OBSERVATION
Après un bref résumé des accidents de la lithiase urinaire, Morand s’adressant à M. Bayard, « Ecuyer, Chevalier de l’Ordre du Roi, Président du Collège Royal des Médecins de Nancy, premier Médecin Ordinaire du Roi de Pologne, Censeur Royal des Livres », raconte l’histoire de la Fille de St-Géosmes.
Cette curieuse observation mérite d’être reproduite en entier.
Outre son intérêt rétrospectif et la rareté des faits de ce genre, elle permet de faire une élude édifiante d’un cas d’hystérie où les manifestations de la névrose ont revêtu les formes les plus variées.
Geneviève Martin, fille de Junille Chaignet et de Jacques Martin, laboureur, tireur de pierres au village de St-Géosmes, près Langres, est née dans ce lieu le 16 août 1716.
Jusqu’à l’âge de 15 ans, elle a demeuré chez ses parents, où sa santé et sa vivacité aidées d’une complexion robuste et propre à la fatigue, lui permettaient de vaquer aux travaux du ménage et de la campagne dont elle ne refusait ni les plus durs, ni les plus pénibles. La seule incommodité qu’elle connut alors, était de ne pouvoir très souvent retenir ses urines pendant la nuit.
Agée de seize ans, elle quitta son père et sa mère pour aller servir ; elle entra d’abord en qualité de domestique chez un meunier et s’y porta assez bien l’espace de 22 mois après lesquels elle jeta beaucoup de sang par le nez et parla bouche ; cette hémorrhagie n’était accompagnée d’aucune forte douleur, et la malade qui était souvent obligée de remuer et de lever des sacs de blé prétendait que cet accident lui venait de quelque effort ; il se renouvelait de temps en temps assez régulièrement ci tous les derniers quartiers de la lune.
Geneviève Martin, après 2 ans de service, sortit de chez le meunier, afin de faire quelques remèdes ; le soulagement qu’elle en reçut fut assez marqué pour lui donner un intervalle de 18 mois environ dont elle profita pour rentrer en condition dans la ville de Langres, mais elle recommença à jeter des humeurs mêlées de sang écumeux avec syncopes, serrements de dents , raidissements de tous les membres, et autres symptômes qui paraissaient épileptiques.
Ces nouveaux accidents qui aggravaient la maladie, forcèrent Geneviève à différentes fois, de sortir des maisons dans lesquelles elle se trouvait, pour entrer dans un petit hôpital de la ville, où elle est restée chaque fois plusieurs mois.
En 1735, âgée de 19 ans, Geneviève Martin fut attaquée d’un crachement de sang pur, sans mélange d’aucune humeur : au lieu des symptômes qui avaient accompagné la première hémorrhagie, la malade ressentit de vives douleurs dans les reins et à la vessie , et elles se trouvèrent accompagnées de douleurs et de picotements dans Vurèthre en urinant, et meme d’une difficulté d’uriner , ce qui lui était absolument inconnu, ayant jusque-là toujours eu de la peine à retenir ses urines, au point de les laisser aller dans le lit, comme je l’ai déjà fait observer.
Les douleurs de reins et de la vessie, étaient si aiguës, qu’elles jettaient la malade dans des convulsions ; tout ce qui la soulageait dans ces accès, était de se faire suspendre par les pieds lorsque cela lui prenait dans les champs, ou si elle était seule, de se cramponner elle-même à quelque chose d’élevé, et de se roidir tout le corps et les pieds. Cet état de souffrance fut caché pendant plusieurs années à ses parents : on doit remarquer ici que Geneviève, quoique naturellement vive et alerte, était souvent triste, rêveuse et sans dire mot, elle conservait quelquefois son air chagrin et abattu pendant trois ou quatre jours ; ses parents et ses amies, dont elle se laisse approcher le plus volontiers, l’ont inutilement pressée pour savoir la raison de cet état, elle répondait qu’elle ne le dirait jamais ; pendant ce temps, quoiqu’elle ne parut pas souffrir, elle ne prenait aucune nourriture , on l’a vue plus d’une fois rester huit jours sans manger : ce qu’il y a de singulier, c’est que cette abstinence outrée au lieu de produire à Geneviève une faim insatiable, lui causait une soif désordonnée, et elle buvait sans relâche.
En 1736, la malade étant âgée de vingt ans, commença à être réglée très exactement, mais en petite quantité ; cette évacuation périodique se déclarait à chaque déclin de lune, conjointement avec le crachement de sang dont il a été parlé plus haut, et qui l’avait précédé dans cette lunaison. L’un et l’autre se sont soutenus de cette manière pendant neuf années consécutives, si ce n’est en 1737, environ un an après l’établissement des règles, que (Geneviève étant âgée de 21 ans) l’hémorrhagie par la bouche fut suspendue, elle devint ensuite si fréquente et si abondante, que quelquefois en deux jours la malade perdait jusqu’à quatre pintes de sang, malgré les saignées du pied et du bras qu’on lui faisait.
Ces vomissements duraient quelquefois quatre mois sans intermission. Les quatre mois expirés, elle était quatre mois sans en perdre, et sur la fin ces vomissements sont revenus tous les mois huit jours avant les règles.
Pendant ces neuf dernières années, depuis sa sortie de chez son premier maître, les vomissements de sang les plus abondants se terminaient par une éruption dartreuse, semée de grosses phlgctènes remplies d’une humeur si âcre et si corrosive, qu’elle cautérisait la surpeau et presque la peau, comme auraient fait de forts vésicatoires.
Cette maladie cutanée occupait particulièrement les hypocondres , et s’étendait latéralement depuis les omoplates jusques sur les os des i 1 es , sur toute la région hypogastrique, sur les parties antérieures des cuisses et des jambes, sur les parties latérales du voisinage, sur les bras et les avant-bras, on en voit encore les cicatrices comme des restes de brûlures ; la malade dit elle-même, qu’alors son corps n’était qu’une plaie, et qu’il lui semblait qu’elle était toute couverte de charbons.
Ces deux accidents, savoir le vomissement de sang et l’éruption dartreuse ont été alternatifs pendant deux ou trois ans et l’hémorrhagie a cessé vers la dernière des neuf années qui viennent d’être mentionnées.
Un an avant de se dissiper, elle a été précédée de vomissements que l’on caractérise vomissements d'urine, lesquels venaient sans effort et étaient suivis d’une perte de sang par les parties naturelles.
En même temps, il s’est déclaré des accidents d’une autre espèce que tous ceux qui avaient déjà paru. Geneviève Martin, tourmentée de douleurs qui duraient 3, 4, 5, ou même 6 heures de suite, quelquefois à plusieurs reprises dans la journée, ne pouvait uriner sans jeter de grands cris.
En 1746 la malade âgée d’environ 30 ans a commencé à rendre beaucoup de petites pierres avec ses urines et l’urèthre s’étant, dit-on, ensuite trouvée embarrassée par des pierres, on aperçut du gravier dans les urines que la malade vomissait par intervalle, à chaque dernier quartier de la lune ; on a observé que, quoiqu’il y eût de ces pierres de la grosseur d’un pois et même d’un haricot, ce vomissement extraordinaire venait sans effort.
Un curé des environs, conseilla de faire prendre à la malade à jeun, les 3 derniers jours de'la lune, un verre d’huile d’olives, et une heure après, un verre de vin blanc, imprégné d’oignons blancs, mis en infusion pendant 12 heures.
Cet espèce d’émétique n’a jamais manqué de faire jeter à Geneviève par les voies urinaires, et surtout par la bouche, des pierres de différentes couleurs, la plupart cependant couleur de lie de vin, très irrégulières et très pesantes .
M. Hugo qui, par sa qualité de prêtre desservant de St-Géosmes, a souvent assisté Geneviève, assure avoir été témoin que dans un de ces vomissements de pierres, qui lui mirent le gosier en sang, il s’en est présenté de trop grosses pour pouvoir passer et que la malade a été obligée de ravaler.
La carrière qui donnait toutes ces pierres étant inépuisable, on jugea à propos d’abandonner pendant un temps le remède, par lequel on ne réussissait à en détacher que des échantillons sans tarir la minière ; et tant que la malade n’en a point fait usage, elle n’a pas rendu de pierres.
Elle ne laissait pas de souffrir des douleurs continuelles, qui lui faisaient jeter de grands Cris.
Les vomissements d’urine étaient aussi précédés de plaintes et de cris, qui duraient à proportion que la malade avait pris plus ou moins de boisson, surtout aux trois derniers jours de chaque lune.
A çes cris succédait un assoupissement accom pagné (Y agitations, de rêves pendant lesquels les urines prenaient leurs cours naturel, surtout si ce rêve était
accompagné de quelque effroi ; on a même observé que si on venait à troubler ces rêves par quelque bruit, ou à effrayer la malade de quelque manière que ce fût, les urines venaient très promptement.
Après ces cris, qui duraient quelquefois plusieurs heures en laissant seulement des interruptions réglées et momentanées ; après que la malade s’était beaucoup débattue et avait même vomi quelques pierres, il survenait pour l’ordinaire une crampe générale avec des contorsions effroyables , dans le col , les bras, et les jambes. Cet accès passé, la malade restait attachée sans mouvement sur son lit plusieurs heures de suite.
Si avant ces cris elle avait beaucoup marché ou travaillé cette crampe ne la prenait pas, ou au moins ne durait pas tant. La malade la prévenait même fort souvent, en se levant subitement de son lit avant que de la sentir, ou aussitôt qu’elle la sentait venir.
Enfin les douleurs excessives que souffrait Geneviève, et les symptômes apparents de la pierre, déterminèrent ceux qui suivaient cette malade à la faire sonder. On reconnut la présence d’une pierre dans la vessie mais la malade ayant un très grand éloignement pour s’en laisser faire l’extraction, elle ne voulut point s’y soumettre pour le moment.
Geneviève Martin se trouvant décidément attaquée de la pierre dans la vessie, refusait constamment de s’en laisser délivrer, lorsque M. l’évêque de Langres fut instruit de l’histoire de cette singulière maladie ; ce digne prélat occupé du bien et du soulagement des petits et des pauvres, daigna se transporter au village de St-Géosmes ; il vint à bout de résoudre Geneviève à se faire faire l’extraction de la pierre qu’elle portait dans, la vessie : la seule crainte.de cette opération lui fit jetter une pierre de la grosseur et de la forme d’une noisette; après les indices que Geneviève avait donnés en 1746, d’une grande quantité de pierres ramassées depuis longtemps dans le réservoir des urines, on s’attend bien que la sortie d’une petite pierre n’était pas suffisante pour soustraire la malade à l’épreuve qu’elle s’était courageusement déterminée de faire, de la supériorité des forces de l’art, pour être entièrement délivrée ; aussi deux jours après, c’est-à-dire le 23 mars 1747, on lui tira une pierre assez grosse, un’peu aplatie ; une chose très digne de remarque et qu’on ne peut concevoir après ce que je viens d’observer, c’est que le chirurgien, qui fut chargé de l’extraction de cette pierre, eut de la peine à la reconnaître avec la sonde, il n’en vint à bout qu’en suivant le conseil que lui donna la nommée Nicole, quatrième sœur de la malade, d’introduire le doigt dans le vagin, ce qui indique que vraisemblablement elle était seule.
Depuis ce temps, chaque fois qu’il s’est présenté de grosses pierres à l’urèthre, il est survenu de chaque côté de ce conduit, et intérieurement, une tumeur grosse comme un œuf de poule ; à l’aide de topiques, ces tumeurs abscèdent et viennent à suppuration.
La malade dit s’être aussi quelquefois aperçue dans les parties naturelles
d’une grosseur qui parait dans les grandes douleurs et qui se dissipe avec
elles.
Le 31 mars, on réitéra l’extraction de la pierre; celle-ci se trouva plus grosse que la première.
Deux mois après, la malade en rejeta une de la grosseur de la première et d’une couleur briquetée, de la même nature que celles qu’elle avait jetées parle vomissement.
Au mois de septembre fut faite une troisième extraction.
A la fin du mois d’octobre on tira deux autres pierres de la même grosseur que les quatre précédentes.
Au commencement de novembre on fit une cinquième opération, par laquelle on tira une pierre encore plus grosse que les six précédentes, d’une substance extrêmement dure, d’une couleur brune et grisâtre, d’une forme irrégulière.
Dans l’intervalle de ces deux dernières extractions, la malade a jeté quatre autres pierres d’une grosseur médiocre ; ellle en a rendu aussi beaucoup avec les urines par haut et par bas.
Environ 15 jours après, c’est-à-dire à la fin de novembre, la malade se plaignit de nouvelles douleurs dans les reins, dans la nuque du col et dans toutes les extrémités ; l’urèthre se trouva bouchée par une pierre assez grosse, mais la malade n’ayant pu se résoudre à se la laisser tirer, et préférant vomir journellement des urines et des pierres, l’extraction fut différée jusqu’au 22 avril 1748 ; on la délivra d’une pierre beaucoup plus grosse que toutes celles qu’on avait tirées et qui était la douzième.
Vers le 20 mai, les vomissements d’urines et de pierres reparurent avec des crampes si fortes dans les extrémités qu’on les aurait plutôt rompues que de les plier. La malade déclarait de plus des douleurs très vives le long de l’épine du dos ; enfin elle se trouvait encore dans la nécessité de recourir à l’opération, mais elle ne voulut pas y consentir alors ; elle s’y soumit le 5 septembre 1748 et on tira à la fois deux pierres toujours de la même substance, figure et couleur que les autres.
Le lendemain 6 septembre, on tira encore une pierre à peu près comme les deux qui avaient été extraites la veille.
Dans cette année la malade a été incommodée de Y éruption dartreuse qu’elle avait eue à l’âge de 21 ans et elle en fut couverte, comme dans la plus grande fureur de cette maladie ; il n’y eut que les épaules et les reins, qui en furent i exempts cette fois.
La malade, depuis le 6 septembre, ne fut plus huit jours sans être assaillie des mêmes douleurs et des mêmes symptômes, qui indiquaient le besoin de tenter encore l’extraction de quelques pierres ; elle ne fut faite cependant que sur la fin de septembre 1749 qu’on lui tira le matin une pierre de la grosseur d’un œuf. On ne conçoit pas comment la malade a pu résister a cette opération, qui fut faite comme toutes les précédentes, simplement a l’aide du di latatoire, et des tenettes, sans aucune incision. Aussi elle fut si laborieuse, que le chirurgien entraînait avec la malade quatre femmes qui la tenaient.
Depuis ce moment, elle n’a plus voulu être opérée par ce chirurgien, et le
soir qu’il se trouva une seconde pierre, ce fut celui de Longeau, village voisin de Saint-Géosmes, qui l’en délivra aussi par une simple extraction : elle était plate, longue d’environ deux ou trois pouces, sur un pouce et demi de large.
Peu de temps après, l’opération se trouva également indispensable, mais la malade rebutée par la dernière qui avait été réitérée dans le même jour, et voyant que les pierres se reproduisaient si abondamment et si promptement, était décidée à ne plus ajouter à ses douleurs ordinaires celles de l’opération.
En 1751 elle jeta à deux reprises différentes deux pierres, qui avaient l’air cassées tout récemment, et qui se rapportaient ensemble.
' Vers le mois de septembre 1752, les vomissements d’urines et de pierres, les crampes qui y succédaient, ont cessé, mais ces accidents ont été remplacés par une strangurie et des douleurs qui ont été presque continuelles.
Au mois d’octobre 1$52, Geneviève Martin a été attaquée d’une anasarque qui occupait tout son corps à l’exception des bras ; elle a duré deux mois et demi et a cessé vers le 4 janvier 1753 : depuis ce temps la malade n’a pu marcher.
Au milieu du mois de novembre, elle fut réduite à la dernière extrémité ; elle l’attribue à une révolution causée par la nouvelle qu’on vint lui donner que M. l’évêque de Langres avait chargé un autre chirurgien que celui auquel elle était accoutumée, de lui faire l’opération.
Dans ce moment elle avait ses règles, qui, depuis quatre ou cinq ans, lui viennent toutes les trois semaines et abondamment ; la frayeur dont elle fut saisie occasionna une suppression à laquelle se joignit unq grande douleur d’estomac ; un accablement qu’elle ressentait depuis quelque temps ayant augmenté, elle fut saignée au bras une fois et ensuite au pied deux fois en quinze jours.
A la première saignée, il se jeta sur le bras une enflure , qui fit craindre qu’elle ne restât estropiée ; cela passa ensuite au col et aux jambes, quand elle était debout. Toutes les parties de son corps s’enflèrent successivement et devinrent douloureuses. U anasarque fut surtout considérable à la région lombaire, la malade parut menacée de devenir hydropique : cet état était accompagné de fièvre, et dans certains moments de difficulté de respirer, quelquefois de délire.
Geneviève en rappela cependant vers le milieu de décembre, ou du moins le danger s’éloigna quoiqu’elle restât bien malade.
Un mois après qui était vers la fin de janvier, elle retomba presque dans le même état. L ’ enflure avait reparu, et en se jetant principalement sur les bras et sur les mains de la malade, elle lui avait ôté l’usage de ces parties.
Au mois de mai il était question de transférer la malade à Paris ; on se proposait d’y suivre les grandes vues du bien public, dont la faculté de médecine a été animée de tous les temps, en faisant observer de près cette fille pour constater son état, mais les douleurs dont elle était tourmentée, étant tout d’un coup devenues insupportables, on fut obligé d’en venir à une onzième extraction de pierre le 13 juin.
Le 16 du même mois on lui en a encore tiré une seconde à peu près de la même grosseur que celle du 13.
Elle en a jeté deux autres de la même nature, longuettes, et d’une forme olivaire.
Depuis ce temps, une grande faiblesse de jambes empêche la malade de sortir de son lit, les difficultés d’uriner sont presque continuelles, ainsi que les douleurs.
Le 26 août, dans un accès de transport, elle en a rendu encore une, qui paraît différente des autres, mais qui ne l’est point réellement.
Le lendemain, après avoir senti de nouvelles douleurs, une autre pierre à peu près de la même forme, absolument de la même nature, un peu plus grosse, sortit avec les urines dans l’effort d’un vomissement.
On regarde cette expulsion de pierres comme l’effet d’un remède dont j’ai déjà parlé, et qu’on a administré cette fois à la malade.
Le 26 septembre, ayant été introduit auprès de la malade, qui avait été pré- . venue de mon arrivée, je m’attachai d’abord à ce que je pouvais observer de moi-même, c’est-à-dire, à toutes les circonstances extérieures qui pouvaient me frapper sans que personne me les fît remarquer.
1° Aussitôt que j’entrai dans la chambre, je l’entendis s’agiter beaucoup dans son lit, et proférer quelques paroles mal articulées ; m’en étant approché, je la trouvai riante et dans une espèce de tremblement, s’enveloppant avec sa couverture comme si elle eût été prise d’un grand frisson.
Elle exhalait une odeur d’urine âcre, échauffée et très fétide ; elle me serra plusieurs fois la main dans les siennes, qui me parurent suantes, et me laissèrent une odeur d’urine semblable à celle qui m’avait frappé au premier abord.
Le visage de la malade n’était altéré en aucune manière : elle avait des couleurs médiocres, et de l’embonpoint. Je fus surpris de la trouver dans un état presque naturel, tandis qu’elle devrait être épuisée par des opérations aussi réitérées et aussi laborieuses que celles qu’elle a subies.
Ses mains et ses bras me parurent assez maigres, et marqués de cicatrices qu’on dirait être des brûlures.
Ses yeux et ses paupières étaient très rouges, et très enflammés comme si la malade eût pleuré, ou comme s’ils eussent été fatigués.
La malade n’a presque plus de dents à la mâchoire supérieure, elle les a perdues, ou brisées, en mordant le support de son lit, dans les accès de souffrance.
Le ventre était tendu et douloureux et il est toujours dans cet état.
Je lui trouvai un corps de baleine qu’elle m’a dit ne quitter ni jour ni nuit.
Il n’est pas possible de prendre moins de nourriture qu’en prend Geneviève Martin ; pendant longtemps elle a mangé de la viande, mais depuis 8 ans elle a un dégoût habituel pour cette espèce de nourriture quelle qu’elle puisse être, même pour les bouillons.
Elle trempe quelquefois son pain dans de l’eau et ne prend souvent que des fruits, un peu de fromage, de laitage froid ou chaud; on a remarqué qu’il passe
mieux lorsqu’il est froid ; en total la bonne nourriture est celle qu’elle prend avec le plus de peine.
Pour boisson, elle use tantôt de tisane ordinaire, tantôt d’une infusion de capillaires ; elle prend assez volontiers du vin, mais en petite quantité, et seulement par gorgée, et même dans ses douleurs.
Rarement on lui donne des narcotiques, ce n’est qu’à l’extrémité qu’on à recours à ces remèdes.
Il y a 15 ans qu’elle a été à Bourbonne à deux reprises différentes.
Le premier octobre, je questionnai la malade sur son état depuis la dernière extraction faite le 16 juin : elle me dit qu’aux endroits de la vessie, qui avaient été blessés par les pierres, elle sentait de nouvelles plaies occasionnées par les instruments avec lesquels on les avait tirées.
Elle ajouta qu’elle avait beaucoup de peine à se remettre de cette opération et que depuis elle n’était pas sortie de son lit.
Les rétentions, les difficultés d’uriner ne la quittent guère. Elle souffre continuellement et quoique le temps de ses douleurs varie beaucoup, on observe cependant qu’en général la malade souffre moins dans le jour, et que vers les quatre ou cinq heures du soir, les douleurs paraissent se réveiller, et durent jusqu’à dix ou onze heures, quelquefois jusqu’au matin.
M’étant rendu chez la malade, le 3 octobre pour l’interroger en détail sur son état, j’en fus empêché par ses convulsions qui la prirent quelques instants après mon arrivée.
Elles commencèrent par des sanglots qui furent tout d’un coup suivis de cris, de raidissements do tous les membres , le corps s'élevant de dessus le lit, avec beaucoup de force, et beaucoup de contorsions.
Cet accès de spasme se termina après quelques minutes par beaucoup do vents et de rots que la malade rendit par la bouche avec effort et avec bruit.
Quelques temps après je fus témoin des mêmes accidents ; lorsqu’ils furent cessés je touchai le pouls de la malade, qui me parut seulement plus fréquent, mais point élevé.
Elle me porta la main sur la poitrine, je sentis de très grands battements de cœur qu’elle m’a dit succéder constamment à ces convulsions ; que les uns et les autres étaient l’effet des grandes douleurs qu’elle souffrait et qui s’arrêteraient dans la journée.
Dès l’instant que les agitations et les raidissements furent passés, la malade reprit sur le champ delà gaieté, elle fut même riante.
Le 13 octobre, je reçus la nouvelle qu’on était venu à bout de déterminer Geneviève à se laisser sonder ; comme avec elle il faut profiter des moments, je me transportai à Saint-Géosmes dans le dessein de lui extraire moi-même la pierre que je lui sentirais dans la vessie, pour peu qu’elle fût assez considérable pour devoir être tirée. Je me chargeai donc des instruments qui pouvaient m’être nécessaires.
Avant d’introduire la sonde à la malade, je lui demandai si elle croyait avoir une pierre, elle me répéta, comme elle me l’avait déjà dit, qu’elle en avait une ; en effet, la sonde arrivée au col de la vessie rencontra un obstacle que je re-
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connus par le son être un corps dur : il m’a fallu forcer un peu pour la repousser, ce qui m’a fait juger qu’il était engagé dans le col de la vessie.
La malade fut très soulagée par cette opération, elle rendit environ un grand verre d’urine ; mais je fus surpris de ce qu’elle était très claire et très limpide ; le peu que j’en avais pu voir jusqu’à ce jour ayant toujours été d’une couleur foncée.
Elle n’avait pas non plus à beaucoup près l’odeur fétide qui m’avait frappé dans les autres, même nouvelles.
Au jeu de ma sonde que je remuais fort aisément dans la vessie, où j’ai eu
peine à toucher la pierre, à la quantité d’urine que la malade rendit sur le
champ, j’ai jugé que la vessie avait beaucoup de capacité et que la pierre était d’un petit volume.
Je dois observer que j’ai été surpris de ne trouver aucun délabrement dans aucune des parties contiguës au méat urinaire ; il est tout simple d’imaginer qu’elles ont dû être excoriées même déchirées, soit par la quantité et la forme des pierres qui ont été tirées, soit par l’introduction répétée des instruments avec lesquels on lui a fait les opérations.
Quoique j’aie reconnu une dilatation marquée dans le canal de l’urèthre, elle ne m’a pas cependant paru telle que je l’aurais imaginée et telle que tout le monde aurait pu la soupçonner.
L’extraction que je me proposais de faire n’ayant pas eu lieu, par rapport à la petitesse de la pierre contenue dans la vessie, je voulus être témoin de l’effet du remède familier à la malade, et qui n’a jamais manqué de lui faire jeter des pierres par le méat urinaire, et par la bouche (dans le temps qu’elle en rendait par cette voie) .
Pour cela la malade consentit, non sans peine, à être transférée de St-Géosmes à Langres, dans une maison qui était à ma portée ; elle fut mise dans une chaise à deux roues j -dont le mouvement ne l’incommoda point, comme je le craignais par rapport à la pierre qu’elle déclarait avoir dans la vessie ; la journée qui succéda à ce petit voyage ne fut pas plus orageuse que les autres.
Dès le soir même, je fus présent à la miction du remède qui consiste pour l’ordinaire à mettre en infusion pendant douze heures dans un vase bien bouché deux oignons blancs coupés par rouelles minces dans la quantité de trois grands verres de vin blanc pour trois doses, elle en prend une pendant trois jours consécutifs et un verre d’huile d’olives, une heure avant ; selon l’etïet qu'opère la première ou la seconde prise, elle n’en prend que deux.
Le 15 à sept heures du matin, je fis avaler à la malade le potion huileuse, et à huit heures l’infusion d’oignon.
Vers les deux heures après midi la malade commença à se plaindre. Sur les six heures, les contorsions, les raidissements de membres étaient à un point incroyable, et accompagnés de grincements de dents et de cris ; j’essayai de lui parler, elle me dit qu’elle sentait du mal à la nuque et au col ; il ne me fut pas possible d’en tirer d’autre réponse, elle me dit elle-même qu’elle ne savait plus ce qu’elle disait ; n’ayant pas le courage de me tenir dans sa chambre, je me contentai de revenir à plusieurs reprises, jusqu’à dix heures du soir.
Je la trouvai alors clans le même état que sur les six heures, aux agitations du corps près : elle avait les yeux fermés, la bouche ouverte, on me dit qu'elle dormait et qu’elle rêvait ; je l’entendis en effet appeler nommément une personne qui était absente, à qui elle disait qu’elle souffrait plus qu’à l’ordinaire; au bruit qu’elle faisait en grinçant les dents les unes contre les autres, je ne sais comment elle ne s’est pas brisé celles qui lui restaient ; enfin (on n’aura pas de peine à le croire) toute la fermeté dont je m’étais armé m’abandonna, je me désistai du dessein que j’avais toujours eu de passer la nuit auprès de la malade, pour lui voir vomir quelques pierres, ou jusqu’à ce que je lui entendis rendre celle qu’elle avait dans la vessie.
Désirant qu’il restât une personne sûre auprès de la malade, M. Via r cl prêtre et professeur de théologie au séminaire de Langres, ci-devant desservant à St-Géosmes, voulut bien me remplacer et donner son attention à ce qui se passerait.
J’y retournai encore sur les onze heures, alors elle avait des défaillances, des convulsions : elle battait la campagne.
A minuit, dans l’effort d’un vomissement et une douleur très aiguë, on entendit tomber quelque chose clans le bassin. C’était la pierre qui était sortie de la vessie, M. Yiard me l’apporta sur le champ, elle était de la grosseur d’une olive, mais un peu pointue.
Elle était accompagnée de cinq autres petites, qui étaient comme elle, de la même nature que toutes celles qui m’avaient été envoyées à Paris.
Dans le moment que la malade jeta cette pierre et qu’on la tira clu bassin, il y avait très peu d’urine; mais le 16, étant allé le matin voir Geneviève, il s’y en trouva de quoi remplir un grand verre que je fis porter chez moi pour en faire l’ex amen.
Ce que la malade ayait vomi parut être du vin qu’on lui avait donné de temps en temps dans ses défaillances, et qu’on interrompit sur les onze heures.
Il ne s'y trouva point de pierres, et on m’observa que depuis un mois environ elle n’en avait pas vomi.
L’état de la malade consistait dans un affaissement considérable, sensible au pouls, elle se plaignait néanmoins de vives douleurs, principalement dans les jambes, je lui ordonnai une potion anodine que je lui réitérai le soir : le calme qu’elle procura clans la nuit à la malade, lui fit concevoir cle grandes espérances pour la guérison, dont on la flattait toujours depuis mon arrivée, afin de l’engager à faire tout ce que je jugerais à propos.
Le 17 au matin, je ne pus juger des urines de la malade, ses règles ayant paru.
Sur les 11 heures, j’eus rhonneur d’accompagner M. l’évêque de Langres qui fut exhorter lui-même la malade ; nous la trouvâmes dans la plus grande désolation ; c’était une de ses sœurs qui avait entendu dire clans la ville que les pierres de Geneviève étaient supposées, et qui s’était empressée de la questionner indiscrètement sur ce mauvais bruit qui paraissait se renouveler ; Geneviève en était fort chagrine, mais M. l’évêque de Langres lui ayant ordonné de ne point s’embarrasser des propos, elle obéit et n’y pensa plus.
Le soir ses règles étant arrêtées, je lui fis prendre deux gobelets d’une teinture de safran.
Le 18 au matin, la malade me déclara avoir de grandes douleurs au talon, elle me dit que ses urines ne coulaient plus que goutte à goutte, et que c’était les symptômes d’une nouvelle pierre.
Dans la journée elle souffrit beaucoup, ses douleurs et ses convulsions ne la quittèrent point.
Je fus frappé particulièrement dans cette journée par l’odeur urineuse de la moiteur qui couvrait ses mains, et qui depuis deux ou trois jours me paraissait plus supportable.
Le 19, la malade a été dans des agitations et dans des convulsions presque continuelles, les urines ont été totalement supprimées ; j’ai proposé à la malade de la faire uriner par le moyen de la sonde, mais elle a rejeté constamment ce soulagement. Je lui fis prendre une potion huileuse, avec quelques gouttes de baume du Pérou; ce qui lui ayant procuré quelque tranquillité, j’assemblai dans sa chambre M. Hugo desservant de St-Géosmes, M. Viard son prédécesseur, et deux soeurs delà malade, qui sont parfaitement instruites de toutes les différentes circonstances de son état ; je fis lecture de l’histoire que l’on vient de voir, et que j’avais rédigée, tant sur tous les mémoires qui m’avaient été fournis, que sur les différents interrogatoires particuliers que j’avais faits presque tous les jours, en prenant mes précautions pour que les déposants ne pussent varier dans la suite sur les faits et articles qui y sont énoncés.
Le 20 octobre, les douleurs que souffrait la malade étaient excessives en apparence, cependant les urines avaient repris un peu leur cours ; elle en rendit cà peu près la moitié d’un verre, qui était très foncée en couleur, d’une odeur très forte, comme si elle eût séjourné; après l’avoir laissée reposer, elle m’a paru la même que celle qu’elle avait rendue le 16, avec un dépôt semblable à une bouillie.
Dans la nuit la malade jeta par les voies urinaires une pierre de la même nature que les autres ; elle me fut remise avec trois autres petites le 21, au moment que j’allais partir.