‹ La maladie de la fille de Saint-GéosmesChapitre 4 sur 6 · DISCUSSION ET DIAGNOSTIC · texte numérisé non relu

DISCUSSION ET DIAGNOSTIC

• A la suite de cette observation, Morand fait connaître les analyses qu’il •fit des urines de la malade avec MM. Charles et Diez. « Il ne s’y trouva aucun gravier ».

Une matière blanche, floconneuse, s’y voyait en suspension. Les gens de l’entourage de Geneviève la regardaient comme « le produit des contorsions de la malade ». Il fut démontré que c’étaient des filaments de toile provenant de l’usure des draps.

Morand entreprit ensuite une étude comparative des pierres rendues par la Fille de St-Géosmes et des calculs des reins et de la vessie.

Dans cette discussion, d’une logique limpide et documentée, il accu-

mule les arguments scientifiques pour démontrer l’absurdité de la croyance à l’origine animale de ces pierres. Ce n’est pas leur grand nombre qu’il faut incriminer, bien qu’en réunissant toutes celles qui sont sorties du méat urinaire, spontanément ou par opération, on en puisse former un paquet pesant trois onces un gros. Mais c’est la nature même de ces pierres qui doit confirmer le soupçon de supercherie. On dirait des morceaux de brique ou de tuite, rougeâtres ou grises, à angles tranchants, à surface raboteuse.

Elles rougissent au feu, sans se désagréger.

Elles ne sont attaquées par aucun acide.

Enfin l’on n’y trouve, en aucun cas, la trace des concrétions calcaires qui recouvrent toujours les corps étrangers ayant séjourné un certain temps dans la vessie.

D’ailleurs, ces pierres ressemblent à s’y méprendre à celles qu’on trouve sur le sol du village de St-Géosmes.

Un des médecins que l’Évêque de Langres avait chargé d’examiner Geneviève, le sieur Forgeot, chirurgien de Longeau, avait eu à peu près la même idée que Morand :

« Un seigneur de Paroisse, voisin du Prieuré de St-Géosmes, curieux d’avoir en propre, quelque pierre provenue de Geneviève, l’ayant sollicité pendant longtemps de se dessaisir en faveur de quelques-unes de celles qu’il avoit en sa possession, il n’avoit trouvé d’autre moyen de satisfaire cette personne qu’en lui envoyant une pierre qu'il avoit trouvée en se promenant, et qui par sa ressemblance avec celles dont on était si curieux, l’avoit frappé au point de lui suggérer cette innocente supposition » (Déclaratoire de M. Forgeot, le 12 octobre 1753).

Enfin, il est probable que « ces pierres n’ont point été introduites à nu dans la vessie ».

Geneviève, pour éviter la douleur qu’eût nécessairement causée l’introduction de corps rugueux et tranchants dans l’urèthre, prenait soin de les entourer d’une sorte de charpie qui en atténuait les aspérités. Ainsi s’expliquent les filaments de toile trouvés en suspension dans l’urine à la suite des évacuations.

A cette analyse physique et chimique, succède une discussion clinique très serrée des différents symptômes présentés par Geneviève et pouvant offrir quelques analogies avec ceux qui accompagnent les affections calculeuses.

Il est avéré que la malade n’a jamais eu de véritables coliques néphrétiques.

Les douleurs qu’elle accusait dans la région lombaire et dans l’abdomen

n’ont pas le caractère aigu des crises qui annoncent le passage d’un calcul dans les voies urinaires.

Morand passe en revue toutes les affections qui peuvent donner le •change; coliques ordinaires, lumbago, douleurs rhumatismales, calculs stercoraux, hémorrhoïdes, etc. Il manque, dit-il, à chacun de ces diagnostics des signes trop importants pour qu’on puisse s’arrêter à aucun d’eux.

L’auteur s’étonne aussi avec raison qu’une pareille production calculeuse n’ait causé que des accidents douloureux insignifiants, et surtout qu’aucun phénomène inflammatoire ne soit survenu dans les voies urinaires. Enfin, « la malade n’a jamais uriné de sang ».

Pour qu’elle ait résisté à tant d’efforts et à tant de causes d’irritation,

11 fallait vraiment que la vessie de Geneviève fut parfaitement saine.

« Il y a donc toute apparence que les pierres qui ont été tirées de la vessie de Geneviève, que celles qu’elle a rendues naturellement, ne sont jamais restées longtemps dans cette cavité, puisqu’elles n’auraient pas manqué d’y occasionner beaucoup de désordre ».

Quant à l’urèthre, il ne présente aucune trace de déchirure ni d’érosion; mais il possède une dilatabilité remarquable, confirmée par les dires des chirurgiens qui ont pratiqué les sondages et les opérations.

Le sieur Forgeot, chirurgien de Longeau, dans son déclaratoire du

12 octobre raconte, au sujet des deux pierres extraites par lui au mois de mai 1750, « que ces pierres sont véritablement monstrueuses par rapport au conduit de l’urèthre, par lequel elles ont été tirées ; que cependant dans les vingt-quatre heures qui ont suivi la seconde extraction dont il fut chargé, il lui auroit été possible de replacer la pierre dans la vessie, de la même façon qu’elle en avait été tirée ».

Cette dilatabili té de l’urèthre n’a rien de surprenant, nous dit Morand. Elle existe à des degrés divers suivant les individus ; elle est notoire chez la plupart des femmes qui, de ce fait, évacuent facilement et spontanément les calculs vésicaux ; elle a pu devenir excessive chez une fille qui, progressivement, introduisit dans ce canal des pierres de plus en plus grosses.

Pour terminer, Morand rappelle deux arguments décisifs :

Avant de rendre ses pierres, soit par en haut, soit par en bas, « Geneviève ne sent ni douleur ni travail dans les parties qui devaient souffrir, depuis la vessie jusqu’à l’estomac. »

2° r C’est Geneviève qui décide elle-même la nécessité des opérations, en affirmant qu’elle sent la pierre, mais elle ajoute quelquefois qu'elle en a plusieurs, ce qui se trouve vrai ».

Toutes ces preuves accumulées réduisent à néant l'hypothèse d’une affection calculeuse des reins ou de la vessie.

LA MALADIE DE LA FILLE DÉ SAINT-GÉOSMES 2b

C’est alors que Morand formule son diagnostic sur l’étrange maladie de la Fille de St-Géosmes.

On reste surpris de la netteté et de la précision avec laquelle il a reconnu et affirmé la nature de ces accidents, en un temps où l’étude des maladies nerveuses était encore pleine de contradictions et de mystères.

« Tout ce que Ton peut déduire, dit-il, des symptômes observés dans la Fille de St-Géosmes, ne porte pas exclusion d’un état de maladie. Quiconque voudra se donner la peine d’examiner sérieusement les incommodités qu’elle a commencé à avoir à l’âge de dix- sept ans, et de les suivre jusqu’en 1747, que l’accessoire des pierres s’y est joint, décidera que Geneviève a été de tous les temps attaquée d’une affection hystérique , et que les coliques qui paraissent aujourd’hui sa seule maladie, sont hystériques , et nullement néphrétiques , quoiqu’elles aient été suivies de pierres ».

On ne saurait être plus affirmatif et se prononcer plus catégoriquement en faveur du diagnostic d 'hystérie pour lequel nous avons aujourd’hui des preuves surabondantes.

La nature des accidents hystériques qui constituent toute la maladie de la Fille de St-Géosmes est en effet trop évidente pour qu’il soit besoin de s’y attarder longuement.

Nous nous contenterons de relever les principaux, ceux surtout qui, inconnus ou mal définis au siècle dernier, n’ont pas été suffisamment mis en relief par Morand pour étayer son diagnostic.

La plupart d’ailleurs ont été entrevus par l’érudit professeur d’anatomie, qui, s’appuyant sur l’œuvre de Sydenham, dit expressément :

« Les violents et fréquents vomissements de sang, accompagnés de spasmes épileptiques, les éruptions cutanées, âcres et corrosives... l’espèce de frissonnement presque continuel de tout le corps, montrent clairement une ataxie dans les humeurs , dans les esprits , et dans le genre nerveux. Tous ces accidents sont aujourd’hui classés dans le tableau des manifestations hystériques. Mais cette interprétation actuellement admise à l’unanimité eût été, il n’y a pas vingt années, vivement contestée, et même rejetée par la plupart.

Les crises convulsives, si fréquentes chez Geneviève, appartiennent bien au type classique des attaques de grande hystérie. Elles alternent avec les vomissements et les crises urinaires, ou bien elles leur succèdent.

Ce sont d’abord de grands cris, des sanglots, puis un « assoupissement », accompagné « d’agitations », de « rêves », une « crampe générale avec des contorsions effroyables dans le col, les bras et les jambes, le corps s’é-

levant de dessus le lit ». Enfin, la malade reste « sans mouvement » sur son lit pendant plusieurs heures, « rendant des gaz par haut et par bas ».

Nous retrouvons là toutes les phases de l’attaque de la Salpêtrière: le cri initial, la perte de connaissance , les mouvements épileptoïdes , les grands mouvements , Y arc de cercle , les contractures , les hallucinations , les rêves , la léthargie , etc., etc.

Morand note à plusieurs reprises le grincement des dents et les crises de morsure de Geneviève. « Elle avait brisé plusieurs dents en mordant le support de son lit ».

Geneviève, nous bavons vu, eut aussi des crises de somnambulisme nocturne, pendant lesquelles elle errait la nuit à travers champs jusqu’au moment où elle tombait inanimée sur le sol.

C’est déjà plus qu’il n’en faut pour affirmer la nature du mal dont était atteinte la Fille de St-Géosmes.

Sur les troubles sensitifs et sensoriels, Morand reste muet. 11 fut pourtant frappé dupeude sensibilité de l’urèthre dont les réactions douloureuses étaient presque milles en regard de toutes les irritations qu’il dut subir.

Il semble enfin que, vers la fin de la dernière année de ses évacuations pierreuses, Geneviève ait eu de h paraplégie hystérique: « une grande faiblesse des jambes qui empêchait la malade de sortir de son lit ».

C’est par une des plus inquiétantes manifestations viscérales de l’hystérie que Geneviève a inauguré sa maladie.

A l’âge de seize ans, elle « jeta beaucoup de sang par le nez et par la bouche » ; tantôt ce sang était « pur », tantôt « écumeux », tantôt « mêlé d’humeurs ». ,

Qu’il s’agisse d ’ hémoptysies ou <¥ hématémèses , ou même des deux alternativement, c’est encore à l’hvstérie qu’il faut rattacher ces accidents.

Ils appartiennent à la série des troubles vaso-moteurs si variés chez les hystériques et en particulier à ces hémorrhagies, dites supplémentaires des règles, sur lesquelles les anciens auteurs ont longuement insisté.

La coïncidence fréquente ou la substitution de ces différents phénomènes entre eux et avec les autres manifestations de la névrose est bien connue.

Chez Geneviève, il y eut successivement alternance et concomitance des hémorrhagies par en haut et par en bas.

Au début « les vomissements de sang se renouvelaient assez régulièrement à tous les derniers quartiers de la lune ».

Alors Geneviève n’était pas encore réglée.

A 20 ans, elle vit apparaître ses règles pour la première fois, et, pendant une année, les vomissements de sang cessèrent.

Ils reparurent, conjointement avec le flux menstruel, qui (Tailleurs était peu abondant, et persistèrent pendant neuf années consécutives..

Il arriva plusieurs fois que l’hémorrhagie par la bouche fut telle que la malade rendit jusqu'à « quatre pintes de sang, malgré les saignées du bras et du pied qu'on lui faisait ».

Les hémorrhagies suivaient d’ailleurs les irrégularités de la menstruation. On les vit durer quatre mois sans trêve, puis cesser pendant les quatre mois suivants. Elles reprirent plus tard leur périodicité mensuelle, survenant huit jours avant les règles.

De nombreux exemples de ces différentes combinaisons ont été signalés depuis que l'attention s'est portée sur ces faits. L'bémoptvsie et Thématémèse hystériques peuvent être considérées tantôt comme des équivalents de l'attaque convulsive, tantôt comme des phénomènes d’hystérie locale. Leur apparition rend souvent le diagnostic très difficile avec les affections pulmonaires ou gastriques.

Dans le cas de Geneviève Martin, l'hésitation n’est pas possible.

Parmi les troubles que l'hystérie apporte à l'appareil digestif, le dégoût ou le refus des aliments tient une place importante. Geneviève n'y a pas échappé.

« Elle resta, dit Morand, plus d'une fois, huit jours sans manger ».

Ces crises d 'anorexie ne sont plus mystérieuses. Lasègue en a montré l’origine toute psychique ; Charcot, Sollier, Gilles de la Tourette, Janet, Souques, etc., ont confirmé cette pathogénie par maints exemples analysés de très près. Les jeûnes surprenants d’une foule de religieux fanatiques ne reconnaissent pas une autre cause. L’influence religieuse entretenue par les prêtres qui fréquentaient assidûment la Fille de St-Géosmes, joua certainement un rôle dans la genèse de ces accidents.

Toutefois, chez Geneviève, les crises d’anorexie ne furent ni bien longues, ni bien fréquentes. Elles ne compromirent jamais sa santé, et n'entraînèrent pas cette maigreur squelettique si impressionnante dans certaines observations. L’état général resta excellent. Geneviève avait la figure naturelle, « avec un certain degré d’embonpoint ».

Morand fut surpris de cette bonne apparence, la malade prenant très peu de nourriture, jamais de viande, et devant être épuisée par toutes ses souffrances et tant d'interventions douloureuses.

Après les vomissements sanguins, Geneviève eut des « vomissements d'urine , survenant sans effort, .et suivis d'un flux menstruel ».

Ce phénomène rare, révoqué en doute par quelques auteurs, n’est cependant pas inattendu ni inexplicable.

Il s’observe en général dans les cas où la névrose porte une de ses ma-

nifestations sur l’appareil urinaire, en particulier dans la diminution de sécrétion connue depuis Charcot sous le nom déischurie hystérique. Cette diminution peut d’ailleurs aller jusqu’à la suppression complète des urines qui constitue l'anurie hystérique.

Des observations remontant au seizième siècle signalent le fait.

Une jeune religieuse de Padoue, à la suite d’une suppression d’urine, rendit par le vomissement plusieurs litres d’un liquide analogue à l’urine par son odeur et sa couleur (Marcellus Donatus, cité par Nysten).-

Les cas de Vallisneri, de Marangoni, de Mareschal, de Nysten analysés par Charcot (1) et par Gilles de la Tourette (2), semblent appartenir à la même catégorie de faits. Charcot, avec Laycock, établit la réalité de l’ischurie hystérique et des vomissements urineux. Il démontra qu’il existait entre les deux phénomènes un balancement assez régulier.

Gilles de la Tourette, s’appuyant à la fois sur les constatations cliniques et sur les analyses chimiques comparatives des vomissements et de l’urine, admet :

« Que si l’ischurie est, le plus souvent, sous la dépendance des vomissements, phénomène primitif, il n’est pas moins réel que dans certains cas, plus rares à la vérité, l’ischurie est primitive et les vomissements secondaires, ou mieux supplémentaires ou vicariants (3) ».

Ces deux processus pathogéniques inverses semblent avoir alterné chez Geneviève chez qui les vomissements urineux précédèrent d’abord l’ischurîe pour lui succéder plus tard.

Quelle que soit d’ailleurs la marche des accidents, il est intéressant de constater que non seulement les matières vomies pouvaient être assimilées dans ce cas à des urines supplémentaires, mais que dans les unes et les autres on retrouvait les mêmes éléments anormaux, soi-disant pathologiques.

La difficulté d’uriner apparut progressivement chez Geneviève. Elle fut même précédée pendant l’enfance de cette incontinence nocturne qu’on retrouve souvent dans les antécédents des hystériques. On fit manger à la malade « des souris accommodées en nourriture », remède souverain, assurait-on, contre cette sorte d’accident. Mais il n’eut aucun succès.

Plus tard, les phénomènes d Hschurie remplacèrent l’incontinence. La malade, pendant plusieurs heures, faisait de vains efforts pour uriner, accusait de vives douleurs dans la vessie et dans l’urèthre. Une attaque convulsive mettait généralement fin à cette rétention passagère.

(1) Charcot. Leçons sur les mal. du syst. nerv., t. I, p. 277.

(2) Gilles de la Tourette. Traité clin, et thérap. de V hystérie, t. II, p. 399 et suiv.

(3) Loc. cit.t p. 406.

A cet égard, Geneviève reste inférieure aux malades cités par Charcot qui, pendant plusieurs jours, étaient atteints d'une anurie absolue.

Morand a observé également au cours d’une de ses visites, une distension énorme de l’abdomen. Laycock a signalé cette coïncidence de 1 ’iscburie et de la tympanite hystérique.

Les phénomènes douloureux qui accompagnaient les accidents présentés par Geneviève siégeaient tantôt dans les reins, tantôt dans la vessie.

La cystalgie hystérique avait déjà été signalée par Sydenham, que Morand cite fort à propos : — « Non seulement la maladie hystérique cause une douleur très vive quand elle s’attaque à la vessie, mais encore, elle supprime burine et simule tous les symptômes d’un calcul vésical. »

Ainsi, l’auteur anglais avait non seulement connaissance des crises vésicales des hystériques ; mais ce passage indique nettement qu’il avait eu l’occasion d’observer des malades présentant les mêmes symptômes que la Fille de St-Géosmes.

Les douleurs vésicales de Geneviève provoquaient généralement des « convulsions ». Cette coïncidence est attestée par maints auteurs (Laycock, G. Guinon, Bourguinon, Challeix-Vivié, Mesnard, Gilles de la Tourette).

On serait surpris de ne pas voir signaler Y hématurie chez une malade aussi féconde que la Fille de St-Géosmes en troubles vaso-moteurs hystériques, si cette hémorrhagie n’était d’une excessive rareté. Les cas de Marius Carré et de Bouloumié ont cependant montré l’alternance de l’hématurie avec les hémoptysies et les hématémèses.

C’est avec raison que Morand rapporte encore à l’hystérie les phénomènes paroxystiques douloureux qui simulaient chez Geneviève les coliques néphrétiques.

En cela le professeur d’anatomie ne faisait d’ailleurs qu’accepter l’opinion de Sydenham (1).

« Les praticiens conviennent que les maladies hystériques affectent quelquefois les reins, et qu’alors les symptômes sont si ressemblants à ceux des accès néphrétiques, et par l’espèce et par le lieu qu’occupe la douleur, par la violence même des vomissements qui les accompagnent, et par leur extension jusqu’aux uretères, qu’il n’y a que l’examen de la disposition de la malade à l’une ou à l’autre de ces affections, qui puisse aider à les distinguer ».

Depuis Sydenham, nombre d’auteurs sont venus confirmer l’existence d’une néphralgie hystérique (Sauvage, Boyer, Chopart, Henry Morrin, Legueu, Gilles de la Tourette).

(1) Dissert. Epislol. de Affect. Hist ., Cap. VII.

Parmi les localisations de l’hystérie sur les téguments, « \e pemphigus, dit Gilles de la Tourette, peut être considéré comme le type de l’élément éruptif de la névrose ».

Les observations en sont aujourd’hui fort nombreuses.

Une des plus anciennes, reproduite par Louyer Yillermay (1) d’après le Dr Jacquemin (, Journ . génér. de méd ., t. XXX, p. 264), relate le fait très singulier d’une jeune demoiselle sujette à des convulsions hystériques qui a eu trois ou quatre fois une éruption de vésicules sur h avant-bras et la poitrine, de la grosseur d’une châtaigne, lesquelles ont formé en s’ouvrant spontanément, une plaie semblable à celle des vésicatoires ».

C’est la même description que Morand donne des accidents éruptifs présentés par Geneviève :

« Eruption dartreuse, semée de grosses phlyctènes qui laissaient sur la

peau des traces analogues à celles de forts vésicatoires . , de véritables

cicatrices comme des brûlures ».

Cette éruption apparaissait à la suite des vomissements sanguins, aux hypocondres, dans la région hypogastrique, sur la région antérieure des cuisses, des jambes, sur le visage, sur les bras et les avant-bras, causant une très vive cuisson.

Pendant deux ou trois ans, vomissements et éruptions se sont succédés régulièrement.

Nous arrivons enfin à l’examen d’un symptôme sur la nature duquel Morand ne s’est pas prononcé, bien que sa nature hystérique ait été déjà entrevue par Sydenham.

Il s’agit de cette espèce d’ « anasarque qui couvrit tout le corps, à l’exception des bras, et dura deux mois et demi ».

Selon toute vraisemblance, 1’ « enflure » en question n’était autre chose qu’un œdème hystérique .

Gilles de la Tourette (2) croit pouvoir reconnaître l’existence de la forme généralisée dans deux observations de Carré de Montgeron (Marguerite Thibaut, et Marguerite-François Duchesne). Il cite un fait personnel qui confirme la réalité de cette forme, plus rare il est vrai que l’oedème unilatéral ou localisé.

Le cas de la Fille deSt-Géosmes vient s’ajouter à ces exemples. Chez elle, comme il est de règle, Tœdème récidiva plusieurs fois.

A l’occasion d’une saignée, « toutes les parties de son corps s’enflèrent successivement et devinrent douloureuses », principalement la région

(1) Louyer- Villermay. Traité des maladies nerveuses ou vapeurs , Paris, 1816, t. I, p. III, cité par Gilles de la Tourette, Loc. cit ., p. 407.

(2) Loc. cit ., p. 397.

lombaire. Il est vrai que Morand ajoute : « Cet état était accompagné de fièvre, et dans certains moments de difficulté de respirer, quelquefois de délire » . Mais il n’y a pas là de quoi infirmer le diagnostic. Le « délire », les troubles respiratoires, la « fièvre » même peuvent appartenir à la névrose. La saignée, par rémption qu’elle cause à la malade peut très bien avoir joué le rôle d’agent provocateur.

D’ailleurs une troisième poussée d’ « enflure » survint encore trois mois après, sans cause, et resta localisée sur les bras et sur les mains.

Enfin, pour terminer, il nous reste à parler de Y état mental de la Fille de St-Géosmes.

Les stigmates psychiques de l’hystérie, aujourd’hui bien analysés et bien définis, n’avaient cependant pas échappé aux anciens auteurs.

On ne peut que louer le bon sens critique dont Morand fait preuve dans son appréciation de l’état mental de Geneviève. ;

Il ne faut pas oublier en effet que, jusqu’aux derniers travaux de l’Ecole de la Salpêtrière, la femme hystérique. était considérée par la majorité des médecins comme une simulatrice et une menteuse. Le fond psychique de la névrose était généralement méconnu et l’on attribuait sans , hésiter à la perversion morale et à l’imposture toutes les bizarreries d’actes ou de paroles que présentaient les hystériques. Morand a fort judicieusement fait ressortir la nature pathologique de ces troubles de l’esprit et du caractère. Il prononce formellement le mot de suggestion, et l’on sait que la mise en œuvre d’une suggestibilité excessive constitue le fond de l’état mental de l’hystérique.

Tantôt, la suggestion vient de l’extérieur, et est provoquée par uneinfluence étrangère : c’est ainsi qu’un prêtre ayant conseillé à Geneviève un breuvage destiné à faciliter le vomissement de ses pierres, elle ne manqua jamais d’en rendre à profusion chaque fois qu’elle prit le remède préconisé.

Ici la suggestion produisit un effet néfaste. Elle fut par contre salutaire, en apparence tout au moins, lorsque l’évêque de Langres, ayant rendu visite à la malade, la décida à se faire opérer.

De même, a la carrière qui donnait toutes ces pierres étant inépuisable, on jugea à propos d’abandonner pendant quelque temps le remède, par lequel on ne réussissait à en détacher que des échantillons sans tarir la minière ». Le résultat fut souverain : on ne vit plus de pierres dans les vomissements.

D’autres fois, l’autosuggestion suffit à produire des accidents de toutes sortes. Après que Geneviève eut promis de s’en remettre aux soins d’un chirurgien, « la seule crainte de l’opération lui fait rendre une pierre ».

L’évêque de Langres ayant parlé de confier à un autre médecin l’extraction des pierres de Geneviève, elle en conçut une si vive appréhension que « ses règles furent supprimées tout à coup et qu’elle fut réduite à la dernière extrémité. » — Quand on parla de la transporter à Paris pour la faire examiner par la Faculté, ses douleurs devinrent tout d’un coup si violentes qu’on dut renoncer à lui faire faire le voyage.

La susceptibilité de Geneviève à tous les propos qui se tenaient sur son compte, est encore une des caractéristiques de son état mental névropathique.

Une de ses soeurs lui ayant dit que le bruit courait par la ville que ses pierres étaient une pure invention, Geneviève fut profondément blessée qu’on l’accusât d’imposture. U fallut l’intervention consolante de l’évêque de Langres pour la calmer.

Morand a parfaitement compris la nature maladive de tous ces désordres psychiques, et ses réflexions sur la pathogénie des accidents de Geneviève Martin restent conformes à l’idée qu’on peut s’en faire aujourd’hui .

« Il ri est pas , dit-il , nécessaire de rechercher quel peut être le motif de pareilles imaginations ; cet examen est absolument étranger à celui du fait , et ! un ri engage point dans Vautre.

« Tout ce que l’on sait en général à ce sujet, c’est que ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a des exemples de semblables prodiges ; du temps de Gallien même, il se trouvait des gens qui avaient des maladies fausses.

« Et soit qu’il y ait simplement delà manie , ou du dessein prémédité dans ces sortes de cas , c’est aux médecins à tirer le voile mystérieux qui peut en imposer ».

Il nous paraît impossible de juger plus sainement le cas de la Fille de St-Géosmes et de faire plus large la part de la maladie dans des accidents qu’on est trop généralement tenté d’attribuer à la simulation.

D’ailleurs, le bon sens et l’érudition de Morand, s’étaient déjà révélés en plusieurs occasions, surtout dans une étude sur un cas d’ostéomalacie célèbre (1), celui de la femme Supiot, dont le squelette est conservé au musée Dupuytren.

Toutes ses oeuvres témoignent des connaissances encyclopédiques qui lui permirent d’aborder les sujets les plus variés. Ses titres scientifiques, moins condensés que ceux de son père, se recrutent dans toutes les branches de la science : médecine, chirurgie, chimie, minéralogie, histoire

(1) Histoire de La maladie smgulière et de V examen d'une femme devenue en peu de temps contrefaite par un amollissement général des os. Paris, 1752, in-12,

naturelle, etc. (1). Malgré leur diversité, ces travaux portent l’empreinte d’une réelle érudition, toujours servie par un jugement profond et sain.

Dans un mémoire lu à l’Académie des Sciences, en séance publique, le 14 novembre 1764, Morand donna une nouvelle preuve de son esprit d’observation et de son bon sens critique, à propos du nain du roi de Pologne Stanislas, le célèbre Bébé , dont la renommée publique faisait « un abrégé des merveilles des cieux ».

Il présenta une description excellente de cet avorton contrefait, accompagnée de sa statue en cire, modelée par Jeanet, chirurgien de Lunéville. Et dans son étude de l’état physique et mental de Bébé , Morand trace, pour la première fois, le portrait exact d’un crétinisme infantile et myxœdémateux (2).

A ne considérer que l’histoire de la maladie de la Fille de St-Géosmes, il nous semble qu’un respectueux hommage doit être rendu au médecin impartial et éclairé qui a su apprécier avec tant de bon sens, de charitable discernement, une affection presque inconnue en son temps, et sur la nature de laquelle il n’a pas hésité à se prononær catégoriquement, au mépris des préjugés de toute une province, contre le mauvais couloir de personnages influents qui s’efforcaient d’accréditer une légende propre à servir de mesquins intérêts.

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