‹ La mal de vivre [microforme]Chapitre 6 sur 37 · PET: D · texte numérisé non relu

PET: D

voilaient à deini les yeux ; les sourcils se rapprochaient, sans détentes passagcrcs, crispés par la griffe d'une pensée Poursuivante.

Jeanne n'avait point l’âge où les Jarnes flétrissent, où le chagrin creuse sur le visage des sillons qui l’altèrent et le vieillissent,

Cette expression tourmentée, la pàleur transparente du teint, donnaient à Sa p: /sionomie un charme douloureux qui ne faisait point tort à sa beauté,

Elle longea la rue Richer jusqu’au faubourg Montmartre, et monta le fan.

bourg jusqu'au boulevard, sur le trot.

toir de droite.

Comme elle en tournait le coin, recevant brusquement dans les yeux le soleil qui brillait de tout son éclat de printemps, un jeune homme, venant en sens inverse, se heurta contre elle,

I était blond, mince, l'œil bleu, la moustache soyeuse, et paraissait vingttrois ou vingt-quatre ans.

Lui aussi semblait, pronfondément triste.

Lui aussi avait ce froncement des sourcils et cette crispation de la bouche qui dénotent le boulersement de l'âme.

Comme il soulevait son chapeau en disant:

— Pardon ?— son regard passa sur le visage navré de la personne avec lauyuelil venait de se rencentrer.

Et celle-ci s’éloignant sans que ses paupières lourdes se fussent relevees, saus qu’un muscle de sa face rigide eût tressailli, sans qu’elle eût paru lJ’apercevoir eufin, il se retourna murmurant,

—Pauvre femme !

Puis, soudain, rebroussaut chemio, il se mit à marcher derrière elle, à une distance suffisante pour qu’elle ne re- MWarquât pas qu'il le suivait, si elle venait à se retourner.

Elle allait. d’un pas inégal, la tête un peu penchée, ne pensant guère vraiment à cela, indifférente à tout ce qui se faisait autour d'elle, n'ayant qu’une idée : arriver à se procurer ce jour-là cette dentelle qu'il lui fallait, pour

ee

garnir le corsage de Mme de Labatière. Jeanne Badolle dirigeait vers la Bourse.

Elle connaissait dans ce quartier

deux maisons de gros, où elle s'était présentée déjà pour demander un crédit qu'on lui avait refusé.

Elle ferait une dernière, une supréme tentative.

Ni de nouveau elle échonuit, elle irait dans une autre, où elle devait de l'ar gent, parlerait au patron, l'attendrirait pout-être,

Elle frissonnait.

Elle le voyait, le patron, seul avec elle dans son bureeu, la regarder de ses Veux où passait une flamme.

Ce regard de libidineux, e Île l'avait subi plus d’une fois.

Elle savait ce qu'il voulait dire :

complaisance pour complaisance,

Et à chaque fois elle s'était détour.

née, elle était partie la tête haute.

Fe entra successivement dans le .ux Magasins, voisins l'un de l’au.

cre on Jui fit, hélas ! la réponse qu 1e redoutait.

11 N'y avait pas à insister.

Le double affront subi, elle se retrouva dans la rue, deux larmes jaillissant de ses yeux qu'elle essaya du bout du doigt.

À ce moment elle était face à face avec le jeune homme qui l'avait heurtée au coin du faubourg Montmartre,

El'e le regarda sans le voir et reprit sa route, de la rne Vivienne, allant rue d'Aboukir.

Rue d’Aboukir, elle demanda immé:

diatement à parler au patron.

Le patron n’était point à son magasin.

Il n’y viendrait sans doute de longtemps, sortant à peine d’une grave maladie.

Elle ne présenta que pour la forme la requête.

La réponse fut ce qu'elle avait été délà, catégorique, inflexible.

Et Jeanne sortit encore, horrible.

ment oppressée, l'œil sec, cette fois,

a SSSES nn dd nd co

Mais empreint d'un de ces désespoirs ‘U1 vont au coeur des plus indifférents.

Une minute, elle s'arrêta, sur le trottoir, portant la “ain à son front,

‘omme pour ressaisir ses idées.

À quelle ressource recourir ?

Quelle démarche tenter qu’elle n’eût tenté déjà ?

Une éclaircie se fit soudain ténèbres de ses pensées,

Il lui restait les “Grands-Magasins”; ‘omment n'; songeait-elle plus !

Et bien vite, elle se remit à mar- ‘her : elle se dirig ait vers la rue Turbigo,

Là, point de crédit à demander, on n'en faisait à personne,

Mais elle pouvait prendre ce dont elle avait besoin, “à condition”.

Dernièrement #ncore, elle agissait de la sorte.

Nulle raison pour qu'on lui ‘njourd'hui ce qu'on lui ‘uelques semaines plus tôt.

Dans trois ou quatre jours, on passe- FL reprendre Ja pièce de dentelle.

d'ici là, elle aurait fait sa vraison 4 Mme de Labatière.

Jeanne entra dans une large porte vitrée, aux battants toujours en mou- Y“ement, dans l'immense local où se pressait la foule Ja plus agitée, composée surtoutfd’acheteuses.

Elle traversa les rayons de ganterie, de soïierie, de blauc, et s'arrêta aux £guipures,

À un bont du comptoir, les unes sur les autres, dans un péle-mêle tel qu'il règne constamment du hauten bas de tes Caravansérails de la coquetterie féminine, des pièces de dentelle, blanche, noire, écvue.

Jeanne prit tour à tour les dentelles noires, les déplia, les examina,

L'occasion” dont elle parlait à sa inère la veille, semblait épuisée,

. 7 Vous n'avez plus cette guipure à dix soixante-quinze, que j'ai vue il y a deux jours, demandait elle au com.

mis.

—À dix soixante.quinze ? je ne crois

dans les

refusait accordiuit

ee —

pes. .. Ca été enlevé en vingt-quatre ieures..la valeur etait de quatorze quatre-vingt-dix.

— Je sais, . Combien c'est ennuyeu ?

Mais êtes vous certain ?

— Presque certain. …. . Pourtant, je vais m'en assurer.

Il se mit à fouiller dans des cartons, tandis que la jeune fille, à l'extrémité du comptoir, soulevait un autre amoncellement de dentelles.

Pendant qu'il cherchait et qu’elle cherchait de son côté, une réflexion traversa rapide comme l'éclair, l'esprit de Jeanne Badolle.

Le sang, remonté un peu à ses joues, lui afflua au cœur

Elle croyait avoir tronvé une soiution, elle se trompait.

Non qu'elle ne rencontrât pas son atfure dans tout cela

Elle voyait deux où trois spécimens, fort avantagenx égalen nt qui garni.

raicnt très bien les basques et le devant du corsage de sa cliente

Mais voilà à quoi, dans son a leur à trouver la solution qui la tirerait de son cruel embarras, elle n'avait pas songé :

Quanc elle livrerait ses effets à Mme de Labatitre, celle-ci lui en paierait la façon

Or, cette façon atteindrait à peine la moitié de la somme qu'elle lui remettait quelques jours auparavant pour les fournitures.

Avec quel argent les Paierait-elle, ces fournitures, lorsqu'on viendrait pour toucher, des “Grands-Magasins.”

Le dilemme était le même.

Pas moyen de sortir de là.

Et daus le cerveau de la malheureuse tille un travail recommença, exaspérant, pour arriver à la décevante conclusion :

elle restait acculée au fond de l'impasse.

Alors, une rage s'empara de Jeanne, une rage qui Ja faisait trembler, en

fouillant, sans rien voir à présent, dans cette marchandise qu’elle ne pouvait se procurer.

Ce bouillonnement intérieur Jui por-

ent Tan annee “+

son AE

ta encore le sang au visage.

Puis, sa pâleur reparnt de nouveau, plus livide.

Elle venait de poser la main sur une coupe détache de son carton, sur laquelle était piquée une simple étiquette qui fixait son attention, un moment détournée,

… Sur l'étiquette il avait : 3 mètres francs 75e

C'était la gnipure en question, la £uipure qu’elle devait venir prendre 4 VC Son argent,

{nelle folie la ponssa !

Comment se laissa-t-elle aller à des ‘iCtes eXtrèmes ?

On ne s'en rend souvent pas compte.

Elle ne réfléchit pas, ne pensa méme lus à se justifier à ses propres yeux.

Elle ne se demanda pus si l'action de Son pére exeusait la sienne.

Le commis restait sons so: comptoir, cherchant toujours.

La jenne tille laissa toniber plusieurs lirces de dentelle, se baissa pour les lalnasser,

Et accomplissant ce Manège, elle glissa dans sa poche le coupon de gui pure.

-de netrouve pas, dit l'employé Cest certainement épuisé,

—-Bien, merci.

Etelle s'en alla sans hâte, par les rayons qu'elle avalt travorsés pour ve:

nir, s'arrêtant ici, là, pour palper une étoffe, pour regarder une nouveauté.

Le vol accomplit, un remords aigu, une terreur profonde « :traient en elle, se cachaient sous son apparence d’imperturbable tranquillité : le remords ‘le son action, la peur qu’elle n’eût eu un témoin.

Elle avait envie de rétrogrador.

d'aller reporter à sa place la dentelle soustraite, et pourtant elle n’osait se retourner, elle n’osait la tirer de la poche,

1] lui semblait, à tout instant, qu’une wain allait s’abattre sur son épaule, qu'une voix allait articuler à son

oreille :

— Voieuse !

Si elle eût regardé derrière elle, peut-être eût-elle été rassurée d'ailleurs,

Plusieurs personnes venaient à la file sans paraître se soucier de ce qu’elle faisait.

L'inspecteur même qui se promenait à distance ne semblait pas fixer sur elle plus que sur tout autre, son regard scrutateur.

Quant au jeune homme blond, qui depuis plus de deux heures, s'attachait à ses pas, sans qu'elle le remarquât il n'avait nullement an physique à qui inspirer de la imétiance,

Jeanne voyait devant elle une grande porte béante, par où entraient e sortent en se bonsculant, les achetelises,

Au delà, la rue avec son clair soleil !

la liberté, l'impunité.

Ah elle ne pensait plus à le resti.

tuer, son larcin.

Ce bout de dentelle, c'était le salut pour elle et «1 mère.

laisait-elle tort à quelqu'un :

[ls étaient vingt fois millionnaires, ceux à qui elle l'avait dérobé, et les commis ne sont point responsables des vols faits dans les magasins.

Elle allait fendre la foule qui encombrait le passage, lorsque l'étreiute, la terrible etreinte, qu'elle ne redoutait plis, S'aqpesantit sur son épaule.

Son sang <e glaça, ses yeux se fermerent ; elle s'arrêta, la respiration suspendue.

— Venez avec moi, disait une voix assourdie, mais dure, péremptoire ; point de résistance, vous ne récolteriez que du scandale.

Par un mouvement instinctif, elle porta la main à sa poche.

Une autre main l'avait saisie avant qu’elle s’y glissât.

—N'essayez point de vous débarasser, il y a déjà vingt témoins qui ont l'œil sur vous. ..., Evitez l’esclandre.

Jeanne regarda autour d'elle.

On s'a, était, on se la montrait ; des &ens disaient :

— Une voleuse qu'on vient de

prendre en flagrant délit.

Les doigts de l'inspecteur, "n mon

sieur froid, mis avec ]n correction d’un gentleman, serrait toujours le poignet de la jeune fille.

Celle-ci marchait, alnsi qu'on marche dans un cauchemar, sans sa voir où elle allait titubante, la sueur au front,

Et derrière venait le jeune homme blond presque aussi décomposé qu’elle, ayant dans les yeux une immense pi ti.

Ses lèvres tremblantes, comme s'il eût voulut articuler une protestation.

T1 passa tout à coup devant l'insnec teur qui ne lâchait pas sa proie,

1] lui barra le chemin.

— Ayez pitié de cette pauvre fille. .

Je m'otfre à rembourser là valeur de ce qu'elle a pris.

Le monsieur correct fixa œil froid.

Et l'écartant de la main :

l'n’est pas question de rembour.

sement ; j'arrête une voleuse, je fais mon devoir.

—Vous voyez bien malheureuse, .....

— Laissez-nous passer, Monsieur :

votre intervention ne ferait qu'aggraver la siturtion, vous mettrait vousmême dans l'embarras.

—Une dernière fois Resardez-la donc A t-elle la mine de.

—Elies sont toutes comme cela, quand on les pince,

Et, inflexible, le policier en cravate blanche continua à pousser en avant la jeune fille, dont un brouillard couvrait la vue, tandis que les jambes fléchis.

saient, prêtes à lui refuser leur service.

Elle se raidit, recouvra quelques forces, descendit plusieurs marches et se

sur Jui ua

que c'est une

trouva dans une petite pièce où se tenait une femme qui la fouilla. À Le paquet de dentelle fut retiré de

&a e. 2 eanne se réveilla lorsqu'elle enten.

se

se

dit Ja voix dure de tout à l'heure dire très haut :

—Allez chercher un sergent de ville *

Elle poussa un cri, se jeta à genoux.

Joignit les mains :

— Non ! non ! non !...…. + Ah! je Vois en prie, Jaissez-moi vous dire.

vous dire pourquoi j'ai fait cela Je ne suis point nne voleuse. , Ecoutez-moi. écoutez moi ment !.,

— Un sergent de ville ! répeta l'inspecteur au garçon en livrée qu'il venait d'appeler,

Elle se releva, $* lança sur la qu'elle barra, les bras tendus.

-Écoutez-moi, je vens conjure, mon Dieu ! mon Dieu :

Elle jeta ces : “ Mon Dieu !” si vis.

lemment ct si désespérément qu'ils 1 rent entendus de l'autre côté de ja porte.

Quelqu'un poussait là elle retombait à senoux,

Un homme entrait, un gros homme à la lèvre lippue, aux veux à demivoilés par des paupières épaisses.

Nu:tôte, il avait le crâne aux trois quarts chauve,

Habiilé de fin drap noir, une de montre sans breloques, mais me, s'étalait sur son gilet blanc.

L'inspecteur s'inc] da devant Ini, arçou sonleva sa case uette, la femine qui venait de fouiller Ja jeune fille Je salua.

C'était certainement Un personnage :

le patron où le principal associé,

Jeanne qui regardait tour à tour ces trois visages, cherchant sur l'un où sur l'autre une pitié qu’elle n'y trouvait point, saisit cette expression de déférence obséquieuse,

Ce fut vers le nouveau venu teudit les bras,

Elle reccmiença ses supplications, ses protestations.

Lui, la cocsidérait, les Paupières plus appesanties sur ses yeux à fleur de de tête, avec un regard qui coulait sur

elle, qui la détaillait tout entière.

sale.

porte

cn

à l'instant où

“haine enor-

qu'elle

le =

Elle était belle ainsi, ses prunelles agrandies dans l'effarement du désesvoir ses larges prunelles claires aux <-ranges lueurs.

Sa poitrine haletait, soulevant

son vorsage : ses mains tremblaient, jointes, serrées l’une contre l'autre : tout

Son corps frémissait, vibrait, dans ce Paroxÿsme d'etfroi.

Et je regard jaurd continuait à peser sur elle,

On n'entendat que des sanglots auques, des mots entrecoupés :

Ayez pitié de moi... Je ne

suis pas, .., une voleuse. . c'est la mi- Sère.. ma sœur se meurt . . ayez pitié de moi.

—Qu'a:t elle pris ? demanda le patrou à l’inspecieur,

Celui-ci montra le corps du déli,

Cette dentelle, monsieur.

4e gros homme ramerna sur la jeune lle son regard terne.

—Levez-vous, fit-il, et suivez-moi.. , Je consens à écouter vos explications,

Elle ne comprit pas d’abord et continua à sangloter.

—Vous entendez, fit brusquement ‘elni qui l'avait arrêtée en lui mettant ‘a main sur l'épaule ; M. Chaumel est assez bon pour vouloir vous écouter...

Debout, allons, et passez dans son buréau,

Jeanne obéit, retrouvant un certain sang froid.

Elle suivit M. Chaumel, qui rentrait dans une pièce, d’où il était sorti quelques instants auparavant en lais-

sant la porte ouverte derrière lui.

es trois employés restés dans le ca- -binet où l'on amenait les voleuses, les suivirent des yeux.

Le visage de l'inspecteur demeurait impassible,

Celui du garçon et de la fouilleuse sardèrent jusqu’à ce que ce dernier fut *orti de la pièce, la même indifférence,

Mais, dès qu'ils se trouvèrent seuls, ils se lancérent un coup d'œil d’intellisence.

Flle se tirera d'affaire, elle cère, — Pour sûr ! exclama la fenime.

Jeanne Badolle se trouvait mainte.

nant dans le bureau de M. Chaumel.

C'était une vaste pièce plus que confortable, luxueuse, et ne ressemblant

que par la grande table Louis XIV, où sétalaient des Paperasses de toutes sortes, au cabinet d'un travailleur,

11 y avait une profusion de tapis, de tentures, qui devaient en faire, au mi.

lieu de la rumeur bruyante de l'énorme local où passaient Jjournellement des milliers de personnes, un endroit presque silencieux, discret en tout cas, un autre où le maître était bien chez lui.

Quelques bronzes d'art, quelques ta:

bleaux de prix, des meubles de style, des sièges larges ét bas, en formaient ameublement.

Dans le fond de la pièce, un divan chargé de coussine, un lit de

€ * sin.

rgé de repos où le richissime M. Chaumel, qui, chaque Jonr, régulièrement, Passait l'après.

midi aux Grands-

; Magasins, s'effondrait Pour sa sieste,

Jeanne, aussitôt entrée, s mur, la tête inclinée, Pa pitante, attendant.

Lui, la porte fermée, d'un pas pe.

sant, alla s'asseoir dans le vaste fauteuil placé devant la table Louis XIV,

Il se tourna de côté, s'inclina vers la jeune fille et dit :

—Approchez.

Celle-ci avancça de quelques pas,

M. Chaumel jui désigna un siège.

Comme tout à l'heure, il la regardait, avec une fixité bizarre,

Elle restait les paupières baissées,

essayant de rassembler ses esprits, n’y Parvenant que lentement.

M. Chaumel rouvrit la bouche, parlant snr un ton sévère, dur.

— Vous avez volé de la dentelle ?

Jeanne répondit, relevant le front, d’une voix triste, mais ferme.

—Je me suis laissée aller à dérober ua coupon de guipure.

e colla au la poitrine encore

# Comment vous êtes-vous livrée à une pareille action !

C’est toute une histoire, fit-elle avec effort ; permettez-moi, monsieur, de vous la raconter ,.... Surtout, croyez-moi,

—Je vous croirai si elle est croyable, cette histoire ..,. Etes-vous mariée ?

— Non monsieur... J'habite avec Ma mèreet ma sœur une jeune sœur qui n'a pas quinze ans et qui est mourante,

—Une sœur Mère infirme

mourante une }

n'est-ce pas !

Les lèvres du patron se plissaient ironiquement.

Une flamme de sarcasme passait dans sen yeux.

— Une mère, qui comme moi, se tue au travail, répondit Jeanne avee ce calme qui lui était soudain venu : ma sœur ost malade depuis de longs mois, nous luttons contre la misère...

Elle nous à vaincues !.... Mon père, qui mêne une inconduite notoire, nou< a pris hier l'argent destiné à l'achat de cette dentelle qu'il me faillait absolument fournir à une cliente... je vou.

lais demander qu'on me le livrât à condition. Tout à coup je me suis souve.

nue que je n'aurais pas plus l'argent pour la payer dans trois où quatre Jours, qu'aujourd'hui. ...J'ai pensé à ma sœur que je serais peut-être forcée de laisser Jeter dans la fosse commune, une folie m'a prise....,,Je l'ai ramassée, glissée dans ma poche... .Jele répète, monsieur, une solie, .....

—C'est un mot qui n’excuse rien, fit M. Chaumel, toutes celles qui emplissent leurs poches dans nos magasins, prétendent avoir agi inconscie.ament, et toutes elles ont à débiter une histoire dans le genre de la vôtre.

—Oh ! je vous jure, monsieur.

—Nous n'y croyons plus, reprit le patron, impassible ; et comme nous avons autre chose à faire que d'aller aux preuves, nous ne nous laissons point fléchir.

Le visage de la malheureuse fille re-

prit son e:pression d'angoisse.

Elle n'eut point l'énergie d'artieuler une parole,

Mais ses yeux suppliaient, ses grands yeux affolés, hagurds,

1] arrive cependant, poursuivit son Juge, que nous nous laissons, ou plutot que je me luisse uttendrir.

Un éclair d'espoir tra versa uelles ; elle balbutia

—Je mérite votre indulgence, je vous le jure... Je mérite votre pitic.

— Est-ce vrai ?

— Faites-moi reconduire chez moi ON pourra se rendre compte que je ne mens point,

—Je viens de vous dire que nous avions autre chose à faire que de cher.

cher la preuve des assertions des ecupables

— Alors, monsieur, quoi ?. que de mandez-vous ?,, Vous venez de me dire aussi que vous n'étiez pas inflexible!

- Certes, je ne Suis pas inflexible,

Il y eut uu silence,

Elle dardait de nouveau sur lui son regard poignant,

Elle serrait ses mains, jointes encore, sur ses genoux ses lèvre: tre blaient,

— Certes, répéta-t-il.

Et toujours, ell. considérait

Elle essayait de . uter ce x isage de sphinx,

Elle essayait de surprendre, sous ces paupières épaisses l'expression des yeux.

Les yeux restaient mornes.

Jeanne Badolle avait espéré éelaircie s'était faite dans son horizon.

M. Chanmel avait singulièrement adouci sa voix devant tant de detrege

—Ma chère enfant, vous avez com.

mis un vol ; quel que soit le motif qui vous ait fait agir, vous n'en êtes pas moins à présent stigmatisée, marqué:

au front d’une tache infamante. Vor:4 sortirez d'ici, non je le répète encore.

non entre deux sergents de ville, pour passer du Commissariat au Dépôt et de là à Saint-Lazare, mais la tête bautr,

Es pril-

uuc

it

ANS “ADS Un regard braqué sur vous, sans Où elle serait remise entre les main. rencontrer sur votre chemin ceux qui | des gardiens de la paix où si c'était un

VOUS ÿ ont vu entrer, . Voyez. .cette Issue qui donne sur un autre escalier, je puis vous l'ouvrir,

Îl désignait de la main une qui retombait sur la té du cabinet,

Æs yeux de Jeanne suivirent ce ges te, s'arrétérent sur Ja porte qui s'ouvrit devant elle et Jeaune était libre,

Et depuis quinze ans qu'il se trouvait à la tête de la colossale Haison de nouveautés, devenue la plus importante de Paris, M, Chaman avait dû ren contrer plus d'une occasion semblable à celle qui se présentait.

Parmi le clan des voleuses qui pillent par métier les comptoir: des grands ma.

gasins, il s'en trouvait bien une de temps à antre intéressante comme Ja jeune fille qui se tenait à cette heure dévant lui, et commettant son premier larcin

M. Chaumel était vaincu par les larmes et le ton de sincerité de Ja jeune voleuse, I l'avait congédiée lui faisant cadeau de la dentelle qui devait sauver sa sitlation.

draperie porte, à l’extrémi-

Cejui qui depuis sa rencontre avec elle au “oin du boulevard Montmartre suivait Jeanne Badolle et avait voulu s’interposer quand l'inspecteur qui venait d'arrêter la malheureuse l'entrainait pour la faire fouiller le jeune homme blond auv yeux bleu, dont la fine moustache 1.roussée, la coupe des cheveux et la démarche, — cette démarche spéciale à ceux qui pratiquent l’'équita tion Jjournalière—resemblaient à celles d’un ofticier en bourgeois tout récem-

ment sorti de Polytechnique ou de Siant-Cyr, le jeune homme au visage

triste que le triste visage de cette in- Connue avait ému, s'informait une fois celle-ci disparue, de ce qu'il adviendrait d'elle

Un commis complaisant lui répondit.

premier larcin, si M Chaumel, le pa tron se laissait Hléchir on la relâcherait la peur qu'on lui aurait faite jugée sut tante :omme moyen de répression,

Le jeune homme continua à se ren seigner.,

Est-ce que dans le premier lui laisserait retraverser les magasins

Pas du tout ; non pour lui épargner cette humiliation, il faut être sans pi tié pour cette catégorie e créatures, mais parce que, pour Ja clientile même les scandales doivent être ctonftés,

[Il n'est nullement agréable à une da me de penser qu'en Parcourant les ray.

ons elle pent se trouver nez à nez ave une voleuse et risquer même de se voi au momelr où s'y attend le moins dé.

pouillée de son porte-monnais, En gé néral oa évite que lex visiteurs se dou tent de rien,

La femme qu'on venait de dre sortirait où libre ou conduite au commissariat par la porte donnant à l'autre extrémité de la maison et qui servait d'entrée aux iarchandises,

Le jeune homme alla se poster à l'angle du trottoir où donnait la porte grande ouverte, conduisant à Ja foix aux sous-sols et aux étages supérieurs du vaste bâtiment

[l devait rester là, immobile où se.

Promenant, sans quitter des veux l’endroit qu'on lui avait désigné, lus d'une longue heure,

[l consultait pour‘la dixième fois sa montre, “'impatientant attendu quelque part, n'ayant point encoie déjeuné, e+ commençant à se sentir l'estomac forte.

ment tiraillé, lorsqu'une femme franchit cette porte, s'élancant dans la rue avec précipitation, ayant l'air de se sauver,

la reconnut.

Elle lui sembla plus pâle qu'il ne l'a vait déjà vue, avec un bouleversement des traits plus marqué.

Après ane vingtaine de pas faits préci pitamment, elle s'arrêta net.

Cas, on

surpren.

Il la vit se mirer dans lu glace d'ine devanture.

Elle allaic maintenant d’un pas lourd pénible, souvent trébuchant.

Elle reprenait maintenant le chemin des grands boulevards.

Le jeune homme était à ses côtés.

Il la regardait, remarquant sur ses lèvres une crispation de souffrance.

Et le soleil brillait ; le ciel était bleu l'air tiède.

Les arbres de chaque côté des trottoirs ressemblaient à d'énormes bouquets d’un vert tendre.

Il vous arrivait de partout des parfums doux et pénétrants,

Elles avaient Je corsage fleuri, les Pa risiennes, trottinant sous le clair soleil, comine seules trottinent les parisiennes sveltes et provocantes, avec le rire aux lèvres et le pétillement de la vie dans les yeux.

C'était le printemps.

Et il voyait si bien, lui le poursuiveur acharné de la pauvre fille, que pour elle tout était noir, sans ciel bleu et sans soleil et que le parfum des fleurs n’arrivait pas jusqu'à elle et que le rire des autres de celles qui passaient heureuses n'avaient point en elle d’écho qu'il lui vint la hardiesse de l’accoster.

— Mademoiselle, dites-moi. . .L'êtesvous point malade?

Elle ne tourna point la tête de son côté ; elle n’entendait point

—Mademoiselle, répondez-moi..

Je suis un ami. ... Arrêtez-vous,

vous êtes horiblement pâle... ..Prenez mon bras, je vous en prie.

Elle allait toujours. Ces paroles

n’atteignaient pas plus ses oreilles que les paroles les gens qui passaient.

Il se tut, prenant le parti de la suivre, jusqu’au bout.

Avec elle, il tourna le coin du faubourg Montmartre.

Elle s’engagea dans la rue Richer, il s’y engagea également. <

Séparés un instant par les piétons qui se croisaient sur le trottoir : ils marchèrent de nouveau côte-à-côte.

een PE roro tr

À l'instant où elle franchissait le portail de la maison qu'elle habitait, Jeanne Radolle se sentit arrêtée par le

ras.

Elle eut un mouvement de peur et étouffa un cri.

Celui qui se permettait de l'appré.

hender ainsi devina son impression.

—Je suis un ami, dit-il, comme tout à l'heure : mademoiselle, je voudrais vous parler.

Mais elle, se dégageant violemment:

— Laissez-moi, monsieur !

—Je suis un ami, répéta-t-il, en soulevant son chapeau

—— Laissez-moi! fit-elle encore.

Puis, avec un rire strident :

—En voilà un autre ! C'est le jour, décidément, c’est le jour !

Et elle se précipita dans l'escalier, le laissant cloué au sol.

Seulement, au bout de deux minutes le jeune homme prit un parti.

Il marcha vers la loge et demanda à la concierge, qui cousait près de la fe.

uêtre :

—Qui est cette personne qui vient de monter ?

— Quelle personne ? demanda celleci en relevant la tête.

— Une de vos locataires, sans doute; grande, pâle, des yeux très clairs.

— Elle vient de monter à l'instant?

— À l'instant.

—C'est une honnête fille, monsieur.

Et la concierge une femme d’une cinqantaine d'années, à la figure peu ave.

nante, se reinit à travailler.

Celle.la aussi se méprenait sur ses intentions.

Il vit bien qu’il n’obtiendrait rien d'elle, et s’en alla lentement.

—Une malheureuse que la misère poursuit, pensait-il, en repassant le seuil de la maison ; je ne pouvais rien pour elle, que de lui faire accepter une pièce de cent sous. si elle y consentait?....Pauvre fille !. il yen a tant comme cela dans Paris!

Et le jeune homme blond s’en retourna du côté du faubourg Montmartre,

EE Q ame = …

ol

perdu bientôt dans la foule des pas sants, Je..nne venait de rentrer chez elle.

Elle avait toujours une clef dans sa poche, et ouvrit là Porte avec précau fion,

Une fois cette porte reponssée, elle l'arrêta pour écouter,

AUX eXaspérations violentes succède kénéralement le calme complet

« jeune fille, en se retrouvant dans la in n où sa mère et «à sœur lat toudnt, oublia presque son arresta-

tion dans le inagasin,

Les péripéties terribles traversées au rours de ces queljnes heures d'absence sefacèrent de sa métoire,

Son larcin, son arrestation, ne Jui #PParurent plus que comme des choses lointaines, des aventures arrivées à une autre qu'à elle, on qu'on lui aurait ra contées,

Jeanne tendait donc l'oreille

Aucun bruit n'y venait, mais sa re l'avait entendue rentrer.

Celle-ci arriva sur la pointe du pied,

Ses yeux étaient rougis de larmes :

“le serrait son mouchoir sur sa bou che.

He

Mme Badolle nent pas becoin de parler.

Jeanne porta ses deux mains à son ceæur et murmura C'est tini ?

Non, fit la mère d'une VOIX éto fée ; on croirait qu'elle t'attend Puis, se rapprochant de sa fille, tout

près de son oreille.

— Elle à eu une crise comme jamais elle n'en à eu. -Épouvantable ! J'ai été chercher Mme avid ; à nous deux #ous avions toutes les peines du mon de à la maintenir -Elle criuit, tn sais. .comme toujours. .qu’elle ne vou.

lait pas mourrir. Ah! mon Dieu'ellea encore de la force. Aura-t-elle en du mal. pour partir !

Jeanne n’entendait plus dans la seconde pièce.

Mme David la voisis- compiaisante que Ja couturière allait réveiller la nuit

; elle entrait

d'avant se tenäit assise près du tit.

La jeuna fille regarda Charlotte, tête aux cheveux devenus rares collés en mèches sur Jes tempes, trouait l'oreiller,

Un peu penchée sur l'épaule elle res tait immobile, la bouche ent ouverte, les : 1x mi.clos,

La jeune fille toucha les mains , elles étaient froides, aves le pouce intléchi vers les paumes,

Jeanne prix le petit miroir posé «ur la table de Ja nuit et l'approcha des le.

vres bleuissantes.

L'enfant respirait encore,

VA sœur s’assit à son chevet essayant de réchauffer dan: ses doigts brûlant.

los doigts glacés de Lolotte son aile sappre

— Elle a mangé ce matin de poulet dit Mme Badolle, chant encoré,

Jeanne tit un geste bret : et Ja

pauvre mère se ent.

Un silence profond régnait dans la chambre.

On eût dit que ces trois femmes re tenaient leur souffle guettaut le pas sage de ce fantôme voilé decrépe qu'on appelle l'ange de la mort.

Ua bruit d'ailes troubla ce caline pro.

tond.

Toutes trois tressaillirent.

\lait1l s'arrêter sur ln couche l'an ge sinistre puis s'envoler avec cette jeu ne âme, qui avait tant de peine à bri.

ser son enveloppe de chair ?

Quelque chose tomba sur le lit unc toute petite créature une bestiole emplumée, Fifi l’oisean lavori de Char lotte.

Fifi, comme il en avait l'habitude.

sautilla jusqu’à Ja tigure de sa jeune Maîtresse.

Mais il n'avait plus le sautillement d'autrefois léger, joyeux, accompagne du chant très donx dont les wmodulations enflaient sa gorge fragile toute palpitante.

C'était par bonds pénibles lourds, en affaissant, les pattes repliées sous lui

4 Le Mal de Vivre

1? / ju

qu'il était arrivé là, sur lecoin de l'oreillier,

Il s'y accroupit eu boule, ferma les yeux, les rouvrit tout grands.

Et pendant que le rouge-gorge essayait de se redresser avec un faible ga 2ouillis, Charlotte, rouvrant aussi Îles Veux, vit sa inère, sa sœur. et sourit.

Le gazouillis de l'enfant s'arrêta : le sourire de l'enfant s'éteignit

Et l'enfant et l'oiseau moururent, penchant tous les deux la tête.

Mde Badolle poussa de grands cris, de grands sanglots,

Jeanne avait les yeux secs Îles traits rigides.

Elle terma sur les prunelles vitreuses les paupières de la morte, la baisa au front et dit :

Tu es bienheureuse !

Et elle commença avec nn sang-froid étonnant, la suprême toilette.

Dans la soirée même, toutes les voisi nes vinrent voir la jeune fille, étendue sur son lit, dans sa robe de première communion.

Chacune Soffrit pour passer Ja nuit :

les dames Badolle refuscrent,

Mme David resta seulement jusqu'à minuit.

Les deux femmes-ctaient seules,

Elles demeurérent longtemps à 2 HoUX, contre laccuche, le front dans les Hiains.

Jeanne se releva la première, emlrassa encore Charlote et toucha le pue de sa mère,

Celle-ci se dresse à son tour.

Elle regarda le cadavre convert de son voile blanc.

C'était son enfant qui était là ce tait Sa char, cette chair morte que Ja terre allait prendre,

Un jour, après de terribles douleurs, elle avait vu dans un berceau, prés de son lit d'accouchée, un être sorti de ses entrailles un enfant, sa seconde tille

Elle l'avait sonlevé dans ses mains défaillantes, puis en la couvrant de baisers, elle avait pleuré, pleuré de joie

ep.

PERLE gt er 7 me mon 82

et qui sait, peut être aussi de tristeste ; les mères ont peur des crunutés de l'existence pour ieurs petits.

Et, depuis ce jour-là, que de careses !

Que de fois encore elle l'avait couvert d’embrassements, pétri entre ses mains, ce frêle corps, qui était une vartie d'elle-même, pue sa vie avait animé.

C'était la joie de la maison, le rayon de soleil de ce foyer triste, abandonné par celui qui eut dû en être le gardien et le protecteur.

Puis l’inexorable mal se déclara, l'enfant ne pouvait se faire femm

La mèro espéra, comme espèrent les mères, alors que depuis longtemps il n'y avait plus d'espoir.

Et maintenant que Charlotte était inorte...., elle ponvait mourir.

— Viens-tu ? fit Jeanne du seuil de l'autre chambre.

Sans répondre, elle jeta un dernier regard au cadavre et passa dans la prenière pièce, dont sa fille ferma la porte.

—Couche-toi, dit celle-ci Ini mou.

trant le lit, le sexl meuble aui v restât depuis que le brocanteur avait enlevé l'armoire à glace.

Mme Badolle s'étendit tont habillée sur la couche, fermant aussitôt les yeux.

Jeanne se haissa devant la cheminée, dout elle releva brusquement la plaque de tôle,

Un réchaud de fonte, assez large, chargé de charbon de bois, qui s'allumalt, se trouvait sous cette cheminée.

La jeune tille, une main de chaque côté de Ja houcho, commenca à souther de toutes ses forces,

Au bout de quelerntes minites, elle se relevait, attirait le réchaud au milieu de la chambre et se mettait à boucher soigneusement les intertices des portes et de la fenète qn'elle voila d’une couverture, accrochée à deux clous,

Jeanne Badolle accomplissait cotte besogne avec un calme imperturbable,

Lorsqu’eile fut terminée, lorsqu'elle se fut assurée qu'aucune fissure ne pou vait laisser passer les gaz délétères la jeune fille À son tour marcha vers le lit.

Sa mere avait rouvert les yeux qui 'egardèrent flxément.

—Tu n'as pas de regrets ! demanda Jeanne d’une voix brève.

— Aucun, répondit la première.

—Tu veux mourir ?

‘Oui.

-leanne se rapprocha du récipient qui allait, dans la chambre hermétiquement close, distiller la mort.

La combustion commeuçait, lente, ais sûre, … L'odeur du charbon se répandait dé.

Ja, alourdissant le cerveau.

—Mourons ! dit-elle en s'étendant à SOu tour sur le lit.

Klle passa ses bras autour du cou de sa mère, qui l’enserra par la taille, Et les deux femmes ne bougérent plus.

Mais au bout de quelques minutes, Jeanne se dégagea de l’étreinte qui

‘emprisonnait,

Mme Badolle balbutia, sans rouvrir ses paupières :

— Où vas-tu., Tu ne veux plus.

rS, Je veux, fit-elle d'une voix sourde, mais j'ai besoin de remuer, de Marcher. Je ne saurais attendre ainsi la tin,

Elle se glissa hors dn lit resta un instant assise sur le Lord, les doigts noués ‘ans le drap, la tête baissée.

Puis elle se dressa sur ses Jambes,

Jeanne porta brusquement Les Wains À son front.

Une douleur pénétrante lui traver- &ut le cerveau, accompagnée d'étourdissements, qui lui eussent fait perdre l'équilibre, si elle ne se fût rattrapée at panneau du lit.

Ses tempes battaient comme si ses veines allaient se rompre,

Ses yeux, qu'elle voulait s’emplissaient de larmes.

Îne contraction la prit à la gorge.

‘n même temps qu’à l'estomac elle éprouvait une brûlure atroce.

Vapeur répandue daus la chambre deveuait plus épaisse.

bougie laissée allumée sur un coin

ouvrir,

de la cheminée, vacillant, semblait près de s’éteindre,

L’'asphyxie commençait.

La jeune fille avait encore toute sa lucidité d’esprit.

Elle se rendait parfaitement compte de Ja situation.

Dans quelques secondes peut-être, il serait tard pour réagir, pour lutter contre la mort.

Car à ce moment suprême, à ce terrible moment où, par son propre vouloir, elle allait s’élancer dans l'éternité, la malheureuse éprouvait une défaillance, cette terreur de l'inconnu qui fait reculer les plus braves.

Elle sentait le désir de vivre, comme jamais elle ne l'avait senti.

L'instinct de la conservation lait avec une force indomptabla.

En titubant, Jeanne marcha du côté de la fenêtre.

Elle n'avait qu'à arracher ce rideau soigneusement accroché tout à l'heure, à faire jouer l’espagnolette, à tirer un des battants,

Elle était. . elles étaient sanvécs,

Elle s'arrêta à mi-chemin.

Vivre !

Pourquoi ?

Sa sœur était morte si mère épui sée, a bout de force. pour soutirir, à qui, le lendemain, elle n'aurait peutêtre pas à donner un morceau de pain.

Que ferait-elle désormais sur la terre?

Tout était sombre, sinistre autour d'elle : plus noir, plus sinistre que cet au-delà qui l'épouvantait.

Oui, il fallait mourir.

Elle revint vers le lit et mère,

La pauvre femme restait dans Ja même immobilité.

Elle devait, usée comme elle l'était, s’enfoncer sans révolte dans le grand sommeil,

Jeanne s’accrocha pour la seconde fois au panneau du lit, Ses oreilles bourdonnaient plus fort ; 800 cœur sautait dans sa poitrine par bouds dé. sordonnés.

s’éveil-

regarda sa

La compression du cerveau devenait

plus stupéfiante, la respiration s'embarrassait davantage ; l'anxiété augmentait en même temps que le fer rouge qui lui brülait la poitrine la brülait plus atrocement.

C'était horrible.

Elle qui croyait s'endormir pour toujours, sans souffrance !

Mais l'intelligence restait nette encore.

Jeanne continuait à se poser la terrible question :

—Faut-il mourir ?

Sur la cheminée, la bougie, vacillant davantage d’instant en instant, s’éteiguit. Et, dans la nuit profonde de cette pièce, caltfeutrée de toutes parts, la lutte continua pour l'infortunée, lutte morale et physique, bientôt inutile.

Eût-elle voulu marcher comme tc .

à l’heure vers la fenêtre, qu’elle n’y fût point parvenue. SE

L’asphyxie la paralysait, l’étreignait, inexorable.

Jeanne Badolle perdit connaissance.

Il était quatre heures du matin.

L'événement tristes, depuis longtemps prévu, qui s'était dénoué ce jour Jà, chez les voisins, devait servir à Rosalie David de dérivatif, l’arracher momentanément à ses terribles préoccupations. Le

Tandis qu’elle se multipliait pour leur être utile, qu’elle guettait avec la mère, au pied du lit, le dernier soupir de Charlotte ses pensées se détournaient du drame de la veille : elle oubliait qu'elle avait assassiné.

En même temps, ses terreurs sengourdissaient. 0 ;

Quoique la paralysie dont avait été frappé M. Yveling, l’état mental dans lequel se trouvait Paul, lui assurassen pour le moment l'impunité, elle craignait une enquête “= aboutirait à des poursuites contre elle. :

Revenue à un calme relatif, Rosalie,

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