‹ La maladie de la fille de Saint-GéosmesChapitre 5 sur 6 · OBSERVATIONS COMPARATIVES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS COMPARATIVES

L’histoire de la Fille de St-Géosmes n’est pas unique en son genre. Morand s’est livré à des recherches patientes dans la littérature médicale de son temps, et a résumé à la fin de son étude plusieurs observations analogues.

Dans plusieurs cas, il ne s’agit que de corps étrangers introduits dans l’urèthre ou dans le vagin et expulsés après un séjour plus ou moins long dans ces conduits naturels, soit spontanément, soit à l’aide d’une intervention chirurgicale.

D’autres faits se rapprochent plus directement du cas de Geneviève Martin.

La Fille de Crémone est celle qui paraît avoir le plus de ressemblance avec la Fille de St-Géosmes, pour les différents états par lesquels elles ont passé

(1) Lettre sur la structure et l'usage du thymus. In. Acad, des sciences, 1759. — Lettre sur Vinstrument de Roonhuysen. Paris, 1755. — Du charbon de terre et de ses mines. Paris, 1769-1779, in-8°, etc., etc.

(2) J’ai déjà eu l’occasion de citer les passages les plus intéressants de ce curieux examen dans une récente étude : Henry Meige. Les Nains et les Bossus dans l'Art. Nouv. Iconogr. de la Salpêtrière, n° 3, 1896.

toutes deux, avant de rendre des corps étrangers ; parmi ceux que vomissait réellement la fille de Crémone, et qu’elle jetait par l’anus il y a une pierre d’une forme ovale irrégulière, longue de trois pouces, large de deux pouces et huit lignes, haute d’un pouce et cinq lignes.

Une autre de figure rhomboïdale, longue de deux pouces et sept lignes, large de deux pouces six lignes et de l’épaisseur de quatre lignes, sans parler des morceaux de cailloux, de fer et de verre qu’elle a jetés par le vagin et par l’urèthre, lesquels étaient beaucoup plus considérables que tout ce qu’elle jetait par la bouche : ceux qui voudront s’assurer de la parité trouveront de la satisfaction à lire l’histoire de la maladie (1).

La Fille de Crémone, on le voit, surpassa Geneviève Martin par la diversité de ses voies et de ses produits d’évacuation. Elle rendit non seulement des pierres, mais des morceaux de fer et de verre, par la bouche, par l’urèthre, et aussi par l’anus et par le vagin.

En 1748, une jeune demoiselle de Versailles se rendit célèbre par de semblables accidents :

M. Helvetius et M. Lavigne, médecins de la Faculté de Paris, furent appelés à cette occasion. Dans les commencements, la malade ne déclarait pour toute incommodité que des coliques qui la jetaient pendant un quart d’heure environ, dans des convulsions et des pertes de connaissance ; il y a apparence que ce début n’était pas plus réel que ce qui les suivit, au bout de trois ou quatre mois, ces accidents finissaient par rendre des pierres.

Le roi, toute la Cour et beaucoup de personnes ont vu des boîtes remplies de pierres que le chirurgien de cette demoiselle avait tirées du vagin, avec beaucoup de peine, parle moyen d’une curette. U yen avait quelques-unes qu’il assurait avoir été vomies par cette même personne, mais il reconnut ensuite qu’il s’était trompé.

L’observation suivante, toute à l’honneur du célèbre chirurgien Tenon n’est pas moins significative :

Au mois de décembre 1742, une femme malade à l’hôpital de la Salpêtrière, se plaignant de grandes douleurs aux reins et à la vessie, donnait tous les jours au chirurgien de la salle, où elle était, des pierres qu’elle disai t avoir rendues ou jetées en urinant. M. Tenon, chirurgien, gagnant maîtrise, ayant remarqué que ces pierres n’étaient pas telles qu’elles doivent être, quand elles viennent de la vessie, mais des pierres ordinaires et taillées à loisir, sè mit en devoir de sonder la malade ; elle s’y opposa, par la seule crainte des douleurs, à ce qu’elle prétendait.

M. Tenon, pour découvrir la supercherie, plaignit beaucoup cette femme, fit même redoubler les soins elles attentions qu'on pouvait avoir pour elle ; aussi,

(1) De scixisy acubus, ferreis... etc ... dissertatio epistolaris Pauli Valcaringhi, etc., ad •illustrissimum et reverendissimum D. D. Litta . Episcoparum Cremonæ , etc.

tant qu’on lui accorda les douceurs qu’elle demandait, elle continua à donner des pierres, dont plusieurs étaient même teintes de sang : elle en donna jusqu’à 18, mais les dernières, étant très grosses, et les marques d’instrument tranchant bien sensibles, on lui proposa de la sonder ; elle y consentit alors, dans l’idée qu’on était persuadé de la réalité de sa maladie.

Non seulement on ne reconnut avec la sonde aucune pierre dans la vessie, mais on trouva le canal de l’urèthre sans dilatation ; elle fut renvoyée à l’Hôtel- Dieu, où elle avait été trois ans avant de venir à la Salpêtrière, et, où l’on prétend qu’elle avait déjà essayé la même fourberie.

Elle revint quelque temps après à la Salpêtrière, mais elle n^a plus rendu de pierres.

Enfin, Morand cite encore un certain nombre d’observations curieuses d’individus malades, pervertis ou jongleurs, qui avalaient les objets les plus étranges : clous, morceaux de verre, de plomb, araignées, crapauds, etc., véritables Aïssaouas d’Europe, présentant presque tous des stigmates incontestables d’hystérie.

Un dernier fait peu banal mérite d’être rappelé. Il survint dans le diocèse de Langres, à peu près au même temps que Geneviève rendait ses pierres avec le plus de fécondité.

« Un homme d’un âge mûr, et d’une fortune honnête, imagina une maladie extraordinaire et entreprit d’en jouer divers symptômes. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il se prêta aux remèdes qu’on lui ordonna, sur la fausse exposition qu’il fit de sa prétendue maladie : il disait avoir senti quelques mouvements dans ses entrailles, et l’écoulement d’une liqueur dans le côté droit, il faisait voir dans ses déjections des chairs qui étaient hachées, déformées, et pour ainsi dire préparées, de façon qu’on n’en reconnaissait pas la vraie nature, d’autant plus que rien ne pouvait donner lieu de soupçonner l’homme de supercherie, et que dans le grand nombre de maladies auxquelles la nature humaine est sujette, on trouve des exemples singuliers dams tous les genres ; mais bientôt l’homme négligea d’apporter le soin nécessaire, pour préparer quelquesunes des chairs qu’il fit voir ; on reconnut que c’était des matières supposées, cela ne l’empêcha pas de continuer le même jeu, et il montra encore pendant longtemps des foyes, des cœurs et autres viscères d’oiseaüx presqif entiers.

Il est difficile, en Y absence de renseignements plus positifs, de déterminer la part qui revient à la névrose dans cette histoire, et celle, vraisemblablement assez large, qui doit appartenir à la supercherie.

Dans ces sortes de cas, « il n’est souvent que trop aisé, comme le dit Morand, de suppléer par quelques raisonnements à l’obscurité qu’ils présentent toujours dans le point essentiel, et parla de trouver une analogie raisonnable avec une maladie réelle ».

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