L'HEREDITE
M""^ Laure de Maupassant, mère de Guy, a toujours affirmé que la maladie de son fils n'était nullement héréditaire.
Cette affirmation était une suite naturelle des préoccupations suivantes : si la maladie de Guy était héréditaire, c'était elle qui la lui avait transmise, — d'autre part, " cette légende, disait-elle, atteindrait ma chère Simone, la nièce de Guy, une ravissante enfant, la seule consolation qui me reste en ce monde (i). "
Deux motifs aussi forts peuvent amener aux erreurs les plus grossières (je ne dis pas à des mensonges, car les sophismes d'amourpropre sont la plupart du temps quelque chose d'inconscient). Nous examinerons donc les faits pour voir s'ils ne contredisent point les affirmations de M™® de Maupassant.
(i) Cité par Lumbioso, pp. i +8-1 4 9.
M™" de Maupassant était atteinte, vers 1877, d'une affection qui la tracassait depuis fort longtemps, et qui avait des symptômes si divers et si changeants qu'ils déroutaient tous les médecins. Les docteurs Lachronique et Maupassant dirent que ce pouvait être le ténia. Mais nous avons des raisons pour dire que c'était une affection nerveuse.
En effet, la lettre de Maupassant qui me sert ici est entièrement consacrée à combattre une hypothèse qui effrayait M"^^ de Maupassant et qui n'est autre que celle indiquée par nous (i) : une maladie organique, une maladie nerveuse sans doute. Or chacun sait que nier la maladie est un procédé thérapeutique employé dans le traitement des maladies nerveuses.
De plus les termes mêmes de cette lettre
(i). Cf. cette lettre que Lumbroso a publiée, pp. 1 1 i-i 16, et spécialement ce passage : " Le ténia, dont, cinq fois sur dix, on ne voit aucune trace, affecte les formes de toutes les maladies et spécialement des maladies ner-veuses, de l'estomac et du cœur. Les symptômes sont si divers et si changeants qu'ils déroutent tous les médecins. "
sont ambigus, et l'on peut se demander si c'est Guy qui bluffait, ou si c'était les médecins qui avaient bluffé, parlant de ténia pour dire quelque chose, et sans vouloir se compromettre.
Mais ceci est peu de chose : le 29 mars 1892, M. Gustave de Maupassant, père de Guy, écrivait à M. Jacob :
" M™® de Maupassant est arrivée à un tel paroxysme de fureur qu'à la moindre chose elle a des attaques terribles qu'il est impossible de cacher à l'enfant (i) et qui lui font un mal énorme. Depuis huit jours M™* de Maupassant était sans nouvelles de Guy — sa tête déménageait et elle était inabordable — elle traitait ma belle-fîlle (2) comme la dernière des femmes — elle traînait dans la boue la famille de celle-ci et, bref, samedi, dans une attaque, elle chassait Marie-Thérèse de sa chambre et lui ordonnait de retourner dans sa famille !... Ma fille sortit de la chambre pour aller faire ses malles. — Quand ce fut fait elle descendit pour lui dire adieu. Dans l'intervalle, M""^ de Maupassant avait avalé deux flacons de laudanum. Elle
(i) Simone de Maupassant, fille d'Hervé. (2) La veuve d'Hervé.
était anéantie !!! On courut chercher le médecin qui la fit vomir, et l'excès du poison la sauva. Quand elle revint à elle sa fureur ne connut plus de bornes. Elle se leva, bouscula ma fille et se sauva dans la rue!! On se précipita après elle. Elle fut ramenée et couchée. Ma belle-fille fut occupée alors par l'enfant qui avait à son tour une crise abominable. Elle l'emmena dans sa chambre et la confia à des amies pendant qu'elle retournait auprès de sa belle-mère. M"'*^ de Maupassant avait profité de ces quelques minutes pour s'étrangler avec ses cheveux ! ! Il a fallu les couper pour la sauver. Alors elle a eu des étoufïements, des convulsions terribles... Cette lettre est naturellement confidentielle, car il faut avant tout songer à l'avenir de la malheureuse petite fille. Ces événements sont abominables pour elle !... Permettez-moi de vous soumettre cette question : n'y a-t-il pas quelque chose à faire pour cet enfant ? Il me paraît urgent de l'éloigner. Il faudrait donner une garde à M""^ de Maupassant, ou la faire soigner dans une maison de santé comme elle le demande (i). "
Il est bien certain que cette lettre n'a pas été écrite par un ami de M™^ de Maupassant,
(i) Publié par Lumbroso, pp. 4.72-474..
et que M. de Maupassant n'assistait pas aux scènes qu'il décrit si complaisamment, mais il semble que l'on doive admettre la réalité de ces faits, sans doute rapportés par sa belle-fille. Et toutes ces extravagances ne sont pas pour nous faire croire à une parfaite santé intellectuelle chez M.^^ de Maupassant.
Reste maintenant la maladie d'Hervé, frère de Guy.
Dans la lettre de Maupassant dont je me suis déjà servi pour établir quelques probabilités d'une maladie nerveuse chez M""® de Maupassant, je relève cette phrase : " Hervé l'a eu et il pouvait le tenir de toi chez qui il existerait depuis fort longtemps (i). " Si, les dires de Maupassant étant vrais. M"*® de Maupassant souffrait du ténia, cette phrase est sans intérêt pour la maladie de la mère comme pour celle du fils. De plus, si ces mots : " Hervé l'a eu " veulent dire : " Des faits matériels (expulsion d'un ténia...) nous ont montré qu'Hervé souffrait d'un ténia ", cette
(i) Lumbroso, pp. 114-115.
phrase n'a aucun intérêt pour la maladie du fils, et cela viendrait même quelque peu à rencontre de la thèse soutenue par moi tout à l'heure. Mais si ces mots ont cet autre sens : " Hervé a été atteint d'une affection qui comportait les mêmes symptômes que ceux constatés aujourd'hui chez toi, " dans ce cas, Hervé était un nerveux comme sa mère.
C'était un prédisposé.
Et la fin d'Hervé n'est pas en désaccord avec cette hypothèse : M""^ de Maupassant a dit à M. Adolphe Brisson : " Hervé avait été frappé d'une insolation qui détermina chez lui des désordres cérébraux (i). " Ces désordres furent une paralysie générale. C'est, pour le moins, une coïncidence curieuse, puisque les deux frères eurent une fin semblable. De plus, comme la paralysie générale n'est pas la suite nécessaire de toutes les insolations, je remarque encore une fois cette fréquence des affections nerveuses dans la famille de Maupassant.
(i) Cité par Lumbroso, p. 149.
En résumé, dans l'imprécision où nous sommes lorsqu'il s'agit d'hérédité, nous pouvons dire ayec un certain flottement de la pensée : Maupassant était prédisposé de par son hérédité aux aiFections nerveuses, et spécialement à la paralysie générale.
Je sais que cette affirmation n'a pas une grande valeur scientifique, puisque tous les fils de paralytiques généraux ne le sont pas, et même loin de là, et que l'on trouve des paralytiques généraux avec une hérédité normale. Mais, pour ne rien omettre, et sans craindre ces termes de laboratoire qui ne sont ridicules que chez les sots, à cause de l'importance dont ils les gonflent, et qui, au contraire, conservent toujours une heureuse imprécision en une tête bien faite, et chez le psychologue qui préfère les faits aux systèmes, Maupassant avait une " hérédité chargée ".