DJ
comme tous les coupables, pensait « se
créer un alibi,
Cet alibi était facile à trouver.
De Paris à Asnières, la distance est courte,
Elle n'avait été absente de chez elle que de deux heures de l'après-midi à onze heures du soir.
Oui s’en était aperçu !
Personne “28 même la concirge.
Hors de … . ge lorsqu'elle était partie, cette dernière venait de se coucher lorsqu'elle était rentrée derrière M, Ba.
dolle qu’elle suivait dans l'escallier, ar.
que certainement il se souciât d'elle.
N'ayant point jeté son nom au pas-àge, qui pourrait lui dire : “Vous avez passé ailleurs que 2hez vous cette demijournée ?
Mme David, dont les otires de service pour la veille funèbre n'avaient point été acceptées en se retrouvant chez elle sentit revenir le cortège de {rayeurs qui l’assaillaient depuis la veille.
Elle passa une nuit agitée, fiévreuse, ses rares instants de sommeil peuplé: de visions plus atfreuses les unes que jes autres,
Le réveil était brutal, pénible, atroce ment angoissant.
Elle se mettait sur son séant, la gorserrée, une sueur froide inondant tout Son corps.
Et elle était plusieurs minutes à reprendre sa respiration, malade à croire qu'elle allait étouffer, qu’elle allait mourir.
À l'aube, elle se leva, S'habilla, se rit à vaquer à des soins de Ménage,
Mais elle replaçait au même endroit l'objet qu’elle venait de déplacer.
Elle ne savait ce qu’ell faisait.
À un moment elle ouvrit son piano en tira quelques accords.
Elle le referma nerveusemert.
Etait-elle folle. ?
Cinq heures n'avaient pas sonué, tout le monde dormait eucore dans la maison.
Elle avait oublié les dames Badolle la petite morte d'à côté.
ee
… Rosalie donna un coup de démêéloir à ses cheveux en désordre, passa un peu d’eau fraîche sur son visage, boutonna sa pelgnoir et sortit pour traverser le balier ct frapper à la porte en tace de la sienne,
Elle n'avait pas refermé celle de son logement qu'une forte odeur de charbon la prenait aux narines.
. “D'où cela vient-il ?murmura-t-elle il ; a de quoi être asphyxié.
Et elle frappa Précipitamment chez Mme Badolle.
Mais la cuisine ne donnait pas près du palier,
Come on ne vint point lui ouvrir, elle frappa de nouveau, puis sonna, carillonna.
Peine perdue.
Et l'odeur la gênait, maintenant au gosier.
Debout contre cette porte, il Jui semblait qu’elle partait de là,
Elle tapa avec les deux poings, en proie à de sombres idées.
Rie
ilyavait à cet étage deux autres locataires.
Rosalie sonna chez eux.
Bientôt tout le cinquième fut en révolution.
On essaya d'ébranler la porte qui résista à tous les efforts.
Elle était fermée au verrou de sûreté et le serrurier lui-même n’arriverait à l'ouvrir qu’en Opérant une pesée qui Ja
dégagerait de ses gonds.
concierge avait un ciseau : on s'en servit d’abord sans succès.
Puis enfin elle craqua, s’ébranla :
l'entrée était libre.
Tout le monde recula, sans respiration.
L'atmosphére de la pièce vous suffoquait, s'arrêtait immédiatement dans la poitrine.
Une femme se précipita, s’entourant la main de son mouchoir, frappant avec le poing une des vitres de la fenêtre, après avoir arraché Ja couverture qui la cachait.
la saisissait
C'était Mme David, la locataire qui
| avait donné l'éveil.
L'air entra par le carreau brisé, en même temps que le grand jour pénétrait dans la chambre, et que l'acide carbonique se répandait au dehors.
Alors on vit sur le lit deux femmes, l'une étendue, le visage caché dans l'oreiller, l’autre jetée au travers de la couche, sur le dos, les bras en croix.
Ses pieds touchaient le sol, ses mains étaient crispées dans les couvertures,
Les cheveux épars voilaient à demi le visage, d’abondants cheveux châtains à reflets fauves.
La première était la mére, l'autre la ille.
Quelqu'un, pour donner le plus d'issue possible aux gaz mortels qui sans doute avaient eu raison de ces deux existences, ouvrit la porte de l1 secon. de pièce.
C'était un homme : il recuta,
Il y avait un autre cadavre sur cet autre lit : la plus jeune fille vêtue de blanc sous sou voile de communiante.
Quel drame cruel, quecelui qui s'était passé là !
En attendant que le médecin et le commissaire de police, que l’on était allé chercher, arrivassent, on essaya de ranimer les deux femmes.
Elles restèrent froides, les lèvres violacées, les membres rigides
EX
Henri de la Roche, ainsi qu’il l'avait télégraphié à celle qui deviendrait sa femme, s'était trouvé fortuitement appelé en Vendée, par un oncle, ou plutôt un grand-oncle paternel, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs années.
Ce parent, un vieillard de quatre.
vingts ans descendant d’un de ces com pagnons de Charrette et de Catuelineau qui ne craignirent pas, pour ce qu'ils appelaient la bonne cause, de mettre leur pays à feu et à sang, était au plus mal avec son neveu, un dissipateur qui
lui avait fait payer plusieurs dettes d'honneur, et qu'il avait fini par renier comme indigne de porter le vieux nom des de la Roche.
Henri avait donc été fort surpris, en recevant la lettre, écrite de la main méme du vieillard, d’une écriture un peu irrégulière, mais ferme encore, qui lui demandait de quitter sur-le-champ Paris pour accourir en Vendée.
Cette lettre, brève, donnait bien l'Idée du caractère de son signataire.
Mon neven,
“Je vais mourir, mon tour est venu.
“Peut-être en ai-je enccre pour quarante-huit heures, peut-être pour huit jours ; je doute que j'aille plus loin,
“J'ai à vous parler : prenez le plus prochain train.
“ Comté Hugues de la Rocie.”
Henri n’hésita point.
L'oncle possédait une fortune respectable, de laquelle il lui avait bien promis de ne pas lui laisser un sou.
Le jeune homme pensa :
—Au môment de comparaître de vant le Père Eternel, ce vieillard a-t-il des remords, se dit-il que ce qu’il possède revient de droit au petit fils de son freréf.
Et, sa valise bouclée, il monta dans un fiacre qu'il fit arrêter au premier bureau de poste. d’où il lança à Rosalie le telégramme annonçait son départ.
En même temps, il en envoyait un au château de la Roche pour prévenir de son arrivée.
Tout le temps du voyage, Henri roula dans son cerveau mille projets:
I] se voyait remis à flot avec l'héritage qu’il palperait bientôt.
C'était la vie facile qui pour lui, acculé par ses créanciers, allait ‘recommencer.
Il les désintéresserait suffisamment pour qu'ils le laissassent en repos et, tout en se réservant cette fois une poire pour la soif, il ferait fructifier, à la Bourse ou sur le turf, un capital qui lui rapporterait de belles rentes,
Sportsman ou boursier, l'un et l'autre peut-être, .....
A moins que la fortune de l'oncle, plus belle qu’il ne le croyait, ne lui perinit de mener sur ses seuls revenus la vie à grandes guides.
Henri arriva à la Roche-sur-Yon le matin.
Une vieille berline l'attendait à la gare.
Il reconnut sur le siège le domestique qui servait à la fois de cocher et de pale-frenier, au château, depuis des temps immémoriaux, et qu'il voyait pour la première fois, neuf ans aupparavant, c’est-à-dire lors du dernier séjours qu’il faisait chez son oncle.
—Bonjour, Blaise, comment cela vat-il, là-bas ?
— Pas fort, monsieur, répondit Blaise en soulevant sa casquette.
— Enfin, rien n’est désespéré ?
—On ne sait pas.
—Mon oncle a-t.il une maladie, on eSt-il simplement malade de vieillesse ?
—Monsieur le comte prétend que c'est la fin : je n'en sais‘ pas davantage.
Et une larme roula dans l'œil du vieux serviteur, puis tomba sur sa moustache grise.
Henri, qui venait d'ouvrir la portiere, demanda encore :
—Que dit le médecin ?
—En fait de médecin, M. le comte n’a vu que son notaire Etes-vous monté, monsieur ?
— Voilà allez bon train, Blaise.
Blaise grommela quelques mots ininlelligibles ; sa figure renfrognée se renfrogua plus encore : il enfonça sa casquette dans sa nuque, claqua son fouet et les deux grands chevaux roux qui traînaient la berline partirent d’un trot allongé, gagnant la campagne, s’engagvant dans une route bourbeuse où le véhicule cahotait, tombant d’une ornière dans l’autre.
Le trajet dura une heure et demie.
Le château apparut, perché sur une petite éminence, dominant une vaste
Plaine en partie marécages.
L'endroit était désert, sauvage.
C’était bien là le repaire, au temps de la chouannerie, d’un chef de ces bandes fanatiques qui ne faisaienent Jamais de quartier aux vaincus.
Sans style bien défini, les bâtiments daïaient d’une époque assez reculée, gris, sombres, avec des tourelles qui semblaient prêtes à crouler.
Il y avait des Pans de murs en rui nes, Où grimpaient des lianes et des ronces.
La nuit, de ces pierres rongées par le temps devaient sortir des oiseaux des ténèbres, des hiboux hululant à Ja lune avant de prendre à travers la Can rt gne leur vol lourd, à la recherce des petits oiseaux endormis.
Le corps de Jogis dun iilieu seul à peu près en bon état.
On y accédait Par un double perron sur lequel ouvrait la porte d’un vestibule pavé de larges dalles.
Au premier étage se trouvait la chan-
re du comte, qu’éclairaient quatre hautes fenêtres, aux vitres étroites,
Ce fut là qu'entra Henri de la Roche, annoncé par un domestique.
Près de l’une des fenêtres, dans un fauteuil de chêne sculpté, se tenait le vieillard.
Habillé d’une robe de chambre, enveloppé dans une couverture, la tête couverte d’une calotte de velours, il avait un tremblement de froid,
en juger par la longueur de jam
‘bes, étendues les pieds posés sur un coussin, par la hauteur du buste encore droit, le comte avait dû être d’une puissante stature, un de ces hommes de fer qui semblent d’un autre âge, et s’en vont comme ils sont venus, sans maladie, parce qu'il faut s’en aller, faire place à ceux qui arrivent.
On cherchait une ressemblance entre le grand-oncle et le petit-neveu.
Elle n'existait guère plus comme physionomie que comme taille.
8 traits du premier étaient énergi-
couverte de bruyères et
était
ques, le front haut, bouche dure : ceux ractère, efféminés,
Peut-être pourtant dans Jes yeux, ‘uoique les prunelles du vieillard fus. sent, même à ce moment, où sa vie s’éteignait, d’une grande vivacité, tandis.
que celles du jeune honime restaient “ans grande expression, on eut trouvé quelque rapprochement.
Is étaient du même bleu acier, un pen ronds sous l'orbite,
Lä s’arrêtait la ressemblance rie, la,
Pour le moral, pas le de contact,
Aussi ces deux natures étaient-elles profondément antipathiques l'une à l'autre.
Henri demeura une seconde sur le seuil de la chambre, puis s'avança sans trop de hâte, sachant la mesure qu'il fallait garder vis-à-vis de celui dont l'appréciation à son égard n'avait sans doute pas varié
Quand il ne fut plus qu'à trois pas du fauteuil.
Vous m'avez demandé, mon oncle; je suis accouru , ..,
—Je le vois, mon neveu...
seyeZ-vous de moi.
Et sortant sa main de dessous «à couVertnre, le comte Hugues de la 10.
che montra de son long doigt osseux, une chaise que son neveu approcha aussitôt de lui, -
—Je veux croire, reprit ce dernier, qne Vous voyez votre situation beau coup plus grave x
Le comte Pinterrompit encore, voix brève, quoique calme.
—Je vois ma situation telle qu’elle est..... [l y a deux ans que mes for ces déclinent. ..., de mois en mois, de semaine en semaine. de jour en jour Je vous l'ai dit : c'est la fin
— Espérons que vous vous trompez.
—-Trève de banalités, je vous en prie:
je ne vous ai point fait venir Dour vous
le nez aqvilin, lu du second, sans ca.
maté-
plus téger point
le plus près possible
de sa
nee
en demander... Savez-vous pourquoi je vous ai appelé ?
—Pourquoi ? ..
c'est parce que cela me voir.
—-C’est que je voulais vous faire faire connaisance avec votre consine Huguette.
—Ma cousine Huguette :
Henri d’un air sincèrement
—Mais oui
—Mon oncle.
—Approche donc, petite.
Le vieillard avait haussé le ton, en détournant légèrement la tête,
—-Me voici, grand-pere, répondit une voix doue.
Et il se ñt à l’extrémite opposée de la chambre, du côté d'où partait la voix uv remue-ménage de chaises.
Heori regarda.
Une jeune fille aux cheveux blonds, assise devant une petite table, sur la.
quelle elle <e tenait les deux coudes appuyés, venait de se lever.
Un journal se trouvait déplié sur cette table.
Elle faisait la lecture à l’aieul lorsque le domestique était venu prévenir celui-ci de l'arrivée d'Henri de la Roche. :
L’étonnement de ce dernier chait de la stupéfactien.
Cette jeune fille lui semblait jolie, autant qu'il pouvait en juger dans le faux jour où elle se trouvait placée,
T1 n'était pas au bou de son étonnement.
Huguette— puisqu'elle s'appelait Huguette—s'avanca vers Je fauteuil du comte.
Henri faillit laisser échapper un geste de surprise.
“ La cousine ”’— cette cousine dont il ne soupçonnait même pas l’existence—venait d'attraper deux béquilles, appuyées contre le mur, et s’en servant} dextrement, arrivait près de son
grand-père.
Aux pieds de celui-ci se trouvait un tabouret sur lequel elle s’assit, les bé.
. Je suppose que vous fait plaisir de
répéta étonné,
appro-
— dt —
quilles posées à terre,
Et elle leva son visage vers le vieux comte de la Roche.
C'était un doux visage, fin, d'une pâleur diaphane, iraladive, le réseau des veines paraissait aux tempes, une teinte violucée sous les yeux d’un bleu profond comme le bleu du ciel.
Les cheveux blonds de lin, réunis ea deux nattes, pendaient plus bas que la ceinture ; il dégagenient le front, large, intelligent.
La bouche, gracieuse, souriait comme par habitude, montrant de petites dents d'enfant.
Le comte posa la main sur cette tête de vierge, son visage dur s’adoucit.
Il caressa de ses doigts tremblants les jolis cheveux soye:1x.
— La voilà, mon neveu, dit-il, en regardant Henri, la voilà votre cousine Huguette,
Celui-ci eut un sourire qui était une grimace et murmura :
—Charmante !
—Va-t'en, petite, dit le vieillard eu laissant glisser sa main le long de la Joue de la jeune fille : je te ferai de-
mander aussitôt que j'aurai besoin de toi.
—Eh bien à tout père,
Elle reprit ses béquilles, et adresst à Henri un léger signe de tête, et rougissante s’en alla, très vive, plus vive que sielle n'eut point besoin de lerr secours.
Les deux hommes restaient seuls.
Le comte avait fermé les paupiètes et ne bougeait plus.
Dormait-il !
Se recueillait-il ?
Le front plissé, la bouche Henri attendait.
Une colère sourde l'étoutfait.
Qu'est ce que cet avorton
jetait dans les jambes ?
Était-ce pour lui présenter son héri.
tière que M. de la Foche l’avait fait ve.
nir ?
à l’heure, grand-
serrée, grondait en lui,
qu'on lui
Il regardait le vieillard, momifié dans ses couvertures, et son regard distillait tonte la rage qu'il ressentait.
{l'eût voulu ouvrir la bouche, parler, interroger.
Bien ne lui venait : pus, son gosier serre, se fnt refusé à laisser passer une parole.
[3 n'avait qu'à attendre,
Au bout de dix minutes environ, le cuiate rouvrit les yeux.
{1 considéra son neveu, aVec une fixité sênante,
Mais celui.ei avait reconquis assez d'empire sur lui-même pour subir cet exämen.
Si les traits continucrent à exprimer Sun étonnement, ils ne révélérent pas sa colère,
— Vous avez besoin d'éclaircisse.
Went, mon neveu ! dit M. de la Roche.
— J'avoue mon oncle qu'ils me sont néessaires. ... pour comprendre,
—Je n’en donte pas. .. Ecoutez.
FAR + prêtez-moi une oreille attentise ... J'ai la voix faible par instaat....cela inépuise de parler beauconp.
Henri se rapprocha.
—Je vous écoute, .
anprendrai toujours.
--Ne m'interrompez pas, surtout.
Non, mon vncle.
Le comte commença :
—{ela vous surprend de trouver ici, Uut cousine que vous ne vous attendiez pas à y trouver... . C'est une histoire, je vais vous la raconter... Vous savez que j'avais on fils, le seul enfant que m'ait donné votre tante, morte au bout de quelques années de niarlage..
Cette mort devait briser ma vie, je ne devais plus avoir de bonheur. . Mon fils fut ce que vons êtes, un viveur, un dé.
bauché.
Le jeune homme esquissa un geste que Île vieillard arrêta d’une parole.
—-Vous m'avez dit que vous ne me cvuperiez pas la parole. .Oui, il m'abreuvra d'inguiétudes, de tristesse. An évensnent le transforma que je consi-
parlez bas, je
Re Per Pr tirmeepenner eme drame empire armee ere ns Fe.
dérais alors comme néfaste, J'ai eu toit je le comfesse aujourd’hui : il rencontra une femme intelligente, belle, honnête...
il l'aima et il en fut aimé, éperdurnent Elle n'avait ni dot, ni nom, je restai in
flexible et refusai mon consentement à leur mariage. Ils passèrent outre... Ils espéraient que le temps, la naissance de leur tille m'amolliraient.. Je ne suis pas, vous le savez, de ceux qui revien.
nent sar une décision. Mon fils mou.
rut sans que je l’eusse revu. C'est le re.
mords de mu. . :
Le vieillard s'arrêta, sa voix s'étei.
gnant lentement dans sa gorge.
Il ÿ eut encore un silence.
Henri de la Roche sentait revenir sa fureur sourdre de tout À l'heure.
C'était bien l’héritière, cette bancroche, qui se tenaït un instant auparavant assise aux pieds du vieillard.
Alors, que faisait-il ici, lui ! Rougeant son frein, il attendit la {'n de l'histoire.
Elle était ce qu’il prévoyait qu'elle se.
rait, dès le préambule,
La jeune femme éleva de son travail suns recourir à l'aieule inflexible, sa tille Huguette— du nom de celui-ci.
Puis, un jour,la maladie la terrasse elle aussi se sentit frappée à mort.
Elle écrivit alors au comte, lui léguant l'enfant de son fils.
Quand M. de la Roche, que l'appel suprême de cette mère, fière et digne, tant qu'elle s'était sentie énergie de lutter, devait enfin émouvoir, arriva de Paris dans l’étroit logement où elle avait en.
duré tant de misères, là pauvre femme venait de rendre le dernier soupir.
Où lui montra la petite fille.
Elle ressemblait d’une manibre frappante à son père.
C'etait bien le visage de celui-ci enfant.
Il ne pouvait la renier.
En même temps que ka voix du sang s'élevait, haute, puissante, réveillant en lui cette libre paternelle qu'il croyait morte, il ressentait un étrange sentiment, fait de pitié et de mépris pour ce frèle rejeton d’une souche finie, rarmeau
poussé sur un arbre mort.
Il avait été, lui, le dernier homme di gne de ce nom, de la lignée des de Ja Roche.
Son fils, délicat comme sa mère, épuisé par les excès d’une jeunesse orageuse, ne pouvait maintenir la race.
Du côté de son petit-neveu, à présent l'héritier du nom, la situation serait à peu près la n.ême.
Henri de la Roche lui paraissait — à lui, robuste vieillard—malingre, chétif, avec des dispositions à mener Ju vie brûlée, qui le conduirait là où les excès avaient conduit Gontran de la Roche, son propre fils.
C'était pour lui tont ce qui restait, cette petite-fille qu'une coxalgie clouait dans une voiture de malade.
Qu'allait-il fairs de cette pauvre mignonne ?
Le comte s'informa, consulta plusieurs sonimités médicales.
On Jui indiqua sur une plage de l'Ccéau une sorte de maison de santé dirigée par un médecin où on élevait les enfants chétifs.
Il s’assura que les petits pensionnaires s'y trouvaient comme en famille, v ÿ rencontraient tout le confort jossible. et y placa Huguette.
Où serait-elle micux ;
Pourrait-il la faire soigner, en Ve:
dée, dans son vieux donjon bran. comme on la soignerait ici ?
L'enfant devait rester là six année: .
durant lesquelles tout le monde ignora comine on l'avait toujours ignoré, que Je comte de la Roche avait une petitefille.
Deux fois l'an, le vieillard allait la voir et il-se faisait donner tous les quinze jours de ses nouvelles.
La guérison pour Huguette n'était pas à espérer.
L'état général allait en s’amélioran:.
Le moment critique de la formation Passa sa” : trop d’encombre : relative.
ment la jeune fille se portait bien.
Mais elle marcherait toujours avee
des béquilles, elle serait toujours une infirme,.
Quand elle eut quinze ans—-il y en avait trois de cela—Je graud pere le fit venir auprès de lui.
Les larges escaliers, les sombres du château, les vastes piéres aux fenêtres hautes, retentirent l'éclats de voix et de rires joyeux.
Gaie, rieuse, autant qu'aimante et bonne, n'ayant point encore été placée dans un milieu où elle eût pu soutfrir de son intirmité, conservant toutes les naivetés de l'enfance, Huguette devait. vite se faire chérir par le vieillard hautain qui jadis se montrait «ans pitié.
Elle avait été la joie de ses dernivres armées, le rayon de soleil qui n'arrivant qu'au déclin de la vie, fait qu'on le trouve plus beau.
Aussi, lorsque M. de la Roche sæntit ses forces baisser, l’abandonner, chaque jour ; lorsqu'it se sentit marcher vers la tombe, éprouva-t-il, lui, le storque, que la mort n'épouvantait point, une tristesse, une angoisse.
Que deviendrait Huguctte lors u’il scrait parti
La marier ?
Il y pensa.
On ne l'épouserait que our sa fortune—si toutefois l'épouse se rencon.
*it — car la jeune fille ailait devenir une héritière.
Il n'était pas admissible qu'on pit prendre pour elle-même, si jolie qu'elle fût de visage, et quelles que fussent ses qualités, une malheureus» fille destinée à marcher toute sa vie avec dex béquilles.
Il eu est tant de bien faites que l'on n'épouse que pour leur argent.
Celui qui demanderait ja maiv d'Huguette ne verrait certainement dans sa femme qu’une baillense de fonds.
Si encore il était honnête, s'il ne de.
vait pas la rendre malheureuse !
Pourtant, point d'autre parti à prendre que de lui chercher un protecteur légal.
corridors
Le comte Hugtes de la Roche vivait isolé du monde, dans le château de ses pères.
Comme relations, il n'avait conservé que deux ou trois vieux amis.
Il s’adressa à eux, leur demandant de l'aider d'essayer de trouver à sa petite fille quelque brave garçon à qui il pourrait la confier sans crainte.
Le brave gerçon ne se trouva point,
On conseilla au comté de renoncer à son idée,
La jeune fille serait beaucoup plus heureuse célibataire, libre, qu’en puissance de mari.
Mais le comte était entêté.
C'était devenu chez lui une idée fixe, une marotte : marier Huguctte.
D'autres, plus diagraciées, n’avaientelles point trouvé des épouseurs ?
ne mourrait tranquille que s'il en dénichaïit un pour elle.
Le temps passait, les jours, les semaines, les mois,
5on sang se glaçait lentement dans ses veines : la fin approchait.
Il se souvint du petit-fils de son fre.
re,
Et l'idée fixe de nouveau le hanta.
Il s'adressa à des tiers pour savoir quelle vie menait le jeune homme depuis plusieurs années qu'il n'avait plus entendu parler de lui.
On lui répondit qu'Henri semblait s'être rangé.
Entré au Ministère de la Marine, il y remplissait, à la satisfaction de ses chefs ses fonctions.
La résolution du vieillard fut bientôt prise.
Ce fut cette résolution qui dicta sa lettre 4 son neveu.
Maintenant, tous deux se regardaient le comte penché légèrement en avant,
# ce de appuyé sur le bras du fauteuil senti \Jossé à sa chaise, les jambes crois“, en apparence aussi impassible 2. Celui-ci.
—Done, reprit M. de la Roche, qui enait de causer, sans que le jeune hoinme essayât de J'interrompre, — décidé
à marier ma petite-fille, j'ai pensé à vous, mon neveu,
—À moi ! fit Henri ; c’est inpussible.
mon cher oncle,
—- Pourquoi est-ce impossible ? Vous n'avez pas, que je sache, convolé en justes noces ?
—Je suis toujours célibataire.
Eh bien ! alors !
— Huguette est ma vousine. . Voux savez ce que donnent les mariages con.
sanguins }?
— Votre rousinage ne me paraît pas assez rapproché pour présenter les in.
convénients dont vous parlez.
—Sans doute, s’il ne fallait pas comp.
ter avec l'état de santé de votre petite tille,
-Ma petite-fille n’est pas, à cette heure, plus délicate que tant d'autres Jennes personnes qu'on marie J'ai 14 dessus l'avis des médecins. . Huguette se trotve parfaitement en état d'être épousée : la coxalgie dont elle x souf.
tert lui a raccourci une jœube de facon:
à l'empêcher de marcher sans aide, vai là tout. Son organisme n'a pus cté at.
teint.. Elle ne sera jamais un colosse, mais elle est très capable de SUpporter les fatigues du mariage.
— Vous comptez sans la imaternité.
— Mais, mon oncle !
—Mon neveu, Huguette est mon hé ritière.. Ma fortune s'élève à quinze.
cent vingt-quatre mille francs. C'est joli, vous ne me saviez pas aussi riche !
— Non, tit Hetiri sans barguiner, je Vous croyais sept ou huit cent mille francs au maximum.
—J’ai thésaurisé pour ma petite filie, et j'ai fait quelques opérations avanta.
geuses....Voulez-vous être son maris vous vivrez de vos rentes, c'est je crois la profession qui vons convient le mieux.
—N'est-ce pas la plus belle fessions ? fit le jeune homme uant la tête.
— Vous n'êtes pas une mauvaise nature, poursuivit le vieillard, toujours imperturbable, vous aviez même des
des pro.
en incli-
T'alités, que vor:s devez avoir encore..
Je pense que vous voilà blasé sur les lUlssances qui vous ont fait jeter aux “uatre vents votre patrimoine et que “ous ne demandez qu'à mener une -xlstence rangée,
Ne l'ai.je pas prouvé ? fit Henri, chez qui se faisait une brusque évoluon d'idées ; du jour où il a fallu que le travaille, j'ai travaillé... Du jour où je me déciderai à rompre avec le cé.
libat, je serai un mari duquel je ne sup pose pus que puisse se plaindre une temme,
—Je veux le croire [la puse ren ‘antrer dans notre famille des viveurs, iles dissipateurs, mais le Cœur n'a jamais fait défaut, l'uis, vous êtres le dernier du nom, vous ne voudriez pas, mainte.
Want que l'effervescence de la pretuière jennesse est passée, de traîner ce non.
“lans la bone : Elle vous rendra en bonheur ce que vous aurez pu Jui sa.
“rifier. Henri de lu Roche, me jurez- ‘ous sur Ja toinbe de vos ancêtres. qui Sont les miens, de rendre vètre femime leureuse ]
Le v'eillard s'était redressé.
Î s'était mis debout sur ses jambes tlageolantes.
Te: son la voix.
—Ne faites pas de serment sans bien téfléchir à son importance, reprit-il ; ne jurez point sur des cercucils pour trahir ensuite votre parole : car vos ancé.
‘res resteraient.ils insensibles dans leur tombe, que je m'en lèverais, inoi, pour vous châtier,
Le comte Hugues de la Roche se re- “lressait encore,
Il ne tremblait plus sur ses jambes :
sa haute taille semblait plus haute: ses Yeux où brillait une flame latente, +taient plus fulgurants.
lsentait ses paupières battre, ses **ux incapables de soutenir l'éclat de Ed Yeux.
L'énergie du comte n'était que fac.
‘ice, elle tomba d'un seul coup.
Ses jambe» flagælèrent, ev si le jeune
neveu du geste et de
homme ne leût soutenu, il eûr perdu l'équilibre.
Calni-ei l'aida à se rasscoir dans son fauteil, où il resta dix uinates.
En attendant qu'il reprit l'usage de la parole, son neveux rétléchissait et trouvait la situation de plus en plus acceptable.
Sa femme le gèncrait peu. |
Bien petite la place que tien drait auprès de lu cette pauvre disgraciée.
Certes, il ne la rendrait pas malheu se.
Ils vivraient en frère et sœur sur un pied de bonne amitié,
uguette n'en demanderait pas davantage, c'était certain.
M. dela Roche sortait ment de son inertie.
Ses prunelles reprirent leur éclat de tièvre, ses lèvres remutrent.
Ïl parla de nouveau.
Henri dut se pencher sur lui ter l'oreille pour entendre.
La voix du viellard était devenue très faible haletante,
—-Eh bien, ce serment ?
décidé à le faire. . à le tenir ? i
— Certes, mon oncle. . Cependant je demande le temps de la réflexion. . Je veux bien peser les devoirs qui w'incombent, avant de les preudre à ma charge.
- -Et combien de temps vous faut-il ?
Je n’en ai guère, moi, à vivre. :
—Donnez-moi seulement une journée.. jusqu'à demain.
—Soit. . Mais pesez bien les choses.
Vous ne demandez point comment je marierai Huguetre.. Sous quel régi.
me ?
Les sourcils d'Henri eurent un froncement rapide.
—Sous celui de Ja communauté, je suppose, mon oncle !
— Oh ! certainement non, men nevef sous le régime dotal.
Il pâlit.
€ suppose que vous n'y voyez pas d’inconvénient, reprit le conte, qui recouvrait sa vigueur fébrile.
insensible-
et pré-
îtes-vous
J'y vois ce que tout homme verrait À ma place. mariage accompli sous le régime dotal est une injure faite au Mari.
— Sauvegarder les intérêts de la femme est pourtant une chose toute naturel.
le..Il y a des circonstances où, contre la volonté du mari, ils se trouveraient en danger, si la loi n'était Jà pour les protéger. . Je ne veux point que la for.
tune que je laisse à ma petite.fille soit sujette à ces variations dangereurss. ., Je ne venx pas qu'Huguette puisse se trouver dans la gène un jour. qui sait, dans la misere !
—Si vous n'avez pas contionce il ne faut pus me la donner,
—J'ai contiance er vous en tant que mari, c'est-à-dire que je crois que vous *erez bon pour elle. "Comme administrateur, c’est autre cho.e. Vous n'êtes pas capable de gérer une fortune. . Vous n'AVEZ PAS pour cela assez le plomb dans la tête.
- «J'ai fait des progrès, mon oncle...
je vous assure que je suis aujourd'hui. .
Ne diseutons pas... J'entends encore ane fois sauvegarder la fortune de ma petite-fille. . Vous Pouvez en dépenser les rentes, tuais il vous sera interdit de toucher an capital.
Ni cette décision est irrévocable, ne Songez pas à moi.. jamais je ne me maricrai «ans de pareilles conditions.
— Vous avez donc l'intention d'écormer immédiatement la dot de votre femme !
—Aucunement. Je considère, je le répête, un ? areil contrat comme insul.
tant pour l'anour-propre du mari.
— Mon cher neveu, rien ne me fera démordre de ma résolution. . Si je vis assez longtemps ponr marier Huguette, ce qui n’est pas probable, Je ferai dresser Ce contrat de telle façon que je l’enendrai..Si je meurs avant qu'elle le soit, son suteur, le baron de Livray, un vieil ami, un autre moi-même, la ma.
riera comme je J'aurais fait. Ainsi donc, réfléchissez. . Vous êtes ici chez vous...
venez comme vous l'entendrez ;
en moi
ee
1 venir, sa main n'écartu
restez, partez, à votre guise, Mais di tes-moi, le plus vite possible : oui ou hop,
Le vieillard fit un geste qui indiquait que l'audience était terminée.
En même temps, il étendait la mai:
vers le cordon d’une sonnette tombant!
ï so portée, le long de la muraille, et }:
tirait d'un COUP sec,
Henri se leva an moment où mestique entrait,
Le jeune homme s'inclina devant son &tand-oncle et sortit lentement, san.
une parole
M. de la Roche le suivit du regard, de ce regard brillant, fixe, pénible À sup porter.
Et il ne vit pus, l’ajeul,
un do
s'entr'ouvri pas le voil, qui le lui dérobait,
ne vint pas au vieillard ibn son itée et qui dans cette union petite-fille et du dernier des de la che voyait, en outre de l'avenir de le-là assuré, le nom sauvé des missions qui pourraient le salir un jou:
il ne vint pas au comte Hugues de }, Roche la crainte que ce mariage, qu'il aurait fait, r'amenât des résultats ah solument opposés à ceux sur lesquels il comptait,
Jans son cerveau que l'anesthésie de la vieillesse parulysait assez pour ny pouvoir laisser place à un raisonnement dont li puissance eût combattu ses dé.
ductions, la lumière n'éclata pas.
L vit disparaître le jeune homme san.
une arrière-pensée, très calme au con.
traire, sûr que celui-ci arriverait À ce qu'il voulait.
Uonime il longeait le large conloi aux dalles sonores qui menait À l'esca.lier conduisant à son appartement, Hen.
ri entendit dans le même escalier un bruit qui le fit tressaillir. C'étaient les béquilles d'Huguette, frappant dur les marches de pierre.
La jeune fille, venant du rez-de-chaus.
sée, franchissait les dégrés avec une agi.
lité qui tenait üu prodige.
Elle atteignit le palier du premier
dé de D Ro cel Compro-
vtage comme le jeune homme y arri.
Vait.
—Mon cousin ! exclama-t-elle soudain toute rouge encore, fixant sur lui ses beaux yeux bleus humides.
“Oui, petite cousine, c'est moi. .
Vous quittez grand-père ?
—Je le quitte à l'instant.
Alors, je puis retourner près de lui, Je ne sais s'il fallait que vous attendiez ma sortie pour le faire ?
-Je le crois, puisqu'il m'a renvoyée ‘les que vous êtes entré,
Et le domestique que M. de la Roche «ait sonné un instant auparavant pituissait au bout du couloir :
— Voilà Jérôme qui je suis sûre n l'ordre de m'ppeller, Au revoir, mon vousin.
—Au revoir, petite consine !
Henri la regardait s'éloigner, toujour vive, légére, avec des allure d'oiseau sautant de branche en branche.
— Que c'est doninage ;, Hurmura-t Ü ; elle a vraiment une jolie tête !
Et rêveur, il mouta l'escalier qui con- ‘luisait au second étage du château.
Une demi-heure plus tard, où sonnait 4 cloche dn déjeuner,
Henri se trouva seu vis-à-vis d'Hu. | cette, dans Ja salle à manger lambris | sée, en chêne, avec de très anciens ba. !
üuts, chargés de vieilles faiences, une
hétuinée ininense dans launelle, mal.
<re le soleil du dehors, on avait jeté un tagot qui pétillait, lançant de grandes | unmes claires sous le manteau avance.
Huguette resta toute tetuips du repas,
Etnbarrassée d'abord puis bientôt mi- «e à l'aise par son cousin, elle s'anima.
babilla comme une petite fille qui possè - ‘le. pourtant la raison d’une fen,ime.
Oui, c'était bien un mélange de l’enlant et, de la femme que cette créature blonde"et fragile, dont les premières an.
nées s'étaient passées dans l'immobilité “louloureuse des appareils qui paralysent sans redresser, étiolent plus que le tnal lui-même,
En
rose tout
De bonne heure, elle avait eu de ces pensées graves qui mürissent, sans pour cela détrnire la candeur et la naïveté.
Elle sembla à Henri de la Roche, bla sé et aussi sceptique presque à l'égard des jeunes filles qu'à l'égard des fem mes, le type idéal de la vierge qu'au- , “une impureté n’a jamais etfleurée.
Le vieillard l'avait dit et son amour d'aieul ne l'égarait point.
Huguette devait être un ange de douceur, en même temps qu'elle devuit posséder ‘ne vive intelligence.
Et mentalement, il se répétait :
— Est ce ‘ommage !. est-ce donimage qu'elle n soit qu'une infirme!
Après le déjeuner, Huguette remonta près du grand-père, sans qu'Henri osât l'y suivre, le comte aimant rester seul avec sa petite-fflle, à certaines heu.
res de la journée,
Ils se retrouvérent dans le pare vers les quatre heures de l'après-midi,
Eu se promenant, ils cansèrent.
La jeune fille voulut qu'il lui de Paris.
pariât
Elle y avait passé sa petite enfance, et s'en souvenait comme d'une ville où il ÿ a beaucoup de monde dans les rues, beaucoup de voitures, et où lex in:
sont très hautes,
Elle préférait, elle, la catpagne, | liberté des champs. le grand air et I grand soleil,
— Mais si vous vous mariez et que votre mari vous amène à Paris ? hasarda son cousin,
iisons
— J'ai du cœur. Seulement...
Seulement ?
—Je né me imarierai probablement pas.
— Pourquoi done ne vous marieriez.
vous pas, Higuette !
— Est-ce que je suis comme une au.
tre ! Rogardez-moi
—Je vons vaistrès jolie, avec de beaux cheveux, de beaux, yeux une bouche mignonne...
—Oui, de figure, peut-être suis-je comme tout le monde. . Mais de corps...
Aussi, je le répète à grand-père, chaque
En
fois qu'il me parle d'un inari : personne ne voudra de Moi .....
—Mais si, petite consine, quelqu'un voudra de vous, soyez-en sûre. Et comwe vous l’aimerez bien ce quelqu'un vous rendra heureuse.
Huguette ne répondit pas.
Elle regarda Henri qui fixa ses veux “ur les siens,
Et elle rougit encore, très lots en se détournant.
Elle sait à quoi s'en tenir sur les broiets de son grand-pwre, pensa le jeu ne hoipme.
Us regagnérent le château, lentenrent ntinuunt à causer, minis de choses ju ‘érentes, comme ils avaient fait pendant Je déjeuner.
Les deux jeunes gens se séparèrent sur le pilier du premier étage, la où ils s'é.
tient rencontrés le Matin, l'un remon tant encore chez lui. l'autre retournant 4 S0H poste, dans lu chambre du vieillard
{ls ne devaient point se tete à tête ve soir-là,
Huguette (Jinait pres de son bre.
Henri fut servi seul à tanger, I} lui fut permis, vers les huit er pour souhaiter le h la }; che
line resta pas pin re aupres du conte
Eu sortant
lotir
tort, cette
retronver el grand-
heures d'en usoir à M. de quart d'hen chambre, il s'et
rex, dans le pure in ciel couste}}é
de su un sigare aux li
La nuit était belle, d'étoiles avec une Inne qui se Jevait audessus des grands arbres,
Lair était frais, senteurs de verdure.
I faisait bon respirer, journée de mai, presque qu'une journée «de juin.
Tantôt le jeune honme allait Pas lent, mesuré,
Tantôt il marchait vite, soulevant son chapeau et exposant son front au vent qui passait.
Il avait jeté son cigare, pour en ral.
lumer va autre, qu'il jeta avec le même
iprégné d'acres
après cette aussi chaude
d'un
geste brusque, à peine « uelques bouffées tirées.
Après être allé tout droit devant lui il rebrousau chemin, et également eu droite ligne, il revint vers le château
æ8 bâtiments se dressnient juste en face de lui Trois fenètres de la facnde seulement étaient éclairées, celles de la chambre du comte.
Et l'on voyait derritre les vitres étroi, tes de l’une d'elles, sur laquelle les ten.
tures n'avaient pas été refermées, se des .
siner d'intervalle en intervalle, ane tét.
de femme qui se baissait et se relevait comme si elle eût été penchée sur in ouvrage où sur un livre
Huguette travaillait à quelyue tar serie où faisait lu lecture à haute vo
Soudain, Henri, qui devait longer un
bout du mur pour resigner enstite la rande allée, vit se dresser À quédnes pas en avant une ombre semi tir de terre.
Hé ! la tits}, li est« L'ombre ne bou: poire Il arriva dessus, « ect 1 nt pâtre, qu'il avait 49 du lapi nid CONGUISANT UD tromeat de chèvres travers la prairie Ponrynoi es-tut lt I, Inon : u une heure pareille ? den anda-t i J'étais étendu daus Fu +, je inc répostis. il fait bon ce soi t le paysan Lee Un rire un peu bîte, oique Fex Pression de sa physionomie, Ja vivacit:
les égard, dénoinssent un certaine dose d'intell; sence naturelle
Singulier endroit tit hist les épaules
+ il passa outre, continuant son che.
MIN Sans se retourner.
L'autre tranquillement.
hoveau & terre.
[avait un coude enfoncé dans le ga.
zou, la tête soulevée, le menton dans la main
F regardait la fenêtre qu'avait regar.
dée le futur comte de la Roche. où le profit d'Huguette apparais ait derrière les vitres éclairées,
Quand eur cette fenêtre,
lenri en
LL ionyen de
retomba le
lourd rideau qui La voilait pour Ja nuit le pâtre se releva escalada le mur et disparut de l’autre côté.
À ce moment, Henri pénétrait dans sa chambre, au second étage du chàteau.
Cette chambre était situé eau bout de l'aile droite des bâtiments, dans une des tourelles qui la surmontaient.
On y jouissait d'un point de vue très étendu, par les beaux temps.
Par ce soir de clair de lune, la vallée s’étalait, singulièrement agrandie, baignée de clartés mystérieuses traversées d’ombres fantastiques.
Les oiseaux de nuit, au vol lourd, et au cri guttural, sortaient des vieilles pierres des murailles et cominençaient leur chasse.
Le jeune homme regardait ve panora ma étrange, fait de ténèbres et de luwuiére, droit devant sa fenébre ouverte, les bras croisés, les prunelles tixes.
Le cri guttural d’un hibou le fit tressaillir.
I] ferma la feuctre, et marchant du côté de son lit, 1] murmura :
—Le sort en est jeté, j'aurai quatre vingt mille francs de rentes.
Lorsque M. et Mme de Labatièrt, au fait du drame dont leur malheureuse fille avait été la victime, arrivèrent à Asnières, fous de désespoir, R‘gine n'avait pas rendu le dernier £r apir.
Ils fa trouvèrent couché: dans le lit nuptial, ou les draps et les oreillers maculés de sang avaient été changés, aussi blanche que la batiste dans laquelle sa tête s’enfonçait, avecune respiration si faible qu'il fallait coller l'oreille contre sa bouche pour la saisir.
La vauvre mère n'eut que la force de baiser son enfant au front.
Titubante, elle sortit de la chambre, et, une fois dans la pièce voisine, se laissa aller à une épouvantable crise de sanglots, suivie d'une complète prostration.
ni —-
— Rosalie David n’est.ce-pas vous qui en avez été l'instigatrice ?
Le visage de Rosalie David exprima une surprise profonde
—Moi monsienr le juge :.. Et emment pourrais-je l'avoir été .?
— Où avez-vous passé Ja journée dn 28 avril date du mariage de M. Yveli ng et de Mile Labatière ?
— Chez moi.
- Vous n'avez pas hougé de votre domicile ?
— Je suis descendue le matin pour mes provisions et je ne suis pas ressrtie.
— Qui me donnera la preuve de ce que vous avancez ?
—- Qui ? je n’en sais rien... Mais je ne crois pas qu'on fasse celle du conträire.
— C'est bien. l’enquête nous apprendra jusqu’à quel point on doit ajouter foi à vos paroles.
Pourquoi n'aviez-vous donné, en sortant de l'hôpital Beaujon. votre adresse à personne /… Pourquoi vou: êtes.
vous cachée. ?
Pour la première fois, Rosalie eut un mouvement de révolte. :
— Et à qui aurais-je laissé mon adres- Qui certes je me suis cache Eaillait-il me donner eu spectacle à des indiftérents ou ennuyer de ma douleur les amies qui m'avaient eonnue heureuse ?
Le magistrat feignit de consulter quelques paperasses.
Et, relevant brusquement la tête :
— Laissez-moi votre adresse actuelle, et tenez-vous à la disposition de la justice.
—Je n'y tiens dès aujourd'hui, répondit Mme David, en écrivant le nom de sa rue et son numéro sur le papier qu'on lui montrait.
Puis, avant de s’en aller, le juge yant frappé sur un timbre et l'huissier paraissant pour la reconduire :
—Je vousen prie, monsieur, prenez en pitié mes angoisses. .J'ai conservé pour Paul Yveling une affection sincère
.. Est.ii bien dans l’état où on le dit?..
peuvent seuls répondre à votre question et ils ne l'ont pas encore fait.
Le ton était bref, sec.
Rosalie s’inclina et suivit l'huissier de service,
Dans là rue elle respira mons.
Car, pour ne pas se troubler devant cet homme froid, tranchant, dont chaque question portait, il lui avait fallu un effort inoui de volonté.
Elle étouffait dans ce cabinet sévère sombre en tête à tête avec Ini.
I lui semblait, à maintes qu’elle allait défaillir.
; que c'était bon le grand l'air, le soleil.
Et dire que, si un soupçon réel eñt efkeuré l'esprit du magistrat, si un indice l’eût mis sur la bonne piste, au lieu de respirer cet air tiède, de regar der ce beau soleil, de passer hbre dans la rue, elle n’eût quitte son cabinet, après l’interrogatoire, que pour marcher entre deux gardes, le long de ces cou.
loirs obeurs du Palais de Justice, qu!
. le connaissait de réputation, Jusqu'à à cellule où on l’eût enfermée prisonnière,
Oh ! certes, si on l'attaquait ouverte.
ment elle se défendrait.
Mais qui l’attaquerait ?
Personne ne l’avait vue.
Soudain son cœur cessa de battre :
un frisson lui glissa entre les deux épaules,
Et M. Yveling ?.. l'oncle Yveling !
Complètement paralysé, aussi inca.
pable de proférer une parole que de faire un signe, il n'était pas pour le moment à craindre.
Mais que sa langue se déliât, qu'il arrivât seulement à prononcer uu nom, le sien.. elle était perdue !
C'était là le danger.
Heureusement, à cet âge, n’est guère curable.
De plus, elle affecte généralement le cerveau comme les membres.
Chez M. Yveling. il n'avait pas du
à pleins pou-
reprises,
jour,
la paralysie
Les médecins chargés d'examiner
résister à la violence de l'attaque.
Le pauvre homme, sans doute ne se sou venait de rien.
n ce qui concernait ses sentiment:
vis-à-vis de son ancien ami, Rosalie n'arrivait pas à s'en rendre un compte bien exact.
Dans son cœur, la haine avait succéà l'amour.
Et sa haine était profonde, comme
avait été son amour.
Pourtant, devant les résultats de son
vuvre sanglante, l'arrestation de Paul, accusé de meurtre, sa folie, elle lavait senti tressaillir, ce cœur qu’elle croyait mort, insensible à toute autre impre»sion qu'au ressentiment.
L'horreur de son action l'avait saisie, plus grande,
Elle en envisaseait avec stupeur le.
conséquences dans l'avenir.
Paul en cour d'assises. jugé, condauine peut-être, envoyé an bawne.
Ou bien, à jamais privé de la facult::
qui permet à l'homme de raisonner et se diriger, enfermé dans une maison « fous.
Entre ces deux alternatives, elle eût choisi la derniere pour lui... et poui elle.
I ne sont pas à plaindre, les insensé< qui vivent dans un rêve, en dehors de:
cruautés de l'existence,
Îls ne sont pas à plaindre, ceux ne pensent plus, souffrir,
Avant que son intelligence s’effondrät Paul avait passé par des heures terribles,
C'était le châtiment.
Il n'avait même plus, à présent, le souvenir de l’effrayant tableau qui Jui montrait sur le lit, un poignard planté entre les épaules, Régine ensanglantée.
Cette folie, cette perte de mémoire, était pour elle encore une sécurité.
Paul, revenant à la raison, se souvenant, l’accuserait.
Fatalement elle succomberait dans la lutte.
Aussi était-ce avec angoisse qu’elle
5 Le Mal de Vivre
dé
‘de
Le
qui puisque penser cest
ouvrait chaque matin les journaux.
Elle ne respirait que lorsqu'elle y avait vu que le “meurtrier se trouvait toujours dans le même état”.
Rosalie subirait cette torture quoti dienne jusqu’à ce que les médecins légistes se fussent prononcés.
Pendant un quart d’heure elle mar.
cha, en proie à cette agitation qui faisait vibrer tout ses nerfs, la surexcitait à ja faire soufirir.
Rosalie s'était présentée à dix heures et demie dans le cabinet du juge d’ins truction.
Midi allait sonner bientôt.
La jeune femme n'avait rien pris le uatin avant de partir de chez elle.
Elle se sentit une défaillancé et entra dans un petit restaurant, où elle se fit servir à déjeuner.
Quand elle eut mangé, ses forces revenues et le caline aussi, elle se souvint qu’elle devait être cet après-midi même à deux heures à l'hôpital Lariboisière, où elle allait prendre Jeanne Badolle, la malheureure fille, à quielle avait sauvé la vie, en faisant enfoncer la porte par laquelle s’'échappait l'acide carbonique dont l'odeur la saisissait aux narines, dès sa sortie sur le palier.
Le médecin appelé alors. voyant que la jeune fille respirait encore, après les premiers secours donnés, la faisait emporter à l'hospice.
Pour la mére, tous les soins deveuaient inutiles. La mort était arrivée au bout d’une heure à peine d’asphyxie.
Ce fut uue révolution dans le quartier, que cette fin poignante.
Nombre de voisins suivirent les cervueils de Mme Badolle et de sa plus jeune fille.
La concierge de la maison où les couturières habitaient depuis longtemps, estimées de leur entourage, avait fait une collecte destinée à parer aux frais de l'enterremeut, et à l'achat d’un terrain provisoire.
Au moins si Jeanne revenait à la vie, si on la sauvait elle ne chercherait pas æn vain au cimetière le coin où repo-
saient sa mére et sa soeur.
Tous les locataires s'intéressaient à la pauvre tille et tous donnérent leur offrande.
Mme David en sortant du restaurant monta en omnibus et arriva à l'heure dite à la porte de l’hospice
Jeanne parut, pâle maigre, le buste courbé, l'œil morne.
La bouche s’entr'ouvrit comme pour esquisser un sourire, lorsqu'elle se trouva en présence de la maîtresse de piane
Mais le sourire n'y parut point.
Les lèvres restèrent rigides.
—Merci.
—Appuyez-vous sur moi, lui dit la jeune femme ; vous dev2z être bien faible.
— Qui. .bien faible.
Et elle passa son bras sous celui de Mme David.
Elles firent vingt pas dans la rue :
cette dernière arrêta un fiacre, y fit monter sa cempagne. prit place à côté d'elle et donna leur adresse au cocher, rue Richer.
Elles échangèrent seulement quelques paroles pendant le trajet-
Jeaune ne répondait guère que par monosyllables aux questions de Mme David sur sa santé.
Un poids l’oppressait, plus lourd à mesure que Ja voiture roulait se rapproprochant du but de la course.
La jeune fille avait saisi la main de sa compagne et la serrait nerveusement.
—Du courage ! disait celle-ci ; du courage, ma pauvre petite !
Le fiacre s'arrêta.
Les deux femmes descendirent, Mme David la première:
Elle paya le cocher, entraîna Mlle Badolle et passa avec elle devant la loge. e
La concierge leur ft un simple signe de tête.
Il avait été convenu qu'on laisserait monter la jeune fille sans l'arrêter.
Une parole de bienvenue ne ferait qu’accroître en ce moment l'émotion qu'elle devait éprouver.
Qu'ils semblèrent à Jeaune PBadolle
urs à gravir ces cinq étages.
Non que ses forces physiques lui fis.
sent défaut.
La jeune très malade.
Puis le mieux était venu, les derniers inalaises avaient disparu.
Elle s'était recrochée à la vie, avec l’âpreté de ceux qui ont vu de près la mort et qui en ont gardé l’épouvan!e.
Oui, Jeanne voulait vivre quoique Son existence fut désormais sans but Sans espérance.
Elle voulait vivre par pur instinct, Par besoin de respirer, de regarder la lumière, d'aller, de venir, de voir s’agiter autour d'elle ceux qui, comme elle, étaient vides de ciel bleu et de soleil.
Puis, elle n'était pas tout à fait seule au monde,
Elle se savait entourée de sympathie, et elle possédait une amitié qui l’aiderait à surmonter les désespoirs qui viendraient encore l’envahir.
— Vous ne pouvez rentrer dans votre criste logis, lui avait dit Mme David, à uue des visites qu’elle lui avait faites :
non seulement à cause des poignants souvenirs qui vous y attendent, mais parce que, pour vous seule, l’appartement est trop coûteux. Ilya une chambre libre sur le palier ; voulez.
YOus que j’y fasse transporter vos quel- ‘ques meubles, que je vous l'installe pour le jour où vous sortirez d'ici ?.
Nous vivrons l’une avec l'autre, note prendrons nos repas en commun. . ain- Si, VOUS ne serez pas seule, livrée à vos pensées.
Jeanne à cette proposition, avait eu ne effusion de reronnaissance.
Et dès ce iour même, Rosalie s'était ‘xccupée de l'installation de la jeune fil.
le, dans la pièce dont elle lui parlait.
e suite, on mit à louer l'appartement des dames Radolle, et comme dans ce quartier central, les petits logements sont rares, il se trouva pris au bout de quelques jours.
fille avait été huit jours
Donc JS in allait Passer s-ns }:
franchir, de. 5 cette porte que at ds fois elle avait ouverte pour rertie: rhez elle, se retruuver entre
sa mé: ct5ca sœur, C’est ainsi la ie.
C’est ainsi, hélas ! tout Passe, tout se
brise.
Tout ce qui a été joie, teuäres2, bon.
heur, s'éteint, s’évanouit s'envole !..
Et le passé ne revient Pas. Tamais, jamais ! jamais !
Quand elle la frôla, cette porte. une défaillance saisit la pauvre fille.
Elle s’adossa au mur uns main sur son cœur et ferma les yeux,
Elle revoya au-delà dans la seconde de pièce la petite sœur couchée tout en blaac sur son lit puis la «:ène entre el.
le et sa mère la scène suprême la chère femme s'étendant sur la couche sans une appréhension, sans une revolte, calme les traits reposés comme soulagée plutôt heureuse d’en finir.
Et le réchaud tiré au milieu de la chambre, toutes les issues bouchées, Panneau supérieur de la porte une fente suffisante pour laisser échapper quelques gaz délétères existait, — et les premières oppressions les hourdonnements d'oreilles, les effrayantes douleurs de tête. la lutte contre l’étoutfement, contre la mort qui venait ...
Elle porta ses mains à murmura dans son sanglot sourd :
—Maman.. Charlotte. Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu !
Rosalie la prit pai le bras, l’entraîna doucement.
Elle la fit d'abor lui avança une chaise, la débarrassa de son chapeau. Puis elle demeura quelques instants devant elle, à la cont2mpler.
—Pauvre fille ! se disait-elle, pauvre infortunée !., tu as souffert autant que j'ai pu souffrir. .
son visage,
entrer chez elle,
.. Mais pas plus., oh!
non ?.. Et toi, tu peux pleurer, crier, te lanenter, tu trouveras des amis pour
te consoler. .
Tandis que moi.. moi, :
je dois tout garder.. garder mon se- Cret.
Et tout haut, d’une voix si pleine de pitié, qu’elle arrêta les larmes de Jeanne, qu'elle apaisa la crise etfrayante qui la secouait,.
—Ma pauvre enfant, je n'essaierai point de vous consoler.. Je vous dis seulement que vous avez en moi .une amie vous n'êtes point seule au monde vous pouvez vous fier à quelqu'un. .Oui je suis votre amie.. comptez sur
noi.
La jeune fille la regarda longuement comuwe si elle voulait lire en elle
Puis, elle lui tendit sa main amaigrie qui tremblait.
—Merci, balbutia-t-elle, oh ! merci.
Mais voyez-vous, ils sont si déchirants les souvenirs que j'ai retrouvés. en rentrant ici.
* — Aussi, je vous le répète, je ne cherche point à vous cousoler. le temps seul peut mettre un peu de baume sur vos blessures il faut que des jours et des mois s’écoulent pour que vous ressentiez quelque soulagement,
—SNi vous disiez des années !
Elle cacha sa figure dans ses mains, recommençant à sangloter violemment.
Et fixant encore sur Mme David ses yeux que les pleurs voilaient :
—Non, pas non plus les années. le temps lui-même ne peut m'apporter des consolations, J'aurai désormais, toujours l'horreur des gens et des choses, l’horreur de l'existence !..Pourquoi, pourquoi, mon Dieu ! ne suis-je nas partie avec ma sœur, avec ma mére, ellg n’éprouvent pas, eux, ces horritles angoisses du coeur qui sont mon partage elles ne souffrent plus dans leur pauvre corps. C’est fini c’est le repos A
l'hopital j'ai essayé plusieurs fois de mourir pourquoi m'en a-t-on empêchée, On ne devait pas répondit
Rosalie en secouant lentement la tête et pourtant c’est un devoir Moi aussi j'ai traversé des heures terribles moi aussi j'ai voulu mourir.
On m'a sauvée poursuivit son inter-
locutrice sans paraître avoir entendu son exclamation comme suivant la pente fatale de ses pensées pour moi pour d'au tre il eut mieux valu me laisser mourir
Elle prononça cette dernière phrase d'une voix si sourde que Jeanne Badolle n’en saisit point le sens.
La seule chose qu’elle vit clairement ce fut qu’elle avait en face d'elle une femme qui pouvait la compromettre, parce qu’elle avait souttert, et cette sympathie née de la reconnaissance que lui inspiraient les procédés si affectneux de Mme David, s'accrut en un instant : le malheur les liait plus étroi tement.
Elles se taisaient maintenant toute: deux, Jeanne assise sur une chaise.
Rosalie le coude appuyé sur la tablette étroite de la cheminée de la petite sal, à manger ou elles venaient de pénétrer.
Tandis que la première se redressait, les yeux levés vers celle-ci, la jeune femme courbait la tête, le buste atfaissé, un bras pendant le long du corps.
Une ride la ride profonde qui maintenant creusait son frOnt, rapprochait davantage ses sourcils d’un noir intense : la prunelle était dure dans sa fixité voilée à demi, par la paupière bis.
trée.
La bouche si rouge autrefois, attestant cette richesse du sang cette violence de tempérament des femmes du Midi, décolorée maintenant, avait un pli qui la déprimait.
Jeaune Badolle n'avait point connu sa nouvelle amie elle + ait bien pourtant que le sceau qui : rquait au front Mme David n’était point celui des années, mais le sceau de la douleur, Un frisson passa sur la jeune femme ; elle se redressa revenue à elle-mème, et ses yeux rencontrèrent encore ceux de son amie.
Elle fit deux pas vers elle, à son tour lui tendant la main.
— Ainsi, le malheur nous unit, il nous lie, .pour toujours peut-être. Nous nous encouragerons mutuellement dans nos heures de défaillance.
—Je crains que, ayant trop souvent à le faire vous ne renonciez à la tâche, tit Jeanne en se soulevant pour serrer dans les siennes cette main qu'on lui tendait.
.—Non, je ne me découragerai pas. .
Vous êtes jeune, vous avez dix ans de 'noins que moi, l'avenir peut vous sourire encore, tandis qu'il m'est à tout ja inais fermé.
… L'avenir ? . Ah ! si vous saviez il est plus sombre puor moiquil ne peut l'être pour vous. . il est sans espoir !
— Allons done ‘si vous n'avez pas aimé, vous aimerez, vous renc mtrerez un honnête homme.
Jeanne l'interrompit par unrire si étrauge, que Rosalie tressaillit.
a jeune fille s'était écartée d'elle, reculait, plus pâle toujours avec son rire bizarre, effrayant. Elle dit, posant un doigt sur sa poitrine, qui se soule.
vait :
—Un honnête homme vouloir de moi ?..de moi, Jeanne Badolle ? Ah !
ah ! vous ne s:.vez donc pas ?.. Ah!
De nouveau elle se voila la face avec ses deux mains. Elle ne pleurait plus un rouge intense envahissait son visage, lui montait jusqu'aux cheveux.
Une minute elle dsmeura dans cette posture, la tête renversée en arrière.
Mme David le regardait toujours.
"avait-il un mystère aussi dans la vie de cette jeune fille ?
La perte si cruelle des siens. L'isole ment, la misère n’expliquaient-ils pas suffisamment son désespoir ?
Rosalie n’interrogea point.
Elle était trop éloignée des confidence pour les susciter chez les autres.
Elle ne voulait rien dire, elle ne voulait rien savoir.
Mme David attendit qu'un revirement s’opérât encore chez Jeanne. Ce ne fut pas long,
La pâleur chassa bientôt du front de la jeune fille le nuage de pourpre qui le ouvait.
Elle éprousa de nouveau comme une
fl
défaillance, revint au siège qu'elle avait quitté, et y demeura la tête basse, une Stupeur sur les traits.
À son tour la maîtresse de piano s'é, tait assise
Elles restaient là, perdues dans leur sombre rêve, ne sachant plus si elles vi.
vaient.
Si le fardeau des souvenirs était plus lourd pour Rosalie David, que pour Jeanne Badolle, elle avait aussi plus de force de résistance, plus d'énergie.
Ce fut elle qui chassa la première, le cortège de papillons noirs se poursui.
vant devant ses yeux, bruissant à ses oreilles en un tourbillon qui se resserrait S'épaississait, invisible et étouffant Elle ouvrit la bouche, comme quelqu'un à qui la respiration manqui.
Puis elle se leva et se mit à marcher dans la pièce étroite, parlant d’une voix tour à tour plaintive, farouche, saccadée.
— Voilà ce qu'est l'existence, ma pauvre petite ; d’une façon ou d’une autre à part quelques privilègiés, à part certai.
nes natures, sur qui tout glisse, nous avons à soutenir d’effroyablesluttes, Aht combien de fois ne me Suis-je pas de.
mandé —-je pourrais dire chaque jour ct à chaque heure —-depuis qne le mal.
heur m'a touchée Pourquoi nous étions au monde, pourquoi nous vivions ,,, Qu'est-ce que la vie..Naître et meurir passer dans la cohue des êtres qui pleurent, qui souffrent tour à tour, sur cette boule qu'on appelle la terre. traîner des années, ses espoirs déçus ses dou.
leurs morales et ses douleurs physiques puis partit... sauter leterriblis pas, vers lequel on court en vain parfois, et qu’on voudrait fuir, lorsque la main inexorable du Destin, qui fanche, qui brise tonë, vous pousse à le franchir. Oui, la voilà, l’existence compliquée pour les pauvres, —et il y en a !— du souci permanent du lendemain, du perpétuel combat pour le pain. Elle n’est supportable que remplie par l'affection, par l'amour... Lorsque tous les deux vous manquent, lorsque vous êtes seul. seul
oh ! qu’il est affreux, ce mot !...tont votre courage s’en va, la mort serait la délivrance !
Uui, la délivrance, répéta Jeanne, sortie de sa torpeur, et qui écoutait, les yeux agrandis, haletante.
Et, s’approchant de celle qui venait de lui parler, comme elle-même eût parlé ;
—C'est pour cela qu'il faut mourir !
Rosalie lui posa la main sur le bras, l’attirant près de la fenêtre ouverte, feuêtre à demi-mansardée, la seuie dn lo- 8 ment qui donnât sur la rue :
—Non.. respirez.. à cette hauteur, l'air est bon presque pur... regardez le soleil, regardez le ciel bleu.. et écoutez la rumeur qui monte . Vous êtes jeune, vous êtes jolie, je vous l'ai dit, le temps aura raison de vos désespoirs. .
l'avenir vous appartient. . Dans ce Paris qui gronde au-dessous de nous, vous pouvez être parmi ces privilégiées dont Je viens de parler. . Vivez, pour jouir plus tard.. comme j'ai vécu pour me venger.
Ces derniers mots, elle les prononça si bas encore que Jeanne n’en comprit point le sens.
La jeune fille «ecoua énergiquement sa tête.
—Jurez-moi, dit Rosalie, que vous n'essaierez plus de vous donner Ja mort,
—-Et pourquoi voulez-vous que je vive { fit Jeanne Badolle avec emportewent ; ma mère et ma sœur sont parties ; je puis m’appliquer ce mot effrayant que vous venez de prononcer seule.. Car celui que je devais respecter et chérir, celui que je n’ose point uommer.. mon père, l’auteur de tous les malheurs qui nous ont assaillis, et qui m'ont laissée seule debout, n’est
plus pour moi qu’un étranger, pire qu’un étranger !.. Voyons, pour qui voulez.
vous que je vive ?
—N'’avez.vous donc rien qui puisse vous rattacher à l'existence ?
—Rien !
— Vous n'avez pas de famille plus on
moins éloignée, des amies ?
—-Non, je n'ai pas .de famille, à Paris du moins ; comme amis, ayant toujours vécu dans notre intérieur, ma méreet moi, nous n'avons pu faire que des relations banales .. nous travaillions trop pour aller chez les autres où pour recevoir qui que ce fût.
—Mais moi, ne me comptez-vous point pour une amie ?
—Oui, c'est vrai...
— Puis, voyons, n'y a-t-il pas en vou:
même au plus profond de votre abatte.
ment, au plus fort de votre désespérance, quelque chose qui vous rattache à cette existence, que vous trouvez avec Juste raison atroce ?.. N'’avez vous pas un mobile quelconque qui vous engage à vivre !.. En dehors de votre père, que vous pouvez mépriser, mais qu'il vous est défendu de hair, n’y a-t-il pas quel qu'un qui vous a fait du mal et que vous seriez contente un jour de savoi malheureux ?.. Cela soutient, l'espoir de voir les méchants payer leurs infa mies......
Une flamme traversa les prunelles de Jeanne Badolle.
Ses lèvres tremblèrent, le sang en- Pourpra encore son visage,
Comme Mme David x considérait Sans parler, attendant sa réponse :
— Vous avez raison, dit-elle, je ne veux pas mourir avant d'avoir vu le chi.
timent d’un misérable.
J'ai touché juste, pensa Rosalie ; elle est sauvée.
En effet, à partir de ce moment, Jeanne retrouva on calme relatif.
Tout le reste de cette journée, les deux femmes le passèrent ensemble.
Le soir, avant de quitter sa voisine pour aller dormir, la jeune fille demanda
— Vous ne savez pas si quelques-unes de mes clientes sont venues pendant mon séjour à l'hôpital.
Si, deux ou trois : la concierge à gar dé leurs noms, elle vous les donnera.
— Parmi ces noms, avez-vous eüteri-
du prononcer celui de tière ?
L'émotion qui s'empara de Rosalie à cette question l’empêcha de remarquer ‘hésitation avec laquelle Mlle Badolle l'avait formulée, Si grande, si soudaine que fût vette émotion, la jeune femme ne la laissa pas deviner.
—Non, dit elle, je ne m'en souviens pas, du moins.
—Je comprends parfaitement anne après un instant de réflexion.
qu’elle ne soit que venue. Vous devez avoir eu connaissance du drame d'As nières ? [1 m'est tombé sous la main il ÿ à quelques jours à l'hôpital un journal qui en parlait, je me le suis fait ra- Conter en détail. Quelle n'a pas été ma stupeur en voyant que cette jeune femme frappée le soir de ses noces, par son marie, d’un cour de couteau, n’était autre que Mle Régine de Labatière la fille de ma cliente.
—Labatière, fit Mme David si elle cherchait à rappeler ses
+ Mme de Labu
reprit
» Comme
sou ve.
nirs, en effet, c’est le nom qu'ont donne les journaux Parfaitement je suis
au courant de oette affaire.
—Ïl faut que le mari, poursuivit Jeanne, ait été, comme on le pense, frappé de folie . Ah ! la pauvre jeune fille, elle eût bien mieux tait d'épouser son cousin, qui l’adorait.
—Elle avait un cousin qui l’adorait ?
—Oui.. du moins à ce que racontait la domestique, depuis dix ans dans la maison, et, malgré son dévouement à ses m2'':-" bavarde comme tous les don stique:. Le pauvre garçon aurait eu, :arait-1i, de ce mariage, un chagrin immense.
— Vraiment ?
—D'autant plus immense quil se croyait aimé.
—Ï y avait eu des promesses échangées ?
—Les commérages
de la domestique n'allaient pas jusqu’à
cette contidence,
jeune hotm-
—Qu'était-il ve pauvre me ?
-[l sortait de l'Ecole polytecnique :
| de l’avenir, mais pas de fortune - Les parents n'auront pas voulu. dit tranquillement Mme David.
Je le crois.
—[l est à Paris ?
—Îl parait qu'il aurait demandé partir en mission, en Afrique.
Cette exelamation sortit aussi tont
naturellement de la bouche de Rosalis David.
Alors, fit-eie, il n'est plus en Fran.
| ce ?
| —Je n'en sais vien | jamais vu-
Sur cette parole les deux femmes se séparèrent.
Jeanne entra dans la vchambrette louée à son nom par sa voisine, et où celle-ci avait fait transporter le peu qui | restait de l'huwble mobilier d'autr tois.
Elle se coucha aussitôt. faible éhcçore, fatiguée de cette journée d'émotions, et | chassant, pur un prodigieux effort de volonté, les souvenirs porgnants, | essaya de s'endormir.
Bosalie, elle, ne se mit point de suit au lit.
Accoudée à la barre d'appui de cett fenêtre vers laquelle elle avait attiré la Jeune fille dans l'après-midi elle resta regarder le ciel,
Après une très belle journée, se tournait à l'orage.
JT roulait 1à haut des nuages qui fai saient la nuit plus noire: il passait dans l'air lourd des courants électriques
La jeune femme tressaillait parfois, comme frappée par des décharges ra.
; mais je ne lai
) eije
le temps
pides.
Elle avait denoué ses cheveux d'un noir lustre, où les flls bfancs se saient chaque jour ‘davantage
‘ils tom sur
baient en uue masse ondyante épaules,
Le frout découvert était barré toujous de cette ride qui donnait à la phrsiohoinie une expression dure, le même Daus
sea
pli restait au coia des lèves,
les
grands yeux noirs attachés, comme s'ils tentaicnt de sondes ce qu'il y avait an delà, aux nuées roulant les unes sur les autres, passait fréquemment cette lueur de fièvre qui les rendait plus beaux.
À quoi pensait-clie la malheureuse.
À son crime ?
A cette maheureuse, qui demeurait entre la vie ec la mort, avec la blessure horrible de son coup de couteau ?
À l’homme qu’elle avait aimé, arrôté ‘“omme Un assasin, ct qui ne quitterait peut-être l'intirmerie de Mazas que pour être interné à l’hospice de Bicètre, “quartier des aliénés ?”
Ou bien à l'oncle Y'veling, ce vieillard toujours si bon pour elle, resté son ami le seul témoin de sa présence à Asnières à l’heure du crime, et frappé— heureusement pour elle — d’une paralysie générale l’empêchant d'articuler une parole ?
Non.
La pensée de Rosalie n'allait ni l'un ni vers l'autre.
Ce n'était point le remords qui, en ce Inoment, et coup sur coup, la faisait saillir,
Elle v'avait plus de remords.
Régine de Labatière pouvait revenir à Ja vie, Paul Yveling à la raison.
Pour sa vengeance, il importait peu ; elle la jugeait suflisante.
Même, si elle eût fait des aveux, c’eût ‘té dans le but d'obtenir ce double résultat.
Paul échappant au sort qui le mena- “ait et acquitté par un Jury quile dé- “larerait responsable, ne se souviendrait il point peut-être assez du passé Pour soupçonner son ancienne amie,
Et quand même, oserait il l'accuser ?
Mais son interrogatoire du tatin, dans le cabinet du juge d'instruction, la laissait inquiète,
Il faillait à tout prix qu’elle assurât momentanément du moins, sa tranquillité.
Et les dernières phrases prononcées par Jeanne Badolle revenaient obstiné.
inent à ses Greilles,
vers
En inême temps, elle se rappelait l'allusion faite tout dernièrement par les Journaux, à propos justement de ce cousin dont venait de lui parler la couturière.
Et celle-ci avait dit qu'il devait partir pour une mission lointaine. ,
Qui sait s'il n'était pas déjà en Afrique ?
Lorsqu'elle quitta sa fenêtre pour entin se mettre au lit Rosalie murmurait :
— N'importe, il faut en essayer. .cela peut réussir.
Ce jour où Jeanne Badolle se trouvait accompagnée par un jenne homme blond, élancé, à Ja tournure militaire, qui depuis la rue Montmartre la suivait attendant sa sortie des diverses maisons de nouveautés où elle avait pénétré pour arriver avec elle aux Grands Maga-.
sis et intercéder en sa faveur au moment où l'inspecteur l’arrêtait — avait eté comme celui-là même où elle sortait de l'hôpital pâle, languissante, le cœur broyé par les tristes souvenirs, un beau jour ensoleillé, plein de gaieté plein d’éclats de rire et de chansons.
Pourtant, lui aussi, le jetne homme blond qui la guettait encore à cette porte par laquelle elle devait quitter l’immense Cara vanséraïl de la coquetterie fé.
minine, libre ou entre deux sergents de ville. lui aussi, avant même qu’il n'eût à s'apitoyer sur la pauvre fille, avait le visage pâle, le regard douloureux.
11 semblait de ceux à qui la vie doit sourire. et on le sentait étreint par son chagrin poignant, un de ces chagrins qui ne cédent à aucun dérivatif, que la joie des autres ne fait qu’accroître.
Après avoir conduit jusqu’à chez-elle celle dont il s'était fait tout à l'heure le défenseur, et demandé en vain à la coucierge, qui ne lui répondit que par ces mots : “ C’est une honnête fille, monsieur, ” des rengnements sur son comp-
te, retournant sur ses pus, 1] remonta jusqu'aux boulevards,
Là, il prit un fiacre et se fit conduire au Ministère de la Guerre.
Le jeune homme remit sa carte à l'huissier de service.
Sur le carré de bristol, il y avait ce Dom
JACQUES DE LABATIERE Lieutenant du Génie
Il ne fit pas antichambre longtemps.
Au bout de quelques minutes le lieutenant de Labatière était introduit dans
le bureau d’un otticier d'ordonnance du ministre, un capitaine de deux années seulement plus âgé que luiet dont il était l’ami.
Les deux jeunes gens se serrérent la Main cordialement.
—Et bien ? interrogea le lieutenant de Labatitre, en s'asseyant sur le siège placé à un coin de la grande table, couverte de paperasses, sur laquelle l'officier travaillait,
—Eh bien, c’est fait, répondit celuici, tu pars pour le Sénégal.
—Ah ! merci ! exclama le jeune hom- Me avec un grand soupir.
L'autre le regarda un instant, soucieux, ému.
—J’ignore si c’est un service que je t'ai rendu en appuyant ta demande et en la faisant aboutir, dit-il, — car étant le plus jerine des compétiteurs, c'était toi qui avais le moins de chances, — Je climat est affreusement meurtrier Jabas. . Nous venons encore de recevoir la nouvelle de...
—Je le sais, interrompit son ami, et peu m'importe. la vie est trop stupide chose pour que j'y tienne. . Emyporté hé.
tement par la fièvre jaune, massacré par les sauvages ou atteint par une tinxion de poitrine, je ne puis que mourir un peu plus tôt, un peu plus tard... J'aime mieux tôt que tard.
— Allons, ton parti n'est pas encore pris, mon pauvre Jacques !
—Mais si, il est pris.. Ma révolte est apaisée, je te le jure !.. Hier, en sortant de l'église, où je l'ai vue si belle dans sa
robe de niariée. . si belle qu’elle ressem.
blait à quelque créature idéale n'appartenant point au monde terrestre, quand je l'ai vue, son bras sur celui de cet homme, mon cœur d'abord a bondi dans ina poitrine à m'étoutfer, tout mon être s'est soulevé de colère, de désespoir.
Puis, lorsque j'ai surpris le regard qu'en descendant ainsi à son bras les marches du chœur elle a levé sur lui, un revire ment s'est opéré en moi... J'ai compris qu'elle l'aimait.. et je lui ai pardonné.
—Tu m'avais dit n'uvoir rien à lui pardonner !
—Le mal qu'elle m'a fait involontai.
rement.. ctelle mena fait plus que personne au monde, nul ne pourra le comprendre jamais.
“ En eifet, elle ne m'a rien promis. .
Je l'ai aimée en silence, sans qu'elle s'en aperçoive sans doute. . elle n'avait pour moi qu'une amitié de sœur.
—Vons étiez presque frère et sœur, dit le capitaine ; cousins germains, c" st trop proches parents pour devenir mari et femme, mon cher ami.
—J’ai dû te l'expliquer, nous étions cousins gerimains sans l'être. Je suis le fils d’une seur de M. de Labatière, née J'un autre lit, et qui n’était, par conséquent, que sa demi sœur Nous ne sommes donc, moi et Régine, que des demi cousins.. Aussi, n'est-ce pas la raison de parenté qu'ont alléguée mon oncle et ma tante : ils n'ont démontré qu'avec ma solde je ne pouvais nourrir une femme et élever des enfants.. Je w'avais plus rien à répondre.
—Malheureusement, c'était la vérité.
il nous faut, à nous autres militaires, courir après la fortune, ou rester vieux garçons ; la solde que nous actroie le gouvernement ne nous permet point de uous marier selon notre cœur ; le revenu même dela dot réglementaire ne pare pas aux dépenses de la femme—je parle des dépenses de nécessité première.
—On ne peut dire qu’une chose, c'est que ton oncle et ta tante ont eu raison. . leur fille, tout en ne possédaut pas, elle,
que tu n'aurais jamais pu lui donner Qui suit si cette jeune femme eût sup, porté avec résignation cette misère que tant d'ofliciers sont occupés à vacher tonte leur vie ! Va, tout est peut-être pour le mieux... Pars pour le Nénégal puisque tu veux aller au Sénégal. quand tu reviendrus, avec le grade de capitaine et peut-être la décoration, tu trouveras une héritière qui t'aimera et que tu aimeras ; elle t'apportera l'argent tu lui Apporteras la gloire,. vous serez quittes,
Jacques Labatière secoua la tête.
—-Je ne me marierai pas, c'est fini !
— Allons done .. Enfin ce n'est pus le mowent d'aborder cette question... Tu sais qu'il faut que tu t'embarques dans huit jours !
— Dans huit jours ! tant mieux ‘J'ui hâte d'être loin, de vivre de ma nou velle vie. L'air de Paris m'est plus néfaste, mon cher Taverrier, que ne me serait en ce moment l'air de Saint- Louis,
Comme le jeune lieutenant achevait de parler, l'huissier Parut remettant une carte au capitaine Taverrier.
Celui-ci eut un mouvement d'humeur.
—Faites attendre, grommelat.il dans quelques instants.
Jacques de Labatière se leva.
—Je te laisse. . Nous nous retronve.
rons tout à l'heure, à notre restaurant. |
— C'est cela.. j'y serai à six heures | précises : si nous prenions un cabinet ? | nous serions plus À l'aise pour causer.
—Partaitement. . le premier arrivé le | retiendra.
Leurs mains se tendirent encore l'une | |
Un sou de dot, est habituée à un confort |
vers l’autre ; ils se séparèrent après une étreinte énergique.
À l'heure dite, lecapitaine Georges Ta verrier montait l'escalier du restaurant où il prenait habituellement ses repas, escalier conduisant aux petites pièces ré
servées, qu'affectionnent les amoureux, et que choisissent ceux qui ont à parler
affaires, où qui veulrat Manger trau quillex.
Le garçon le fit entrer dans le cabinet où l'attendait depuis cinq minutes le lieutenant de Labatière.
Lorsque le capitaine eut referme la porte, il vit Jacques debout devant jui d'une pâleur de mort, froissunt dans x:
main un journal qu'il lui tendit bru< ‘quement en disant d’une voix étran glée
— Lis
Taverrier prit le journal, une teuille du soir, parue une heure plus tôt, et vit de suite, au milieu de Ja première page, en gros caracteres, cette rubrique :