DEUXIÈME PARTIE
Paulin Pascot, le pâtre, et Simone Raquat, la pastoure, s’en allaient, en beaux atours de mariés, accompagnés de la moitié du village et précédés du violoneux, qui tirait de son crincrin enrubanné les sons les plus criarde qu'il en eût jamais tirés, à la vieille petite église où le comte Henri de la Roche avait épousé sa cousine, pour y faire bénir leur union.
C'était par une matinée de maïs touæ pleine de soleil, toute pleine de galeté.
Le Gazon était vert dans les près : il Y avait des aubépines anx buissons, des feuilles tendres aux arüres, des chants d'oiseanx partout.
Au sortir de l’église, la noce, chantant et riant le vivioneux toujours en aVant, se dirigea vers la ferme où Simone servait depuis son enfance, et où l'on devait faire la noce,
[ faudrait, bien employer son temps car à cette noce il n’y aurait pas de len; demain.
Dès le jout suivant, les mariés partalent pour Paris, Paulin en,menant les plus bell:s de ses chèvres, afin de débiter leur lait aux gens de la grande ville, bulsque d’autres le faisaient, lui avait aftirmé M. Henri de la Roche,
Ils prendraient un train du soir, pour ÿ arriver eu plein jour.
Ils n’en demandaient pas plus: débarquer en plein jour à Paris.
Car on avait beau dire que Paris était grand, ils n'étaient pas si bêtes qu’ils ne trouvassent leur chemin jusqu'à la demeure de la petite cqmtesse.
Paulin avait eu son adresse” par le notaire de la Roche-sur-Yon, qni gérait les intérêts que le jeune ménage laissait en Vendée.
Avant de quitter le pays, Mme de la Roche à qui il disait son désir d'aller vendre du Jait là-baslui recommandait de venir la trouver dès qu'il y serait arrivé —-si toutefois il ne changeait pas d'avis, ce qu’elle lui conseillait beaucoup.
Mais ce qui entrait dans la tête de Paulin n’en sortait pas facilement.
I] changeait rarement d'avis.
Cependant il avait réfléchi à temps pour donner à Simone la joie d’être sa femme avant de quitter le pays.
Car, d’abord, il était convenu qu’ils ne se marieraient qu'après avoir gagné assez d'argent à Paris, chacun de son côté, pour se mettre en ménage.
Puis, réflexion faite, le pâtre pensant
à l'ennui qu'ils éprouveraient l'un et l’autre de vivre ainsi séparés an milieu de tout ce monde parmi lequel ils n'auraient pus line connaissance, ils avaient résolu de passer dès à présent de ant M. le maire.
Si on ne pouvait pas vivre au début sans que Simone se plaçît, ils auraient du moins la permission de se voir ou.
vertetent aux moindres moments de hberté
Du reste, chacun, dans son for inté.
rieur, se sentait une crainte qu'il tenait « anéantir.
Paulin n'était pas sans avoir entendu dire que des filles qui allaient servir dans ln grande ville, bien peu demeuraient sages.
Si Simone se laissait entortiller par quelque beau parleur, si elle l’oubliait,
Pour Simone, elle avait un exemple de l'influence des milieux sur les hom.
mes, volages de leur naturel, changeant par tempérament.
Deux amoureux quittaient ainsi le village, quelques années anparavant,
Les promesses avaient été solennelle.
ment échangées,
Lui se plaçait d'un côté elle de l'au.
tre.
Au bout de six mois il ne plus entendre parler d’elle.
Et la pauvre fille avait pleuré en vain toutes les larmes de son corps.
Janais l’infidèle ne lui avait revenu.
Tandis qu'une fois mariés, c’est tout autre chose.
On a des droits réciproques, que l'on fait valoir s'il le faut.
Paulin et Simone s'aimaient d'ulleurs,
lis avaient Jui et elle, assez d'honnéteté, de loyauté, pour tenir les serments formulés à la marie et à l'église.
Les deux jeunes gens partaient donc heureux, le cœur léger, avec un boursi.
caut suffisamment garni pour parer aux premiers frais.
Le pâtre avait vendu la moitié de son troupeau, ne gardant que les meil.
leures bêtes.
Il avait donné le plus jeune de ses
voulait
chiens emmenant l’autre Rustaud, un anima]l de cing ans au poil rude à la tête broussailleuse où les yeux luisants se voyaient à peine vrai type de chien de berger doué d’un instinct qui dépaissait l'intelligence de bien des hommes.
A la Roche-sur-Yon on entassa les chèvres dans un wagon à bestiaux.
Il fut permis au chien de monter dans le compartiment de troisième classe où ses maîtres prenaient place.
Rustaud, dressé sur ses pattes de derrière, celles de devant appuyées à la portière, avançait la tête par la glace ouverte, semblant dire adieu aux landes et aux prairies où il avait gambadé depuis sa tendre enfance autour de son troupeau.
Mais quand la locomotive siffa, quand le train s’ébranla, l'animal affolé se réfugia sous la banquette, d’où il ne devait guère bouger jusqu’au lendemain.
Paum et Simone allaient eux aussi pour la première fois en chemin de fer.
Pendant un quat d'heure ils ne dirent rien : elle cramponnée des deux mains à la banquette lui u’osant pas en faire autant.
Puis ils se mirent à rire se trouvereut très bien et jusqu’à ce qu'il fit nuit noire, restèrent la tête à la portièré, Alors, ils pensèrent à manger.
C'était l'heure de la soupe, leur es’ tomac réclamait.
Du grand panier posé sous elle, et contre lequel Rustaud s'était blotti, Simone sortit une miche de pain bis, un quartier de lard. une bouteille de cidre.
Elle coupa les parts égales, pareil morceau de pain, Jareille tranche de lard, et ils se mirent à manger du méme robuste appétit, buvant l’un après l’autre à la bouteille.
Noa ils furent rassassiés, Simone replaça dans le panier ce qui restait des provisions, et ils se tinrent cois dans leur coin, où ils s’assoupirent jusqu’à ce
qu’ils cherchassent une autre position pour la nuit.
Etendus sur la banquette dure, ayant chacun pour oreiller le paquet qui contenait leurs hardes, ils dormirent à poings fermés jusqu’au matin, se réveillèrent gais et dispos, heureux de se sentir toujours emportés vers l'endroit de leurs rêves : Paris.
— Allons, aujourd’hui, nous verrons la petite comtesse, dit Paulin.
—Ils avaient quelques heures encore de trajet devant eux.
Files passèrent sans ennyi ; c'était un repos pour eux, que ce voyage.
Et pourtant le pâtre, à mesure qu'il FA gén du but, désirait plus l'attein-
re.
11 répétait de plus en plus souvent :
—Nous la verrons bientôt.
Et il ajoutait avec une véritable appréhension :
— Pourvu yu’elle soit heureuse !
— Pourquoi pas ? faisait Simone :
quand on est riche on est heureux.
Il ns répondait point.
Mais quelque chose lui disait, à Jui, que, même ri:he, on pouvait être malheureux
Eafin le train s'arrêta pour tout de bon ; ôn était à Paris.
Ce ne fut pas une petite affaire que de débarquer sur le trottoir de la gare Montparnasse les chèvres de Pauliu Pascot.
Le voyage avait été, pour ces bêtes nerveuses et craintives, arrivant tout droit de leurs landes, un apeurement continuel, que la voix de leur maître, l'air qui sifflait pour les rassembler lorsqu'elles étaient aux camps, et aussi les aboiements de Kustaud qui retrouvait son bien, ne firent cesser qu’un moment leur émoi.
Le pâtre avait heureusement pris la précaution de se munir d’une corde assez lerigue, qu'il passa dans l'anneau de leur collier près dn grelot qui y était attaché, faisant un nœud à chagne fois, de façon qne les bêtes marchasænt li.
brement, sans se séparer les unes des autres.
Il demanda son chemin pour aller avenue Montaigne.
Ce n'était point diflicile :
boulvard des Ivalides, raient.
Et Paulin et Simore leurs chèvres derrière eux, allèrent tranquillement, reregardant à droite à gauche, avec des yeux un peu étonnés en mesurant la hauteur des maisons, mais s'attendant à rencontrer encore plus de monde qu’ils n’en rencontraient.
A Paris, on est habitué à tout voir, et à peine si quelques passants se retournaient pour dévisager ce grand gars portant au bout d’un bâtc:, deux paquets noués dans des morec:i x de toile bise, cette fille au cotillon de campagnarde, au petit bonnet plat, courte, hâlée, le nez en l'air, les yeux cieux, un immense panier au bras, marchant derrière les chesres, auxquelles elle allongeait de temps en temps un coup de gaule, quelque Branche coupée à un arbre, avant de quitter le pays.
Boulevard des Invalides, on leur fit prendre l'avenue Duquesne.
Là, leur perplexité commença.
Beaucoup d’allées et venues de piétons, de croisements de voitures.
Les voitures, surtout, fiacres, omnibus, tramways, au rond-point de l’école Militaire, les etfarèrent.
Comment traverser ?
Les chèvres, pressées les unes contre les autres, ou s'écartant en sauts brnsques avec des velléités de rompre leur entrave, et Rustaud, oubliant le troupeau pour se frotter la queue basse, aux jambes de son maître, seriblaient aussi en peine que Paulin et 54 feinme.
Eofin il faillait sortit de là.
Après une station d'un quart d'heure
æletrottoir où ils attendaient une
aircie suffisante pour leur permet-
« d'opérer cette traversée qui les effrayait ceux ci se décidèrent à la tenter.
Mais à peine avaitil fait trois pas svr la chaussée qu'un véhicule appa-
suivre le ils s'informe-
raissait à gauche les faisant reculer re foulant le troupeau éperdue.
Cela se produisit à trois reprise+
Shnone s’en prenait aux bètes tmaneuvrant de la saule.
Paulin jurait Rustaud abovait.
On s'arrêtait on riait autour d'eux:
— Traversera :
Traversera pas :
Par bonheur un sergent de ville «pparut qui aida les pauvres diables à ga gner l’autre trottoir.
Et une fois qu'il les eut mis à l'entrée de l'avenue Bosquet:
— Chez qui allez-vous donc comme ça avenue, Montaigne !
Chez M. le comte de la Roche.
— Lui mener ces bêtes ?
— Pour ca non.. C'est à nous ces bêtes-là. . J'espère bien qu'elles me rapporteront gros, ici.
—Ah ‘ah : j'y suis, vous voulez vendre votre lait cet été ?
C'est cela mème, monsieur. .C'est monsieur le comte qui m'a dit l'année dernière que ça se faisait. . Alors, ous voila’
— [1 vous attend, probablement !
—Pas du tout. Mme la comtesse, avec qui j'ai joué, lorsqu'elle n'était qu’une petite tille. me porte beaucoup d'intérêt ; elle m'a fait promettre d'aller la trouver : j'v vais.
—Sans l'avoir prévenue ?
—Ma foi ! j'aurais été bien en peine de lui tourner une lettre.
Le gardien de la paix sourit d un 40%rire gognenard : en frisant sa mouxstache.
—Et c'est votre payse que vous avez ameuée avec vous.
Ma femme ? dit Paulin en donnant une claque vigoureuse sur lepauie de Simone, qui se mit à rire jusqu'aux oreilles.
— Mais vous n'avez pas encore tiré au sort, MOL garçon :
— Dans deux ans juste Jarni ! si on prend un mauvais numéro, on partira.
-—T'en prendras un bon fit Simcss, quelque chose me le dit.
Allons, fit le gardien de la paix, la contiance est une belle chose maintenant, vous n'avez qu'à suivre cetta ave une jusqu'à ce que vous arriviez aux quais, Vous voyez nn grand pont devant vons, vous le longez. Au bout du pont “ous dernanderez.
= — Merci, monsieur, vous êtes bons dirent-ils en même temps.
Us reprirent leur chemin, peusant qu'à Paris, il fallait marcher bien lougtemps pour arriver chez les gens,
Quand ils se trouvèrent sur le pont de P'Alma, ils s'arrétèrent pour reyarder.
La Seine, avec l'animation de ses rives, le va-et-vient de ses bateaux mouches et hirondelles, chargés de voyageurs, leur tit écarquiller les yeux.
fs ne se remirent en marche que très lentement.
Au bout du pont, ils s'informeèrent de nsuveau, comme on le leur avait dit,
On leur montra l'avenue Montaigne, de l'autre côté de la place
Il fallait traverser encore !
Comment feraient-ils cette fois ?
Les véhicules arrivaient en tous sens il y en avait bien plus qne là-bas
Ce fut un contrôleur d’omnibus qui entre le passage de deux voitures les mit de l'autre côté devant l'hôtel oû ils allaient et qui faisait l'angle.
Simone tit manœæuvrer le bouton de cuivre placé à droite de la porte pen dant que Paulin s’eflorçait de tenir ses ébèvres en repos.
Rustaud assis sur son derrière la lan.
gue pendante fixait ser yeux brillants comme deux escarboucles dans ses poils einméêlés sur cette massive porte en chéne au-de-là, il croyait peut-être en sa confiance de chien trouver le repos la tin de ces étranges pérégrinations dans lesquelles depuis la veille, on l'entrainait.
Le cordon fut tiré de l'Intérieur.
Simone n'entendit pas le bruit see de la porte qui s'ouvrait.
Elle ne vit pas l’interstice indiquant
bien
qu'il n'y avait plus qu'à pousser le battant,
Paulin non plus.
— Ou v'ouvre pas vite dit il si tu recommençais !
Elle obéit allant plus brusquement la premiere fois la porte ne bougea pas
Alors à une troisième reprise et de façon à arracher le bouton elle recome inençu,
En même temps qu'une tenêtre du premier étage s'ouvrait, le battant était tiré brusquement,
—Ah ça ? qu'est-ce que vous voulez?
gronda une voix en colère : voilà une idée de sonner comme ça.
Au-dessus de la tête des deux campa gnards, à la fenêtre du premier étage, autre voix, une voix de femme disait :
— C'est un chevalier.. Allez plus loiu, mon garçon.
Sinone ayant ievé son nez retroussé aperçut une tête brune assez ébrouriffée coiffée d’un miniscule et coqust bonnet blanc, qui rentra, à peine cette parole dite, à l'intérieur.
Dans son immolbilité forcée euveloppée de son peignoir bleu blanc ou rose, en fin lainage ou soyeuse étoffe garni de dentelle ou de flots de ruban, ses cheveux rassemblés en une épaisse natte terminée par des boucles qu'alle faisait olle-même en roulant des mèches sur ses doigts.
Elle s’occupait justement à tourner en anneanx l'extrémité de sa natte, voulant comme toujours être jolie, soignée, pour son Henri, qui allait rentrer déjeuner auprès d'elle, comme il le faisait chaque jour, lorsque Berthe lui posa cette question :
—Madame désirerait elle tasse de lait de chèvre ?
La paysanne n'entendit donc point cette autre phrase :
— Madame désirerait-clle boire une tasse de lait de chèvre.
Elle était, com ne la première, pro.
noncée par Mlle Berthe, la femie de chambre de la comtesse de la Roche.
Mile Berthe refermait la fenêtre,tout
boire une
eu tournant la tôte vers une chaise longue sur laquelle se trouvait étendue, daos un long peignoir bleu de ciel, une jeune tetiime aux magnifiques cheveux blonds, au visage pâle comme un lis, afiné, atuaigri, éclairé pur deux yeux bleu foncé, qui paraissaient immenses.
Depuis des mois, la comtesse Hu guette n'avait pas posé un pied sur le parquet,
Elle ne quittait son lit que ponr sa chaise longue, et sa chaise longne peur son lit, trausportée de Fun à l'autre pur sou mari le matin et le soir.
Ma foi non, je ne désire pas, ré poudit la comtesse, ce n'est d'ailleurs pas le moment, je n'aurais plus faim pour dejeuner Puis j'en suis dé goûtée.
—Conime il y a longtemps que madame n'en a pris, je pensais que peut.
être le dégoût serait passé : on en au.
rait mis une tasse de côte pour l’aprèsmidi.
— Soit, essayons, dit la jeune femme, cela ne taisait du bien autrefois.
Alors, je rappelle le marchand. .
Pourvu qu'il ne soit pas loin.
Et Perthe rouvrit la fenêtre, pour se pencher sur ia barre d'appui.
Muis le pâtre était toujo-rs là.
La temme de chambre s'aperçut seulement que le gars n'était pas en train de débiter le lait de es chèvres, toutes liées lune à l’autre et ne paraissant pas habituées du tont au va-et-viens des rues de Paris.
Les deux paquets noués au bout de son bâton, le panier qne tenait à son bras la fenirne parlementant comme lui avec le concierge sorti sur le trottoir, ia renseignèrent.
Ces geuslà avaient veaux débarqués.
En quête de renseignements ils heurtaient sans façon à la première porte venue.
La discussion entre eux et le suisse préposé à la garde de Fhôtei paraissait assez vive.
Élle monta aux oreilles d'Huguette,
l'air de nou-
tu —
a qui il sembla distinguer quelques mi d'un patois connu.
Berthe ! appela:t elle avec une taine impatience
Madame ‘tit la soubrette, nant encore Vers sa tnaltresse,
Qu'y at-il dou’
Ce sont des cam agnurds que nf font que d'arriver à Paris ils ont un* dizaine de eux des bêtes magnitiques et un chien affreux qui res semble au diable
—Eh bien que veulent-ils !
Je ne sais pas au juste rait qu'ils demandent à entrer.
Aentrer ! fit Huguette, plus pet plexe, saus cependant encore deviner la vérité.
— Madame désire-t-elle
cende pour m'intormor ?
Oui, allez done voir.
se tour
chevres avec
Où cerot-
que je des.
Berthe, avant de sortir, se pencha de nouveau, à peine quelques secondes.
—Justement voici M. le comte qui rentre..C’est trop fort, on eroirait que M. le comte les connait
— Descendez done ! tit Mn Roche, plus impatiente encore.
Puis, comme si untrait de se füt fait dans son esprit :
Ce ne serait pas Paulin, par hasard ?
Elle se mit à rire.
Berthe était hors de la pièce, et Mme de la Roche attendait, un coude enfon cé dans le coussin glissé derrière ses épaules le buste pement soulevé.
Ce ne fut point la soubrettee qui re parut la première.
Le comte franchit le seuil de la chambre d'Huguette.
Il riait à se tenir les côtes, pouvant à peine parler.
—Ca, par exemple, c'est trop fort, décidément. ces gens-là ne doutent de rien. {nénarrable ma chère Huguette, vous ne savez pas qui nous arrive,
Je crois le deviner, répondit-ell:, Berthe m'a parlé d'un. paysan ayant dis chèvres derrière lui, qui veut à tout prix entrer. Ce paysan ne peut être que
de la
luruière