TROISIÈME PARTIE
Dans un des faubourgs de Saint- Louis le chef-lieu de notre colonie da Sénégal, nom d’une de ces cases de paille qui, à part quelqes rares constructions dont le palais du gouverneur
l: plus importante, sont les seules *aoitations du pays, un jeune homme
it étendu à l'abri d’un baobab, ce x dcase du règne végétal, qui ne croit vie sous les tropiques.
(,suché sur une natte, enveloppé as des couvertures, maigre l'œil éteint, il ciaquait des dents, comme si
dans ses os la mœlle se figeait, comme si son sang se glaçait dans ses veines,
L'heure venait où sous ces climats funestes à l'Européen, le soleil en bais.
permet de circuler sans trop de risque ‘le congestion, l'heure où l’on commence à respirer autre chose que la poussière suffocante apportée par le vent brû lant du désert. b
Il régnait encore un de ces calmes dont nulle part ailleurs la nature ne donne une idée, que ne troublait même point, cn frôlant les larges feuilles des lataniers, la brise qui passait.
Pas un cri, pas un bruit, pas un frû
lement d'ailes à travers cette vegéta.
tion magnifique. L'honme couclé sous l'arbre géant
lt un mouvement.
Son œil se ranimait, le tremblement qui agitait tout son corps allait s’atfai.
blissaut.
[Il 'uppuyi un coudé sur l’un des coussins disposes derricre ses épaules et re.
garda du coté de la case,
Juste à cet instant, une naturelle de l'endroit, aussi noire que le bois des ébènes, dont elle aimait le fruit à la pulpe blanche et molle, en sortait, une calebasse à la main, et marchait vers le bacbab.
Elle était très jeune, onze ou douze aus, déjà femme et dans toute la fleur de sa beauté.
Pour unique vêtement, un bariolé, bien serré autour de souples.
Avec cela, la tête de la vraie négres se, crépue, aux lèvres avancées, au nez aplati aux yeux très doux, aux dents blanches comme des amandes,
À mesure qu’elle approchait du baobab, elle les montrait, ses dents, dans un sourire large, ces yeux de gazelle empreints d'un de ses attachements sans bornes dont les natures primitives seules sont capables.
Alors, hésitante, elle articula sur un accent à la fois guttural et aigu :
Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas, la petite négresse s'arrêta.
payne ses reins
tnme es, iats bais.
isque 1ence ssière:
brû
lmes > ne nÊême
des
frô géta.
réant
nent itfai-
"OUs- ; re-
» di des à la une rs le
ouze eur
aune reins
gres nez ents
baolans zelle ents ives
un
ques
Elle consuitait du regard le jeune homme, qui la regardait aussi.
— Allons, parle, Fiamna, dit celuiei ; tu sais bien que je ne prendrai rien avant que tu n’aies parlé,
— Maître veut-il boire tisane.. bien bonne, tist me à maître.
— Bien bonne, encore bien bonne !
celui-ci en souriant : tu l'as goûütée !
— Oui,oui.. bois avant maitre.
toujours
— C'est très bien, tu fais des progrès.. le français te era, sous peu, aussi fanilier qu'a mui.. Apporte, ma tille.
Fiamma s'avança, mit un genou ei terre et éleva la gourde à hauteur de la bouche du malade. Avidement, ce lui-ci se mit à boire.
[fl ne s'arrêta que lorsque la tillette la lui reura des lèvres.
Ën riant elle pressa dans ses mains
la calebasse renversée, comme pour lui faire voir quelle ne ceencenait plus rien puis elle se sauva, avec un rire bizarre comme sa voix.
En une minuite, elle était dans la C2, pour en ressortir aussitôt et rests ramobile, les yeux encore tournés ve ju ab, attendant un ordre.
\ cene venant pas, Fiamma, nfant, plus peut-être par le e les petites blanches de v. + sait danser en chantant, au Le lu *e de paille, une danse et U nays.
ic 1.1 coupole de verdure fornn: . Lronches gigantesques de
“ut ai touchaient le sol à leur ex trémité,le jeune homme se levait. L’accés de fièvre passé, la chaleur revenait dans ses membres et la vivacité dans son regard.
Il apparaissait maintenant, quoique très maigre, les traits creusés par un urmenage physique qu'il n'était point difficile de deviner, affaibli par cette fièvre qui revenait avec une persistance opiniâtre et qui est, avec la dysentérie, le fléau le plus redouté sous ces climats — jeune, vigoureux encore, destiné à
mn mme mie
surmonter cette dernière épeuve de la maladie,
Il sortit de son abri, Le casque de tlanelle sur la tête, malgré que le soleil baissât jusqu'au massif de litaniers qui s'étalaient à cinquante pas de là, il se mit à sonder de son «il ble perçant une espèce de rue bordée des habitations primitives dont il occupait un spécimen,
À peine étut-il à son poste d'obser va tion qu'un homme, un Européen bubillé de blanse comme lui, coiffé de la même façon, mais au lieu du galon d'or terni sur la manche, un ruban de laine qui n'avait plus couleur — apparut, iongeant les cases d’un pas accéléré,
Lui ne bougea point,
Une expression anxieuse trantor.
mait sa physionomie, allait en s'accentuant à messure que l’autre approchait
Comme s'il eut su l'angoisse qu'il fui sait naitre ce dernicr, qui tenait sous le bras un paquet de journaux, en de tacha une lettre qu'il éleva dans sa main d'un air victorieux.
Le jeune honte pülit, un des lateniers et attendit.
— Courrier de France, mon capitain fit l'ordonnance : et il n'y à pas que celle-là.
— Apporte vite, Bruno !
— J'ai couru tout le long du che min, Mon capitaine
Et Bruno, apres avoir fait le salut militaire, deposa dans les mains fré missantes de son supéricur, le paquet ticelé dans lequel il avait rentré Ja lettre.
L'otticier S’assit sous les lataniers, coupa, avec un canif tiré de sa poche, les ficelles et, laissant s’éparpiller à terre les journaux, regarda la suscriptions des lettres :
“Monsieur le capltaine de Labatière.'
La première, celle que Bruno avait élevée triomphalement au-dessus de sa tête, et qu’il savait, sans donte, attendue à chaque courrier, portait l'écriture de Georges Taverrier.
Il j'ouvrait d’abitude, avant tout au-
S'äppuya à
ap
tre, se contentant d’un furtif coup d'il sur les enveloppes qu’il décachêterait ensuite
Cetee fois, Jacqnes de Labatière la regarda à peine.
A la dernière, il tressaillit, devint plus pâle et resta quelques instants saus l’ouvrir.
Bruno, un brave garçon bronzé par le soleil d'Afrique, à croire qu’il appartenait à une des tribus de moricauds parmi lesquelles, avec son capitaane, il avait vécu plus où moins de temps, Voyant ce dernier si tronblé, continuait à s'ébattre, en jeune sauvage qu'elle était.
L'oficier déchira l’enveloppe.
tÎle contenait deux pages d’une écriture ferme, assez grosse, facile à reconvaitre pour peu qu'on l’eut vue une fois.
Et cependant, il alla à la signature :
Conmiiandant de Labatière,
Cette lettre était bien de son oncle.
Jacqtes en commença la lecture, pour l’achever d’un trait jusqu’au bout, bien que dès les premières lignes il se sentit saisi par une stupéfaction qui ne devait que croire arriver jusqu'a lahurrissement.
"Mon enfant,
? Je me demande si je dois t'appeler de ce noni, qui n'était autrefois si tacile à prononcer, je dois méme dire si doux.
Une chose à eu lieu, qui devrait briser sans retour cette vieille affection paternelle que j'éprouvais pour toi, me faire oublier ce lien du sang si puissant pourtant qu'en ce moment même malgre tout, je le sens subsister.
Dans ta iettre qui m'est arrivé ceé jour-ci, tu me svpplies, tu m’adjures de te répondre ; tu prétends que mon silence notre silence à tous t'exaspère tu dis n’y rien comprendre.
Est-ce vrai ? On bien as-tu agi dans un tel moment de folie, que le souvenir mème de ton action à fui loin de toi ?
Trois ans ne se sont pas encore écoulés depuis, et le sentiment de ta faute d’existe plus pour toi !
Pourquoi veux-tu que nous t’écrivions ?.. Toutes relations ne sont-elles bas forcémentnt rompues entre toi et nous ? Ne le compreuds-tu donc pas ?
Faut-il que ce soit moi qui vienne te le dire, te prier de ne pas nous adresser de nouvelles lettres.
Cette tâche m'est pénible, mris tu m’auras forcé à l’accomplir.
Je ne veux pourtant point clore celle-ci, sans répondre à tes questions ; ta tante se porte bien, M. et Mme Yve.
ling sont heureux. .
Je comprends, dans le fait, ce que tu desires savoir... Cette dernière aftirmatiou soulagera ta conscience ; je le sou haite ; du reste, le pardou t'est accordé, si l'oubli ne peut venir.
Suivait la signature dant de Labatière ‘,
Jacques se passa les mains sur les yeux.
Révait-il ?
Avait-il lu exactement cette missive plus qu'ambiguë ?
Etait-ce son oncle qui avait perdu la tète, ou lui, comme ce dernier le lui disait ?
Il relut lentement, s’arrêtant, puis répétant certaines phrases, certains mots, sûr maitenant qu'il étaient tracés sut ce papier, mais ne comprenant pas et se crensant en vain le cerveau pour comprendre,
Plus de trois quarts d'heure, il garda la lettre dans la main, tantôt exaspéré, tantôt calme, voulant encore saisir le sens de cette énigme, et de plus en plus impuissant à y réussir, ne parve nant point à lire entre les lignes.
Sa tension cérébrale allait jusqu'à la douleur physique : des coups lui marte laient le crâne, ses tempes se serraient comme dans un étau.
Il avait des envies de crier, des en vies folles...
Que signifiait ce grimoire que vou lait-il dire, le commandant de Labetiè re ?
Enfin l'officier glissa la lettre au fond de sa poche.
Comman
t'écrit-elles oi et pas ! e te le lresser
ris tu
e celions ; > Yve.
que tu tirmae sou
cordé,
nman-
ir les
1issive
du Îa ui di-
uis rémots, S sut as et pour
garda spéré, sir le is en ar ve
à la narte raient
s en
vou batiè
fond
Co]
Après l'avoir lue une première, une seconde fois, il s'était levé, et s'était mis à marcher le long bois de lataniers.
Jacques se rassit à l'endroit où il laissait tout à l'heure son courrier, éparpillé sur le sol.
. remit la main sur l'enveloppe où il avait reconnu l'écriture de Georges Taverrier.
Il allait peut-être Ini apprendre la vérité, lui ; lui donner la clef du mystere.
Taverrier, qui lui écrivait, en général, longuement, ne lui envoyait, cette fois, que quelques lignes, empêché par un départ pour les manœuvres.
Du reste, si son vmi avait eu quel.
que chose de particulier à lui dire, ne le lui eut-il pas déjà dit déjà.
I se pouvait fort bien que sa tante, son oncle, sa cousine, eussent à son
égard des griefs inconnus de Taverrier,
qui n'était pas ce qu'on appelle un intime de la maison.
Et quels griefs ?
li ne s'agissait point de cet amour importuu, dont il n'avait fait qu'une seule fois l’aveu, en une heure de désespoir, quand il apprenait le mariage de Régine,
À cent reprises, il s'était répété qu’ Où ue pouvait lui en vouloir pour cela.
Alors, quoi !
Depuis deux ans et demi qu'il explorait l'Afrique, le capitaine de Labatière était poursuivi par le désir de savoir la cause de la suspicion dans laquelle le tenaient son oncle et sa tante.
Dans chacune de ces lettres à Taverrier il touchait à cette question, sans que celui-ci lui répondit par autre chose — lorsqu'il lui répondait à ce sujet — que par l’aveu de son ignorance ; il ne soupçonnait pas le motif qui poussait ces derniers à agir ainsi, et Jacques devait comprendre que ce n'était pas à lui à le leur demader.
Oui, aux heures les plus graves et les plus mauvaises, quand la zagaie d’un sauvage siftiait à son oreille, quand
prisonnier d’une tribu d’anthropopha” ges, il se demandait, la veille, s’il ne se” rait pas mangé le lendemain, quand la fièvre, comme tout à l'heure, le clouait sur sa natte de jonc — comme aux moments de calme, lorsqu'il rêvait tout éveillé par ces nuits splendides qu’on ne voit qu'au désert, cette question se posait devant lui.
— Qu'ont-ils contre moi ?
L'amertume m£me que lui incttait au cœur l'étrange conduite de ceux-là, qui formaient son unique famille, eût dû finir par amener, avec un mépris pour cette affection qu’à présent on In refusait, l'oubli de ceux qui le niaient’
Et cela fût arrivé ; fatalement le re virement se fût opéré, si auprès de celle de son oncle et de sa tante, une image plus chère n'était apparue.
Régine appartenait à un autre, Ké gine ne serait jamais à lui.
Et il voyait toujours son visage, il entendait toujours sa voix, son rire frappait ses oreilles, son beau rire de jeune fille.
Et combien les souvenirs d'enfance affuaicnt, comme ils lui étaient chers, ces souvenirs, plus chers, malyré la déception, à des mille lieues de la patrie, qu'ils ne lui avaient jamais été.
Le jeune oflicier, promu au grade de capitaine, la veille de son départ pour l'Afrique, et devant se ouvrir de gloire an cours de cette périlleuse mission où nombre de ses compagnons trouvaient la mort, anssi en vue aujourd'hui que le chef de li mission actuelle, était certain, en revenant en France, de voir attacher sur sa poitrine la croix d’hon neur.
Ilrentrerait épuisé, malade, l'organisme la carrière ébranié pour longtemps mais la carrière onverte devant lui — ayant la certitüde d'atteindre, avec une avance sérieuse sur ses camarades de promotion, aux grades élevés.
Son ambition pouvait donc être satisfaite ; l'avenir lui appartenait.
Jacques n’était pas ambitieux.
Il l’eut été pour l’aimée, pour que
celle qu’il avait choisie fut fière de son mari.
Seul, il ne tenait pas à la gloire ; maintenant surtout.
Mais il demanderait ce:tainement, après quelques mois de repos, à faire partie de la première mission qui se reformerait.
Puisqu'il n'avait poinc pu, alors qu'il le croyait à sa portée, retenir le bonheur il continuerait à jouer sa vie dans les aventures périlleuses.
Il travaillerait : l'élévation de sa patrie ; elle serait l’anique aimée.
Dans six semaines, Jacques de Lapatière débarouerait à Bordeaux.
La missiov dont il faisait partie rentrait en Frence.
Cette perspective de revoir son pays, avait jus {u’alors causé au jeune homme une satisfaction toute naturelle.
Porrtant il n'y avait point de hâte dans son désir d’y retourner.
21 pensait qu’à Paris, il souffrirait rius de l’injuste indifférence des siens, qu'au millieu de sa vie aventureuse.
Qui l’attendait, là-bas ?
Personne.
Si, cependant, un ami loyal, dévoué, Georges Taverrier.
Et ii se disait aussi, qu’il serait tout de même bien heureux de l’embrasser.
De ce moment où Jacques eut dans sa poche la lettre de son oncle, il éprouva une impatience fiévrense à s’embarquer.
Il lui semblait que l'heure dn départ ne sonnerait jamais.
C'était une explication qu'il chercher à Paris.
C'était la lumière qui jaillirait de cette explication.
Euveloppé dans un mystère, il l’éclaircirait.
f sortirait des ténèbres faites autour de sa personne, il saurait quelle accusation pesait sur lui.
Car on l’accusait : Trois ans ne se sont pas écoulés depuis, et le sentiment de ta faute n'existe plus pour toi !..
disait son oncle.
irait
Il avait donc commis une faute 1..
envers lui, le commandant de Labatière envers sa tante ?.. envers sa cousine 4
Sa conscience ne parlait point, ne lui reprochait rien.
Il eut donné dix ans de sa vie pour savoir sur le champ de quel grief il s’agissait.
La veille du départ arriva. ;
Jacques était heureux, quasi aussi heureux que Bruno, sou ordonnance, lequel allait retrouver sa promise au pays.
Physiquement, il allait mieux.
Ses accés de fièvre diminuant d’abord chaque jour d'intensité, avaient presque disparu,
Sa surexcitation chasser la maladie.
Toute la journée se trouva prise par les derniers préparatits. Le soir vint, puis la nuit, cette nuit lumineuse de l'Afrique, où des myriades d'astres scintillent dans l’azur.
De temps en temps, au loin, le hurlement d’un chacal. C'était tout,
Le calme partout, ce grand silence impressionnant qui règne là comme il ne règne nulle part.
Jacques de Labatière ne dormait pas.
Il était sorti de la case, où Bruno ronflait consciencieusement, et s'enveloppant dans une couverture, il était allé s'étendre à quelques pas de là, voulant centempler encore ce beau ciel, qu'il ne se lassait jainais d'admirer.
En regardant ces étoiles qui bril laient presque avenglantes, peut-être le somme‘ viendrait-il, le sommeil qui calme les nerfs et rafraichit le cerveau.
Effectivement, les paupières du jeune homme s’abaissérent bientôt, se fermée.
rent alourdies.
Li eut l'énergie de se lever pour re gagner sa case, à l'abri sous des palmiers ne voulant pas dormir dehors.
Il y arrivait, lorsque d’une autre case très voisine, celle où Fiarima, la petite négresse, dormait, quelqu'un sortit.
Ce ne pouvait être qu’elle, puisqu'elle y reposait seule, à moins que.. quel.
morale semblait
’abord pres-
mblait
e par
vint, se de $ sCin-
» hur-
silence me il
it pas.
Bruno enve-
était |, vou- | ciel, TE:
bril it-ôtre il qui "veau.
jeune ‘ermè-
r re Imiers
e Case petite t.
qu’elle
quel.
que jeune naturel, hardi, ne s'y fut aventuré.
Le sommeil se mit à fuir encore loin de Jui : caché par les palmiers, il regarda.
C'était bien elle.
L'enfant s'arrêta comme il s'était arrêté tout à l'heure, au bout de quelques pas.
Elle s’accroupit sur le sol, couvrit son visage de ses deux mains et se mit à pousser de petits gémissements à !a façon des jeunes chiens quand ils ne sont pas satisfaits
Puis, ces gémissements se changèrent en sanglots d'abord sourds et bientôt écletants, déchirants.
£t «le fut prise comme d’une crie co: vulsive.
Tantôi à genoux, les doigts noués dans ses cheveux laineux, elle articulait dans sa langue natale des mots qui ressemblaient à des imprécations.
Tantôt elle se levait, trépignait, en.
voyait à droite et à gauche des gestes menaçants.
Ou bien, elle se jetait par terre, se roulait dans nn transport de douleur ou de rage.
Et la crise se calma,
Fiamma se rassit sur ses talons, cacha de nouveau son visage dans ses mains, puis se remit à gémir, forte® ment, plaintivement.
L’officier la regardait toujours : une émotion s'emparait de lui.
Lentement, il s‘approcha.
I l'avait trouvée, cette négrillonne, après une razzia opérée par une tribu hostile, dans un vilage qu'il traversait.
Les huttes incendiées, le bétail enlevé, hommes, femmes, enfants, massacrés ou emmenés en esclavage, elle se trouvait, parmi ceux couchés duns les rizières, la seule encore vivante. Le sang coulait d’une plaie au flanc : elle pleurait, en élevant les bras, les yeux à la fois épouvantés et suppliants.
Le capitaine se baissa sur la petite fille, s'assura que blessure était légère, la banda, et, se disant qu’il était inutile
de lui avoir porté secours, s’il devait la laisser là, abandonnée au milieu des cadavres, exopsée à mourir de faim, ou achevée par quelques pillards retardataires, il la plaça au travers de son che.
val, et, suivi de son fidèle Bruno, ratirapa ses compagnons, qui n'avaient fait que traverser cette scène de carnage.
Un an depuis l'épisode de cette rencontre s'était écoulé.
Dès les premiers jours, Fiamma — c'était l’ofticier qui l'avait baptisée — montrait pour celui qu'elle devait bien tôt appeler : maître, un attachement extraordinaire.
Cet attachement, l'obéissance passive qu'elle jui témoignait, devait aider celui-ci, sinon à la civiliser complètement du moins à enrayer la sauvagerie de cette nature qui avait contre elle des siècles d'atavisme.
De son côté, Bruno, qu'elle amusait et chez qui elle arrivait à vaincre l'an.
tipathie éprouvée pour tous ces diables noirs, grands et petits qu'il appelait des animaux malfaisants, bons à exterwiner sans pitié, lui inculquait des élésients de cuisine, devant faire d'elle une servante accomplie. . au désert.
Entre le capitaine et son brosseur, devenus deux camarades au cours de la vie périlleuse menée, depuis bientôt trois ans, côte a cote la question, dans ces derriers temps, était agitée de savoir si On emmènerait la petit négresse en France ou si on la laisserait à Saint.
Louis.
1l y avait eu des débats assez serrés, car l’un et l’autre prévoyaient le désespoir de l'enfant, sil s'embarquaient sans elle.
Que ferait d’elle l'officier une fois en France, à Paris ?
Puis Fiamima supporterait-elle ce elimar brumeux et froid, cette enntrainte des pays civilisés, cet emprisonnement des rues, elle, habituée au ciel brulant, à la liberté sans bornes, aux forêts vier ges de sa patrie ?
Elie s'y étiolerait et y mourrait
comme y meurent ces petits animaux délicats et intelligents, auxquels elle ressemblait : les ouistitis.
Son maître la confierait à la femme du gouverneur, qui la lui avait déjà demandée.
Astreinte à uv certain travail, elle ne sortirait pas du moins de ses habitudes, de son genre de vie
Et le jour ou elle voudrait, elle pourrait revoir ses rizières, sa forêt vierge, si elle ne retrouvait plus la hutte ou sa mère l'avait allaitée.
I1 fut denc convenu qu’on ne parlerait pas du départ devant la jeune fille.
Ce matin-là, on l’enverrait au palais du gouverneur.
Elle serait bien, bon gré mel gré, forcée d'y rester.
Mais au pays des noirs comme au pays des blancs, la femme a une langue dont elle sait sc servir.
Fiamma apprenait la veille — elle ne voulus pas dire comment — que ? maître “ partirait demain, sur l’eau, dans un vaisseau, et qu'il ne l’emmènerait
Attérée en rentrant à la case elle n’osait rien dire.
Puis une fois l'heure du repos venue, une fois seule, elle yleurait, tout bas, bien bas, afin qu’on ne l’entendît point.
Au milieu de ses larmes, elle s’endormit, pour se réveiller en sursaut, voyant eur la mer se b lancer le grand vaisseau où maitre était monté, tandis qu'elle restait sur le rivage, tendant en vain vers lui des bras suppliants.
Alors elle était sortie de sa hutte de paille, folle, son pauvre cœur éclatant.
Et inaintenant, en lui prenant les mains, qu'elle serrait avectoute sa force qu'elle ne voulait point lâcher, elle criait :
— Moi mourir ! moi mourir !
Ce fut en vain que l'officier essaya de Ini faire entendre raison.
Ce fut en vain qu'il voulut lui démontrer qu’elle serait malheureuse, très malheureuse, là ou il allait, qu’elle s’y en puyerait, qu'elle y aurait froid, et
qu'il y avait des gens méchants qui Jui feraient du mal.
Elle ne voulut rien entendre, elle ne voulut rien comprendre.
Et elle ne cessait de répéter :
— Partir avec toi.. ou moi mourir !
moi mourir !
Cette affection d’une créature primitive, qu'aucun interêt ne guidait, touchait Jacques de Labatière plus qu'elle ne l'avait jamais touché.
Il ne put point résister à l'étreinte de ces petites mains noires qui s'accrochaient aux siennes, à la plainte de cette voix, à la supplication de ces prunelles que les larmes aveuglaient.
Elle était touchante dans son désespoir, la négrillonne, si toudante qu'à un moment il sentit, lui aussi, ses yeux s’humecter.
Jl promit.
Il prit à témoin le soleil qui allait se lever, il jura d'emmener Fiamma dans és pays de France dont :] lui avait paré.
Au prix de ce serment, elle consentit à rentrer sous sa case.
Mais elle ne se rendormit point.
Debout la première, elle attendit auvieuse, ie lever du maître.
Seulement quand Bruno lui rapporta, d'une espèce de bazar, ou l'on vendait toutes sortes d'accoutrements plus ou moins étranges, de quoi se vêtir décemment pour la traversée, elle comprit q e sa méfiance n'avait plus raison d'être ; elle comprit qu'on l'emmenait.
Alors, ce fut, non plus de la joie, du délire.
Ses tranports d'allégresse égalèrent les explosions de sou chagrin.
Elle chantait, riait, sautait, se roulait par terre, faisait mille contorsions.
Ellle avait l'air d’un démon échappé de l'antre infernal.
Bruno se tenait les côtes ; son capitaine seul restait sérieux.
Cette gaité le troublait presque autant que larmes de la nuit.
Jacques de Labatière avait souffert, et la souffrance fait juger la vie d'une
façon toute ditférente de celle dont on la Juge, lorsqu'on n'a eu que ses sourires.
C'était maintenant pour lui un fardeau qu'il faut supporter, un combat qu'il faut soutenir.
Il ne voyait partout que misères et luttes ; il endurait, lui aussi ce mal qu'on appelle le mal de vivre.
Et à sa pitié pour ce jeune animal, au'il avait appelé Fiamma se mélait une pointe de ce fatalisme formant â présent le fond de son caractère.
Comme toutes les créatures la petite négresse marchait à sa destinée.
À onze heures précises, on embarquait sur le paquebot l'mirauté.
Et Fiamma, calme à présent, saisie de recpect, émerveillée, en se sentant emportée dans le grand vaisseau ne pensait même pas à jeter un regard d'adieu à cette patrie brulante, à cette terre que, la veille encore, elle foulait de ses pieds nus, avec la pagne bariolé noué autour des rens.
À l'arrière du vaisseau, la capitaine de Labatiere se tenait à l'écart, rêveur se disant que peut-être le monde civilisé lni réservait des surprises plus désagréables qu'il n'en avait trouvées dans le pays noir.
Il resta là, longtemps, tant que la côte s'estompa à l'ho izon.
Et lorsqu'il n'y eut plus rien là bas lorsqu'il fut entre le ciel et l'eau toursant lentement sur ses talons, il gagna sa cabine, cet étroit réduit, ou sur sa couchette mouvante, il passerait des nuits avant d'atteindre la France ou ses rêves Jui montreraient encore la tigure adorée qu'il n'avait point oubliée où il entendrait à travers le heurt des vagues comme il avait entendue
lans le caline du désert, la voix de Régine, lui dire ainsi qu'autrefois.
— Bonjour, Jacques.
Quand Georges Taverrier, rentra des manœuvres d'automne, où il avait pasré
six semaines, il trouva une lettre du Sénégal arrivée dans les dernièrs huit jours de son absence, ce qui expliquait qu’elle ne l’eût pas rejoint.
Il avait ordonné de garder son courrier pendant cette semaine, la fin des manœuvres, des plus mouventées, lui faisant craindre qu’une partie de «a correspondance ne s'égarât si on la faisait suivre, comme cela jui était arrivé il y avait quelques années.
Jacques de Labatière lui confirmait ce qu'il savait déjà par les journaux :
La nouvelle de son arrivée.
Cette lettre était partie de Saint- Louis, deux jours avant le jeune homme.
Celui-ci débarquerait donc à Bordeaux, très prochainement.
Taverrier fut invité à passer le dianche qui suivit son retour, la journée à Savorny.
M. et Mme Chaumel, allaient rentrer à Paris : letemps était propice, uce première quinzaine d'octobre superbe :
Francis manitestait le vit désir de l'avoir, et bien qu'il eut projeté de mt.
tre à jour sa correspondance justement ce dimauche-là, il promit de s'y rendre,
Taverrier devait y retrouver cette amie de Mme Chaumel, qui venait cha.
que semaine au château avec son fils, la personne an teint pâle et aux yeux noirs, aux cheveux lustrés comme l'aile du corbeau, celle qu'il appelait uvee Francis : la femine fatale.
Son enfant intéressait les deux jeunes gens plus que la petite Madeleine, qui restait un bealt poupon, mais qui n'avait rien de plus ni rien de moins — dans la bonne moyenne — qu'un pou.
pon de son âge.
A deux ans, Paul montrait l'intelli.
gence d’un enfant de quatre ans très intelligent.
Ce bébé, encore en douillette, de.
cendait trois marches d'escalier en se trainant à quatre pattes, des mots étounants.
Quand on lui causait, il vous regar.
dait, de ses grands yeux qu2 traver
gaient comme des lueurs de fièvre.
Et l'on voyait que, dans ce frèle cerveau, s’élaborait déjà le travail de la réflexion.
L'enfant pensait.
C'était cela qui effrayait la mère.
Puis, il était trop beau, son petit.
Cette chevelure surtout, brune avec le reflet doré des cheveux bruns d’enfants, si épaisse qu’elle pouvait à peine y glisser ses doigts, ettombant en an:
neaux serrés sur son coup blanc, lui semblait anormale.
Elle avait entendu dire ? — était-ce à tort ou à raison ? — que c'est mauvais, cette croissance précoce, que cela fatigue ces petite têtes, que c’est un signe de...
Elle n’osait pas le pronnoncer, le mot terrible, elle n’osait pas penser.
Mais du jours ou.. ayant appelé le médecin pour une indispositon bénigne de son Paul, celui-là lui conseilla d’éviter tout ce qui pourrait faire travailler son intelligence trop vive ; lorsque, sur ses questions pressantes, 1l lui avoua que c'était ce qu'on appelle un enfant cérébral, elle le vit écrit à chaque instant devant ses yeux, le mot terrifiant, le mot inexorable : méningite.
Il n’y avait de cela qu’une quinzaine de jours.
Aussi ce dimanche demanda-t-elle aux deux jeunes gens de ne point faire causer le petit garçon.
Elle leur dit ses craintes, et l’amour maternel vibrait à un tel dégré dans sa voix, se réflétait si ardemment sur son visage, qu’elle leur devint simultanément beaucoup plus sympathique.
Tous deux la rassurèent.
L'enfant paraissait plein de vie, plein de gaieté, il avait bon appétil, il dorwait bien..
— Oui, c'est vrai, murmurait-elle, je m'inquiéte à tort certainement. . mais gi vous saviez ce que c’est pour une mère, son enfant !
Et, dans cette allée du parc, où les petits jouaient, bien vêtus, car le vent qui faisait danser autour d'eux les
feuilles rousses arrachées aux branches n’était pas chaud, — elle suivait de ses yeux pleins d'amour et d'angoisse son Paul, le portrait de l’autre, éprouvant, de l'emporter, de le garder toujours dans ses bras, ou l’horrible Mort, qui enlevera aussi les anges, n’oserait venir le prendre.
— Si nous rentrions ? fit Mme Chaumel, pour apporter un dérivatifs ; le soleil se cache, nous serons mieux à la maison.
— Je le crois, fit Rosalie.
Et, suivant son impulsion, elle se précipita sur son fils,
Et elle l'emporta très vite, l’étouffant sous scs baisers.
Tous la regardèrent s’en aller vers le château, sa robe noire — car, sans conserver le grand deuil, elle ne s’habillait que de noir — balayant le gravier, en trainant les feuilles mortes qui s’y accrochaient ; sa taille, restée flexible et mince, se raidissant dans l’etfort de ses bras serrés autour de son fardeau.
— C'est de la folie, disait Jeanne de la véritable folie, cette mère ne vit que pour son enfant ; sielle le perdait. elle mourrait.
Mme David ne reparut qu’à l'heure ou l'on allait entrer uans la salle à manger. Elle semblait avoir chassé 81 mélancolie de l’après-midi.
Le dîner fut gai, M. Chaumel, toujours le boute-en-train, d'humeur plus joyeuse que les jeunes gens.
Au dessert il dit tout à coup :
Eh ! mais, j'y pense, vous ne nous parlez de rien, Taverrier.
— Je ne vous parle de rien ? répéta l'officier interloqué.
— Mais oui, votre ami.. Jacques de Labatière : voyons, les journanx l'ont anncé il y a plusieurs semaines.
— Eh bien ! il revient. . dans quinze jours. il sera à Paris.
— Ah!fit Mme Chaumel je n'ai point lu cela, moi qui lis pourtant les journaux.
— Quelques lignes seulement dans
ant
s le con- Ilait
en °Cro- > et ses
> de que elle
eure le à é 81
touplus
” Echos “, ma chère amie, fit son mari elles t’auront échappé. ;
— Moi non plus, je n'ai rien vu, dit Rosalie, qui croyait sans doute nécessaire de parler,
Sa voix était si bizarre que tout le onde regarda la jeune femme.
On la vit avec de grands yeux fixes, décomposé, porter la main à son front.
On n'eut que le temps de se précipiter elle se renversait sur sa chaise.
Tinmédiatement on lui fit respirer des sels, on lui bassina les tempes avec de l’eau fraîche,
Elle avait qaelque peine à revenir à elle,
— Faites donc de l'air ! cria Jeanne son mari, vous restez là sans bouger vous voyez bien qu'elle étoutte,
M. Chaumel, obéissant, ouvrit précipitamiment les fenêtres.
— Depuis ce matin, elle est triste, disait la jeune femme, en s'empressant ‘tour de sou amie ; elle avait peuttre une maladie qu'elle ne disut pus.
Rosalie souleva les paupières.
Et, comme si elle eût entendu :
-—J’ai eu des frissons toute la journée Hurmura-t-elle, j'ai mangé... ce soir.
sans appétit.. et.. ma digestion est dificile,
— Vous sentez vous la force de monter l'escalier ! demanda Mme Chaumel, ous Vous mettrez an hit, c'est ce qu'il Y aura de mieux.
- Au lit du tout, dit là rmaitresse le piano. encore très pâle, mais cependaut beaucoup mieux : je sens ce maie se dissiper ; dans quelques instants Üuy paraîtra plus. C.s choses-là ‘n'arrivent quelquefois chez moi. Ce nest rien.
Vous ne me Paviez jumais dit, fit Soil aie,
- S'il faillait dire tous ses malaises, ua chere Jeanne, On n'en fiuirait pa.
lue faut se plaindre que lorsqu'on est tntent malade, et ce West pas le cas.
Mine David se leva, cessant de sou- Hire,
En chancelant un peu, eile s'approcha de la fenêtre
Elle resta cinq minutes appuyée au balcon ; l'air frais acheva de la rani.
iner.
Quand ses jambes ne tremblerent plus sous elle, quan 1 il o’y eut plus de bourdonnements dans oreilles, elle retourna vers la table autour de lauuelle tout le monde était debout, la contem.
plant.
Et souriant, cette fois d'un sourire qui ne semblait avoir rien de forcé, elle dit en les regardant tour à tour :
— Je vous ai dérangés, excusez. moi.
C'est ridicule, ces malaises !
— Vous nous avez fait peur, répou dit Mine Chaumel : quant au dérange ment, vous ne m'en avez donné aucun.
Vraiment, vous vous sentez remise ?/
— Absolument.
Ne vous gènez pas, je vous en prie, ta chère amie, si vous préférez vous retirer, ces inessieurs comprendront .
— Je crois bien dit Francis, et malgré tout le plaisir que nous aurions à lasser là soirée avec vous, niridamne, nous serions désolés de sentir que vous vous fatiguez pour nets,
M. Chaumel père renchérit sur on fils.
Le capitaine Taverrier, à son tour.
appaya avec quelques mots bien sentis.
— Vous êtes, messicurs, trop alinables et trop bous, dit Rosale. mai pour vous contenter, je vVuis monter chez noi ; si je me seutait de nouveau afatisuce, j'y resterais ; autrement, je vous rejoins av salon. . ;orsque j'aurai cou ché mou fils.
— C'est cela, dit Jeanne.
Chacun l4 regarda soi tir,
— Pauvre femme ! fit Mme Chau.
mel lorsque la porte se fat referme ser son ie, cet entarit linquiéte, avec rai son pent-être.. [a été malade, il y une quiuzame de jours et depui d'a pas repris Sa tra quillité,.
Raisalie !
Où rentre au salon en causant ele t, lor qu'elle reparut, trois start 18 Le Mal de Vivu
CE
d'heure plus tard, absolument remise, gaie sans affectation, on se lançn à peine dans une autre conversation
Vers la fin de la soirée, l'entretien fut ramené sur l'explorateur Jacques de Labatière.
Et, uaturellement la question délicate dont personne n’osait parler et à laquelle tout le monde pensait, tinit par être abordée.
Ce retour n’allait-il pas donner lieu à des incidents regrettables ?
— Ilse peut que non, dit Francis ; l'atfaire est enterrée. personne n’en parle plu:, et ce n’est pas devant lui qu'on en parlera a moins compte ca tions imprévues..
— Qui se produiront, s0yez-en sûrs, affirma Taverrier ; aussi mon intention est-elle dès son arrivée, d'aborder franchement ce sujet avec Jacques.
Francis hocho la tête.
— Vous avez tort, mon cher, avez tort !.. Laissez ce garçon tranquille Je préférerais mois, qu'il ignore la calommie qui a couru sur son compte.
— Je préfère, moi, qu’il la connaisse pour la réfuter.
— (‘a ne lui sera peut-être pus si facile que cela de la réfuter.
— Allons donc !
—Eh ! on a vu des innocents n’arriver jamais à prouver leur innocence.
— Labatière prouvera la sienne.
— Allons, si vous avez cette asslirance, faites.. Mais, à votre place, je vous aftirme que j'y regarderais à deux fois.
Frarcis Chaumel n'avait pas fini de parler que Mme David se levait.
Elle se trouvait fatiguée, ce qui n'était pas étonnant, après son indisposition de la fin du dîner.
De nouveau, ie sang se retirait de ses lèvres.
Elle sentait qu’elle pourrait se trouver mal eucore.
Il était temps, en effet, qu’elle fut seule : il était temps qu’elle arrachât
vous
les agrafes de sa robe, qu'elle enlevât son corset. ;
Elle étouflait ! Certes, la syncope fût venue, comme elle était venue déjà.
Une fois débarrassée de ses entrave qui arrêtaient la respiration, elle * sentit mieux.
Allait-elle se mettre au lit ? Oh ! :
elle pouvait dormir ! |
Elle savait bien qu’elle ne fermerui pas l'œil.
On ue dort point avec une angoiss pareille à celle qui la tenaillait.
Jacques de Labatière rentrait France.
Qu'allait.elle devenir ?
Rosalie se posait cette question av une véritable terreur.
Parviendrait-il, comme le prétendi le capitaine Taverrier, à se disculper !
Mais alors ne chercherait-on ] quelle était la personne qui avait « intérêt la fabriquer cette lettre anoÿ!
par la quelle, assez ouvertement pe que tout le monde le reconnut,il se € clarait coupable ?
Et si les autres ne la découvrai point, cette personne, Paul, lui, ne devinerait-il pas ?
Et n’arriverait il pas aussi à se d que le coup de couteau donné à Régr dans son lit de marié, ce n’était poi lui qui l'avait porté, mais elle..la € laissée, la désespérée.
Après cela, l'horreur, si cet amo tout à fait revenu, sinon plus viole:
plus âpres en tout cas qu autrefois.
Elle se sentait sans force cont cette pensée, sans force contre ce!
peur qui lempoignait.
Ce retour du jeune officier fais t planer sur sa tête un danger immine: !
Quelque chose lui disait que la lut'e suprême allait s'engager.
Cette fois, serait-elle victorieuse
Dans le serrement de cœur qui l’'étr :
guait et surtout duns cette épouvai qui faisait claquer ses dents et fris nersa chair, Rosalie David croy :
pouvoir se répondre : non.
Elle avait bien combattu,
jaës,
merii \Goiss(
it «:
tendu
per !
In |
ait « inoy!
É pe
se «
vrai ne
se d
Régt: :
poi la «
amo viole:
)is.
con
e ce!':
fai:
mine: !
la lut'
ieuse \i l'éti ouvat fris cross
jaë
quand la situation était autrement cri.
tique qu’à cette heure, quand elle était seule, maudite désespérée.
Rosalie rentra dans sa chambre, se mit au lit et, brisée de fatigue, elle s'endormit.
H était trois heures du matin.
La jeune femme n'avait pas été la “eule x veiller, dans cette confortable et vaste demeure qu'on appelait le chateau de Savorny.
Deux êtres restaient aussi la plus grande partie de la nuit sans trouver le sommeil : la belle-mère et le beau fils ; Francis, qui y couchait cette nuit la, allant et venant dans sa chambre, en füumant des cigarettes, Jeanne éteudie dans son lit blanc, un grand lit Louis XV comme le meuble tout entier,
Mine Chaumel avait pris un livre, esperant peut-être s'endormir après quel- ‘jués pages parcourus.
Mais à dix réprises elle devait le feutlleter sans résultat,
Et elle finissait par le jeter sur le med du lit pour ne plus le reprendre.
Le coude entonce dans ses oreillers,
es doigts agités tourmentant ses cheveux en désordre, tantôt elle paraissait poursuivre Une idée fixe, et alors <es sourcils se rapprochaient, son regard devenait sombre ; tantôt semblant ré.
“er tout éveillée, un rêve très doux, le fermait à moitié les paupières, de vagues sourires Couraient sur ses léves, pendant qu'elle renversait ja tête «ur reilier.
Ce fut a cment à 1 jour que le somut Vint
Aus: iorsçue Mic David, qui reournait à Paris, 2281 qu’elle le faisait le lundi, frappa «ues elle pu: lu dire «dieu, elle :e reçut pas 4° réponse.
— Madaui “oit dormi, €+ la came- ‘ste qui attradait dans tir ivhambra,
ir elle n’a pas enCure £ontie,
— Alors je la laisse : vous Jui dir:
iù revoir pour meta jeudi, comme ‘habitude.
— Madame peut être sûr que je ferai la communion.
Ce n'était pas la première fois que Rosalie, obligée de prendre son train à heure tixe, partait sans serrer la main de Jeanne.
La calèche qui l'attendait pour la mencr à la gare y conduisait également ce jour-là le capitaine Chaumel.
Un peu pâle, les yeux battus comme après une nuit d'insomniæ, le jeune homme, qui était au bas du perron, demanda de ses nouvelles avec un intérêt symathique à Mme David,
Celle-ci avoua qu'elle avait mal à mi, mais assura cependant qu'elle était remise de Son malaise de la veille
L'oflicier prit place à côté de la mai tresse de piano.
La voiture partit.
Avant de franchirla grille, !lrancis se retourna vers l'abitation,
An premier étage les rideaux de la fenêtre qui donnait juste au-dessus, du pérrou, s'étuient écartés,
Une tète de femme apparaissaij contre la vitre.
Le jenne ho rime trassaillit.
Il détourna les yeux, plus p'le, et jus-qu'àa la gare de Verssaiiles n’adressa pas inot à sa voisine,
Mme Chaumel ne sortit point, ce ma.
tin-là de sa chambre avant onze heures, juste au moment de se mettre à table,
On ne déjeunait jamait plus tard, M.
Chaunel continuant à se rendre très reguliérement aux Grands Magasins, comme il le faisait autrefois, et n'aimant pas se presser pour manger.
1! avait pensé d'ab rd, en convolant en secondes noces avec vette jolie femme pour qui son cœur flambait du plus beau feu, quitter les affaires.
Puis, réflexion faite, nourrissant l'arubition de faire de sa petite Madeleine une riche héritière, et d'un utre côté, tenant à compenser dans la mesure du possible le tort pécuniaire qu'il cansait à son fils en se remariant il avait résolu de ne les abandonner que lorsque cela le fatiguerait trop.
Jusqu'alors, la vie occupée lui avait été nécessaire.
C'était même un bien pour sa santé,
11 lui fallait l’activité morule qui empêchait son cerveau de s'engourdir, com me il lui fallait là marche journalière, recommandée par son médecin pour combattre l'obésité “roissante, qui faisait son désespoir.
M. Chuumel entrait dans rette cuté gorie des homme épris, qui ne son point parmi les jaloux.
Malgré la grande diférence d'âge existant entre sa femme et Jui, il ne prétendait point la fatiguer par nne surveillance ridicule.
Il ne voulait point être nn tyran.
Jeanne était inoins capricieuse, plus affectueuse avec lui.
Elle avait bien l'air de le considérer à présent comme l'ami qu'il voulait être avaut tout
Si elle ne se laissait aller à aucune effusion, elle permettait aux siennes de déborder, sans manifester cet agacement des premiers jours, auquel il ne s’arrë tait point, mais qui parfois lui était bien pénible.
Ce matin-là, pourtant, ce fut la jeune femme qui sapprocha, au lieu dl'attendre qu'il vint à elle
M. Chaumel, ins 4ilé sous la véranda, faisait causer sa fille, assise sur ses genoux.
Il se détourna à demi en ent'ndant le trôlement d’une robe derrière lui.
Au mème instant, Jeanne s'approchait et Jui passait les bras autour du cou. ds
La tête de la jeune femme se trouvait ainsi à peu près à la hauteur de celle de l'enfant.
Il embrassa la mère comme, un moment auparavant, il embrassait la petite
Un tressailement de honheur, de ce bonheur intime et doux, que su tièvre de passion ne lui avait point encore laissé désirer, et qu'en cette minute il sentait le seul vrai, avait passé sur lui.
La figure prit une expression si éme
que la jeune femme devina son inipression intime.
Et soudain elle éprouva un attendris sement.
Ce n'était pas le premier du reste.
Une sorte de actente s'opérait en elle depuis un mois ou deux,
Son dégoat, sa rancune pour ne point dire sa haine, s'étténuaient ; les souve nirs du passé sombre avaient perdu ds leur acuité.
Elle s'habituait à cette vie commune, si dure au début à supporter.
Etait-ce que le temps accomplissait son œuvre, où la glace qui enveloppuit son cœur 8e fondait-elle à la chaleur de l'amour de son imari
Mine L'haumel obeissait-elle à quel que impulsion dot ellene se rendait pas compte et qui l'amenait à se repen tir de sa dureté !
La nature humaine est sujette à des évolutions qui échappent à toute ana lyse.
Elle est pleine de contrastes, dans malies.
Le sentiment actuel de Jeanne poii son mari naissait-il, au contraire, d'un remiords !
Qu'il fut le résuliat de la rétiexion, qu'elle comprit que cet home tache tait par la grandeur, par le désinteres setuent de sa tendresse, par la profon deur de son amour paternel, où que la jeune femine obéit à toute autre antre impulsion, il existait, en tout cas.
M. Chaumel partit pour Paris, plus heureux ce jour-là qu'il ne l'avait encor été.
Et quoique, depuis son mariage, 01 fût habitue à lui voir une physionomie rayonnante, ses plus intimes enoloyes, lorsqu'il traversa le ball immense con:
ne ses preiniers Cominis, ss otére*, sés, constatérent que le patron devait être encore plus content que d'habitr av.
Et les connnentaires d'aller eur irafn, les réflexions de se fairet ut art mentalement, commentaires et réfiexioi en général peu sympathiques, peu a
ot!
joint Ave 1 de
une,
ssait puit r de
quel iduit pen
des ana
db
poi d'un
sion, iche eres fon e Ja dntre
plus cor
+, 011 omis oye*, cobi ère, evuit bitri
train, t où eXlOi
mables pour le chet redouté des Grands Magasins.
M, Chaunel, pourtant, était moins rigide, moins inflexible qu'autretois.
Son bonheur en ménage le rendait plus indulgent pour ceux qui se trou Vaient placés sous sa juridiction.
Il ne coulait mème plus — cette vieille habitud: eût pu lui rester — son regard lourd et froid vers les jolies demoiselles de magasin pour lesquelles il s'animait autrefois, et qui le saluaient respectueusement au passage.
Mais on se souvenait,
Un patron, fut-il bon et humain, n'est point aimé, à plus forte raison celui qui a fait passer sur des centaines d’être sa tyrannie.
M. Chaumel, sis ne l'était plusavait été celui-là.
Et l'on se répétait que, vraiment, il n'existe point de justice en ce monde.
Non seulement cet homme possédait une fortune colossale, lui permettant les extravagances les plus ruineuses, mettant à ses pieds un peuple d’'esclaves Inais sa vie intime pouvait susciter encore des envieux : un fils qui ferait sou chemin dans l’armée, bein garçon avec de l'esprit ; une jeune femme qui passait pour une des plus jolies femme de Paris ; un bébé adorable, un amou de petet tille
Vraiment, il avait une chance.. de coquin.
— Patience ! murmuraient les pessiiistes, patince ! tout cela est trop beau pour durer. , il aura son tour.
Et si le patron apparaissait à ce me ment où lon parlait de lui. les tigures, sarcastiques ou furieuses, devenaient ivenantes et respectueuses, à la fois.
On se pliait en deux sur le passage du veau d’or.
Un mot imprudent, u1 visage révélant les secrètes pensées, c'était la situition, le pain perdu.
On jasait done plus que jamais derrière lui, lorsque M. Chaumel monta l'escalier conduisant à ses bureaux.
Dans le premier, sévérement meublé,
se trouvaient trois des associés
L'un d'eux l'uvertit que son tils arrivé depuis uw quart d'heure, l'attendait dans la seconde pièce, le buen-retiro luxueux où il passait, les affaires les plus pressantes débrouillées.
— Tiens ! que me veut-il ? dit-il tout haut ; nous nous sommes quittés ce ma tin.
Et marchant de suite de ce côté :
-- Je suis à vous, messicurs, je vais voir ce dont il s'agit,
Il ctait assez rare que Francis vint trouver son pere rue Turbigo.
— [abesoin d'argent, pensi celui cien ouvrant ln porte ; pourquoi ne ie l'a-t-il pas dit hier ?
Le jeune homme, assis dans le large fauteuil en chêne, la chaise curule de l'auteur de ses jours, lisait un des journaux places sur le bureau.
Ah ‘le voilà, titilen se levant, je désespérais, et j'allais partir, j'ai peu de tétnps à moi,
— Quel miracle de te voir /., tu as une dette criarde,, assez forte ?
M. Chaumel riait, sûr, devant la mi.
ne sérieuse de son fils, de 1e pas se tromper.
Aussi resta-il tout interloque quand ce dernier répondit :
- Je n'ai pas de dettes :
bien que je n'en fais plus.
— Alors.. pourquoi as-tu planté là ton ministère } pourquoi es-tu ici ?
Je voulais te voir en tète à tête.
ce dont je n'ai pas eu l'occasion hier J'ai à te parler sérieusement.
Le pere Ss'etfondra dans le fauteuil de chêne.
Et, regardant son fils qui attirait Une chaise pour s'asseoir en face de fui
tu sais
Tu m'épouvantes.. Est.ce que tu voudrais te marier :
Francis sourit :
— Ce n'est pas cela.. J1 n'y pas du reste, de quoi t'épouvanter, — 51.. situ te préparais à faire quel-
aurait
que bévue.. Ce qu'on appelle un mariage d'amour.
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
= du N
FFE
FFFFEFEE FE
FF F Fe