‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 2 sur 37 · ER D · texte numérisé non relu

ER D

—-Non, à vous.

Elle regarda ; un pli rapprocha ses sourcils lisses et droits, tracés en coup de pinceau, une pâleur envahit son village d’une matité chaude

— Quoi ?...... qu'y a-t.il ?.. Vous toujours si gai, si plein de belle humeur, vous voilà contraint.. vous changez de couleur... Oncle Yveling..

mon oncle, qu'y a-t-1l ?

—Mais rien. rien.

Î...... Vous venez ‘m’annoncer une mauvaise nouvelle,

Sans répondre, il tomba sur un siège, soufilant comme tout à l'heure, des gouttes de sueur au front.

Elle fit deux pas, et, se prenant la tête à pleines mains, l'œil épouvanté, les lèvres blanches ‘

— Paul est malade...

dent est arrivé ?...,... mort !

—Mais non, mais non, ma pauvre Rosalie, calmez-vous.. Paul est à cette heure en aussi bonne santé que vous.

— Est-ce vrai? Vous ne mentez pas ?

—Puisque je vous le dis.

L'oncle s'était remis debout, i! s’em- Para des mains de la jeune fille et essaya de la regarder en face.

Ses yeux gris bleu, de ces bons yeux à fleur de tête, qui rient vite, et qui se mouillent vite, se détournèrent avant de s'arrêter sur les siens.

Il répéta :

—Ma pauvre Rosalie !

Puis, la lâchant, il commença par arpenter dans tous les sens le salon, bousculant les chaises, gesticulant, le visage empourpré, le cou gonflé, màchonnant des jurons, répétant, à dix reprises, les deux mêmes mots :

— Fichue commission ! Fichue com.

mission !

La jeune femme, immobile, les bras pendants, le regardait.

A l'angoisse qui crispait ses traits, succédait insensiblement une expression d’étonnement, un étonnement qui redevint de l'inquiétude.

—Si.

un acci- Paul est

Une crainte la saisisssait, concernant l'état d'esprit de l’oncle Yveling.

froid lui avait il frappé sur le cerveau : cette surexcitation était-elle du délire ?

Mais M. Yveling se calma : il s'épongea le front avec son mouchoir et reste devant la fenêtre, immobile aussi.

Rosalie l’entendit murmurer :

—Je ne savais pas que cela me coûterait autant !

—Quoi donc ? ivterrogea-t-elle.

Il tressaillit, surpris comme sil ne eût point sue là ; puis, il parut faire sur lui-même un grand effort, essuya la

sueur qui Jui perlait aux termpes, et ser-

rant de nouveau dans les siennes les

nains de la jeune fille :

—Ma chère petite, voulez-vous que DOus causions tranquillement .

. Comme

de bons amis ?

— Que nous causions.…. certes, pourquoi pas ?... mais de quoi ?..., parlez

vite, vous m'effrayez .....

—Du calme, vous dis-je... et surtout soyez sûre, bien sûre, vous n'entendez, que moi, je vous resterai toujours dévoué,

T1 venait de s'asseoir sur le canapé.

Sans éprouver la terreur folle de tout à l'heure, Rosalie se sentait prise d’une indicible appréhension

Son cœur battait à coups redoublés elle avait la gorge serrée, la langue sèche.

Elle s’assit à la place qu’elle occupait quelques instants avant, près de la table, le coude appuyé au bord, le menton

ans la main, les prunelles fixées sur cet homme qui n'avait apporté chez elle jusqu'alors que de la gaîté, et qui sem-

lai y entrer ce soir Pour y pronostiquer le malheur,

Ce dernier dit brusquement :

— Paul ne vous semble-t-il pas bizarre, depuis quelque temps ?

—-Al ! fit-elle, voyez-vous qu'il s’agit

de lui.

—Je n'ai

dez-moi.

Rosalie hésita une seconde.

pas dit que non.. Répon-

—En effet, son caractère a changé, s’est aigri.. Je crains qu'il ne soit malade.. J'ai voulu à plusieurs reprises lui faire voir un médecin, mais...

—Physiquement, interrompit M, Yveling, il va bien, c’est le moral qui est at teint.

—Le moral ?

—Le cœur... si vous préférez

—Je ne comprends pas dit Rosalie.

—C'est pourtant bien simple., Je w'exprime le plus clairement possible :

je crains un eutrainement.. hors de sou ménage.

Elle pâlit davantage, d’un ton bref,

—Mon pauvre oncle, gardez, je vous en prie, par vous, ce que vous pouvez savoir qui soit susceptible de me chagriner. Je u’ai point la jalousie mesquine ; si Paul s’est laissé prendre par un Caprice je ne veux rien VATOIR PDT Il me reviendra toujours.

Sa bouche avait un pli de fierté, tandis qu’au coin de ses yeux des larmes s'amassaient.

L'oncle Yveling ne la regardait plus il reprit :

—Si ce n’était qu'un caprice, je penserais comme vous.

— Croyez-vous que ce puisse être autre chose ? lemanda t-elle.

—ïélas ! oui. .une atfection,

—Ah !'ah ! une affection.

Rosalie se redressa en poussant un rire strident.

À son tour elle marchait saccadé.

Elle eut un grand geste d’ironie, vint se poser devant son interlocuteur, et avec le même rire :

— Une affection ! Paul, une affection pour une autre femme !.. cela non.

je ne le crois pas -je.. ne le crois...

Un sanglot arrêta dans sa gorge la fin de la dénégation ; et les larmes refoulées qui étaient montées à ses yeux jaillirent impétueuses et brülantes,

Elle retomba sur son siège, mit ses mains sur sa figure, puis d’une voix étouflée :

mais elle dit

d'un pas

—C'est vous qui venez me raconter de telles histoires ?..J’aurais cru plutôt que vous eussiez tout fait pour que je ne les apprisse pas.

M. Yveling répondit, très grave, tres triste :

—S$i j'ai consenti à me charger de la mission que je remplis en ce moment, c’est pour en adoucir le plus possible la cruauté.

Elle tressaillit, laissait retomber ses mains, les larmes se séchèrent sur ses joues,

—C'est une mission que vous remplissez, murmura-t-elle.

Il fit signe que oui, le gosier serré un léger brouillard sur les yeux.

Et refoulant encore son émotion, devant cette femme muette et attérée, reprit, lui, de surexcitation, pressé d'en finir, il lança cette phrase :

—-Paul ne vous épousera pas.

—Yous mentez ! jamais Paul ne mariera une autre,

—Ma pauvre fille.

—Jamais, vous dis-je !

Elle riait encore, d’un rire douloureux.

Elle reprit, avant qu'il eût placé un mot :

—Vous parlez dans votre scepticisme, dans votre égoïsme d'homme inutile, de célibataire dont la vie s’est perdue et qui n’a jamais su aimer. .Paul n’est point ce que vons croyez, il a de la loyauté, il a du cœur—Il peut, certes, il peut, je le répète, subir un entrainement, commettre une de ces escapade sur lesquelles on doit fermer les yeux mais m'abandonner ? non ! non!

non !

A deux pas de lui, elle le toisait indignée et méprisante.

La colère gagna M. Yveling.

Il se leva, étendit le bras dans un inouvement énergique :

—Il est assez lâche pour cela. . Car il a beau dire, c’est de la lâcheté !

—Vous mentez, s’écria-t-elle encore, par pitié, dites-moi que vous mentez !

—Je voudrais pouvoir vous le dire

ER | Ps

une dernière fois, c’est une mission que je remplis.

—Non, cela n’est pas vrai...

commet}ez une infamie !

—Je vous donne ma parole d’honneur que je viens ici envoyé par lui.

Il lui sortit des lèvres un tel cri, les traits de la malheureuse s’immobilisérent dans une telle contraction d'’angoisse que le veillard frémit de la tète aux pieds.

Il s'avança les bras onverts, la soutint

vous

au moment où elle chancelait, la fit

asseoir sur le canapé.

J1 répétait :

—Oui, c’est un lâche ! un lâche !

Maintenant la tête en arrière, les doigts crispés dans ses cheveux, elle pleurait avec des sanglots profonds, étouffés qui la secouaient à la briser.

L'oncle Yveling recommencait à gesticuler, incapable de rester en place, entremêlant d'imprécation à l'adresse de son neveu les mots de pitié qu’il envoy.

ait à la jeune femme, les consolations qu'il essayait sans qu'elle les enten dit toujours, affalée sur le siège ui il l'avait amenée, les larmes s'échappant en ruisseaux de ses paupières, les jamentations mourant sur ses lèvres blèmes.

Et cela devint si uavrant qu'il prit au pauvre homme l'envie de fuir.

Maisilne pouvait la quitter que lorsqu'il serait sur qu’elle ne se porterait pas à quelque extrémité, que lorsqu’elle serait consolée.

Il s’assit près du guéridon où brûlait la lampe à abat-jour de dentelle, et at.

tendit.

Au bout de quelques minutes, Rosalie se redressa.

Un tremblement l’agitait encore ; elle tamponna à plusieurs reprises avec son mouchoir ses yeux tuméfiés, refou.

la un dernier sanglot et relativement calme :

— Ai-je bien compris, monsieur 1. C’est une rupture que vous venez m’an.

noncer ?

—Oui, une rupture.

—C'est lui qui vous a chargé de cette commission ?

—C'est lui.

—Il ne pouvait pas me la faire luimême ?

— 1] n’en a pas eu le courage.

—Et il a eu celui de vous l’imposer ?

—Je vous ai dit que je considérais comme lâche l’action de mon neveu, répondit avec véhémence M. Yveling

—Je la trouve si lâche, moi, que je n’y crois pas. .J'e m'explique : il se peut que Paul ait eu l'intention de reprendre sa liberté, mais cette intention, il ne la mettra pas à exécution.

Le veillard hocha la tête.

— Laissez-moi dit-il, avant qu'il eût ouvert la bouche pour lui répondre ; je ne m'exprimait pas ainsi, j'avaisquelque chose à me reprocher : je n’ai rien absolument rien, ... Il le sait ; ilm’es.

time car il m'a follement aimée, —le sentiment enfin de ce que serait ma vie s'il m'abandonnait le rendraient auprès de moi alors qu'il aurait arrêté le projet de nouer d’autres liens.

M. Yveling eut le même mouvement de tête.

Elle ne lui permit pas encore de desserrer les lèvres.

Brusquement, elle s'était levée, pour approcher un siège du sien ; elle posa sa main brûlante sur la main d2 l'oncle, lui parlaut le buste penché, le visagé près de son visage.

—Wavez-vous comment nous nous sommes aimés ?.. Cela a commencé des l'enfance : nos pareuts étaient voisins, ià-bas, dans notre petite ville du Midi plus tard, cette amitié fraternelle s’est changée en amour.. Quand Paul fut envoyé psr son père à Paris pour finir ses études,nous nous jurâmes d’être l'un à l’autre.. de nous épouser.. La vie cruelle devait avoir raison de nos espérances.. Ma mêre mourut ; elle ne passédait que sa pension de veuve d'officier, j'étais orpheline n'ayant pour tou-

te fortune qu’un réel talent aftirmaiton, de pianiste, et ma voix de mezzo qui pouvait m'ouvrir les portes du théâtre

Avec quelques centaines de francs en poche, une lettre de recommandation pour Roger, l'éminent professeur du Conservatoire, je vins à mon tour à Pa.

ris. . C'était l’époque des examens, je fus admise d'emblée, comme élève . Mais

il fallait vivre.. Par bonheur, Roger, qui s’intéressait à moi, qui me croyait de l'avenir, me procura quelques leçons.. Je n’eus besoin de l'aide pécuniaire de personne... Nous nous vimesg d’abord. Paul et moi, tous les diman.ches. comme se voient un frère et une sœur.

Mais nous nous adorions chaque jour davantage... La lutte ne pouvait durer.. Il devint jaloux, jaloux même du publie qui m'aplaudirait, plus tard. Il me fit quitter du Conservatoire peu m'importait cet avenir brillant que l’on me prédisait, je préférais à tout son amour.. Et vous voudriez qu'à présent que je lui ai sacrifié mes snccès d’artiste, peut-être la gloire : à présent que je ne puis plus recommencer ma vie, vous voudriez qu'il m’abandonnât ?., Mais il serait le dernier des misérables!

Mais le plus vil des hommes na ferait point cela !

Un sanglot rauque sortit eucore de la gorge de la jeune femme ; sa main se crispa plus viol 2mment sur celle de l’on.

cle Yveling.

Si vous saviez de quelle attendresse il m'a entourée de quelles gâteries !.… Non encore une fois ce n’est pas possi.

ble ; dites-moi que vous vous êtes livre à une plaisanterie féroce dites-moi que vous avez voulu m'éprouver, Mais il va me le dire lui...... car il va reveuir de son ministère... ... Quelle heure est-il ?

Elle conrut à la cheminee regarda la pendule et recula avec effroi.

— Il devrait être là. . pourquoi n’est.

il pas rentré ?

—1l ne rentera pas repondit M. Yve.

ling.

— Il ne rentera pas ?

— Lisez.

Aussi décomposé qu'elle, sa main

tremblante comme la feuille, il lui tendit une enveloppe qu'il venait de tirer e

L] la saisit, la déchira avec emportement et lut d’une voix sourde coupée

suis pas si coupable que tu Pourrais le croire, une passion insensée m'a saisi.. Toujours tu resteras dans ma pensée, mais nous ne devons plus nous revoir, . Ton avenir est assuré je me marie.”

Elle n'alla pas plus loin, € papier lui échappa, tomba à terre.

es yeux , démesurément dilatés, restérent une seconde fixés comme des Yeux de folles.

M. Yveling, les bras baissée, attendait.

Jn mouvement rapide de Rosalie le tira de sa stupeur. -

Elle se rapprochait de la table, se baissait sous Ja lampe, et relisait tout

aut avec une voie étrange, ces trois mots :

“Je me marie.”

Elle fixa sur cet homme, blait * Jeux pas d'elle, ses prunelles efirayantes ; et de cette même VOIX, qui semblait celle d’une outre femme, elle dit ,

—Îl va se marier ?

— Oui.

— C’est irrévocable !

Jui

—Je voudrais le revoir moins une fois. .....

L'oncle ne répondit pas.

— Vous avez dit qu’il ne reviendrait point ! reprit. elle.

— A fit un signe aftirmatif.

-—J’irai le trouver.

— Vous ! fit le vieillard avec une énergie soudaine, vous être trop fivre Pour cela.

—" and on aime on peut devenir la pl :-che des créatures.

— aimez encore ?

Ses __ux flamboyèrent plus foit.

À son tour, elle ne répoudit pas.

pendants, la tête

qui trem-

Au

€ Sang qui lui était monté aux

de faire mon possible...pour cela .

joues s’en tirerait ; elle avait de nou.

veau Ja lividité d'une morte.

—Je sais ce que j'ai à faire, articula-t-elle, :

— Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, ma pauvre enfant...

Dédaignez-le, oubliez.le... Vous pouvez être heureuse ailleurs.

osalie eut un sourir> sant que douloureux.

— Vous m’engagez à chercher un antre ami ? C’est lui qui parle sans dou.

te encore par votre bouche. Après l’abandon l'iusulte. Il fallait que...

M.Yveling l’arrêta..

— Vous vous méprenez. Vous pouvez à votre tour, vous marier.

—Je ne tromperii jamais personne.

—Sans tromper, il est possible. , on ne sait pas. . Vous êtes digne d’êtreheureuse.. et vous le serez. .En attendant vous fixerez vous-même le chi£re de Ja rente que. ...

—Ah !'taisez-vous !...dit-elle avec une violence qui fit reculer son interlocuteur, debout depuis un instant en face d'elle, et partez. partez !

Le vieillard marcha machinalement vers ja porte.

Comme il allait l'ouvrir, la jeune femme se précipita.

Il se sentit saisir les deux mains , et il la vit à ses genoux, levant vers lui sa figure convulsée, ses yeux désespérés.

Des mots inarticulés, des plainte sé.

chappaient de ses lèvres.

—Non..c'est un mensonge,, Paul m'abandonner, quand il m'a quittée.…..

cet après.midi.. en m'embrassant .

comme chaque jour...

auasi mépri-

Il m'aime, je le

sais... j'en suis sûre !.., ‘ sait bien que sans lui je ne pourra; vre.. Ne partez pas restez... pour tr . ire... qu'il reviendra ! Dites... dites. reviendra.

t-il ?

—Allons, oui. répondit le vieillard, étranglé par l'émotion, je vous promets

Elle se leva.

Sans le lâcher, elle le regarda bien en

face et demanda, avec son calme qui donnait froid :

—Est-ce bien vrai ?

—Je vous le jure ! ....,

Île continua à le r2garder : il dé.

tourna la tête.

Alors, les bras inertes, en reculant pour s’adosser eu mur :

—Je le vois, c'est-fini !

Elle lui montra pour la seconde fois la porte.

— Vous ue voulez pas que je reste avec Vous ce soir ?’demanda-t il,

— Non j'ai besoin d’être seule. Di.

tes-lui seulement qn’il est responsable de ce qui arrivera, ;

— Rosalie, ma chère Rosalie, promettez-moi que vous ne ferez pus d’extrava.

gance.

Elle alla à la me.

—Je vous répète que j'ai besoin d'étre seule,

—Moi, je ne veux pas vous Jaisser seule......

Il faut que nous causions.

—Denain.. je serai calme, résignée peut-être... Nous nou seïtendrons,

— Laissez-moi rester encore quelques Minutes,

—Eh ! non ! vous dis-je...

Vous pas que votre présence re |

Elle revenait à sa tation.

M. Yveling sortit lentement.

Rosalie attendit que la porte se fut refermée sur le vicillard.

Une fois seule elle regarda autour d'elle.

Puis ses paupièpes se fermèrent ; une longue plainte tremblante glissa de sa biche se terminant Par ün cri de folie.

Elle s'élançait vers la fenêtre l’ouvrait d’un seul mouvement et enjambait la barre d'appui,

L'ongle Yveling qui resté dans l’antichambre avait entend ce cri, se précipita dehors.

rte, l’ouvrit eile-mé-

Ne voyezm'exaspè-

violence à son agi-

| Puis il se mit À

| la rue,

Le corps d’une femme se brisait dans le rue aux pieds d’un passant.

La veille Henri de Ja Paul Yveling.

Il savait que celni-ci venait de pren.

re une irrévocable décisi1n.

Avec ses grands yeux bleus ses che.

veux d’or les perles de sa bouche avec sa chair tentante de blone et aussi sa grâce sa bonté son esprit délicat et ten.

dre Régine l'avait pris.

Heuri de la Roche avait été mis au Courast de la démarche que l'oncle Y ve ling.

Dans l'après-midi du jour suivant le vieillard monterait ses quatre étages de la rue Bossy-d’Anglais que lui-même plus d’une fois avait gravis allant dîner sans cérémonie chez Paul.

it cet après midi, comme M. Yveling qui venait de la rue Royale, tour.

nait le coin de Ja rue Boissy-d’Anglais Henri de Ja Roche, venant du foubourg Saint, Honoré, tournait l’autre coin. enri s'arrêta à l’engle du trottoir et regarda Je vieillard pénétrer dans la mâison qu'habitaient Rosalie et ses parents.

Roche avait vu

se promener su Je trottoir opposé,

I marchait d’un Pas nerveux, allant et venant dans le même Parcours, levant souvent la tête vers une fenêtre éclairée du quatrième étage, qu’il savait être celle du salon des parents de Rosalie

| cette promenade dura au moins une heure.

Tout à coup, comme il regardait en.

csre, arrêté juste vis à-vis de l'immeuble cette fenêtre s'ouvrit toute grande,

A peine eut-il Je temps de pousser un clameur, en s'élançant au travers de

Une forme de femme se dressait dans lembrasure illuminée.

D'un coup la malheureuse faisait le saut dans le vide, les bras tendus, ja | robe flottante.

Elle tomba près de lui.

On jetait de grands cris ; deux fiacres qui se croisaient s’arrétaient court, les cochers jurant manquant d’écraser les piétons qui se precipitaient.

En un clin d'œil, un rassemblemert se forma autour de la dése \pérée.

Ellegisait là, comme un paquei, couchée decôté la face livide dans des cheveux noirs dénoués.

Les jambes vacillantes, la sueur à la racine des cheveux, Henri de la Roche regardait d’un œil terne le corps abîmé, sans vie peut-être, dans son pe’znoir bleu clair garni de dentelle et de tlots de rubans.

Oa porta la jeune femme dans la pharmacie la plus proche.

Resalie n’avait aucune blessure apparente, son cœur battait encore : de graves lésions internes amèneraientelles la mort ?

Une voiture des Ambulances urbaines, requise par un sergent de ville au poste de pulice voisin, transporta la jeune femme à l'hôpital Beaujon.

Telendemain matin, Henri de Ja Roche s’y présentait pour demander de ses nouvelles.

Par un extraordinaire hasard, elle n’était pas grièvement blessée.

Tout le poids du corps avait porté sur le genou droit.

La rotule s'était pour ainsi dire dédoublée et fracturée en six fragments.

Ce matin même le chirurgien en chef procéderait à l'opération :sûture, au fil de fer, des deux fragments principaux, suture du périoste des autres.

Si aucune complication ne survenait si la fièvre qui depuis son retour à la vie n’avait pas quitté la jeune fille cessait, elle en serait quitte pour six semaines de lit.

Trois jours après l'accident, Henri accompagnait l’oncle Yveling au chevet de la blessée,

Immobilisée sur son lit celle-ci du buut de la salle où elle se trouvait, les avait vus venir.

Elle l-3 regarda s'avancer avec de

grands yeux brûlants baissant lentement les paupières à mesure qu'ils approchaient les fermant tout à fait lorsqu'ils furent près d'elle.

Elle resta ainsi de longues minutes, indifférente comme glacée tandis qu'ils demeuraient ious deux à la regarder ne trouvant pas une parole,

Enfin elle rouvrit les yeux qu’elle &rrêta sur M. Yveling.

Ce regard contenait une interrogation poignarte,

Il comprit et détourna la tête.

Elle murmura d’une voix très faible

Et lui.

— Il n’a pas pu venir.

— Ah ! fit-elle dans un espèce de râle tandis que le rouge de la fièvre lui remontait aux pommettes,

—Il n'a pas osé plutôt, reprit le vieillard.

— Pourquoi ?

— Îl a craiut....que sa vue ne vous fit mal.

Pour la seconde fois, Rosalie ferma les yeux.

Ses lèvres s'étaient serréss, elle n’articula plus une perole.

Les deux hommes partirent.

Heuni revint seul, quelques jours plus tard.

— Et Paul ? lui demanda t-elle.

avant qu’il se fût informé de sa santé.

Il répondit à cette question par une autre, sans cacher sou embarras.

— Vous n'avez pas eu sa visite ?

— Non.

— Îl devait } aire, .ependant.

Puis, s’asseya: près de son lit :

-— Voyons, mauemoiselle, ne vaut-il pas mieux qu’il ne vienne pas ?

Se soulevant un peu, elle enfonça son coude dans l’oreiller, et ses doigts crispés dans ses cheveux qui paraissaient plus noirs autour de son visage exsanguë, ses grands yeux de flamme arrêtés sur les yeux pâles du jenne homme :

— Vous a-t-il chargé de me dire qu'il ne viendrait point ?

— Oui, fit Henri de la Roche.

eme

— Ah !

Rosalie avait mis dans cette simple exclamation, tout le mépris, toute la douleur, toute la haine que peut contenir l’âme d’une femme dont la suprème illusion vient de s'évanouir-

enri demeura un instant muet, évitant son regard, comme si c'était à lui que s'adressait la menace qu'il contenait.

Puis Rosalie laissant retomber sa té.

te sur l’oreiller, il parla,

t apprenant ce qui était arrivé, Paul était pris d’une crise vraiment ef.

frayante de désespoir.

Ïl accourat à l'hôpital ; on ne voulait pes lui laisser voir la jeune femme.

ndemaio, n’osant plus s'y présenter, dans la crainte de n'avoir à recueillir que cette phrase brutale : Elle est morte! il attendit avec angoisse que lui, Henri de Ja Roche, lui apportât des nouvelles,

Lorsqu'il connut Je résultat de sa visite, une détente s'opéra dans son Organisation.

I] pleura, s’accusant, jurant d'oublier Jamour qui l'avait détaché de Rosalie, de revenir, de racheter par rune ten- . plus grande le mal qu'il avait ait.

Cette dernière venait de rouvrir les yeux.

Elle les tenait de nouveau fixé sur le jeune homme.

Voyant que celui-ci s’arrêtait, elle desserra les lèvres

— Et puis ? fit-elle.

— L'homme est faible. .. Ses plus grandes résolutions net iennent qu’à un fil. .… Pourqnoi ja nature DOUS a-t-elle ainsi pétris, exposé à toutes les tenta tions, et sans force pour leur résister ?

+ +. Paul sait qu'ii ne pourra plus être ce qu’il était Pour vous...Il sait que sil vous revenait aujourd'hui il Yous quitterait demain... Na vaut-il Pas mieux qu’il vous épargne les déchirements d’une entrevue qui serait la dernière ?...... Ne serait.il Pas plus coupable s’il vous rendait un espoir

— Infâme ! fit-elle avec la même in.

tunation que tout à l'heure.

ñ avez trop aimé Pour ne pas lui pardonner.

— Lui pardonner :

Cette fois elle riait, d’un rire Silen.

cieux qui découvrait ses dents blan.

ches, serrées, petites, aigues ; et la flamme de ses yeux força encore Henri à regarder aillenrs,

Elle ne vit point, elle, l'éclair qui traversa les prunelles du jeune homme,

Elle ne remarqua point le frémissement de ses Jèvies.

À son tour, elle parlait

— Dites lui bien qu'entre nous, dé.

sorinais c’est la guerre sans merci, la guerre à mort ! Que je le hais autant, plus que je ne l’a aimé, qu’il me trouvera AU moment où il s'y atteadra le moins entre lui et elle, ... . Dites-lui que je veux vivre que je vivrai pour son malheur... ... Allez !

Elle étendit la main, le renvoyant, le chassant.

Henri ne se leva point.

l se pencha légèrement sur le lit et

demanda :

— Me Permettez-vous de venir vous voir.

— Quoi-je besoin de votre visite? , L’ami de Paul Yveling est un ennemi ponr inoi,

— L'ami de Paul Yveling ne s'est chargé de la mission qu'il reinplit ma.

demoiselle que dans l'espoir de vous à.

mener à une résignation.

— Je ne suis point de celles qui se résignent je suis de celles qui se ven.

gent ?

— Vous l’aimez toujours ?

— Je le hais ! vous dis-je.

— La haine est encore de l’amour.

n prenant cette main dans la sienne le jeune honime tressaillit.

a jeune f-inme ne demanda pius :

— Et Paul ?

Mais à peine de la Roche assis à son chevet elle Posa cette interrogation :

— Vous connaissiez avant notre rup-

ture ses projets de mrriage ?

— Je les connaissais. .... J'ai essayé en vain de la faire revenir sur résolution.

— Ce n’est pas vrai ! ditelle en le gardant bien en face,

—Mademoisel'e,

— Ne protestez pas.. Cette résoluvous l’avez encouragée plutôt... ...Et vous avez pensé que mèprisée je serais bienheureuse de vous trouver.

-— Ce que vous me dites là est cruel,

Je ne nierai point éprouver pour vous depuis longtemps une affection respectueuse...

Henri demeura une seconde de silence puis relevaut le front qu'il avait courbé ;

— De quoi suis-je coupable ?

— De rien...... vous le seriez si vous manquiez de franchise à mon égard.... . Je vous en prie ne m'interrompez pas ; je suis faible le n.oindre mouvement füt-ee celui de tourner la tête sur l'oreilier répond dans ma jambe brisée... Laissez-moi w’expliquer avec calme.... Quel que soit le senti.

ment que vous poussez à mettre tout en œuvre pour m'être agréable. Je voudrais savoir qui il épouse ?

Henri la regarda fixement,

11 cit enfin :

— Vous répondre serait encourir peut être une bien grande responsabilité.

— Si je ne le sais pas par vous je le saurai par d’autres.

—-Que ferez-vous quand vous le saurez ?

—Je l'ignore.

— Vous essaierez d'empêcher le mariage ?

—Je l’ignore, vous dis-je,

—Croÿez moi, oubliez-le.. méprisezle. il ne mérite pas votre haine. Des jours heureux peuvent. encore luire.… N'est-ce pas quelque chose que de sentir à côté de soi un dévouement #

—Ce dévouement c’est le vôtre !

— Pourquoi pas ?

Ses sourcils noirs et lisses se rappro-

chèrent,ses yeux redevinrent farouche

Elle dit d'une voix brève :

—Trève de grands mots! Ainsi donc, un marché : soyez mon allié.

Le regard de la jeune femme se fit troublant, fascinateur.

— Ce serait vrai ? balbutia-t-il.

— Quand je serai vengée ! réplique.

t-elle sc. 1rdement.

La dissemblance de leurs deux na‘ures, l’antipathie qu'il devinait, sous la politesse avec laquelle, pour être agréäble à Paul, Rosalie le recevait, avaient été autant de stimulants.

— Est-ce entendu ? fit-elle, être-vous avec moi ?

— Certes, je suis avec vous, réponditil sans hésiter.

” Alors, parlez. .Avec qui se marie-t-

Avec Mile Régine de Labativre,

— Je ne connais point ce nom... Elle est done bien riche ?

—Élle est pauvre.. Le père, ancien marin ne lui donne point ae dot.

Les lèvres de Rosalie frémirent.

—Alors.. vraiment. .il l'aime !

—Oui

—Elle cst belle-

—Très belle.

— Flis que je le suis ?

- Une autre beauté.. Très bionde, très blanche, avec des yeux bleus presque aussi admirables que sont * os eux noirs.

—Et elle a quel âge ?

— Vingt ans,

Elle ferma les paupières, les tint nn instant closes, ses traits inmobilises dans une expression de souffrances et de rage,

-—À quand le mariage ? demandat-elle en ronvrant les yeux.

La date n’en est pas encore fixée :

la demande officielle n’est pas faite.

— Alors rien n’est fait ?

—-Ce n’est plus qu'une question de formalités. Paul : voulu que la rupture entre vous et lui fût définitive, avant de demander là main de Mlle de La.

batière.

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