me elle l'avait fait pour la première el le jeta au vent la lettre déchirée,

Puie, croisant ses bras sur sa poitri.

ne, d’une voix sourde, mais emprunte d'une énergie indomptable

Eh bien, soit ! puisqu'il taut lutter, nous lutterons :

Mme ïiavié venait de partir pour la rue Montmartre lorsque Jeanne Badell le sortit de sa chambre.

La première debout freppait à aporte de son amie.

C'était tantôt l'une, tantôt l’autre.

Aujourd'hui pas plus Rosalie que Jeanne ne pensait à le faire.

La jeune fille descendait l'escalier, presque furtivement, ainsi que sa voi-

-sine l'avait descendu, craignant d'être arrètée par elle au passsage.

Dehors, elle se mit à marcher préci-

”pitammeut d’abord, comme Rosalie l'avait fait.

Puis, comme elle, elle ralentit le pas.

Elle allait droit à uu but.

Jeanne Badolle se rendait aux Grands Magasins.

Elle qui s'était juré de ne jamais remettre les pieds dans cet endroit maudit, y retournait afin d'y faire l’acquisition de la garniture de corsage pour la quelle elle se faisait arrêter en fiagrant dellit de vol.

Elle s'était dit une chose, très plausix ble. du reste, c’est depuis l'aventure qui amenait de si douloureuses, de si terribles conséquences, quatre mois

avaient passé, plus qu'il n'en fallait pour que l'inspecteur qui l'arrétait, ja femme qui la fouillait, ne la reconoussent pas eux-mêmes.

Car bien d'autres visages, bien d'a 1 tres types de voleusæ, de vraies voleuses, celles-là, que la passion immodéree de la toilette portait au larcin, où qui eu faisaient un métier, qui eu tiraient des bénéfices pécuniaires, avaient passé de.

vant eux,

Nul ne reconnaîtrait la pauvre fille aux quelques mètres de dentelles, pou-sée vers la chambre de fouille par l'hor:me inexorable en redingote noire et «n cravate blanche.

Jeanne suivit la rue Montmartre ju-qu'aux halles,

Le magasin était tout à l'entrée de Là rue Turbigo.

Lorsqu'elle ÿ arriva, elle s'aperçut que les commis conmençaient sealement les étalages.

—-Plus tard, murmnra.t-clle : il ne doit guère y être, lui, avant dix heures.

Et comme s30 estomac, tiraillé par la faim, Jeanne w'ayant rien pris avant de partir, commençait à crier très hant, là Jeune fille avisa une petite crêmerie, 1 elle entra, pour y prendre un déjeuner.

Elle absorba lentement le mélange de chicorée et de mauvais lait additionré d'un petit pain qu'on lui servit tout chaud, et, lestée dans sa matinée, sortit de l'établissement.

Le cæur luifbattit bien fort, lorsqu’e!

le franchit le seuil du hall où lee ach-teurs commençaient leur va-et-vient,

Mais peu à peu se elle remit.

Les commis la regardaient, lorsqu'elle passait entre les comptoirs, le long des galeries où s’étalaient les étottes et les bibelots, comme ils regardaient tous les acheteurs qui circulaient, les interpe)lant parfois pour leur otlrir leur mar chandise,

Elle se promena à travers le magasin dont elle n'ignorait aucun détour, perdant plus de trois quarts d’heura, cherchaut parmi les autres, l'inspecteur qi avait procédé à sont arrestation.

Tous devasent être à leur poste ; elle

ae reconaut point l'intlexible personnu ac

L'était lui qui tremblait.

Effondre comme une masse dans ce fauteuil d'où il jonnait sex ordres en

Décidément, elle n'avait rien, absolu. dictateur, d'où il jugenit en potentat | | | | | | | (l |

ment rien à craindre,

Jeanne s'arräta au rayon de dentelle devant lequel elle avait passé et repas.

moindres délits, «a figure aux joues ton bante 4, couvertes d'une teinte bilieu.

ses &ros Yeux exprimant une angoiss inôlee de plaisir, le richissinie négocia Paraissait à la pauvre ouvrière plus re Pugnant qu'il ne lui avait paru pen ètre jamais autrefois.

Et, comme elle continuait à le regn der, l'hypuotisant avec ses grands yet tixes, l'anéanti-sement ou mettant «ui sa chair des frissonnement rapides, ui lamant dans ses veines Ja tièvre qui, de puis le jour du crime, l'avait repris à maintes reprises, il ne sut que montre:

dience ! | Un siège à quelques pas de son burn Elle ne savait, elle n'avait bâti auenn et balbutier

han. Elle espérait aniquement dans le Pasard pour la servir.

Le hasard, en effet, se tourna de son côté,

Elle tit son chaix, paya à la caisse et se dirigea du côté du bureur de M Chaumel,

Car la jeune fille était entrée aux Grands-Magasins avec l'intention for.

melle de n'en pas sortir sas avoir vu le patron,

Muis comment s'y prendre pour arriver jusqu'à Jui

Sous quel prétoxte lui demander au-

Asseyez-voux.. nous canserons, Soit, tit-elle seulement au bont d'u.

ne minute : en effet, un entretien entre nous est nécessaire, Et elle prit place sur Ja chaise que M Chaumel Jui montrait.

Ses yeux ne se détournèrent point de ce dernier, Il venait de dire Nous causerons, Elle attendait qu'il larlät.

Mais il ne trouvait rien.

Il'était devant elle, de plusen pl aluihilé, de plus en plus à sa merci.

Et Jeanne se rendit compte de l'i Huence qu'elle avait sur Ini.

Elle eut pour la premiere fois l'intu on de ce que peuvent certaines tem mes sur certains hommes.

Elle eut, avec le sentiment de sa beau té, le sentiment de sa puissance,

M. Chaumel, en personne, sortit de !

son cabinet,

Elle, si trouble là veille, lorsqu'elle le rencontrait dans ja rue, garda un visage impassible,

Lui, fit un pas en arrière, devenant Pourpre, puis, pâlissant, suffoqué.

—Excusez.moi, ionsieur, dit Jeanne | Je désirerais beaucou: vous parler, |

On les regardait, Le patron se remit |

Il se retourna, rouvrit la porte qu'il | venait de fermer sans mot dire.

La jeune fille passa devant lui, s'a- Vança tout droit au milieu de la pièce ti

M. Chaumel repoussa la porte et, d’un Pas pesant, gagna le Jarge fauteuil de son bureau,

Jeanne Badolle, ni regardait du côté

Un frisonnement, à elle aussi, {ui de la fenêtre, se retourna lentement passa sur le corps, vers lui. Elle entrevoyait Ja vengeance : élie Elle gardait son visage rigide ; son

voyait au châtiment.

Durant la nuit sans sommeil qu'elle avait passé, Jeanne Badolle, harcelee de pensces $6mbres, s'éloignait pourtant des résoluütions extrêmes.

Ua si puissant besoin de vivre était en elle, sa force, sa jeunesse se révol- 9 Le Mal de Vivre

dort.

Elle le posa sur l'homme que, quatre mois plus tôt, ses protestations, ses prie res, la cruauté de sa situation, n'avaient

| regard avait le calme d’une eau qui | point attendri. |

taient à un tel point contre ce dessein d'en finir une bonne fois avec la vie. s'imposant d’abord comme unique reÿ mède à ses maux. que la pensée de suicide ne devait plus lui revenir.

—Eh bien tit-elle, comme M. Chan nel gardait toujours le silence : je crofais que vous v'uliez causer. .Qu'avez- :ous à me dire ?

— Et vous !..Car vous êtes bien veaue ici pour quelque chose !

Le millionnaire semblait avoir monté son émotion.

Il se penchait d’un air aimable vers

sa visitense.

—-Oui, fit celle-ci, dont le regard se hit plus dur ; je suis venue pour quelque chose.

Pourquoi ?

Pour vous défendre de me suivre, conime vous le faites depuis quelque temps ; pour vous dire que je ne veux plus vous trouver sur mon chemin.

—Vou; ne pouvez m'empêcher de passer dans Ja rue lorsque vous y passez.

Ni vous, vous ne ponvez éher de vous le défendre.

—Certe: -etsi nous voulons discuter longtemps sur ce ton, nous n'avons pas tini. le reste libre de vous suivre contre votre volonté.

—Quel but poursuivez-vous !

Il se pencha de nouveau vers elle.

Je vous aime !

— Moi, je vous hais !

—.Je le sais. .que m'importe, he me haïrez pas tonjonrs

—Qui vous donne cette assurance !

—Vous n'ignorez pas que je suis très riche, je veux vous faire la vie belle.

Et <i je méprise votre richesse autant que Je vous méprise ?

Des paroles, mon enfant vous penserez autrement.

—$i je préfère ma pauvreté à Por que Vous me donneriez !

— vous ne direz pas toujours cela,

Et si je le disais toujours ?

M. Chaumel tressuillit encore ;

trouble de tout à l'heure revenait.

sur-

n'empe-

. Vous

: bientôt

sut

Jeanne Radolle exerçait sur lui une véritable fascination.

Elle était vraiment troublante dans ses vêtements de deuil, cette jeune fille pâle, amaigrie, aux lourds cheveux chàtains, serres en une torsade lai cachant Ja nuque, aux yeux bizarres, d’un bleu vert comme une m2r glauque, très grands dans son visage émacié

La bouche charnue avait conservé sa fraîcheur purpurine.

Ses lèvres sanglantes accusaient la singularité du visage.

Jeanne Badolle n'était point une beauté : mieux que cela : elle avait

une de ces physionomies à caractère qui ne soublient point lorsqu'on les

revoit souvent, ne paraissent jamal banales.

On sentait, dans cette petite tête de femme, nneintelligence naturelle, supérieure à bien des intelligences cultivées au dessus de la condition où Jeanne se trouvait placée.

Certes, elle était capable, A’inspirer un amour vrai du cœur.

Elle l'avait inspiré.

Cet homme, qui n'était plus jeune qui avait vécu pour une vie fatigante, pour marier une femme sans dote, était amoureux, vraiment amoureux, de cette petite ouvrière qu'il avait autrefois accusée de vol.

L'attitude qu'il reprenait confirma Jeanne dans cette croyance qu’elle ferait de lui son esclave, sielle voulait.

Jeanne n’était point une rouée, mais une simple et honnète fille habituée à marcher très droit son chemin sans s’occuper de ce qu'il adviendrait de sa tacon de faire.

Pourtant, avec sa compréhension nette des choses, son intuition féminine, developpée par les événements, elle devait aller sans se tromper vers le but auquel] elle voulait arriver.

Ce but était bien clair, bien net surer le reste des jours de son malheureux père repentant qu'elle avait maudit.

Et une fois cette sécurité acquise, se

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