DEVANT NOUS
Le même soir, à neuf heures et demie, les aides de camp se montrèrent de nouveau très préoccupés de la difficulté que le prince avait à respirer ; -ils me racontèrent qu'à l'occasion d une conversation qu'il avait eue avec un officier de son régiment silésien, qu'il avait invité à dîner, il avait eu une quinte accompagnée de sifflements si inquiétants, que tous s'étaient retournés vers lui d'un air complètement bouleversé. Lorsqu'il avait quitté le salon, pour se rendre dans le salon de visite, il aurait demandé : « l^e D'' Bramann a-l-il été convoqué pour ce soir? » La réponse fut négative.
Pendant la consultation du 9 février je remarquai de suite, dès que le prince parut, la difficulté qu'il avait à respirer, ainsi que la strideur au moment de chaque aspiration. Il avait de la peine à parler ; il était plus pâle qu'avant et sem-
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blait très affecté. Je lui demandai comment il avait passé la nuit, il me répondit : « Pas bien, mais un peu mieux que les précédentes. » Il avait eu plusieurs accès de toux assez forts et avait un peu craché. Les crachats, qui nous furent montrés par un domestique, étaient légèrement teintés de sang.
La difficulté de respirer fut très grande et très visible pendant l'examen au laryngoscope, aussi bien pour l'inspiration que pour l'expiration; nous constatâmes qu'il y avait des infiltrations importantes dans toute la moitié de gauche du larynx, ainsi que dans toute la ride aryépiglottique de gauche ; de même pour la paroi postérieure du larynx. Les cordes vocales de droite étaient complètement inertes; audessous et principalement dans la moitié antérieure, on voyait une tumeur semblant tendue d'une mucosité pâle, qui disparaissait à gauche sous le bourrelet de ce côté. Il n'existait d'ailleurs plus de Bima glottidis et le passage de l'air n'était plus possible que par suite de la différence de niveau entre la tumeur de droite et celle de gauche.
Après que tous eurent examiné et que j'eus palpé extérieurement le larynx, je remarquai une augmentation de la tumeur que j'avais déjà constatée sur la plaque du cartilage thyroïde, ainsi qu'un épaississement de toute la moitié inférieure du larynx ; nous nous rendîmes tous dans le logement de Mackenzie. Arrivés là, il nous déclara, catégoriquement, que la difficulté de respirer avait augmenté depuis la veille, et atteint un tel degré qu'il n'y avait plus à hésiter un instant : qu'il fallait pratiquer de suite la trachéotomie. Krause et Novell en dirent autant.
J'attribuai cette difficulté à la croissance si rapide de la tumeur; je m'en référai à mes observations que j'avais si fréquemment faites auparavant, et je dis que je n'opérerais pas avant d'avoir observé moi-même. N'ayant vu le prince
RAPPORT DU DOCTEUR MORITZ SCHMIDT
que pendant la visite passée en commun, très rapidement, je dis que je no pouvais savoir si cette difficulté persisterait et si elle n'était pas plutôt une conséquence de l'émotion et de la fatigue que la visite entraînait avec elle. Je déclarai qu'en raison de cela, je ne pouvais me décider à entreprendre de suite l'opération, et que je demandais un délai de quelques heures, pour pouvoir observer moi-même le malade et, d'autre part aussi, pour appeler de suite le conseiller intime von Bergmann. Je fus appuyé très énergiquement par le médecinmajor D''Schrader. Là dessus, sirMorell Mackenzie me déclara
QUE SI JE NE FAISAIS PAS DE SUITE l'oPÉRATION, IL DÉCLINERAIT TOUTE RESPONSABILITÉ. KrAUSE ET HoWELL FURENT d'aCCOUD AVEC LUI. J'ifl-
sistai néanmoins pour obtenir un délai de quelques heures, d'autant plus que j'étais bien décidé, au cas où il y aurait une petite amélioration, à attendre l'arrivée du Professeur von Bergmann. D'autant plus qu'une trachéotomie, dans les circonstances présentes, ne pouvait être nullement considérée comme une opération peu importante. Finalement ces messieurs acceptèrent.
Pendant ce temps, on devait mettre des compresses glacées autour du cou et essayer de badigeonner le larynx avec de la cocaïne.
Mackenzie se chargea d'exécuter tout cela et me promit, en outre, de me procurer de suite l'occasion d'observer le Kronprinz. Aussitôt aussi nous rédigeâmes un procès-verbal, disant que : « La difficulté de respirer qui existe depuis quelques jours a atteint un tel point, par suite de l'augmentation de l'enflure de droite, qu'il semble nécessaire de procéder à la trachéotomie, à moins qu'un mieux ne se produise dans l'intervalle. » Je signai ce procès-verbal, en ajoutant que je ne souscrivais qu'au dernier passage (que la trachéotomie deviendrait nécessaire au cas où, etc., etc.); je ne pouvais rien
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dire de la difficulté de respirer puisque je n'avais assisté îi aucune consultation, ni vu le malade depuis le 30 janvier.
A midi et demi seulement, Mackenzie vint chez moi pour me dire que le Kronprinz m'attendait à 1 heure, mais qu'il ne pouvait s'empêcher, pour sa part, de décliner toute responsabilité et de déclarer qu'elle me reviendrait tout entière à moi. A 1 heure, je me rendis chez le prince qui me reçut dans sa chambre à coucher. La difficulté de respirer était plus grande que le matin, la strideur plus forte, à chaque inspiration le jugidum etle scrobiculus cordis étaient attirés ; leslèvrcs étaient pâles, légèrement bleuâtres, la voix n'avait plus de ton, la difficulté de parler était grande. En outre de cela le prince me dit que les quatre derniehes nuits et surtout l'avant-deunière AVAIENT ÉTÉ TRÈS MAUVAISES, AFFREUSES. 11 n'avait pu dormir, avec interruption, pendant quelques heures, qu'en amoncelant un grand nombre de coussins et en restant, pour ainsi dire, assis. Au moindre mouvement qu'il faisait, par exemple pour se retourner, pour prendre son mouchoir, etc., etc., il avait une grande difficulté à respirer, et à ces moments-là il avait un sentiment d'angoisse.
Le valet de chambre qui l'avait veillé pendant les deux dernières nuits me raconta tout ce qu'il avait observé. Je ne lui posai pas de questions; il me dit : Le prince, qui était toujours couché horizontalement jusqu'à présent, ne peut plus reposer depuis huit jours qu'en ayant la tête le plus iiaul possible, en étant presque assis. La respiration est très forte, ronflante, et de temps en temps, toutes les heures et même plus souvent, il y a des moments où le prince semble n'avoir plus de respiration; dans ces cas il se réveille en toussant. Dans la nuit du 7 au 8, le Kronprinz s'était levé et était venu dans sa chambre en lui disant : « Je ne puis plus y tenir, metsmoi une compresse autour du cou. » Le prince ne pouvait
UAPPOnT DU DOCTEUR MdlUTZ SCHMIDT
plus monter seul rescalicr du premier étage depuis plusieurs jours déjà. Lui-même me l'avait dit d'ailleurs.
Etant donnés tous ces renseignements et l'aigmentatiox progressive DE LA DIFFICULTÉ DE RESPIRER (DEPUIS LE MATIN DE CE JOUR jusqu'à midi), je ne CRUS PAS POUVOIR ATTENDRE PLUS LONGTEMPS, ET ENCORE BIEN MOINS ATTENDRE l'aRRIVÉE DU PROFESSEUR VON BerGMANN.
Je déclarai au prince qu'à mon avis il était dangereux de différer plus longtemps l'opération ; je n i proposai de la faire de