ENCORE POSSIBLE, CAR LE MAL AVAIT ENVAHI LES CORDES DE DROITE
SE PRONONÇA CATÉGORIQUEMENT CONTRE ET FIT PART DE SA DÉCISION, PAR ÉCRIT, AUX MEDECINS.
Le prince avait appris avec beaucoup de calme, même avec un véritable héroïsme, toute la gravité de sa maladie. Il semblait à son entourage que, depuis que les médecins s'étaient prononcés, ses dispositions étaient plus calmes, meilleures et presque gaies.
Aussitôt après sa visite à San-Remo, le D"" Schmidt était parti pour Berlin. Arrivé dans cette ville le 13 novembre au matin, il fut reçu, de suite, par le médecin général Leuthold (médecin de l'empereur) et le professeur von Bergmann, qui
UAPPORT DU DOCTEUR MOUITZ SCHMIDT
le présentèrent à Sa Majesté. Le Reichs-Anzeiger dit à ce sujet :
Lors de l'examen du larynx de son Altesse impériale et royale, les médecins réunis ont pu établir que la maladie du
PRINCE EST déterminée PAR LA PRÉSENCE d'uNE TUMEUR MALIGNE.
Celle-ci existe principalement sous les cordes vocales de gauche et à la partie postérieure du larynx, de légers commencements se montrent aussi sur le côté droit. Le mal est local jusqu'à présent et n'a pas influé sur l'état général. Cette tumeur est dangereuse, parce qu'elle menace de s'accroître continuellement. Son Altesse impériale et royale s'étant opposée à une ablation totale du larynx, il y aura, dans un avenir plus ou moins éloigné, des suffocations qui nécessiteront probablement l'opération de la trachéotomie.
Les médecins réunis à San-Rem'o ont considéré que l'ablation totale du larynx, même si elle réussissait, exercerait une influence considérable sur l'existence future du prince ; ils n'ont donc pu se décider à conseiller cette opération, sans restriction ; ils ont préféré s'en remettre de ce soin au prince. Forcément, on a dû se demander alors s'il ne faudraitpas s'efforcer encore une fois de persuader le prince de se soumettre à cette opération, s'il ne voulait pas être perdu sûrement. C'est pour cela que l'on a exprimé au prince le désir de lui rendre compte, par écrit, de l'état de sa maladie et de lui dire officiellement pourquoi l'on avait renoncé à l'opération projetée en mai et en juin, et pourquoi on lui en reparlait si tard. Dans ce but, le ministre intérimaire de la maison royale, comte Stolberg-Wernigerode, réunit, le 13 novembre, en conférence au ministère, les médecins :
Professeur von Bergman ii,
Le médecin particulier docteur Wegner,
Professeur Gerhardt,
L\ MALADIE DE l'eMPRREUR FRÉDÉRIC III
Professeur Tobold, Le médecin particulier Leuthold, Docteur Schinidt, Médecin-major Landgraf.
Le procès-verbal de cette conférence et les pièces justificatives rédigées parles médecins, d'après leurs notes, journaux de la maladie et croquis, ont été réunis aux actes du ministère de la maison royale et ont servi de base pour le compte rendu ci-dessous.
Les médecins réunis étaient d'avis, comme ceux appelés à San-Remo, que, pour le moment, il ne pouvait plus être question que d'une ablation totale du larynx, et non plus d'une ablation partielle, comme au mois de mai. Il y a, effectivement, des cas de guérison certaine, bien constatés, après ablation totale; malgré cela tous les médecins présents ont été d'accord pour dire que, dans un cas aussi grave, la volonté du malade seul devait décider. Les rapports déposés ici montrent pourquoi l'opération ne fut pas faite pendant l'été.
« Les médecinswéunis l'an dernier au mois de juin avaient reçu l'assurance formelle que l'opération serait faite- si la tumeur augmentait; ils doivent donc déclarer que s'il est trop tard aujourd'hui POUR LA faire, il FAUT EN ATTRIHUER TOUTE LA FAUTE AU MÉDECIN QUI n'a PAS TENU COMPTE DE l'aCCROISSEMENT DE CETTE TU- MEUR, ET QUI l'a MÊME CONTESTÉ LORSQUE LE D' LaNDGRAF LE LUI A SOUTENU AVEC LA PLUS GRANDE FERMETÉ, ET LUI A DEMANDÉ INS- TAMMENT DE PROVOQUER UNE NOUVELLE CONSULTATION. »
Le rapport du professeur Schrotter, qui fut lu parle D'' Leuthold, ainsi que le rapport verbal du D'' Schmidt, établissaient qu'à chaque instant il pouvait se présenter un œdème des rides aryépiglottiques, à l'entrée du larynx, qui entraînerait un danger très sérieux, que l'on ne pourrait écarter qu'en procédant le plus vite possible à la trachéotomie. Aussi les
UAPPORT DU DOCTEUR MORITZ SCHMIDT
médecins demandèrent-ils avec la plus grande énergie, que
l'on ENVOYAT AUSSITÔT A SaN-ReMO UN CHIRURGIEN RIEN AU COURANT
DE LA TRACHÉOTOMIE. Le profosseur von Bergmann désigna pour cela son premier assistant, le D'' Bramann. Les autres médecins l'approuvèrent.
A la suite des représentations faites au prince par la conférence des médecins, le médecin-major Schrader écrivait déjà, le 11 novembre, au professeur von Bergmann:
« J'ai l'honneur de vous informer confidentiellement, par ordre de son Altesse impériale et royale le Kronprinz et de son Altesse impériale la princesse, du résultat de notre examen laryngoscopique et de vous prier de vouloir bien vous charger de l'opération de la trachéotomie au cas oii elle deviendrait nécessaire, et conformément au vœu de tous les médecins réunis ici, il y a quelques jours. »
Aussitôt, le professeur von Bergmann le remercia, par dépêche puis par lettre, de l'honneur qu'il lui faisait, et se déclara prêt à entreprendre l'opération.
Mais les médecins de San-Remo, aussi bien que ceux de Berlin, interrogés là-dessus, avaient déclaré avec fermeté qu'un œdème de la glotte ou une autre tumeur, capable d'obstruer le larynx, pouvait se développer; qu'il fallait par conséquent avoir sous la main un opérateur sûr, en attendant l'arrivée du D'" von Bergmann. Le ministre intérimaire de la maison royale crut ne pas devoir attendre plus longtemps, et bien faire en ayant toujours sous la main tout ce qu'il fallait.
Le D"" Bramann quitta Berlin, sur l'ordre de sa Majesté, le
16 NOVEMHRE AU SOIR, ET ARRIVA LE 18 A SaN-ReMO, OÙ il eut
aussitôt un entretien avec les D" Krause et Schradei-, qui le mirent au courant de l'état de la maladie.
Le 28 novembre seulement, les médecins consultants habituels appelèrent le D'' Bramann pour assister à la visite. Lo
LA MALADIK DU L'iîMPKnEUn FRÉDÉRIC 111
D"" Bramann dit à ce sujeL qu'il vit, à l'aide du miroir, une forte tumeur au haut des cordes de gauche ; celles-ci étaient entièrement cachées par elle, de sorte qu'il ne put les voir. La tumeur à gauche allait de la commissure antérieure jusqu'à la paroi postérieure, et s'étendait vers le haut jusque pardessus la pomme d'Adam. La muqueuse n'était ni enflammée ni rouge; mais, à une place en arrière au-dessous du cartilage, il semblait y avoir une petite ulcération. On ne pouvait voir ce qu'il y avait au-dessous et à gauche de la tumeur diffuse, les cordes de droite étaient intactes; la partie postérieure était un peu épaissie. Lors de la phonation elles se mouvaient assez pour s'appuyer contre la tumeur qui occupait les environs de la corde de gauche, ce qui expliquait l'enrouement de la voix. Les glandes n'étaient gonflées ni près du larynx ni sur la limite des vaisseaux, par contre la moitié gauche du cartilage thyroïde, particulièrement dans sa partie postérieure, était épaissie. Le malade n'éprouvait pas de douleurs, il ne toussait ni ne crachait.
Le D'' Bramann visita une deuxième fois le malade, le 9 décembre; le résultat fut sensiblement le même, mais d'autre part on affirmait que la tumeur s'était transformée et que l'ulcération vue antérieurement par les médecins était guérie. Comme on avait employé pendant un certain temps de l'iodufe de potassium, on lui attribua cette amélioration, disant qu'il avait amené la périchondrite chronique à une transformation régressive. (Voir la correspondance du D'" Schrader avec le médecin-général Leuthold.)
Cependant, dès le 10 décembre, les D'"' Krause et Howell croyaient constater une hyperémie plus vive, un gonflement plus fort à la paroi postérieure du larynx, ainsi qu'une petite ulcération aux environs de la tumeur. Le D"" Howell informa Mackenzie, par télégramme, de ces troubles et de quelques
RAPPORT DU DOCTEUR MORITZ SOHMIDT
autres, ainsi que de granulations qu'il crut remarquer. Mackenzie arriva le 15 à San-Remo.
Bramann ne fut pas convoqué aux visites qui eurent lieu les 16 et 17. 11 visita le prince, sur la demande formelle de celui-ci, le 23 décembre, et trouva des changements très sérieux.
La voix était plus enrouée qu'avant. L'enflure de la ride aryépiglottique était plus grande, cela provenait de l'infiltration qui s'étendait davantage vers le bas. Au-delà, on ne pouvaitrien voir des cordes vocales ni desparties situées au-dessous. L'enflure à gauche était étroitement reliée avec l'infiltration difl"use de la paroi postérieure, elle n'en était séparée que par un sillon peu profond. A cet endroit, l'enflure n'existait pas seulement à gauche, elle s'étendait vers le cartilage de droite et vers le bas, plus loin que l'insertion des cordes vocales. Elle était bien plus forte que quinze jours avant; à gauche et à hauteur des cordes elle était visiblement ulcérée. De là, cette ulcération s'étendait vers le bas, au-delà du niveau des cordes vocales, toutefois on ne pouvait distinguer exactement s'il y avait là une accumulation de pus ou une fissure assez forte couverte d'une incrustation grisâtre; en tous cas, la surface était inégale et raboteuse.
On a prétendu, d'autre part, que tout était normal à la place où avait existé l'ancienne tumeur ; mais alors comment expliquait-on l'impossibilité de voir? On ne pouvait pas voir les environs des cordes vocales, ni, à plus forte raison, ce qui se trouvait au-dessous. L'ulcération s'étendant et l'enflure de la paroi postérieurô augmentant, on devait admettre qu'il s'était produit là des modifications certainement très graves, qui avaient amené elles-mêmes la tumeur des cordes. Celle-ci était légèrement ulcérée au centre; l'ulcération était peu élevée et visible en partie seulement, pas du tout vers le bas.
LA MALADIE DE l'kMPERISUU FRÉDÉniC lU
Les autres médecins prétendent qu'elle était plus proéminente quelques jours auparavant et qu'elle était devenue plus petite et plus plalo. Le rapport du D' liramann se termine par la i-emarque que, dans les quatorze derniers jours, il y avait
EU UN tel changement Qu'lL FAUDRAIT l'ROBABLEMETT E.N ARRIVER A LA TRACHÉOTOMIE AYANT LA FIN DU SEMESTRE.
Dans la même semaine, le British Med. Journal (n" 1409, page 1455) dit : « Nous sommes bien heureux, appuyés que nous sommes sur une autorité des plus dignes de foi, de pouvoir confirmer toutes les nouvelles favorables que la presse donne au sujet de l'état actuel du Kronprinz allemand. »
Le 26 décembre, sir Morell Mackenzie reparut à San-Remo. Après la visite, il dit à plusieurs personnes de la cour, ainsi qu'au D"" Schrader, qu'il doutait de plus en plus de l'existence d'un cancer. Les excroissances qui s'étaient montrées quinze jours avant disparaissaient et la cicatrisation commençail partout.
La mine excellente du prince, le soir de Noël et à la nouvelle année, décida la presse à combattre le diagnostic du cancer. Le British Med. Journal du 7 janvier 1888 (n° 1410. page 31) écrivait, en particulier : <f Nous apprenons, avec la plus grande satisfaction, de source absolument authentique, que les symptômes si alarmants, constates au commencement de novembre, ont presque entièrement disparu. La tumeur des régions subglotliques, qui semblait alors si suspecte, est maintenant réduite au quart de sa taille ])rimitive: l'abcès à la partie supérieure est complètement guéri et les glandes sous-maxillaires qui étaient enllées et dures se trouvent maintenant dans un état normal. La petite tumeur de la fausse corde vocale de gauche a disparu presque aussitôt après s'être formée, et la surface qui suppurait était presque cicatrisée, lorsque sir Morell Mackenzie a quitté San-Remo.
HAPPORT DU DOGTEUlt MORITZ SCHMIUÏ
Le Kronprinz ne sent plus cette gêne, légère mais permanente, du larynx, dont il souffrait depuis le commencement de l'année dernière et son visage n'a plus cette pâleur de cire qui nous frappait, lors de son dernier voyage en Angleterre, Nous pouvons constater que, d'après l'avis de sir Morell Mackenzie, les symptômes actuels correspondent très bien avec ceux d'une espèce très sérieuse de laryngite chronique. Pour bien comprendre cela, il est bon de citer quelques passages des ouvrages de cet auteur : « En dehors des gonflements « congestifs de la muqueuse et de la sous-muqueuse, on cons- « late quelquefois un rétrécissement organique, ou une hyper- « Irophie des parties molles. De même aussi, l'on constate « souvent des nodules qui sont le résultat d'inflammations « chroniques. »
« Ceci a été écrit il y a huit ans et le cas du Kronprinz semble être un exemple frappant de la maladie que nous décrivons. En dehors de l'inflammation chronique, nous avons évidemment encore affaire à une périchondrite. Sir Morell Mackenzie. parlant de cette affection, nous fait remarquer l'engourdissement des cordes vocales ou de l'une d'elles au moins (page 391) ; de même dans le cas du Kronprinz les cordes de gauche sont absolument immobiles depuis longtemps. »
A la fin de la première semaine de janvier, la nouvelle se répandit àSan-Remo, que l'enflure de gauche passait à droite, et le 1.3 parut, au Reichs-Anzeiger , un bulletin disant :
« Pendant les deux dernières semaines, les symptômes de la maladie ont été une enflure assez forte de la moitié gauche du larynx, et une irritation inflammatoire de la muqueuse du larynx; en môme temps il y avait une forte apparition de glaires qui disparurent en même temps que l'inflammation. L'état général est très bon. »
En même temps que cela, le prince eut les 14, 15 et 17 jan-
64 LA MALADIE DE l'kMPEUKIIR FHÉDÉIUC III
vier des douleurs de tête, des températures de fièvre, une petite difficulté de respiration et un peu de strideur; le 17 il expectora un morceau de tissu nécro tique, qui avait flotté pendant trois jours dans le larynx. Ce morceau fut envoyé à Virchow. Le résultat de cet examen a aussi été publié, mais on ne sait pas que ce morceau a d'abord été soumis au D'' Hering (de Varsovie) qui se trouvait alors à San-Remo et qui en détacha des fragments pour les analyser; Virchow n'a donc pas reçu le morceau entier, mais seulement une partie.
Virchow dit que le morceau qu'on lui avait ènvoyé était un fragment mort et à moitié pourri du larynx, qui s'était détaché de la surface et avait, à certains endroits, une épaisseur de 4 milimètres. Il n'aperçut qu'à un endroit presque dur des nids (oignons) de cellules épidermoïdales devenues tout à fait homogènes. Ces nids se trouvaient généralement dans la couche supérieure ou du moins très près d'elle. Il n'en avait pas rencontré dans les parties profondes et n'avail pu trouver d'alvéoles parfaitement isolées, malgré ses recherches les plus attentives. C'est pour cela aussi que l'on s'est