‹ La maladie de l'empereur Frédéric IIIChapitre 9 sur 13 · RAPPORT DU PROFESSEUR WALDEYER · texte numérisé non relu

RAPPORT DU PROFESSEUR WALDEYER

b. Grandes cellules, du même caractère, isolées ;

c. Filandres fines, les unes claires, les autres foncées (dans quelques préparations) ;

d. Cellules granulées, foncées et éparpillées, dites cellules en grain.

Les corps groupés concentriquement et désignés sous a étaient, les uns isolés, d'autres par 10 environ, et le reste en masse au milieu de masses de détritus, de cellules de pus et de corpuscules de sang. Les cellules qui se trouvaient à la périphérie de ces corps groupés, étaient aplaties et avaient une forme de feuille d'oignon, tandis qu'au centre se trouvaient des cellules plus rondes, en forme de vessie, etbrillantes. Très souvent deux ou trois de ces corps se montraient rangés les uns contre les autres, comme des perles; en général, ils étaient réunis par une couche de cellules plates groupées concentriquement, et de la même espèce que les cellules de la périphérie des petits corps ronds; ils formaient ainsi une espèce de tampon allongé. Plusieurs fois on trouva de ces tampons qui étaient encore divisés. En pressant légèrement ou en tirant un peu, on arrivait très facilement à isoler les parties composantes de ces corps ronds et allongés. On reconnaissait alors facilement que la plupart de ces corps se composaient de grandes cellules plates très bien limitées. Dans presque chaque cellule on apercevait un grain teinté en brun Bismarck. On reconnaissait d'ailleurs très bien ces grains, même dans les préparations non teintées. Les cellules avaient au point de vue de la forme, de la grandeur et de la réfraction, tous les caractères des plaques celluleuses épithéliales, telles qu'on en voit sur les muqueuses couvertes de plaques épithéliales, sur les vraies cordes vocales du larynx et dans les tumeurs cancéreuses, dites cancéroïdes ou cancers avec plaques épithéliales.

LA MALADIE DE L'EMPEnEDR FllÉDKRIC Ul

Le nombre de perles que nous découvrîmes était étonnamment grand; il y en avait dans presque chacune des préparations, aussi bien dans les miennes que dans celles faites par les D''' von Bergmann et Bramann. Comme je l'ai déjà fait observer, elles formaient des foyers et l'on en comptait plus de vingt dans le champ de vue d'un microscope ayant un grossissement centuple.

Celles que je trouvai isolées et qui sont désignées sous h, montraient la même structure et se distinguaient facilement des cellules de pus.

Les filandres désignées sous le c, étaient en partie restées telles que lorsqu'on y avait ajouté de l'acide acétique (d'après ce que m'a dit le D"" Bramann, car je n'en ai pas trouvé dans mes préparations); ceci, ainsi qu'une forte réfraction, et un écoulement en partie sinueux, en partie droit, me les faisaient reconnaître pour des filandres élastiques. La disposition et l'emplacement de ces filandres ne montraient absolument rien de typique revenant régulièrement; en particulier on ne trouvait nulle part la disposition d'après laquelle ces filandres auraient entouré de petits espaces circulaires.

D'autres étaient moins ondulées, elles formaient de petits faisceaux et montraient une réfraction moindre ; celles-là devaient être qualifiées de filandres conjonctives.

Les cellules granulées désignées sous d, les microbes et les cellules de pus se présentent dans presque tous les crachats provenant des voies respiratoires et n'offrent rien de caractéristique à l'observateur. Par contre, il fallait attacher une grande importance à la grande quantité de sang que l'on retrouvait dans chaque préparation.

Les masses récemment examinées par moi (les i- et 3 mars) étaient compactes, elles avaient particulièrement une couleur de sang, et il s'en détachait quelques places d'un gris jaunâtre,

lUPPORT DU PROFESSEUR WALDEYER

ayant un aspect purulent. On ne pouvait y distinguer de fragments solides, à l'œil nu, ni en les désagrégeant, ni en les étendant dans des liquides (eau distillée, acide acétique très hydraté, glycérine, eau seconde, etc.). Il n'y eut qu'une exception à cela. L'examen microscopique me donna des résultats identiques à ceux que j'avais trouvés en analysant les préparations que les D™vonBergmann etBramann m'avaient soumises. Toutefois les petits corps sanguinolents n'avaient subi aucune modification, on aurait dit qu'ils venaient de sortir d'une veine, et puis, comme je l'ai déjà dit, il n'y avait pas de filandres.

Dans chaque expectoration, qui se retrouvait dans la gaze du pansement, il y avait un fragment dur, gros comme un pois, de forme anguleuse et irrégulière; à l'œil nu et au microscope , nous reconnûmes que c'était du cartilage hyalin .

En coupant ce fragment en tranches très minces, on trouvait l'une des faces unie et couverte de filandres élastiques et conjonctives. Les cellules de cartilage de cette surface-là étaient aplaties et placées parallèlement à elle. Les autres semblaient comme rongées très finement et coupées de concavités et de vides, comme les lacunes du tissu osseux dites de Hoivship. Dans ces vides on trouvait des masses de détritus et de cellules rondes, mélangées de gros éléments ressemblant complètement aux cellules épilhéliales; à une place on voyait ces cellules épilhéliales réunies en un amas rond.

Je tire les conclusions suivantes de ce que j'ai indiqué plus haut :

1° Les corps concentriques (oignons , perles ou tampons) sont

INDUBITABLEMENT DES CORPS DITS CANCÉREUX ET PROVIENNENT d'uNE TUMEUR CANCÉREUSE.

Cela est prouvé : 1° par leur composition ; 2° par leur gros-

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seur et leur forme; 3" par leur grand nombre; 4° par l'impossibilité de leur attribuer une origine autre.

2° La tumeur cancéreuse doit se trouver dans les voies respiratoires, en supposant que celles-ci ne communiquent pas avec un foyer cancéreux situé ailleurs.

3° Elle a probablement son siège au-dessus de l'endroit ou l'on a introduit la canule dans le larynx.

Cela est prouvé : a, par la composition des perles trouvées (plaques de cellules épithéliales), étant donné que les cancers à plaques épithéliales partent généralement des vraies cordes vocales recouvei'tes par ces plaques d'épithélium ;

b, par le fait que personne n'a jamais remarqué une structure alvéolaire des filandres élastiques trouvées; cette structure ferait croire que la tumeur est placée dans les bronches;

c, par l'air frais des corpuscules de sang rouge qui y sont mélangés; toutefois, on ne peut tirer de cela aucune conclusion précise ; cl, par les dimensions du morceau de cartilage thyroïde renfermé dans les crachats du 5 mars ; on aurait difficilement eu un morceau de cartilage des bronches ou de la trachée ayant des dimensions aussi fortes.

4° Il doit y avoir une décomposition ulcéreuse et nécrotique

TRÈS considérable DE CETTE TUMEUR CANCÉREUSE ; CETTE DÉCOMPOSITION A ÉGALEMENT ATTEINT LE. LARYNX, c'eST-A-DIRE l'oRGANE MALADE.

Cela est prouvé : a, par la présence, dans les crachats, de très nombreux corps cancéreux, isolés, avec des détritus, du pus et du sang; b, par la présence de filandres élastiques et conjonctives (préparations de Bramann) ; c, par les fragments de cartilage pourvus d'hiatus de résorption.

Le professeur von Bergmann continue : J'amenai Mackenzie chez Waldeyer, qui lui démontra, avec beaucoup de détails, la

NOTE DU DOCTEUR E. VON BERGMANN

signification de ce qu'il avait trouvé au microscope, au point de vue du diagnostic du cancer. Mackenzie répétant ce qu'il avait déjà dit le 0 novembre, nous déclara qu'il ne doutait plus de l'existence du cancer. Je lui parlai alors du retour à Berlin, et j'eus le bonheur de lui arracher la déclaration suivante (par écrit) :

a Je soussigné, m'engage à accélérer le retour du prince en Allemagne, dès que des symptômes graves se présenteront ; je m'engage également à conseiller ce voyage dès la saison chaude. »

Dans la consultation médicale, qui eut lieu après, je communiquai le résultat des recherches de Waldeyer et je dis que Mackenzie était d'accord avec nous. Tous les médecins étant donc maintenant du même avis au sujet du diagnostic, je cherchai à obtenir aussi cet accord pour ce qui concernait le traitement. Mackenzie venait de recevoir d'Angleterre une nouvelle canule construite d'après le principe de celle qu'il nous avait soumise au commencement et que nous avions introduite le 20. Toutefois elle était un peu plus longue, d'un calibre un peu plus fort; elle était courbée à angle obtus (et non plus à angle droit); elle ressemblait donc plus aux nôtres. J'approuvai son emploi, mais je demandai que l'on n'en introduisît plus d'autres après elle (on avait trop fréquemment changé de modèles ces temps derniers) et que l'on renonçât aux insufflations dans le larynx ou du moins qu'on les restreignît le plus possible. Tout le monde m'approuva, même Mackenzie, qui me pria de lui laisser Bramann, au cas où l'on aurait besoin de lui pour une opération ; je pus donc faire mes préparatifs de départ.

A la suite de cette consultation, nous rédigeâmes le fameux bulletin du 6 mars, qui fut si diversement interprété :

« Los soussignés déclarent qu'il n'y a pas de divergence

LA MALADIE DE l'eMPEREUH FRÉDÉRIC III

d'opinions entre eux au sujet de la nature et du diagnostic de la maladie du prince impérial et royal, et qu'aucun d'eux n'a prétendu qu'elle était sur le point de prendre une tournure dangereuse. La direction unique du traitement reste confiée, comme avant l'opération, à la responsabilité de sir Morell Mackenzie qui signe également cette pièce. »

C'est moi qui avait proposé de tenir secrète la déclaration du professeur Waldeyer, malgré que l'on eût si souvent affirmé au prince que les médecins avaient fait erreur le 9 novembre, et que la maladie du larynx pouvait se guérir par la trachéotomie seule. Mackenzie m'en avait remercié. Par le fait, la presse n'a rien appris, jusque dans ces temps derniers, du diagnostic bien certain que Waldeyer et moi nous avions posé. Les journaux considéraient le texte du bulletin comme la reconnaissance du diagnostic favorable de Mackenzie.

On connaît les graves événements qui eurent lieu après le 6 mars. Le 10 mars au matin l'empereur Frédéric se prépara à partir ; il arriva au château de Charlottenbourg le 11 au soir.

Huit jours après son retour, je fus invité par le D"" Wegner à prendre part à la visite et au traitement du malade, mais, par ordre de l'empereur, le D"" Mackenzie restait responsable du traitement. Je fis mes premières visites les 18 et 25 mars. J'examinai le larynx avec une bonne lumière solaire. L'épiglotte était encore saine. Seulement la grosseur aux environs de la ride aryépiglottique était devenue plus grande et plus haute; il y avait aussi une ulcération à son centre. Je ne pouvais voir l'intérieur du larynx. Le larynx avait pris un -développement très sensible. Une infiltration dure s'était produite vers le bas, le long de la trachée, depuis le cartilage cricoïde jusqu'à la paroi supérieure de la plaie, et elle embrassait aussi les côtés de cette dernière. La partie inférieure seule, entre la canule et le sternum, était encore intacte. Les expec-

NOTR nn nncTEiiu e. von bergmann

torations et les quintes de toux continuaient toujours, comme à San-Remo. Le 25 mars principalement on trouva beaucoup de sang coagulé dans les bandes de pansement. Le 29 l'empereur cracha un assez gros morceau de cartilage et, les jours suivants, plusieurs morceaux de tissu nécrotique. Cela donna, aux nombreux reporters qui ne quittaient pas les environs de Charlottenbourg, l'occasion d'annoncer qu'il venait de se produire une crise favorable. Le morceau de cartilage nécrotique fut considéré comme l'indice de l'existence d'une périchondrite, et l'on tenta de nouveau d'en revenir au diagnostic primitif. Dans cette semaine et celles qui suivirent, le D"" Wegner signalait des maux de tête fréquents, contre lesquels on employa, comme à San-Remo, de la morphine et du chloral. Huit jours plus tard, le dimanche de Pâques, je sentis, sous la canule, une grosse boule et un accroissement des scléromes situés sur les côtés, sous la peau. Ceux-ci s'étendaient à gauche jusqu'au creux supérieur de la clavicule, et on sentait des glandes lympathiques enflées jusqu'au milieu du muscle sterno-cléido-mastoïdien. Les granulations qui formaient, après l'enlèvement de la canule, les parois du canal, étaient très irrégulières, principalement dans le haut, d'un gris sale, traversées par des creux où l'on trouvait des coagula gros comme un grain de millet et même plus. Partout des points jaunes et des lambeaux; je pus même retirer l'un de ces derniers à l'aide d'une pince. Une quinte de toux, qui se présenta pendant que j'étais là, me fit voir qu'il n'y avait pas de changement, sous ce rapport, depuis San-Remo ; à la fin de cette quinte, l'empereur cracha environ 5 centimètres cubes de sanie de couleur brune. Je recueillis le crachat et l'examinai avec le professeur Waldeyer. Le résultat fut le môme que celui que nous avions obtenu à San-Remo ; dans chaque préparation nous trouvâmes une quantité de perles cancéreuses.

LA MALADIE DE l'eMPEUEUR FRÉDÉIUO III

La décomposition suivait évidemment une marche ascendante.

Le 8 avril je trouvai la peau, en haut et à côté de la canule, couverte d'excroissances hautes d'environ o millimètres et ressemblant à des verrues charnues, de couleur rouge-jaunâtre. Une partie d'entre elles étaient brun foncé (probablement gangrenées), d'autres étaient sanglantes. Leur dureté et les sillons qui les séparaient indiquaient que c'étaient des tumeurs cancéreuses. Mackcnzie repoussa cette assertion, disant : « Ce n'est sûrement pas cancéreux, ce sont simplement des granulations de la blessure. » Je lui déclarai que j'étais sûr de mon fait, d'autant plus que ces infiltrations dures étaient descendues plus bas, jusque vers le juguluïn, et que la canule émergeait davantage du niveau de cette peau colorée maintenant en brun. La canule dont Mackenzie se servait alors, se composait d'une tige droite, en argent, longue d'environ 4 centimètres, unie, dans laquelle on avait introduit le deuxième tube à l'aide d'un tort mandrin; celui-ci avait au moins 6 centimètres de plus que le premier. La partie qui émergeait était flexible, et construite d'après le principe de la queue de homard. La canule extérieure, droite et courte, devait atteindre l'ouverture de la trachée, la partie flexible du tube intérieur devait pendre dans la trachée. On voulait naturellement éviter, grâce à cette disposition, tout contact avec les parois de la trachée. Je me permis de faire observer à Mackenzie que le tube extérieur étant droit et court, il pourrait facilement être rejeté hors de la plaie parce que la tumeur augmentait très rapidement. On pouvait parer à cela en employant une canule double courbée et pénétrant profondément dans la trachée. Le médecin traitant et responsable ne tint pas compte de mon conseil.

Le 12 avril au matin, je fus appelé par le garde-malade que

NOTl': nu DOCTEUR E. V0.\ BERGMANN

j'avais amené à Sau-Rcmo; il me dit que la nuit passée avait été très mauvaise. On n'avait pas réussi à introduire la canule intérieure et l'empereur respirait très difficilement. Je dis cela au D'' Bramann, mon assistant, et je lui dis de se tenir prêt, au cas où les difficultés que j'avais prévues le dimanche précédent, se présenteraient.

Par le fait, je reçus déjà par une estafette royale, à 3 heures de l'après-midi, la lettre suivante de Mackenzie :

« Dear Professor von Bergmann. We have diffîculties with « the canula and I shall be glad il you will see the Emperor « with me as soon as possible.

« Yours truly,

« MoRELL Mackenzie. »

(Nous éprouvons de la difficulté à introduire la canule, je vous prie donc de visiter l'empereur avec moi, aussitôt que possible.) Les derniers mots étaient soulignés.

Je me mis aussitôt en route avec le D'' Bramann; je passai d'abord chez moi, pour prendre quelques instruments. Arrivé là, mon domestique me dit qu'on avait téléphoné du château pour savoir si l'estafette m'avait trouvé et me dire de me hâter. Je fus reçu par le médecin-général D"" Wegner qui me rapporta ce qu'il avait inscrit sur son journal : « La nuit a été mauvaise. Le matin de l'oppression. Une fois la canule enlevée, la respiration devint plus légère; cela continua quand on eut introduit une canule plus courte. A partir d'une heure du

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