‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 17 sur 37 · VILLA DES PINS · texte numérisé non relu

VILLA DES PINS

Une grille masquée de lierre entoure a propriété ; de chaque côté du perront des lauriers blancs et des lauriers roses, et derrière l'habitation, une des plus co.

‘juettes sinon une des plus importantes de cet endroit ravissant où tout le mon de cosmopolite se donne rendez vous, un fouillis de pins et de tamaris.

[y a aussi près de la grille un super be magnolia dont les teurs éclatantes embaument.

Du rez de.chaussée de la villa on dé.

couvre Ja mer à perte de vne.

Elle est calme comme un la, bleue comme le ciel,

Au loin s'éclaircit la ligne d'un gris violet qui dérobe à l'vil les espaces mouvants,.

Le soleil brille.

Et voila que du disque aveuglant, un globe ronge se dégage qui semrle d'abord rester iminobile, puis lentement descend, touche le flot qui frissonne, s'a bîime dans la mer.

Et il n’y à plus, sur l'immense nan pe glauque, qu'une lougue barre de pour.

pre et d’or.

À gauche, la chaîne di brume : les petits :

courent de cime et aux pentes sombr paisissent sur les montagnes

C’est le jour qui finit.

Sur le peron de la villa, ippuvée à la balustrade rustique, comme la grille. tapissée de lierre, une jeune femm: e tient les yeux fixés devant elle, adtirant ce spectacle qu’elle admire chaque soir.

Puis, quand le solei! a disparu dans l'onde, quand les hautes dans le brouillard se sont évanouies, son

Pyrénées s'em loconneux s accrochent

, *e rassemblent, s

ives

imne,

Cimes Dorsdiinc mes perdue

qui rte Din

me ©

regird revient vers la jetée de ee.

qui longe Ja plage, et touffuu bout de laquelle se trouve située l'habitation.

Les promeneurs se tont rares, qui viennent jusque-là.

L'heure du diner sonne et chacun ren tre à son hôtel ou à sa villa.

Une ombre, comme une inquiétude, setend sur la physionomie très douce de la jenne femme.

Elle se retourne, saisit une béquille a eve de veloirs rouge, posée contre a Palnstrade, et descend Îles degrés du Perron, cette béquille passée sous son brüs gauche : puis vive, léuère, elle se dirige vers lu grille, souvre d’une petite ain Impatiente et «e porte sur la por:

te.

Lx cointesse Huguatte de la attend son mari.

Depuis trois mois qu'elle a quitté lu Vandée, elle à changé, la petite rom tesse

So visage matin a pris une expressiou toute sérieuse, crupreinte de mélancolie

Regrette t-elle sa vie de vie de jeune fill, son incouscience d'autrefois !

Non, sans doute.

Car elle est heureuse : el du moins,

Henri se montre tré bon pour elle il la sâte, ainsi qu'on gâte une petite til.

le.

Elle ne voudrait pas cela.

Elie aimerait être traitée en femme

me les antres le sont par leur tmuri.

En se mariant, Huguette da la Roche etait innocente autant qu'un entant qui t de naître, Des années passées

Roche

le croitfl'être

iu chätean entre s0n grand-père et de vieux serviteurs, il ne lui restait aucun souvenir capable de l'aener à découvertes auxquelles on ne l'avait point préparée

Aituer, pour elle, c'était donner <on cuir tont entier, livrer ses plus inttmes Lt IISCES,

Elle le croyait, quaud elle étai: sortie de là petite eglise du villaue an son ion

ra : ee eux des cloches, et qu'elle avait passé au À rizon.

bras de son mari, dans sa robe bl anche, voilée de tulle léger tombant de se: che veux où l'attachaient des branches d'o.

ranger,

Henri de la Roche n'avait rien trouvé de mieux à faire, en quittant ln Vendée que d'amenir sa femme sur cette plage fréquentée surtout par des étrangers, où l'on ne s'occupe ni des ‘ns ni des autres et où lintirmité d'Huguette n'attirerait pas la méme attention qu'ailleurs,

Celle ci, qui avais passé nn partie de son enfance au bord de la mer, l'a dorait,

Elle trouva la plage ravissante.

La villa des Pins était libre depuis quelques Jours,

[l'était écrit qu'elle abriterait la lune de miel du jeune ménage.

Huguette n'avait emmené personne à sa suite,

La parole d'Henri était pour eile un oracle, et celui-ci l'engageait à laissé en Vendée li paysanne attachée spéciale.

ment à SON service, COLitne inapte à retmplir, à Paris, les fonctions de temme de chambre.

À leur arrivée à Biarritz, ils prirent pour les servir un ménage d: monta.

gnards qui se plaçait à bons gages chez les gens arrivant sans domestiques,

La femme servit à Huguette de ca mériste, une Bavonnaise ayant été prise comme cusinière.

Cette temine, une brave créature, que l'intirmité de sa jeune maitresse avait des les premiers jours attendrie, eut vi te la contiance de celle. ci

Douce de cette perspicacité ui carac.

térise certaines natures incultes, de cet te expérien e que lui avait donnée sun contact avec tant de maitres, la monta gnarde n eut pas de peine ü deviner que ces jeunes gens ne menaient tence de tons.

Quelqu * Hiots que dans su vivacité de méridionale elle laissant ec happer def vant Mme de la Roche ichevere d eclair, cir le mystère que celle-ci sentait planer

et qui shinpetss

pas l'exis

autour d'ell

VU [i0-

Elle était mariée sans l'être.

Elle n’était la femme de son mari que de nom.

La mélancolie entra dansle cœur d'Huguette.

Une crainte l’avait traversé, y faisant ane blessure aussi cruelle qu'un coup de poignard.

Son cousin ne l’avait-il épousée que par pitié, pour répondre au vœu du grand-père, lui servir uniquement de protecteur d’aini ?

Ne l’aimait-il point comme elle l'avait cru, comme où aime celle qui doit être votre compagne pour la vie.

Ah ! sa pitié ‘ quand sa pauvre âme à elle, débordait d’une si infinie tendresse !

Et l’obsession, l’idée fixe, marcher comme tout le monde, revint dans son pauvre cerveau, la tortura, lui mettant dans le sang comme une fièvre.

A force d'efforts, elle parvint à jeter une béquillle qui la soutenait du côté où la coxalgie avaît raccouri la jambe de

façon à en nécessiter l'emploi.

Mais c'était celle-là qu'elle aurait vou- Ju briser.

Quelquefois, comme elle l'avait fait le jour de son mariage, elle s’accrochait

au bras d'Henri n'ayant plus d’antie appui que lui.

Cette marche était si pénible pour lui et elle le devinait si bier, qu’elle y renone1i.

Et sa peine devint plus amère.

Huguette était persuadée que du jour où elle serait comme une autre femme, Henri l’amerait, non plus d'amitié, mais d'amour.

Depuis qu'ils étaient mariés, et par conséquent à Biarritz, où ils arrivaient ie surlendemain de leur mariage, M. et Mme de la Roche ne sortaient guère ensemble qu’en voiture.

Tous les jours, à l'heure de la marée, Huguette descendait vers la mer avec sa femme de chambre.

Son bain pris, sa réaction faite, elle venait s'asseoir s0'1s la tente dentelée de rouge, où son mari la rejoignait.

M Tisait a journaux pendant qu’elle travaillait. *

Après quoi, ils causaient, “potinaient” comme disait Henri, qui, les trois quarts Ju temps en allées et venues, connais sait tons les racontars,

Et il la quittait, pour recommencer sa promenade sur la plage où, après l'exhibition en costume de bain, venait }'exbibition en claires toilettes des jolies femmes aux types différents qui se don naient là rendez-vous.

Puis il reparaissait, repartait encore jusqu'au moment où l’on regagnait l'habitation coquette qu’on appelait la Villa des Pins.

Cet après-midi, Huguette, un peu fatiguée, n'avait pas pris sou bain habituel et était restée à la maison.

Les heures lui av: ieut semblé longnes et quoique, lorsqu elle allait sur la piaga ils ne rentrassent jatais plus tôt, ele s'impatientait, s'inquiétait.

La, sur la porte, à le guetter, eile éprouvait une vraie angoisse.

Soa imagination travaillait ; el]: croyait qu’elle ne le reverrait point.

La jetée de planches était tout à fait déserte.

On n’entendait plus ni éclats de rire ni cris d'enfants.

Enfin un homme parut, tournant le coin d’une maison, à quelque cinqueste mètres de là.

C'était lui.

Huguette ne retint pas un cri de jnie qui arriva jusqu'aux oreilles du bienaimé.

En une minute, il était près d'elle.

—Eh bien ‘qu'y atil, mignonne ? Vous me supposier perdu !

— Presque. .Je me suis tant, tant en.

nuyée cet après-diner !

Et elle passa son bras au tour du cou d'Henri, posant sa tête sur son épaule.

Il la regarda plus longuement qu'il ne l’avait encore regardée.

Elle lui parut vraiment fort jolie, avec ses yeux humides de la couleur des pervenzhes, la teinte rose que le vent de la mer mettait maintenant à ses joues,

et le sourire moitié content, moitié triste, qui retroussait sa petite bouche,

I garda un moment ses prunelles at tachées anx siennes.

Puis, un bras passé autour de sa taille, la soulevant de terre en un mouvement presque violent, il l'enibrassa.

Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaitre, Huguette était à terre.

Et lui, qui n'avait jamais eu pareil emportement, grimpait le perron en disant,

Vite, mignonne, j'ai très faim

Lis dinérent, comme chaque soir, de vant la baie ouverte de la salle à manger, le veut leur apportant en boutfées les senteurs du magnolia.

Huguette était devenne très gaie, très mutine, ayant de ces mots, de ces taquiseries qui font perdre Ja tète à Phone Je plus fort.

Or, Herri de la Roche n'était point de ces hommes là.

En semariant, ilse disait qu'ils vi vraient, luiet sa femime, en frere et seunr,

N'était-ce pas bien beau qu'il épronvât pour elle une affection dont il ne se fut pas certes cru capaule !

La bonté, la srûce Huguette avaient eu raison de sa sécheresse de caur, de son scepticishie,

Il sentait anprès de lui une petite anie tendre, dévouée,

11 serait pour elle un ami attectueux un protecteur.

Marié sous le régime de la communauté, à lministrant, par conséquent, de droit, la fortune de sa femme, il ne ressentait pas la crainte que celle ci lui demandât compte.

Plus tard, ils ré! raient simultanément un testame? ls s'ibstitueraient héritier l’un de i e.

Et il serait tranquille pour l'avenir.

Après le diner, ils sortirent ensemble de la villa,

Huguette n'avait point pris sa béquilil v’avait pas voulu.

La villa des Pins était une des der

nières de la plage, une des dernières de la nouvelle ville,

Le soir peu de promeneurs arrivaient jusque Jà.

Leurs allées et venues s'etfectuaient dans un autre parcours, du côté du Ca sino, très fréquenté, avant une magnifique terrasse sur FOcéan,

Les jeunes époux se trouvaient à pen pres seuls de ce côté,

La mer s'avaneait violente, tonrmentée, comme elle l'est presque toujours dans ces parazes,

Elle avait de superbes vagues, dont l'écume jaillissait brillante.

— Oh que nous aurons une belle soi rée, fit Hussnette, pendue au bras de son uart, quel bonheur !

Fu es done bien contente ?

C'etait la premivre tois qu'il la tu toyait : elle devint plus rose, toute rose de plaisir.

Oui, je suis co tente, trés conte te... Vous êtes si bon ponr mor. .

= Pourqnoi ne me dis-tu pas : tu

—Je n'ose... puis vous n'aviez ques en core connneuté,

—.Je viens de le faire Allons, à toi.

Mais il faut... il faut me parler.

je ne peus pas dire comme cela : tu sais l'aisOn,

se mit à rire, lenleva d'un senl coup, la porta jusqu'au rivage.

I prit place à côté d'elle et demanda :

— Qu'astu ?.. Ton petit cœur est bien gros, il me semble /.. Est ce que

J'aurais été méchant à ton ésard !

—-Oh ‘non. tu es bon. bien bou ms parlois je suis si désolée !

— Désolée de quoi !

De n'être pas.. de n'être pas com me une autre ?

Elle avait lâché le grand mot.

C'était la première fois depuis leur iariage que la comtesse de la Roche faisait devant son mari une allusion à san défaut physique.

Ce dernier ne répondit point immédiatement ; ses sourcils se fonçaient

La pauvre petite était maladroite,

10 Le Mal de Vivre

Pourquoi rappeler son iufirmité, son cauchemar à Jui !

Î fit un effort pour dire :

Vous êtes beaucoup mieux qu'une autre. plus jolie. . meilleure.

Elle sentit cet etfort et il lui sembla Que Son Cecur se figeait.

Elle voulut parler : il ne lui vint rien:

St bouclie était froide.

- Voyons, tit Henri, pus de tristesse :

sois gaie comme toujours, ma chérie, saie comme l'oiseau qui vit heureux parce qu'il est aime. Tu sais bien que je t'aime. .

Elle tourna ses veux vers les sielis, voulut sourire encore et éclata en larmes,

Ce fut tont ce qu'il trouva à dire.

[etait terrassé par cette doulem brusque, convulsi\e, qui secouait Ja jeune femue comme si elle allait la bri.

ser.

Les sanglots se heurtaient duns sa

poitrine, Sechappaient de sa gorge, rautques, déchirants, suivis d'autres, plus rinques et plus déchirants.

Elle avait appuye son bras sur le guéridon, et cuchant dedans son visage, elle restait là, avec des sursauts de tout le corps, n'essavant inème plus d'étontté ses Cris.

[ne voyait que sa ionrde chevelure cendrée qui lui écrasait la uuque.

Elle était magnifique cette torsadeenroulée sûr cette tète fréle.

Jamais Henri n'avait dénoué des che Veux aussi longs, aussi épais que les cheveux d'Husuette,

Eu ce moment, lans linmense compassion qui l'étreignait, - cette enfant avait mis daus son cœur des sentiments Intprouvés jusqu'à ce qu'il Ja connüt il ne pensait qu'à cela : cette masse SOYeEUsE, L'Op belle, c'était Ja parureanor male d'une déhéritée,

Sa pitié S'accroissait encore en regar dant la tête abimée dans les bras plics.

Et par une étrange Lerversion de la peusce, tout à cuup il se souviut de lopalie,

Elle se dressa devant ses yeux, telle qu'il l'avait vue si souvent.

[la voyait grande, admirablement prise, avec ce teint pâle des brunes du Midi, ces yeux ardents, ces cheveux noirs, cette bonche qui Saignait comme une grenade ouverte,

C'était la statue de chair, animée par l'étincelle magiqne, la statue vibrante qui tressaille sous le choc d'un regard, et dont le rezard fait bondir le cœur.

Entre ces deux créatures, entre cette femine telle que l'a rêvée l'amour et cet.

te autre femme dont le désespoir telatait dans le murs clairs du petit salon, il y avait une distance que rien n’atténuait.

Et il sembla à Henri de la Roche que ce W'etait point vrai, qu'il n'avait pas été pour Huguette autre chose qu'un frère, et qu'en tout cas il ne pourrait plus être autre chose. .

[1 la laissa pleurer, il lu laissa se cal.

ie d'elle même,

Quand ses derniers sanglots s’éteigni.

rent, repris par la pitié profonde qui, à défaut d'amour, Jui ferait peut-être teoir lengagemenut de la rendre heureuse, contracte solennellement dans la salle basse du vieux château vendéen, devant les ancêtres immobile dans le cadre scnlpté, devant l'aiul qui lui montrait le Christ, Henri la prit par les épaules, la torça à se redresser, atuena Jui-mème sa téte sur sa poitrine, et Ja tenant bien serrée contre lui, il essaya de Jui parler raison,

Mais rien ne convainquit Huguctte.

Il se fatiguerait d'une femme qu'ilne pouvait montrer à personne, emmener nulle part.

Un jour, il ne l'aimerait plus, et elle mourrait ce jour-là,

Flle voulait être comme une autre !

Ou plutôt elle n'était pas si exigeante, elle ne demandait qu’à ne plus se servir de sa maudite béquille

Marcher sans appui, voilà ce qu'elle ambitionnait.

Et elle lui raconta les conversations

entendues autrefois, dont elle était le sujet.

On avait parlé à son grand-père d’une ‘pération à faire, à la suite de laquelle un séjour plus on moins prolongé dans ua appareil raménerait la jambe gauche et sice nétait aux proportions de la droite, du moins la rallongerait sutfisamtient pour permettre à la jeune fille de inarcher sans soutien.

Le comte avait hésité pendant un cer- ‘ain teinps,puis il s'était révolté à l’idée tu martyre qu'il faudrait faire subir a som Huguette,

Elle même sardait un tel souvenir ue son enfance torturée, de la gouttière

à elle restait immobilisée, de la longue ‘oiture où elle passait des journées cou- ‘hée sur le dos, seule avec un livre d'i- 'nages, avec sa poupée, où entourée petits garçons et de petites filles qui gam ‘adaient, elle s'était trouvée si heureuse, quand, à son tour, bientôt aussi agi- :e qu'eux, elle avait pu se mêler à leur jeux, que lorsqu'on abordait cette quesion devant elle, elle avait toujours

rie :

—.Je ne veux pas ! je ne veux pas !

Maintenant, elle voulait,

Que serait-ce, quelques mois de suplice, si le résultat était au bout ?

Et elle lui arracha la promesse qu'une ‘ois installés à Paris, on verrait les grauds médecins.

Ft lorsqu'elle leut, cette promesse, sen sourire heureux reparut.

Elle ne pleurerait plus.

Il y avait une heure que cette scène s'était passée lorsque M. de la Roche sortit de la villa des Pins.

Il pleuvait toujours, mais Henri avait ‘soin d'air.

Puis il voulait faire une petite course qu'il faisait chaque jour bien inutilement depuis une quinzaine : aller à la poste, pour y demander s’il n’y avait pas à son nom une lettre bureau resfout,

A une troisième reprise, Henri de la Roche avait écrit à un ami.

11 revint ce jour-là, comme il revenait toujours, bredouille.

Il devait en être ainsi jusqu’à la fin de son séjour à Biarritz.

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