III. -- Maladie de
En 1647, l'état s'aggrave et Biaise quitte Rouen pour venir se faire soigner à Paris. Nous avons sur cette crise, qui paraît avoir été assez sérieuse, les renseignements de M'"e Périer, ceux de sa fille Marguerite, ceux-ci, comme d'ordinaire, plus lointains, moins précis, ceux de Jacqueline et un mot de Pascal lui-même.
Marguerite seule parle d'une « espèce de paralysie depuis
la ceinture en bas ». La véridique Gilberte n'en dit rien. Un accident de paralysie véritable n'eût point manqué de lui paraître important à noter.
C'est sur cette unique phrase de Marguerite Périer qu'on a diagnostiqué la paralysie (Lélut), la paraplégie transitoire (Binet-Sanglé) de Biaise Pascal. Elle aurait été bien transitoire, en effet, puisque, à la fin d'avril 1647, il est en pleine lutte à Rouen pour l'affaire Saint-Ange et que, à la date du 25 septembre 1647, malade à Paris, mais non alité, nous savons par Jacqueline que Descaries vient le voir avec Roberval, qu'ils le trouvent debout, allant et venant parla chambre, et qu'ils causent avec animation des problèmes scientifiques qui passionnaient les savants de l'époque.
En passant, nous ne pouvons nous empêcher de marquer la sagesse de la consultation amicale de Descartes ; il s'est montré supérieur aux Purgon de l'entourage de Pascal, et un médecin très moderne ne prescrirait pas mieux que le repos au lit et les boissons abondantes pour désintoxiquer un rhumatisant1.
La chronologie des travaux de Pascal (Brunschvicg) nous montre que cette fin de 1647, 1648 et 1649 furent des années d'activité scientifique considérable, et l'on ne voit pas bien un mélancolique, un neurasthénique ou un hystérique paraplégique soutenir de pareils travaux, qui, outre la tension cérébrale, nécessitaient des déplacements fréquents et des voyages fatigants à l'époque.
Le 26 janvier 1648, Pascal écrit à sa sœur Gilberte et traite son mal d' » indisposition ». Voilà un bien petit mot pour la chose grave que nous suggèrent les aliénistes.
Pascal part pour Clermont en mai 1649 e' ^ J reste jusqu'en novembre i65o, époque à laquelle il retourne à
1 Voir plus haut, Lettre île Jacqueline Pascal à Afin" Périer, 2.1 septembre
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Paria, pour repartir, quelques mois après la vêture de Jacqueline, avec son ami le due de Roannez, et peut-être Méré et Miton. pour le Poitou. De Poitiers, il pousse jusqu'à Clermont, voyage très dura cette époque et très long, vers la lin de i652. 11 rentre à Paris en mai iG53.
Kl cependant, en cette année i653, Mme Périer nous dit : ci [1 avait alors trente ans et il était toujours infirme... »
Lélut (loc. cit., p. 1 35) dit: « Pascal fut environ trois mois à se remettre de celte maladie, dont la nature semblait irrémédiable; mais enfin il en guérit et recouvra complètement et pour toujours le libre exercice de ses membres. » Mme Périer, en 1 653, et Pascal lui-même en 1660, disent expressément le contraire. Mais Lélul et les aliénistes qui l'ont commenté et aggravé, avaient absolument besoin d'une paralysie transitoire.
Nous pensons qu'il n'est pas utile de discuter autrement que par ces textes et ces faits sur la paraplégie hystérique de Pascal. 11 en résulte clairement que, depuis 1647, Pascal fut atteint, d'une façon intermittente, d'une certaine impotence fonctionnelle des membres inférieurs.
Mais, néanmoins, sur cette maladie de 1647, nous en sommes réduit aux conjectures. L'une d'elles cependant nous apparaît comme plausible, comme la plus probable, c'est celle d'un pseudo-rhumatisme chronique d'emblée chez un tuberculeux. L'hypothèse n'est pas pour déplaire à M. le professeur Poncet, dont on connaît les beaux travaux sur ce sujet.
On sait avec quelle facilité encore aujourd'hui les gens du peuple parlent de paralysie à propos de l'impotence fonctionnelle où les met une atteinte de rhumatisme, ou parfois une simple douleur rhumatismale. Le mot ne vaut donc que ce qu'il peut valoir dans la bouche d'une personne étrangère à la médecine.
Mais Gilberte Périer, qui disait de son frère en i653, « qu'il était toujours infirme »>, dira en 1 658 : « Les quatre ans que Dieu lui a donnés après n'ont été qu'une continuelle langueur ; ce n'était pas une maladie qui fût venue nouvellement... » De plus, sur ce point particulier, nous avons la rare fortune de pouvoir produire le témoignage de Pascal lui-même. Le 10 août 1660, il écrit de Bienassis (près Clermont) à Fermât : « Je suis si faible que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre heures au plus en carrosse, c'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon i pour le mois de septembre. »
Si nous nous remémorons que Pascal fut un chaste '2, qu'il fut un abstinent3, quelle autre affection que le rhumatisme chronique a pu le perclure pendant les quinze dernières années de sa vie?
Ses douleurs d'entrailles, ses troubles digestifs, qui le font mettre par les médecins et se mettre lui-même à un régime sévère, comme qualité et comme quantité d'aliments, nous sont suffisamment expliqués par les résultats de l'autopsie, et ses maux de tête habituels, que les médecins qui le soignèrent lors de sa dernière maladie qualifiaient de migraines, peuvent être attribués à ces troubles digestifs si fréquents. Quand, lors de la maladie finale, la céphalalgie tourne à la céphalée, Pascal ne s'y trompe pas, si ses médecins s'y trompent
1 C'est de Bourbon-l'Archambault qu'il s'agit, station en vogue dès l'époque de saint Louis. Boileau, Racine, Mme de Sévigné et nombre d'au- Lres illustres rhuma lisants datèrent de Bourbon leur correspondance.
2 « Sa pureté n'était pas moindre et il avait un si grand respect pour cette vertu qu'il était continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée. » (Vie de Pascal, par Mmc Périer.)
3 « Mais, dites-moi, usez-vous de beaucoup de vin? » — fPascal| « Je ne puis le souffrir. » Ve Provinciale.
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Reste cette dysphagie à vingt-quatre ans, dont parle M""" Périer, dont Marguerite ne parle pas, et qu'on non- a présentée comme de l'œsophagisme hystérique. Mais si un spasme semblable avait débuté brusquement, eût été permanent, ou encore eût cessé brusquement, Marguerite Périer. amie du merveilleux, n'eût pas manqué de nous en avertir et d'établir une corrélation de cause à ell'et avec tel ou tel événement de la vie religieuse de Pascal. Dans tous les symptômes d'origine hystérique, il y a quelque chose de surprenant pour les personnes étrangères à la médecine. Or, début brusque, longue durée, parfois cessation brusque sont les signes habituels de l'œsophagisme des névropathes; rien de cela n'est noté.
D'autre part, la dysphagie est souvent symptoma tique d'une lésion de l'œsophage ou du larynx ; l'autopsie malheureusement, ne nous dit rien de l'état des poumons de Pascal et l'observation est muette sur la toux. Mais elle est aussi symptomalique de troubles gastro-intestinaux. De plus, des auteurs dignes de foi ont noté la dysphagie comme complication du rhumatisme. Enfin, nous avons actuellement, dans notre clientèle, une vieille dame de soixantedix-huit ans, arthritique de vieille date, qui présente, depuis cinq ans, un œsophagisme très net pour les liquides, qu'elle ne peut absorber que par très petites gorgées. La sœur de cette dame, morte tuberculeuse à cinquante un ans, sans lésions laryngées, était dans le même cas depuis l'âge de dix-huit ans.
On ne peut donc, sur une simple mention, élever toute une théorie sur le prétendu œsophagospasme hystérique de Pascal.