RAPPORT DU PROFESSEUR SGHRÔTTER
fallait convoquer toutes les sommités médicales et chirurgicales de Berlin qui avaient soigné le prince jusque-là.
J'avais à cœur de faire adopter mon diagnostic, qui était le vrai, de façon que Ton ne perdît pas de temps en autres tentatives thérapeutiques, absolument iimtiles ; d'autant plus qu'il était grandement temps de ne pas retarder davantage l'opération, EN ADMETTANT QUE l'oN VOULUT s'y DÉCIDER.
Là-dessus, le D"" Krause consigna également son opinion ; elle était conforme à la mienne sur tous les points, sauf sur celui de l'opération, contre laquelle il se déclarait énergiquement.
Nous fûmes reçus dans l'après-midi par la princesse impériale qui espérait probablement que nous lui dirions toute la vérité. J'eus l'honneur de lui lire le procès-verbal que j'avais rédigé; à la suite de cela elle montra aussitôt qu'elle avait de graves préventions contre une opération de ce genre. Le D'' Krause, interrogé parla princesse, lui dit très énergiquement sa manière de voir, à tel point que j'en fus étonné. Je me permis alors de faire observer que le malade seul avait le droit de prendre une décision, que je ne croyais pas avoir le droit d'iniïuer par trop sur la résolution qu'il prendrait; que le seul devoir des médecins était de le mettre entièrement au courant de la situation, et de bien lui expliquer les chances des différentes sortes d'opérations.
La princesse nous dit alors que l'œdème aigu qui venait d'apparaître disparaîtrait peut-être bientôt, que nous pourrions alors mieux voir, que je serais peut-être amené à modifier mon opinion sur la nature du mal. Là-dessus, me conformant au vœu exprimé parla princesse, je lui promis de rester jusqu'au 11 novembre. Mais je me prononçai catégoriquement contre toute autre ablation faite à l'aide de la laryngoscopie (Mackenzie proposait d'en faire de nouvelles
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pour soumettre les fragments à l'analyse histologique). Des opérations de ce genre ne servent qu'à activer l'accroissement de la tumeur; et puis on ne peut pas affirmer que le savant le plus expérimenté soit en mesure de se prononcer avec certitude après avoir examiné un fragment de la tumeur à cette période-là.
Le même soir arriva le prince Guillaume, accompagné, sur l'ordre de l'Empereur, par le D'' Schmidt de Francfort-sur- Mein. Nous fûmes tous reçus par le prince, auquel j'exposai très fermement les opinions ci-dessus. Après cela, nous nous réunîmes chez Mackenzie; on causa de toutes les hypothèses possibles et, malgré cela, il y avait toujours encore des divergences d'opinion au sujet du diagnostic.
Le lendemain matin (10 novembre), nous assistâmes de nouveau vers dix heures et demie à un examen de la gorge du prince; le D'' Schmidt était également là. Le gonflement étant un peu moindre, on constata beaucoup mieux et d'une façon plus caractéristique les déformations du côté gauche ; malheureusement on remarqua aussi un nouveau nodule sur les cordes vocales de droite. En admettant que j'eusse hésité jusque-là, cette découverte ne pouvait que confirmer mes hypothèses, de sorte que, pendant la consultation qui eut lieu après cela, je ne pus rien changer ni au diagnostic ni au traitement. Le D"" Schmidt se rangea pleinement et entièrement à ma manière de voir.
Le même jour, dans la matinée, j'eus l'honneur de voir la princesse impériale, qui se prononça avec la plus grande énergie contre l'ablation ; elle me dit qu'elle permettrait peut-être, plus tard, de pratiquer la trachéotomie, car elle tenait à prolonger, autant que possible, la vie de son cher mari, et qu'elle croyait ne pouvoir atteindre ce but que de cette manière-là.
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Je me permis alors de lui faire remarquer qu'il faudrait, dans ce cas, appeler de suite à San-Remo un médecin allemand très expérimenté, vu que Ton ne pouvait absolument pas indiquer la date précise à laquelle cette opération deviendrait nécessaire. Que, d'autre part, le séjour dans le Midi était tout à fait indiqué pour le prince. Je lui proposai alors de prévenir M. le professeur von Bergmann de se tenir prêt à accourir en toute hâte, au premier signal, à San-Remo, et de lui demander d'envoyer ici, dès maintenant, par mesure de précaution, son aide le plus expérimenté.
La princesse ne me donna pas de réponse définitive, parce qu'elle croyait avoir en M. Howell un conseiller assez éclairé. Le soir nous fûmes encore une fois reçus par le prince Wilhelm ; plus tard, sur la demande de mes collègues, je rédigeai un mémorandum sur les avantages qu'offrait l'ablation du larynx sur la trachéotomie simple; le D'' Krause me servit, cette fois encore, de secrétaire. Cet acte fut signé et unanimement approuvé par nous tous, il était destiné à éclairer complètement le Kronprinz, après les communications que nous lui avions faites de vive voix. Nous avions résolu, en effet, de lui représenter la situation d'une façon aussi claire que possible, et de lui remettre cette pièce afin qu'il pût se faire, à tête reposée, une idée exacte de sa maladie.
Le 11 au matin, avant la dernière visite, j'eus encore une fois l'honneur d'un entretien avec la princese impériale. Pleine de préoccupations pour son cher mari, elle me pria de lui faire ma communication dans les termes les plus réservés, en même temps elle me promit de suivre mon conseil au sujet du chirurgien allemand; là-dessus je ne pus m'enj>ècher de lui en exprimer toute ma reconnaissance et de m'écrier : « Maintenant je puis partir tranquille. »
L'œdème avait diminué à la suite des compresses glacées
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de la veille et des pilules de g-lace qu'il avait avalées ; mais le mal ne s'était modifié en rien, et ma manière de voir ne changea donc en rien.
C'est alors que je dus m'acquitter du triste devoir que m'imposait la confiance de mes collègues, et rendre compte au prince impérial du résultat de nos visites, c'est-à-dire de noti'e opinion sur sa maladie. Cela eut lieu en présence de la princesse et j'avoue que je n'ai jamais assisté dans ma vie à une scène plus impressionnante.
Le prince, chez lequel on ne remarquait pas la moindre trace d'émotion, refusa en souriant de s'asseoir, comme je l'y avais invité ; il écouta mon rapport debout avec le calme d'un philosophe et le courage d'un héros.
Sa physionomie si aimable ne se modifia pas lorsque je lui parlai des chances des deux opérations.
Bien que très ému, je pus heureusement dire que j'avais eu tout récemment l'occasion de voir, chez un vieillard, une tumeur du larynx qui s'était reformée spontanément. Le prince eut l'air visiblement content lorsque je lui dis que le malade en question avait soixante-dix ans et il me dit : « Oh bien ! moi, je ne suis que dans les cinquante. »
Le prince demanda alors aux autres médecins s'ils avaient quelque chose à ajouter à ma communication (ce qui n'était pas), puis s'adressant directement à moi, il me demanda, s'il avait oui ou non un cancer. Naturellement, je lui fis une réponse un peu évasive.
En voyant la bonté avec laquelle le prince nous congédia, personne n'aurait cru qu'une scène si tragique venait de se passer. Nous serrant la main il nous dit : « Au revoir, si Dieu le veut. »
La princesse voulut bien aussi nous dire au revoir, et nous déclarer qu'elle était satisfaite du plan projeté.