‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 21 sur 37 · LD · texte numérisé non relu

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— Tu as bien de la chance mon puuvre Paulin que nous habitions un hôtel ayant écurie et remise. .On casera tes bêtes comme on pourra, on te donnera une chambre, à toiet a ta femme, et demain vous chercherez vous-mêmes avec un dounestique pour vous guider vers votre domicile. .Quant à présent vous devez avoir besoin de manger.

Sans compter que nous en avois une belle faim ! Madame la comtesse, tit Si mone avec son rire qui découvrait ses dents blanches de sanvageonne de 008 provisions il ne reste rien depuis longtemps au fond de mon panier...

Quant aux chèvres à Paulin, il leur faudra bien un peu d'herbe...

Mais avant tout il faudrait les traire.

. les pauvres bêtes, elle ont des pis que ça en fait mal.

-—Où est-ce que nous trouverons de l'herbe ici ! exclama Paulin jour première fois en peine de l'avenir.

M. de la Roche lui toucha le bras.

—A Paris on trouve tout, mon garçon. On vous dénichera à une vacherie quelconque la pitance de vos bêtes. .

Mais c'est égal, vous ne doutez de rien, vous . Et, quand on ne doute de rien on arrive..Vous vous en retournerez un jour au pays avec un bas de laine bien rempli.

C'est comme ça que je l’espére, monsieur le comte, et sauf vot’ respect, c'est à vous que nous le devrons.

—Je m'en féhcite.. . Allons suivezmoi....(C'es® l'heure du déjeuaer pour tout le monde.

Vous monterez cet après midi, dit la contesse, quand Je vous ferai demander.

ls sortirent de ia chambre aussi ahuris qu’en y rentrant avec le même re gard de pitié pour la jeune femine couchée sur ce long siège, et qui semblait si gaie pourtant.

— Mmeïla comtesse est-elle malade demanda Paulin à voix basse, une fois en face du comte dans le vestibule.

—-Non, mon garçon fit ie comte à peu près sur le même ton. Mine la comtesse

va aussi bien que la faiblesse de sa cou:

titution le permet dans l'état où elle = trouve Mais il lui est défendu de fair un pas sous peine d'accident on lui r#dresse la jambe.

—Ah tit seulement le jeune homrie

Et il seutit son coeur %e serrerrer de nouveau.

Est-ce qu'il se pouvait qu'elle subit cette opération celle qu'un souffle sem blait devoir renverier, celle qui s'était habitué à considérer, ainsi qe tout Î monde au village, comme un être en dehors des lois communes de 1 nature, et qui doit passer dans la vie suns se douter de ce qu’elle est.

—Jumais elle ne supportera ça, mur mura-t-il à l'oreille de Simone, pendant que le comte passait devant eux peur donner des ordres.

— Non, jamais, répondit cuile-er avee conviction ; elle n'y résistera jus

Dix minutes plus tard. le masi la ferme casaient leurs bêtes, tant bien que mal, dans le coin d'écurie le:

était destiné, et se mettaient en devo avant de prendre place à la table de la cuisine, où on se promettait de ‘se Da.

yer leus tête”, de traire les pauvres bé tes gênées par leur lait plus encore aue préssées par la faim.

On en boirait, ce jour-là, du lait de chèvre, à l'otlice.

En etfet, on s'en régula.

Mais on ne se livra pas a toutes Îr« fumisteries préméditées contre le jeune couple, non seulement parce que M, le comte, qui prévoyait les inteations qu'on uourrissait à son égard. Îles avait interdites, mais parce que, si naifs que parussent le mari et la femme, ils ne l'étaient pas assez pour ne pas retourner la balle à ceux qui la leur envoy aient.

ls devinrent au contraire de les amis de tout le mode.

Vers trois heures, après une heure an moins passée dans la chambre de mada me, tous deux, accompagnés du cocher Louis, s'en aliérent pour commencer à chercher un logis.

suite

Louis les conduisit À Grenelles où il

Connaissait quantité de rues et de ruelles où le local exigé se trouverait peutêtre.

{ne se trompait pas.

lue Dessuix, non loin de l'avenue Sufren, ils dénichèrent, au fond d'une lpasse, une bâtisse occupée par deux vu trois ménages d'ouvriers, à laquelle se trovait adossé un hangar qui avait TF1 et pouvait, par conséquent, servir encore d'écurie,

Daus la maison, un local d'une seule pitce se trouvait libre.

C'était autant qu'il en fallait aux deux paysans.

Au pays, Simone couchait dans un grenier : Jui les trois quarts du teniys à st: de ses chevres.

Us n'étaient pas difficiles pour eux.

Mais il leur sembla que les pauvres

bêves ne seraient guère bien dans leur nouvelle étable, à létroit, sans air.

Le cocher leur fit comprendre que c'était très beau déjà de trouver cela.

Plus tard ils verraient à s’arranzer somme ils l'entendraient.

Les chèvres, du reste, seraient souveut dehors : elles ne Soufiriraient pas beaucoup de l'exiguité et du peu d'aération du hangar.

Paulin se décida à voir le propriétai.

re et convenir avec lui du prix.

En s’en retournant à l'hôtel, Louis le renseigna sur la façon de s'y prendre pour la nourriture de ses bêtes, ses pérégrinations avec elle à travers les rues, —Baiurellement il ne sortirait pas d’un certain parcours, —sur la façon d'avertir les clients sur le prix de la tasse et du litre.

Le lendemain, du reste. il s’abouche.

rat avec un chevrier qu'il rencontrait quelquefois du côté de l'Etoile et, sans avoir l'air de l’interroger, obtiendrait de lui des renseignements plus précis.

P uliu remercia.

L lui fandrait un certain te de se mettre au courant.

li voyait bien que ce n'était pas si

tps avant

facile que cela de promener un troupeau dans Paris,

Fort henreusement, il avait un peu d'argent devant lui. ,

S'il ne gaguait pas de suite ce qu'il devait gagner il en serait quitte pour entamer le magot.

Lorsqu'ils rentrèrent avenue Montaigno le pâtre et sa femme turent de nou

veau mandés chez Mine de la Roche.

Ils se trouvèrent dans le joli boudoir rose pâle qui communiquait avec sa chambre et où Huguette passait ses journées.

La petite comtesse y était encore senle.

Pour la seconde fois, elle les fit causer longuement.

Comiuent allait on lä-bas ?

Le vieux château ne paraissait-il pas bien morne, bien délabré, maintenant qu'il n'avait plus pour habitant que le vieux Blaise et sa femme, les plus anciens domestiques du comte.

lyaurait un an bientôt que le grand-père était mort un an bientôt qu’ elle était mariée.

Où ‘ comme elle serait heureuse de retourner en Vendée-

Si elle mourait, elle voulait v être en terrée.

Et sa voix était devenue triste, pendant que sa tête retombait sur le coussin de la chaisse longue comme retom berait la tête d’un pauvre petit oiseau sans force pour voler dans le grand ciel bibre suns espoir pour la couvée pro chaine.

La jeune femme devait rester /SOUS cette inpression, qui la prenait parfois, bien aprés la sortie de Paulin Pascot et de sa femme,

Lorsque Henri rentra, à six heures précices, comme il le faisait chaque

Jour, très exact à suivre la ligne de conduite qu'il s'était tracée conci liant la vie du dehors avec celle de l'intérieur, elle restait sous le coup d'une obsédante pensée.

Malgré son effort pour sourire, pour accueillir avec un visage gai et heureux

celui qu’elle aimait d'un amour toujours grandissant, Huguette ne parvint pas à chasser tout à fait le nuage qui cou- ‘rait son front.

Habitué à lire sur sa physionomie tout ce qui se passait en elle, son mari s'inquiéta, voulut savoir.

L'arrivée sans doute de ces deux crands nigauds de paysans qui, après lavoir distraite, ravivait en elle des souvenirs douloureux ?

Ilavait raison. .

C'était bien cela, mais il y avait an.

tre chose aussi.

—Quoi done, ma chérie ?

Et assis près de la chaise longue, caiessant la petite main veinée de bleu qu'il tenait dans la sienne, vraiment :ffectueux et tendre il attendait.

Elle répondit, très grave, plus grave qu'il ne l’avait jamais vue :

—Je voudrais que nous ayons une ‘onversation sérieuse mOn ali.

—Et à propos de ton ami Paulin ?

Elle n'aimait pas le vous elle le boulait lorsqu'il l'employait trop.

— Non tit elle pas à cause de luitiens

is voici une lettre que j'ai reçu ce maün ;elle répondait à un: demande dressée par moi à M. Gombaud, notre biotaire

—A lui-même. J'ai voulu savoir, ne 1e gronde pas au moins.

Si dans le cas où je mourrais.

Dans 'e cas où tu mourrais, ma rauvre Huguette.

—Tu serais mon unique héritier, fitcile sans aucune émotion.

—-A quoi vas-tu penser là mon Dieu !

Quelle vilaine idée !

—Pas du tout, c'est une idée toute saturelle ...On voit des femmes très tien constituée mourir et moi qui ne le suis pas.

—Toi qui ne l'es pas, comme tu dis, tu résisteras là où d’autres succomberaient. Mais comment vas-tu songer à ces histoires-là ?

Henri paraissait fâché.

Au fond il était tout à fait satisfait Ge cette conversation.

| d'elle même :

Dés les premiers mots, il avait éprou vé un véritable soulagement.

Huguette pouvait mourir.

Et ils n'avaient point fait d'affaires

[ls n'étaient point uniques héritiers l'un de l'autre.

Cette question était tellement déli

| Cate qu'il n'avait pas encore osé l'abor.

‘er.

L'atf.ction reelle que d'ailleurs il éprouvait pour sa femme l'eût arrêter à défaut de ce sentiment de pure corse nance,.

Mais ni l'un ni l'autre ne le dominuit assez pour l'empêcher d'v arriver.

[le fallait.

Et il comptait bien trouver le meien de le faire sans blesser le pauvre fant, qui avait mis en lui toute sa con.

fiance et tout son amour,

Or, voilà qu'Huguett: y

c'était parfait, Celle-ci répondit de sa voix trés cul me, très grave :

-—[1 faut toujonrs penser à ce

arrivait

qu

| peut arriver... Unefemmne qni aime

son mari doit prévoir l'avenir Si c'était toi qui fusses riche, toi qui cou russes un danger, ne songerais-tu pus à

| assurer ma tranquillité dans l'avenir ?

Ne ferais tu pas en sorte de m'ascures la totalité de ta fortune au lieu de là laisser s'éparpiller à droite et à gauehe, de façon que je n’en recueillerais que quelques bribes ?..... Voyons, dis mois, n'agirais-tu pas ainsi que je veux

agir !

Et comme Henri se taisait, sant toujours contrarié, attristé.

—Je t'aime, et si je devais partir sans être sûre que toi seul protiteras de c6 que mon cher et grand père 11'a laissé, j'aurais un remords pour l'éter.

uité.

Elle le regardait de ses beaux granda yeux purs et tendres Il lui entoura le buste de ses deux bras, se baissa vers elle, l’attira douce- | ment sur sa poitrine.

| Sincèrement ému, oubliant la ques:

| tion d'intérêt, il murmura.

parais-

-Pauvre chérie ! pauvre chérie :

—Cela ne fait pas mourir de prendre ses précautions ct lon est tranquille seprit-elle : comme tu peux le voir, M.

Corbaud n'offre de venir causer de Hain où après-de’nain avec mor... Je vais lui écrire, n'est ce pas, que nous attendons ?

Pour toute réponse, il l'embrassa ap sur coup dans les cheveux.

Puis, au bont d’un instant de silence, ! dit, la serrant toujours contre lui —Si tu y tiens absolument, je terui e que tu voudras, mais je te j'ue que “est bien inutile, tout se passera on ne peut InIeux..

—Oh ! je l'esperc bien ! fit-elle qu porte, vois-tu je serai plus tranquile Et se dégageant, pour le regarder enre dans les yeux : Oui, je guérirai.

LE sourit et l’'embrassa encore dans <es heveux blonds et marcha vers une teactre.

Maintenant qu'il était tranquille par

apport à cette puissante question qui ‘avait fort torturé, il se laissait prenlre tout entier par sa pitié et par cette

affection que savait éveiller en lui si egoiste, si blasé la petite-cousine dont il ignorait l'existence jusqu’au jour où il la voyait au château dans la grande ‘hambre de l’aieul en train de faire la lecture.

En quelques minutes, appuyé à cette fenêtre et feignant de regarder dans la rue, tout cet épisude de sa vie lui repassa par l’esprit.

D'abord il ne se souvient que de son “aimoaité contre la béquiliarde qui lui ravissait un héritage sur lequel il ne comptait pas trop c'est vrai, mais qui vans elle pourtant pouvait lui revenir.

Puis, la proposition, à brüle-pourpoint, sans ambages, du vieux comte.

Une répugnance qui surmontait tout, qui étouffait la voix de la raison, s’emparait d'Henri à cette idée d’épouser ne infirme.

Et peu à peu l'infirme trouvait grâce devant lui.

Le charme de son caractère, sa bonté,

| forçaient la sympathie de son cousin.

Et sa tête était si jolie, si rieuse, qu’ eu la regardant on oubitait le reste,

La rétlexion, d’ailleurs, devait ver:

au petit-neveu du comte.

Ruiné complètement, ne possédant comme unique ressource que les ap oointenients dérisoires de sen emple au ininistère de la marine dans le set vice de M. Paul Yveling nommé, lu l'année précédente, sous-chef de burea:

Juyavait pas d'autre moyen, pou sortir de cette situation plus que pre caire, que, de faire un riche mariage,

Or l’occasion, pour lui, ne se préset terait peut-être pas de si tôt : prut-êt:

jamais.

Elle suigissait cette occasion.

Vraiment non, il ue serait pas asse bête ponr la laisser passer.

Huguette et Jui vivraient en frère :

sœur, voilà tont.

Il avait jnre de lui servir de teur, de la rendre heureuse

Ce ne serait pas manquer à son se!

ment que de n'être pas pour elle un m ri.

A quoi tiennent les résolutions l:

mieux arrêtées ?

Nul n’est maître de ses destinées.

Il devait suttire d'une soirée, d’un té te-à-tète sur un banc solitaire dans | grande brise saline, devant des vague:

de feu, pour faire oublier à Henri de !

Roche la ligne de conduite qu’il com] tait suivre inflexiblement.

L’être frêle, blotti à coté ferume vibrante d'amour.

Le baiser fraternel devait ce soir-l:

se changer en baiser d'amour.

Henri se retourna.

Ses beaux yeux couleur de pervenci.:

s’attachaient à lui avec une expressio:

de si ardente, de si absolue tendresse, qu'il en fut plus troublé.

Il revint à la chaise longue, se per cha encore sur sa femme, et pendant qua ses lèvres forllaient ses cheveux soyeux légèrement parfumés du partum qu’!

aimait, à part lui il murmura ensre :

— Pauvre enfant !

prote:

était un:

qu'

rer

dant ap

ph set lu

If

Des le lendemain de leur arrivée à Paris, Paulin P'ascot et sa femme erinef ageaient avec leurs chèvres rue De Sax

E3 trois on quatre ur plus tard, Raulin intelligent dégourdi sous son air tranquille, se trouvait au courant du métier qu'il était venu v taire,

Apres lui avoir bien indiqué de quelle facon il devait sy prendre, lui avoir fait .épéter sur une flûte achetée à la devanture d'uu bazar. deux ou trois airs connus destinés à avertir les clients de son passage il luitraçait son parcours, lui faisant faire à peu près tous Pas:y, eu prenant par l'Arc de Triomphe.

Le pâtre passait deux tois chaque jour, le matin, à la premitre here, et l'apres midi, entre quatre et cinq, l'hôtel de l'avenue Montaigne

Îl ne voyait pas la petit comtesse,

inais il avait des nouvelles par la fem-

me de chambre, et il poursuivait son chemin satisfait.

Les nouvelles étaiï 14 bonnes.

Bientôt, du reste, 1l devait en voir plus directer1ent encore

Ï} arriva qu'on eût besoin à l’hôtel d’uve bonne pour les gros ouvrages.

La comtesse pensa à Simone,

Cette gaillarde vigoureuse ferait bien l'affaire.

Ce fut avec une joie reconnaissante que celle-ci accepta l'offre.

Chaque soir, à six heures, elle serait libre et pourrait rentrer chez elle, afin de préparer le diner de son homme.

Tout s'annonçait donc bien pour les nouveaux débarqués.

Aussi étaient-ils l'un et l’autre gais et contents.

Mme de la Roche se sentait heureuse aussi de les aider.

Depuis leur arrivée, du reste, elle avait retrouvé tout entière cette gaieté uaturelle chez elle et qui semblait s’éteindre peu à peu.

Ni à Poulin, ni à Simone, sans doute, n’en revenait le mérite.

rece-

Huguette, taunquille

L'acte était signe par devant notaire par leynel les deux époux se donnaient tout au dernier vivant

Et, comme si sa confiauce on Paveni dépendait de cette sécurite, elle n'éprouvait plus aucune de ces craintes vagues qui, à mesure que le ternips à van sait, l'envahissaient.

lle attendait avec impatience le moment où l'opération de sa jambe pratiquée.

Quant à son mari, il se sentait aussi heureux qu'elle, s'il était possible,

Comme ele, il avait presque contiance

maintenant, se sentait

serait

Débarrasse de la craint qui le tournentait depuis des mois, il faisait des veux aussi ardents qu'auparavant pour que le moment si redoute se sans trop d’encombres,

li voulait guérir sa femme il voulait surtout couserver son Huguette.

[l avait besoin, maintenant, de cette amitié tendre, de ce dévouement pas.

sionné qui le faisait vivre dans une at.

mosphère ambiante de quiétude, de douceur, inconnue avant d'être le mari de sa petite cousine.

Huguette devenait indispensable à sa vie ; sentiment égoiste s'il en fût, assez violent pour le porter à faire | tranquillité, le bonheur autour de la sienne.

Une semaine après la signature de cet acte qui anéantissait ses inquiétu.

des, il se rendit boulevard de la Seine voir une de ses cousines Mde Le à de Lannoraie une excellente praniste.

D'habitude, elle le recevait avec ce sourire qu'on accorde aux indifférents cette poignée de main qu’on donne à tout le monde

Ce jour-là, il la trouva pâle, défaite avec une lueur farouche dans .es yeux.

—Mon enfant est malade ! dit-elle,

Elle se tenait sur le seuil de la pièce qui était sa chambre à coucher, où, près du lit, un flot de mousseline envelop.

pait un berceau.

passit

Elle marcha vers ce berceau, écarta les rideaux, se pencha.

A côté d'elle, Henri de la penchait aussi.

Un enfant de quelques mois vagissait dans les petits draps bordés de dentelle.

La réspiration s'échappait, oppressce, de sa faible poitrine ; ses yeux ouverts, des yeux noirs où se rétlétait conne l'intelligence de ce qu'il l'entourait.

restaient attachés au visage de sa mère.

—Qu'a-t-il ? demanda à mi-voix Je comte de la Roche.

— Une bronchite... C’est toujours grave chez ces petits êtres.

Deux larmes tombèrent de ses yeux brülants sur la joue entiévrée de l'enfant.

Elle se redressa aussitôt, essuyant du bout du doigt, en une caresse, sur l'épiderme si doux du visage, les larges gouttes amères.

Puis, s'écartant du berceau, ses veux redevenus secs, une révolte dans lattitude.

— À peine né, c’est la soutlrance Ah! vivre, c’est horrible tenez !

Elle se rapprocha de ce lit tout blanc si léger qu'il ressemblait à un nuage, et montrant le frêle être dont les yeux Ja cherchaient toujours :

—Le mal de vivre ! le voilà qui commence au berceau, nous l’adorons notre fils et parfois j'ai comme un remords Jai leffroi pour lui de l'existence, la peur des déboires, des amertumes, des uttes.

De tout petit enfant qu’il est je le vois adolescent, jeune homme puis derrière lui et les siens souffriront ce qu'il a souffert et les enfants des siens ja même chose et cela, comme cela a a été, sans qu'on y puisse rien jamais oh !le mal de vivre !

Sa voix se brisait ; un sanglot rauque déchira sa gorge.

Elle crispa ses mains sur le bord du berceau et baissée encore sur sun fils baletant éperdue :

Roche se

—Si je le perdais, ce serait bien fini, cette fois. ...0h ‘oui, fini !

Vous ne le perdrez pas, tit Henri ; il ne faut pas avoir de pareilles idées, tous les bébes ne font-ils pas leurs petites maladies ?.. Le vôtre est robuste, il aura vite raison de celle-là.

Instantanément, elle se calma :

tant venait de fermer Je paupières.

— Mon Paul. mon petit Paul, murmura-t-elle, effleurant des lévres le front où une mèche de cheveux soyeux, des cheveux bruns, commençait à dé.

passer du bonnet,

Et se redressant encore elle ferma les rideaux

— Quand cela l'a-t-il pris ‘demanda son visiteur avec un intérêt peut-être un peu forcé,

—-Hisr soir ; je ne sais pas trop si] a eu froid Je surs toujours avec la petite bonne : hier il faisait très beau. Mais c’est si délicat !

— Enfin le médecin ne vous pas alarmee !

— On ne sait jamais ce qui pent se produire chez des enfants ausssi jeunes, m'a-t-il dit ; il reviendra ce soir.

— Demain si vous le permettez, je viendrai voir aux nouvelles.

— Oui fit-elle.

Cette fois elle lui tendit la main en lui disant :

—AÀ demain.

Cela signifiait :

Allez-vous-en !

Il n’essaya point de prolonger la vwsite.

Quand Mme de Lanoraie se retrouva seule, elle s’assit près du berceau de son fils. prit son front dans sa main et se plongea dans ses pensées.

C'était en décembre que l'enfant était né. Il était superbe ; Mde de Lanoraie voulait le nourrir elle-même : très forte de constitution, cela ne lui coûterait point de mener de front ses devoirs maternels et ceux de pianiste.

Et cela lui eût-il coûté, qu'elle n’eût pas hésité.

La jeune fenime prenait une petite

l’en-

cette fois,

buane qui se rencontra être intelligente et devouée,

Elle pouvait en toute confiance, pen- ‘ant ses absences forcées, lui laisser lu garde de son fils.

La seule chose qu’elle ne lui permit re encore, était de sortir avec lui sans elle.

Mme de Lanoraie avait maintenant un noyau de leçons, qu'elle devait à peu près à ses jeunes élèves de la maison.

Son très réel talent de musicienne, &a voix superbe, la façon dont elle enseignait, lui faisaient prédire de côté et d'autre des succès prochains, tant comme professeur que comme artiste.

Car elle était suttisamment revenue, sa voix, pour qu’elle se fût hasardée à plusieurs reprises, dans quelques salons à se faire entendre.

Elie espérait bien que l'hiver prochain, lorsqu'elle aurait sevré son petit Paul, en travaillant régulièrement, elle reviendrait tout à fait.

Ainsi donc, comme elle en avait toujours eu la conviction, elle se retirerait d'affaire.

Quelques années de rigoureuse éconainie et elle arriverait à un confort relatif, elle pourrait élever son enfant comme elle le désirait.

Maintenant, près de ce berceau qui tenfermait toute sa joie, tout son espoir elle se demandait avec une mortelle angoisse si ce rêve aurait son accomplissement.

Allait-elle donc se retrouver seule, Sans personne à aimer, excepté son ari découragé plus qu'avant seule devant une petite tombe.

Puis, les noires idées s'évanouirent encore.

L’espérance s’éleva, radieuse, consolante.

Combien de fois la mère devait-elle passer par ces alternatives d’abattement et de confiance ?

L'enfant fut tres malade.

Mais, soignépar un médecin bien certain de son diagnostic, le mal se

trouvant pris à temps, on le sauva.

Ua mois plas tard, il était un magnifique bébé, potelé, plein de vie, avec ses grands yeux éveillés, la soyeuse mè.

che brune qui sortait du bonnet s’ar rondissant en boucle au milieu du front.

Mde de Lanoraie redevenait heureuse.

Heureuse !

Un cruel souci la rongeait.

Elle savait qu’il restait dans.un état tout à fait stationnaire.

La raison n'avait point encore repa.

ru.

Paul Yveling vivait dans une brume que nul ne pouvait percer.

Vivait-il même !

Les brouillards qui enveloppaient son intelligence ne le plongeaient-ils pas plutôt dans une complète atonie ?

Le silence, pour ainsi dire continuel que gardait le pensionnaire de Bicêtre le faisait augurer.

Et c'était sur cette particularité que les médecins aliénistes, commis récemment encore à lexaminer, plaçaient leur espoir.

Yveling n'avait aucune de ces manies qui caractérisent chaque genre de folie.

Les crises qui se produisaient encore — de plus en plus rares d’ailleurs — n'étaient plus celles des fous furieux.

Ilse pourrait qu'après une longue torpeur, la pensée se réveillät dans le cerveau paralysé du malheureux.

Des démarches seraient tentées prochainement pour qu'il fût permis de le transférer dans un établissement particulier.

M. Lanoraie gardait l'espoir que son cousin guérirait.

Avec cette force de conviction que l'amour seul peut donner, elle espérait en une réunion qui leur apporterait, à tous deux, le bonheur auquel ils n’avaient point goûté, et qu’ils n'auraient conquis qu'après une si terrible épreuve

‘Ainsi donc, sous peu, Paul sortirait

12 Le Mal de Vivre

de cette prison où un cabanon lui servait de cellule,

Car, certainement, les démarches de la famille de Labatière, qui possédait beaucoup de relations, aboutiraient.

Or, une envie de plus en plus âpre, de plus en plus torturante poursuivait Mde Lanoraie.

Elle voulait le voir.

Un soir dela tin d'avril, la jeune femme venait de coucher son fils, après l'avoir bercé longtemps sur ses genoux, en tenant avec lui une de ces conversa tions que tiennent seules les mères, et auxquelles les tout petits ne répondent même pas par des bégaiements.

Le bébé dormait dans son berceau, la porte de la chambre refermée, tout bien clos, pas assez pourtant pour que la bonne ne l’entendit pas, si contre son habitude il s'éveillait avant que Mde Lanoraie se mît au lit.

Quoique le piano fût dans la pièce attenante, les sons n’en arrivaient que très assourdis dans la chambre à coucher.

La mère avait, du reste, été contrainte d’accoutumer sou fils aux sons de cet instrument.

Quand son heure de sommeil était arrivée le petit eüt dormi la porte de communication ouverte.

Ce soir-là Mme Laneraie attendait des amies avec qui, au commencent de l'hiver elle consentait à faire de temps en temps de la musique, et qui la supplisientfdernièrement de leur permettre de nouveau, de venir quelquefois prendre ses conseils.

La pianiste n'avait aucune raison de refuser, au contraire.

Ses amies étaient des jeunes dames instruites distingués aimables, tout ce qu'ou pouvait rencontrer de plus respectueux.

Si elle avait jamais besoin d’un service, —et cela lui était arrrivé ; quaud l'enfant était tombé malade, elle avait eu besoin de leur aide.

Sa qualité d'artiste lui permettrait d'arlleurs, quoi qu’elle eu eût dit 4 son

ami de recevoir qui bon lui semblait.

Ils arrivérent toutes deux à neuf heures précises.

On causa un peu, puis la séance commenca, moins longue qü’autrefois.

La semaine suivante, le même jour, elles revinrent.

C'était convenu.

Une heure et demie de musique, et le piano fut fermé, le violon remis dans sa boîte,

Mais la conversation devait se pro longer assez tard dans la soirée.

On causait inédecine.

Mme Lanaraie avait abordé la question de la toi.

Ce sujet si triste, si intéressant en en même temps, était palpitant pour elle.

Elle tressaillit dans tout son être lorsqu'une des deux amies fparla d’un ami, interne à Bicêtre.

— À Bicêtre ! ne put-elle s'empêcher de s’écrier, très pâle.

—-Oui, madame.

L’abat-jour, baissé sur la lampe, en mettant son visage dans l’ombre erupécha qu’elle n'en aperçut l’altération.

— Cest que je connais quelqu'un à Bicêtre dit-elle chassant son émotion.

— Vous connaissez quelqu'un un alié.

—Oui.... ou plutôt mon expression est inexacte, je connais beau:oup....

Oh ' c'est une histoire, tout un drame...

Vous souvenez-vous de ce nom: Paul Yveling.

— Paul Yveling, répétèrent en même temps les deux amies.

—Je l'ai entendu, ce nom, tit la pre.

mière, celui qui ava.t son camarade à Bicêtre.

—Moi aussi, dit l’autre.

—Et mais, je me souviens parfaite.

ment, reprit encore son amie, Paul Yveling, c'est ce mari qui, la nuit de ses noces, frappa sa femme d'un coup de couteau.

—C'est lui-même, dit Mme Lanoraie.

—Conmment, vous connaissez cette famille ? Vous avez pour amie la jeune

né

femme, celle-là qui a reçu le coup de couteau !

Parfaitement. . elle se porte très bien aujourd’hui, quoique toujours un peu faible,

— La blessere était grave, autant qu'ilin’en souvient...

à— Oui, grave le coup a failli être mortel le rétablissement a trainé Jlongtemps.

—-Alors, vons ne connaissez pas le mari ?

Rosalie eut une seconde d'hé:itation.

Elle répondit pourtant, sur un ton très naturel :

Les deux amies se mirent à parler en même temps.

—Quel homme est-ce !

—1} paraic que la jeune femme est une beauté ?

— 11 y avait un cousin aussi .. le fameux cousin qui a été cause de tout.

—N'était-il pas parti pour l'Afrique...

Il y est encore !

Les questions assaillaient de part et d'autre la jeune femme.

Elle dut y répondre, satisfaire les curiosités qu’elle avait éveillées.

Quand elle y fut parvenue, elle s’appesantit sur le désir de Mme Yveling de voir son mari revenir à la raisOn.

Elle parla de l'affection qu’elle éprouvait pour Mde Yveling.

Et comme déjà elle avait dit son dé sir de visiter une maisun de fous, elie demanda catégoriquement à ses amis d’aller avecelle vois.

Paul Yveling, se rendre compte si les espérances de la pauvre jeune femme, que l'ecte de folie du malheureux n’avait point détaché de lui étaient fondées.

Eñle reçut cette réponse catégorique :

—Oh ! cela, madame, impossible, ab.

s ument impossible !

. Pourquoi donc ?

—Ce n’est pas lui que je visiterais ce serait l'établissement.

—Encore bien plus interdit aux femmes l'établissement ! Exéusez-moi de vous parler aussi crüment, mais chez

les déments, la bête éveillée réclame plus de force que chez les geus dont la raison arrive à dOmiuer la matière. .

Voir une femme qui pourrait amener parmi eux des crises qu'il est inutile de provoquer !

— Comment, jamais une femme n'a visité un hospice d’ahiénés ?

— Si sans doute, mais probablement sans permission en fraude.

--Qu'appelez-vous ca fraude ?

Par exemple, si vous faisait entrer de son propre chef. au risque d'encourir un blâme sérieux.

Mine Lanuraie se mit à rire.

— Eh bien, je serais désolée qu'il re coive un blâme, mais s’il pouvait faire cela pour moi, il in'obligerait tout à fait. Dites-le lui donc. [1 n'est pas musicien ?

—N'il n’adorait la musique,est-ce que nous nous entendrions /.. Mélomane mème. . Il a bien rarement un jour de congé, mais si vous lui permettez de tenir sa partie dans nos petits concerts, quaud il le pourra, vous le plongeriez dans une jubilation protonde.

—Il joue ?

—Du violoncelle... il a même un certain talent.

Je ne demande pas mieux que de l'inviter.. seulement à une condition.

—C'est qu'il vous fasse visiter

cètre !

—- Absolument

—Quelle idée vous avez là !

—Je vous en ai dit la raison... Je vous ai dit aussi, avant de vous la donner, cette raison, que j'avais toujours désiré voir une maison de santé. . Il y a de ces curiosités qu'on ne «explique pas.. J'aime les émotions.

— Vous ne savez pas combien celle-là peut vous 8: couer..

—Je suis forte croyez-le.

— Vous nourrissez en ce moment songez-y..l’enfant se ressentirait peut être d'une imprudence.. certainement même.

Mme Lanoraie eut encore un moment d'hésitation.

HR - — Fe

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